I.A FÉE AUX \III:ïI I
— Je croyois , dit-elle , qu'il iroit jusqu'il la mort s.nis montrer de colère.
— Ces: qu'il comptoil peul être , pour éi happer au supplice qui l'attend , sm l< s impressions que. vous venez de trahir, dil le jeune homme en jelanl le bras autour de son cou, et je conviens qu'il vaudrait la peine d'être sauvé sans la conGscation; mais la confiscation est de règle, el c'esl même quelquefois pour cela qu'on est pendu.
— .si j'ai bien compris le sentiment qui a rembruni son visage, interrompit le vieillard qui les suivoil encore , parce qae la foule étoil trop pressée pour se divisi r en si peu de temps, je crois que les approches de la morl j on) moins de pari que la sotte allocution du shériff. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien il esl fâcheux de monter à la potence, en dépil du bénéfice de clergie, pour satisfaire aux sanglantes conventions d'une société qui n'a pas encore mis à profil l'avan
de la parole.
Je voulois sourire a ce bon homme el lui témoigner qu'il avoil pénétré dans ma pensée; mais il n'y étoil déjà plus, parce que la place élargie avoil ouvert de libres issues aux curieux satisfaits. Quant à la jeune blonde el à son interlocuteur, j>j me doutai qu'ils s'étoienl ménagé le plaisir de me voir passer plus loin, de la croisée d'un des cabinets particuliers de mistress Speaker.
Nous étions, en effet, parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois el des mœurs (1rs anthropophages; A l'extrémité s'élevoil un échafaudage de mauvaise grâce dont les profils barbares n'avoicm pu être dessinés que par quelque méchant manœuvre. L'appareil qui le surmontoit n'étoil jamais tombé sons mes yeux ; mais je n'eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s'en détourna, non de terreur, car j'aspirais à la morl comme au réveil d'un songe pénible, mais d'un mélange d'attendrissement et de déi;oùi dont je fus un moment à me rendu' compte. <>n ne sauroii comprendre ce qui entre de dédain ou de compassion pour le genre humain dans le cœur d'un innocent qui va mourir.
C'étoil l'endroit de la seconde station du shériff, et, pendanl qu'il reprenoit sa détestable harangue , sans l'avoir émondéc d'un solécisme, je cherchois à en distraii e mon attention dans la solution d'un problème ou d'une étymologie, quand le son d'une voix connue \ini vibrer au tond de mou sein.
— (.'esi moi, c'esi moi qui le sauverai, crioil Follj en se débarrassant ave< • lence des mains de ses compagnes, les petites grey ijoums de Greenock, qui ne vouloienl pas la laisser partir.
Je n'avois jamais eu d'amour pour Folly, dans le sens que j'attachois à celle passion inconnue. L'amour que je m'eiois fait ne se composoil que des sympathies les plus délicates ïe l'imagination el du sentiment. C'étoil loute une ,'une qu'il falloil à la mienne, mu' iww tendre, une âme sieur ei cependant souveraine, qui m ■
loppât, qui mo confondit et m'absorbât dans sa volonté, qui m'enlevât tout ce qui éloit moi pour le faire elle, qui fût autre chose que moi, un million de fois plus que moi, et qui cependant fût moi. Oh ! cela ne peut pas se dire!
Cette joie immense, accablante, indéfinissable, qui me manquoit, et qui manque probablement à la plupart des hommes, j'en avois amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes chaleurs d'un jeune soleil d'avril. Je savois bien que c'étoit là une illusion: mais je ne devinois pas de réalité qui valût mieux pour le bonheur.
Et cependant, monsieur, je concevois qu'un homme autrement organisé — je vous l'ai dit sans doute — pût être heureux de l'amour de Folly; car Folly étoit jeune, jolie, éveillée, pleine de grâce dans sa marche et surtout dans sa danse, aimable, fraîche, ravissante comme une rose qui s'épanouit, et qui ne demande qu'à eue cueillie. Les heures de délices que Folly pouvoit me donner, je les avois rêvées aussi. J'avois rêvé ses blanches dents, qui sembloieut rire avec ses lèvres; j'avois rêvé son regard, non pas épanoui d'habitude sur sa large prunelle, mais jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J'imaginois facilement ce que Folly émue, troublée, palpitante, se défendant pour se laisser vaincre, Folly pressée sur ma poitrine, les doigts dans mes cheveux et la bouche près de ma bouche, devoit répandre de charmes sur quelques minutes , sur quelques journées de ma vie. Je m'élois fait peut-être une chimère plus délicieuse que la vérité des voluptés de cet amour-là; je crois qu'il valoit mieux que mille existences : mais ce n'étoit pas mon amour !
Si vous vous rappelez qu'il restoit à peine quelques toises à parcourir entre l'échafaud et moi, vous trouverez cette digression bien longue. Je l'ai reprise dans mes réflexions; elle ne tient pas une minute dans mon histoire.
— Eh ! que m'importe qu'il soit fou ! disoit Folly , je le sais aussi bien que vous ! (pie m'importe qu'il soit pauvre et sans ressource que son métier ! que m'importe même qu'il ail tué sir Jap Muzzleburn , qui n'étoit au fond que le roi des chiens ! n'est-ce pas Michel, mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j'aime plus que jamais! — Non, non, continua- t-elle en tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tète échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes, non, tu ne mourras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly ! Je guérirai ton esprit égaré , je te réveillerai dans tes mauvais songes; et lu seras heureux, parce que mon amour préviendra tous tes soucis, se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie!... — Arrêtez, arrêtez, monsieur le shérilf? ajouta Folly en renversant en arrière son front d'où flottoient ses beaux cheveux ; n'allez pas plus loin, monsieur le shérilf!... annoncez que Michel de Granville est pris en mariage par Folly Giiifree, vous savez bien, la petite mantua-maker ; j'ai travaillé pour madame !
LA I II. Al \ MM I I I S. 139
— Hélas! chère l'olh , répondis-je 1rs yeux illés de pleurs, le ciel m'est
témoin qu'après ce qu'il m'a prescrit d'aimer, je n'aime rien mieux que toi; el que le dévouement que lu me prouves, pauvre i nfant qui me crois coupabli . sut , toutes l< s idées que je me suis faites de la tendn sse el de la vertu, mais tu n'ign pas qu'un engagemenl sacré m'empêche de profiter de ton sa riûce.
— Eh quoi ! dit-elle en se relevant furieuse, c'est donc là ma récompense ! moi qui ai refusé ce matin la main du riche Coll Seashop, le m lire du calfat, le plus
beau et le plus sage des mariniers de Greenock, lu me rebutes | ■ l'image d'une
princesse d'Orient qui n'existe peut-être pas, qui n'auroit jamais rien été pour loi si elle existe, ou qui t'auroit repoussé avec mépris au rang de ses derniers esclaves! Malédiction sur Belkiss !
— Tais-toi, m'ècriai-jc en portant ma main avec respect sur le portrait de Belkiss! tu as blasphémé, Follj . pain' que lu ne me comprenois pas. et je sens que Belkiss te le pardonne ! Mon amour pour ce portrait n'est en effet qu'une illusion : et mon esprit, si malade que lu le supposes, n'a jamais conçu l'orguei leuse prétention d'un retour ! Ce que je voulois te dire . c'est que je ne pouvois contracter de nouvel engagemenl , parce que j'étois fiancé avec une autre femme, el que i '< si aujourd'hui même qu'elle aurait eu droit de réclamer l'exécution de ma promesse. Je n'ai pas besoin de l'apprendre, chère Follj , que les devoirs d'un honnête homme lui sont plus sacrés que sa \ic ei que son bonheur.
— Cette défaite Immilianie, il faudrait au moins l'expliquer ! reprit Folly.
— Oui, oui, rép lis je en souriant et en rapprochant sa main de nies lèvres.
Je suis fiancé, ei je te le jure dans ce moment imposant où le parjure me privi pour l'éternité de la bénédiction de Dieu, je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m'a communiqué tout ce que j'ai d'aptitude el de savoir au-dessus de la plupart
des bol s, ei qui a eu la mêm< i té pour tous les chefs de notre famille,
en remontant jusqu'à n septième aïeul. Celle lionne femme, qui esl peut-être
morte , mais qui ne m'a pas dégagé de nus obligations, s'appelle la Fée aux Milites.
A ces mois, l'nlU croisa les mains, lis laissa retomber; cl secouant la tête avec une profonde expression de pitié :
— Va donc mourir, me dit-elle, pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre a toi-même, el qu'il s'est trouvé des juges assez stupides el assca cruels pour le condamner, — Puis elle resta immobile el les yeux attachés ■< la terre pendant que je siiivois le cortège qui s'éloil remis en marche sur les p.is du shériff.
I n iusiaiii après, il avoit gagné la partie supérieure de l'échafaud d'où d jetoil sa proclamation au peuple pour la troisième et dernière fois, el je prenois
d'un pied ferme d s fatals degrés que les condamnés ne redescendent jamais
\i\anis, quand on brouhaha de l'espèce la plus extraordinaire en pareille cîrconslant c vint distraire mon attention de l'idée sérieuse qui roiuiucnroil à Poccup i t
une leinpête d'éclats de rire frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l'explosion venue de loin augmentait de force en approchant, comme si la foudre s'étoit déchaînée en tourbillons rivaux pour l'apporter à mon oreille. Je me retournai du côté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonnement quand j'aperçus la Fée aux .Miettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de commandement , ainsi que je l'avois laissée quand je la perdis dans ces dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemin. Ma première pensée fut qu'elle achevoit son tour du monde par terre, depuis que nous ne nous étions vus; mais sa tournure pétulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d'ordinaire n'avoient rien qui annonçât les rudes fatigues du piéton. C'était un luxe de dentelles , de rubans et de bouquets qui passoit toutes les féeries de l'Opéra.
— Grand Dieu! lui dis-je eu m'unissant de grand cœur à la gaieté universelle, que vous voilà magnifiquement accoutrée, Fée aux Miettes, et que j'aurois plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion ! Mais vous savez de quoi il s'agit ici pour moi, et je suis désagréablement surpris, je vous l'avouerai, qu'une digne femme qui vouloit bien m'aimer un peu, que j'ai connue si favorablement disposée envers ma famille , et qui s'est toujours distinguée par un tact si exquis des bienséances, ait réservé l'étalage des plus brillantes galanteries de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu !
— Tendu! reprit vivement la Fée aux Miettes en bondissant sur ses jolis souliers roses avec celte élasticité ascensionnelle que vous lui connaissez depuis longtemps; — pendu! et pourquoi seriez-vous pendu, méchant, puisque j'arrive pour vous sauver? Ne me devez-vous pas merci d'amour et guerdon de loyauté au jour prélix où nous sommes, et ne venez-vous pas de le dire vous-même à ma jolie màntuamafcer, Folly Girlfrec? Ce n'est pas, Michel, que je veuille abuser de votre foi à des engagements que vous avez peut-être [iris trop légèrement; je vous aime sans doute, et plus que je ne puis le dire, mais mon cœur se briseroit, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly est jeune et piquante, et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis toute prête à vous rendre votre liberté au prix des plus chères espérances de ma vie!
Cela dépend de vous, continua-t-elle d'un sou de voix qui s'étoit attristé de plus en plus , et l'argent que je vous dois a même assez profilé dans mes mains pour vous assurer un bon établissement.
L'honneur de mon caractère n'exige qu'une chose, .ajouta la Fée aux Miettes en se redressant avec toute la dignité que pouvoit comporter sa petite taille, c'est que vous nie rendiez mon portrait.
— Le portrait de lielkiss, Fée aux Miettes! ah ! vous en êtes la maîtresse !
LA FÉE AI \ Mil; M I .-. lil
El , en disant cela, j'avois poussé machinalement le r< ssorl de manière à entr'ouviir assez le médaillon pour in'assurer que lidkiss plearoit
— Voilà ce portrait qui a fait le bonheur d'une année de ma vie, el que je n'étois pas digne de posséder si longtemps! Mais je ne vous le rends pointa la condition que \niis me proposez. I Poil] les agréments d'une jenne et bonne Qlle quia pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé >t coupable, parce que son âme, toute charmante d'ailleurs, ne -.il pas dans la même région que la mienne. Les eng îuents qui m'attachent à vous, la protectrice el l'ange tutélaire de m' ^ années d lier, iioui- être un peu plus bizarres au jugement du monde, ne m'en sont ni i doux ni moins sacrés. Je les i'i pris librement, ri je les tiendt effort, car mon cœur n'est lié d'aucun amour par 1rs créatures de la terre. Vous êtes ma fiancée et mon épouse, Fée aux Miettes, el je vous donnerais ce titre aujourd'hui avec autant de plaisir que dans I- où je pêchois aux coqu ;s de Saint-Michel, si ce n'étoit pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, el vous ne savez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle ;i été dressée pour un assassin !...
— tu assassin! toi , mou enfant , dit brusquement la Fée aux Miettes : eh ! mou Dieu! mon amour nie trouble ci m'étourdil tellement que j'ai oublié tout d'abord ce que j'avois à faire ici! Personne à Greenock ne doute maintenant de la vérité. Sir Jap n'est pas mort, mon cher Michel : il sait que tu as sauvé sa vie, sa fortune i revenus de l'île de Man. La léthargie dans laqui Ile la terreur le lit tomber quand il te \it aux prises- avec tant de mauvais sujets ne l'a pas empêché de comprendn prodiges de valeur que lu as dû (aire pour le défendre. Depuis qu'il esl revenu à lui. ses émissaires n'ont cessé de parc ir les rues en proclamant ton innocence, el
cpie le shériff la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bal des mains ! Sir Jap lui-même ne m'auroil pas laissé l'avantage de le précéder, si quelque reste di indisposition ne l'avoii retenu, ou s'il ne s'étoil arrêté, en passant , a déjeuner avec le juge instructeur el le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement honneur aux frais de la vacation. Tu es innocent, Michel, m es libre et je n'aurais plus contre toi qu'une action civile , que je n'exercerai jamais, tu le sais bieu! Dis dune à liin aise de ta main cl de ton sort , et rends-moi mon portrait, si lu ne veux pas me tenir les promesses . tourdies (pie lu m'as faites.
J'étois libre en effet. Le shérifl avoil brisé sa baguette , les ( onstables avaient disparu; et JoriathaS, que je MiU'is de voir roulé au plus haut degré de l'ei haf.iud dans
le linceul où il espérait emporter mon cadavre, se retirait confus pour la second) de la journée, en s'enveloppanl de son drap de mort.
— Votre portrait, je vous le rends, 1 Ve m\\ Milles, répondis-jc m souriant :
mou extravagante passion p ' une adorable princesse que je ne verrai jamais
corderait mal avec les sentiments sérieux d'un époux. Mes promess s . j. les accomplis en pleine liberté d'esprit ei de neiii : {'atteste Dieu cl les hommes que j.
épouse , Fée aux Miettes , parce que je vous l'ai promis , parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aiuie.
Je tremblois que la Fée aux Miettes ne prît à ces mots un de ces élans prodigieux qui m'avoient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestait presque toujours dans les grandes occasions. Je me trompois : mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant sur elle , et je fus frappé du sentiment doux et passionné qui sembloit alors humecter les siens...
— Non, non,... reprit-elle en rattachant de tonte l'agilité de ses jolis doigts d'ivoire le médaillon à la chaîne. Oh ! vraiment non ! tu le garderas toujours! je ne me croirois pas assez aimée de toi , si je n'en étois aimée aussi sous les traits de ma jeunesse !...
Je me penchai pour imposer sur son front le baiser solennel qui consacrait notre mariage , et je laissai tomber ma main à la hauteur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l'instant comme le bras d'une épousée.
— Merveille! merveille! crièrent les spectateurs, le fiancé de la veuve de Saloinon qui épouse la Fée aux Miettes.
— Ne les écoute pas, reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salomon, ce n'est pas la beauté, c'est la sagesse; et tu n'es pas aussi trompé qu'ils l'imaginent, si je parviens à te procurer un peu de bonheur.
Je lui fis entendre en pressant sa main (pie je n'avois rien à désirer, et que les risées siupides qui couraient sur notre passage n'humilioient pas mon coeur. Je témoignai, au contraire, par mon assurance, que j'étois fier de l'amour de cette pauvre vieille femme ; et de quoi s'enorgueilliroit-on , si ce n'est du plus parfait des sentiments éprouvés par la raison et par le temps ?...
A quelques pas de là, nous fûmes arrêtés au détour d'une rue étroite par le concours d'une autre multitude qui suivoit la noce de Coll Seashop, le maître du calfat, cl de Folly Girlfree, la plus jolie manlua-makeï de Greeiiock ; et mon âme se dégagea du seul poids qui l'opprcssoit. Je jetai cependant un regard sur la mariée , et je la trouvai bien jolie !...
— N'as-tu point d'émotion que tu me caches? me dit la Fée aux Miettes un peu troublée.
— Aucune, ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll est un habile et honnête ouvrier, et je me réjouissois de penser que cette belle et tendre Folly pourrait être heureuse !
— Vraiment j'y compte bien aussi! répondit la Fée aux Miettes.
Ce que i étoil que la mai n de la Fée aux U I la topographie poétique de Bon j
I iins d'Arisl ;
Nous arrivâmes enfin à ['endroit des murs extérieurs de l'arsenal où devoil être appuyée celte maisonnette dont la Fée aux Miettes me partait quelques années auparavant Je l'avois souvent cherchée depuis -.mis la découvrir, 1 1 je ne fus pas surpris qu'elle m'eût échappé jusque-là, quand la Fée aux Miettes me la montra dans un recoin fort caché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stupéfait, et je retins nus pensées suspendues à mes lèvres, dans la crainte d'humilier eeiie respectable femme par nue observation inconvenante : ce qu'il y a de plus Las au inonde, c'esl de mortiûer la pauvreté : mais c'est le comble de l'ingratitude et <le la noirceur, quand la pauvreté nous donne un abri.
Je ne vous ai pas encore dit la cause de mon 'embarras. Vous avez infailliblement vu, monsieur, dans les jouets des enfants, el vous vous souvenez peut-être, car i '< si la dernière chose qu'on oublie, d'avoir possédé' parmi les vôtres une jolie petite maison de carton verni, aux murs de couleur d'oerc badigeonnés en perfection à la laque et au bleu de Prusse, avec ses trois croisées immobiles , sa ferblanterie en papier d'argent, son toit où l'ardoise s'esl arrondie en écailles sous un pinceau naïf qui se feroit scrupule (le prêter à l'illusion par quelque artifice imposteur. Vous l'avez vu , cet édifice innocent qui n'a rien coûté aux veilles de l'architecte , aux fatigues du maçon el du charpentier, avec son moleste jardin composé de six arbres que l'artiste
expéditif a taillés à côté de l'allumette , ol dont la ci , insensible aux vicissitudes
des saifons, se couronne de feuilles découpées en taffetas ^<-i t. Telle nie parut au premier regard la maison de la Fée aux Miettes, el telle vous la trouveriez encore si la direction ou le hasard de vos voyages vous condnisoii un jour à Gre nock. Il me devint impossible di contenir mon êtonnemeut.
— Par le ciel, Fée aux Miettes, m'écriai je, vous êtes vous jamais mis dans l'esprit que nous pussions entrer là dedans? le nain jaune lui-même, sur l'existence duquel les critiques ne sont pas d'accord, n'j trouverait où loger !
— Tu t'étonnes de tout, repril gaiement la Fée aux Miettes, el c'esl une mauvaise disposition pour vivre dans ce monde de l'imagination el du sentiment . qui est le seul où les Unies connue la tienne puissent respirer à leur aise. | aisse-loi conduire, car il n'\ a que deux choses qui servent au bonheur : t 'est de c c el d'aimer.
En même temps, elle me saisil pai la main, se baissa sous l.i porte d'entrée, et m'introduisit dans nue pièce élégante et spacieuse q xcédoil mille fois les bornes
Ili CONTES CHOISIS.
(Luis lesquelles ma première conjecture avoit circonscrit notre domicile. Je la parcourus rapidement du regard, et je vis qu'elle ne contenoit qu'un lit.
La Fée aux Miettes pénétra dans ma pensée, elle en avoit l'habitude, et poussant du doigt le ressort d'une porte qui suivoil, elle me montra sa chambre à coucher qui n'étoit ni moins commode, ni moins jolie que la mienne. Je ne revenois pas de ma surprise.
— Comme j'avois compté sur ta parole, dit-elle en entrant, et que je ne voulois pas t'engager dans un établissement peu sortable pour ton âge, sans t'y procurer au moins les dédommagements de l'élude et les plaisirs de l'esprit , je te disposois ici de mes petites épargnes une bibliothèque à ton goût. Si je ne me suis trompée sur les auteurs qui charmaient tes premières études, je crois que tous tes amis y seront. — Et d'un nouveau mouvement, elle m'ouvrait un cabinet de quelques pieds carrés, où mes livres favoris rayonnoient de maroquin et d'or sur de gracieuses (ablettes.
— Attends, reprit-elle en faisant rouler sur ses gonds une troisième porte de bois de cyprès, voici tes outils de charpentier, d'un travail un peu plus soigné que ceux dont tu te sers aux chantiers de maître Finewood, et sur les gradins qui les surmontent, un assez bon assortiment d'instruments de mathématiques. S'ils deviennent insuffisants à mesure que tu te perfectionneras dans tes connoissances , nous serons en mesure d'y pourvoir, car les soixante louis que je te devois ont heureusement prospéré dans mes mains. — Ne m'interromps pas, contiuua-t-elle avec un sourire , par tes exclamations d'enfant à qui tout semble nouveau. Ce qui devoit te surprendre, pauvre Michel, c'étaient les épreuves de l'innocence malheureuse, et tu les as subies sans murmure. Accoutume-toi aussi sans effort à un sort humble mais doux, qui ne changera désormais pour toi que le jour où tu le voudras, mais dont tu resteras toujours le maître. II y a de certains esprits , et je ne te confonds pas avec eux , pour qui la continuité d'un bien-être médiocre devient en peu de temps plus intolérable que les chances orageuses de l'ambition et de l'adversité. Si tu sais te contenter clans ton état, et te réjouir dans ton ouvrage, tu auras atteint à la suprême sagesse, et tu pourras te passer de moi, qui ne dois pas te rester longtemps, à en juger par la longue mesure d'années que j'ai déjà remplie. — Tu t'attendris, mon ami, tu pleures, tu m'aimes donc !...
— Eh ! Fée aux Miettes, qui pourrois-je aimer sur la terre, si ce n'est l'être généreux qui me comble de tant de bienfaits !...
— Ce mot est de trop entre nous, dit-elle d'un son de voix attendri ; mais puisque tu n'as pas craint de blesser les sentiments les plus délicats de mon cœur, j'épuiserai avec toi sans retard la seule conversation triste que nous devions avoir de notre vie. L'idée qu'à vingt-un ans tu t'es formée du mariage a dû le faire comprendre un autre bonheur que celui qui t'est promis par notre union. Je le sens, et tu me démentirais en vain, parce (pie je lis dans ton âme tout aussi avant que toi-même.
I A I ÊE AI \ Mll-.l I I - lia
Conserve-toi pur pour ce bonheur que je te prépare peul-êlre; au moins es-tu en droit de l'allendre de ma prévoyance, qui ne s'esl occupée que de toi depuis ton
berceau. Ai ces traits de mon jeune âge, aime ce portrait . le seul charme qui me
soit resté pour te plaire, el ne t'inquiète pas du reste de tes obligations envers moi. Oublie jusqu'aux fougues de ma vieillesse encore trop jeunette, <|ui s'épiit follement d'un joli enfant dans 1rs écoles de Granville. Mon affection pour toi est pins vive que l'affection d'une mère', mais elle en a la chasteté. Des raisons que tu connaîtras avant peu ont amorti dans mon sein l.i dernière étincelle des passions que tu v avois rallumées, et s'il m'en reste un désir, c'est que tu conçoives un jour quelque bonheur à posséder l'âme de la Fée aux Miettes sous les traits de Belkiss; la nature est si variéedans ses caprices que rela peut se rencontra i.
J'allois tomber à ses genoux ; elle me soutint . el enlevant aussi une larme di - yeux, do bord 'le -a longue manchette : — Viens, viens, dit-elle, tu me faisois perdre de vue quelques ordres que j'ai à donner pour noire repas de nous, quoique nous devions le taire tête â-tête, comme il convient à notre condition. Mu attendant. continua-t-elle en soulevant iuif portière de soie, promène-toi dans notre petit jardin. Il n'est pas fort étendu , ainsi que tu as pu en juger du dehors, mais il esl -i adroitement distribué que lu t'\ proniènerois tout un jour sans repasser au même endroit.
La portière retomba sur moi, et je m'engageai en rêvant dans le jardin de la l aux Mieties; j'étois si préoccupé que je marchai longtemps en effet sans prendre garde aux objets qui m'entouraient; mais les sentiers se multiplièrent à tel point sur mon passage que je commi mai à concevoir ton: de bon la ri, unie de m'égarer, et que
je cherchai à me faire, p ■ l'avenir, une idée plus distincte des localités. Ce qui
m'y frappa d'abord, ce fui la douceur de la température el l'éclat du ciel, dont je n'avois jamais joui avec autant de délices à Greenock, même dans les journi
plus pures de l'été: car ce iiiiti.it < st froid, et le soleil n'v brille de quelque splendeur ipie pendant un petit nombre de semaines; mais un phénomène encore plus nouveau pour moi vint me faire oublier celui-là : je ue sais par quel heureux artifice, dont la Fée aux Miettes de voit sans doute le sei rel a sa longue expéril n g de les sciences humaines , elle étoil parvenue à naturaliser dans ce jardin cm plus rares merveilles de la végétation des tropiques et de l'Orient. I 'étoicnl des lauriers-rnses aux cymbales lavées d'un frais veruiilh n . des grenadiers chargé: quels de pourpre, des orangi i s doni les lu anches plioienl sous N1 poids de tcui s d'argenl et de leurs fruits d'or, des aloès donl la tige élancée comme un m; balançoil à son somme) une riche cenronne de girandoli s , di s palmiers dont la se déployoil au soufflu d'un \e i parfumé comme un éventail «le verdure 1 ni groupes de ees arbres élégauls et de mille autres espèces qui' je connoissois à peine par leurs ni ms, couloirnl sens le dais êchcvôlê des Bahylonc une multitude
I ic t.nvi ES CHOISIS.
de jolis ruisseaux dont les ri\es étoient toutes brodées dos plus riantes fleurettes de la nature. Ne vous imaginez pas que le sable sur lequel ils glissoient , transparents comme une nappe de cristal , ou sur lequel ils bondissoient à leur pente en cascade de diamants, fût emprunté à la blanche arène, formée de petits cailloux choisis , qui sert de repos aux nymphes. Ce n'étoit ni plus ni moins, je vous jure, que des opales à l'œil de feu, des améthystes limpides comme le ciel et des escarboucles rayonnantes comme celles qui avoienl entouré le portrait de Belkiss; et je sentis alors pourquoi la Fée aux .Miettes \ attachoit si peu d'importance; mais il est tout naturel qu'on ne parvienne pas communément à cette idée, avant d'avoir parcouru les jardins de la Féô aux Miettes.
Permettez-moi de ne pas oublier un genre de ravissement moins familier à la plupart des hommes, et que l'habitude de mes premiers goûts et de mes premiers plaisirs me rendoit peut-être plus sensible que les autres. L'attrait de ce perpétuel printemps avoit fixé dans les jardins de la Fée aux Miettes les plus élégantes et les plus aimables des créatures auxquelles Dieu n'a pas encore daigné donner une âme , les magnifiques papillons qui peuplent les solitudes et qui caressent les fleurs des deux mondes. Je les connoissois presque tous par les descriptions que j'en avois lues bien jeune , ou par les images que les peintres en ont faites ; mais je les voyois pour la première fois se croiser, s'éviter, se poursuivre, planer, tournoyer dans l'air, frémir en bourdonnant ou s'enfuir, ii peine visibles, sur des ailes fraîches et vivantes, et rivaliser d'éclat avec les corolles en coupes, en cloches, en bassinets , en cornets, en roses, en étoiles, en soleils qui pendoient, vermeils, de tous les rameaux. Divine munificence de la création ! Sublime enchantement des yeux ! Spectacle digne d'embellir les rêves d'un homme de bien qui s'est endormi sur une bonne pensée !
J'y aurois passé une journée entière sans distraction et sans souvenirs , si la voix de la Fée aux Miettes ne m'avoit appelé h notre petit festin; et je ne m'attendois guère à me retrouver si près de notre maison. Comme la bonne vieille m'éclairoit de la porte avec un flambeau , je m'aperçus que le jour étoit tout à fait baissé , et que mon imagination s'étoit entretenue longtemps dans des impressions délicieuses qui ne pouvoient plus lui être transmises par mes sens.
Je rentrai. Près d'une petite table servie simplement, mais avec une appétissante propreté, flamboyait un feu vif et pur, parce que, selon la Fée aux Miettes, la soirée s'étoit refroidie.
— Que dites-vous du froid , ma bonne amie, m'écriai-je en revenant à moi? Jamais le printemps n'a eu de plus douce chaleur et l'été plus de grâces !
— Oh ! répondit-elle , dans mon jardin on ne s'aperçoit de rien , quand on est amant ou poète !
La Fée aux Miettes ne m'avoit jamais laissé exprimer sans l'éclaircir un doute léger dont la solution pût être tuile à mon instruction ou à mon bonheur; et cependant,
I \ l'IF \l \ MIETTES. 1,7
depuis notre dernière rencontre , elle avoit affecté plusieurs fuis de se défendre de mes étonnements, el de se dérober à mes questions.
— Voilà qui est bien , dis-jr en moi même. Ce vain besoin de tout savoir et de tout expliquer qui me tourmente ne seroit-il pas une marque de la foiblesse de notre intelligence et de la vanité de nos ambitions, le seul motif peut-être qui nous emp de goûter sue la [erre la pari légitime de félicité qui nous \ est dispensée '.' Que m'importent les causes el les motifs du bien dont je ressens les effets, ''I de quel droit irois-je m'en informer avec une sotte el orgui illeuse Curiosité, quand toul m'avertit que je suis né pour jouir de ma vie el de mon imagination, el pour en ignorer le mystère? Funeste instinct qui ouvrit à Eve les portes de la mort, ii Pandore la boîte
où dormiroienl encore toutes les misères de l'h anité, el à je ne sais quelle noble
châtelaine dont j'ai oublié le nom, le cabinel sanglant de la Barbe Bleue! Ce que je ne sais pas , si j 'a vois intérêl à le savoir , la Fée aux Miettes qui le sait me l'auroil dit. C'est pour cela que mes interrogations l'affligent , moins parce qu'elle craint d'j voir percer l'apparence d'une défiance injurieuse , que du regret de s'\ cniilinin r dans l'idée qu'elle commence à se faire de l'insuffisance et de la légèreté de mon espi it.
El depuis ce moment-là je n'interrogeai presque plus. Je pris ma vie comme elle éloil.
Dans lequel on lira tout ee qui a été écrit de pli urs sur la m
donner du bon temps avec cent mille guinées de rente, el mtme davantage.
Ah! la conversation de la Fée aux Miettes avoit des agréments si puissants que vous
ne vous seriez jamais lassé de l'écouter! Je remarquois seulement avec une d'inquiétude que ses paroles, ses gestes, ses attitudes, avojenl perdu cette vivacité folâtre et quelquefois bouffonne dont je m'étois si souvent réjoui au collège. Elle n'étoil devenue cependant ni sérieuse ni sévère, el la douce gravité de ses discours nï>loit rien à leur aimable aménité ; mais elle allée imt de donner a nos entreliens un tour plus solennel el une direction plus éle\ee que dans les jours mémorables de la pèche
aux coques el du naufrage sur les coies d' Angleterre. Je supposai qu'elle croyoit devoir celle réserve à la dignité de nuire fête nuptiale . ou bien que l'âge de réflexion dans lequel j'étois entré ce jour là iinposoil de lui-même une nouvelle forme .1 si sages enseignements. Je cherchai eu moi si notre \ie morale ne se partageoil p -
fermement entre les riantes dcrepliniis de l'enfance el les OMviCtionS austères que
l'expérience apporte un jour à l'enfant qui s'esi fait homme, el je me demandai m mon apprentissage éioit tout à fait l'un. .l'en doutois , parce que les \ icissiiudcs de ma jeunesse n'avoienl pasété assez nom-
breuscs et assez variées pour me fournir l'occasion d'embrasser sous tous les aspects toutes les chances d'une existence complète. Je regrettais de n'avoir éprouvé ni assez de malheurs, ni surtout assez de prospérité, pour être sur de ma résolution dans tous les événements de la vie. Ce que je savois, c'est que le principal devoir qui me restât sur la terre , c'étoit de faire le bonheur de la Fée aux Miettes. Ce que je ne savois pas, c'est ce que je pouvois au bonheur de la Fée aux Miettes, mais mon cœur se seroit brisé de l'idée qu'elle n'étoit pas heureuse
J'ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat de rire, et ses yeux vifs et brillants se fixèrent en même temps sur moi, humectés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière , avec une si délicieuse expression d'attendrissement, de commisération et d'amour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d'un côté de la table à l'autre , et d'y imprimer un baiser.
Au même instant, un foible grondement, fort expressif et fort chromatique , se fit entendre a la porte.
— Ah ! vraiment! dit la Fée aux Miettes, en s'élançant pour ouvrir avec son indevançable prestesse, je crois connoître cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n'est pas l'élégant Master Blatt, le premier écnyer de notre ami sir Jap Muzzloburn !
C'étoit Master Blatt en effet , c'est-à-dire un barbet noir des plus propres et des plus mignons que l'on puisse imaginer , au poil frisé par larges anneaux comme s'il avoit été tourné par le fer d'un perruquier fashionable, aux bottines de maroquin jaune frappées d'un gland d'or flottant, et aux gants de buffle à la Crispin.
C'étoit Master Blatt lui-même, qui entroit en s'éventant, avec une grâce infinie, de sa toque empanachée.
Comme c'étoit à ma femme que s'adressoit la commission de Master Blatt, et qu'il aboyoitson petit discours dans cette langue canine de l'île de Man à laquelle je n'étois légèrement initié que depuis la veille , je n'essayai pas de le suivre dans les développements de sa harangue. Cela m'auroit été difficile à la vérité , parce qu'il en précipitait le débit avec une si surprenante vélocité que jamais ni tironien ni sténographe ne l'eût rattrapé à la course , et qu'il avoit d'ailleurs un peu d'accent
Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite qu'il avoit laissée jusque-là reposer sur sa hanche d'une manière pleine de dignité , et remit aux mains de la Fée aux Miettes un portefeuille dont la forme, la couleur, la dimension , le signalement tout entier étoit bien présent h ma mémoire; le portefeuille du bailli de l'île de Man que j'avois défendu de si grands hasards , et qui faillit me couler si cher.
Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me salua d'une manière plus grave,
el se retira peu à peu sans se détourner , comme mi chien diplomate qui est accoutumé aux grandes affaires, el qui connoîl le cérémonial (l'une ambassade.
— Bien , bien , bien , <lii la Fée aux Miettes, en se renversant bui sa chaise longue avec une expansion de gaieté qui me charmoit. — Tes cruels malheurs d'une nuii nous auront, du moins, goi e. tu le vois, servi à quelque cho
— Je vous jure, Fée aux Miettes, lui répondis-je., que je n'en sais pas un mol !...
— Cher enfant, tu as raison, reprit-elle, el pardonne-moi ma distraction, Il faut que je t'explique cela. Ta triste aventure m'avoil rappelé que l'île de Man appartenoit de temps immémorial à une branche de ma famille dont l'Jiéritage me revenoil de droit, par le fâcheux bénéfice d'une longue vie, el je l'avouerai que j'attachois peu d'importance à cette propriété, à cause du caractère maussade el hargneux des habitants; mais l'occasion me détermina, el comme j'étois sûre d'arriver assez à temps pour t'empécher d'être pendu , je m'avisai d'expédier en passant mon homme d'affaires au bailli pour faire reconnoître mes titres. Ils étoienl si authentiques el si clairs que l'honnête sir Jap n'a pus hésité un moment à remettre à ma disposition les revenus de l'année, c'est-à-dire cent mille livres sterling de bon papier, continua-t-elle tout en feuilletant les traites el les billets, cenl mille lionnes guinées que tu as tirées des griffes des voleurs.
Et là-dessus la Fée aux Miettes se reprit ii rire d'aussi bon oiur qu'autrefois. Je penchai ma tête sur ses mains, el je restai quelque temps sans répondre.
— Cent mille guinées, Fée aux Miettes! dis- je en lin. Cent mille guinées de revenu ! — Oh ! si vous aviez eu cette fortune quand vous veniez racheter ma vie au pied de l'échafaud, je n'v aurnis pas consenti ! une si riche héritière que la Fée aux Miettes ne peut pas être la femme d'un ouvrier sans ressources el -ans espérances !
La Fée aux Miettes me regarda d'un air chagrin el se mordit les lèvres. — Ta n'as point dit cela, Michel, dans l'intention de me blesser, répondit-elle avec un son de voix ému , et j'oublierai ce qu'il pourroil j avoir d'amer dans cette observation , si in avois voulu en faire un reproche. Non, non , le généreux enfant qui m'a donné trois fois en sa vie tout ce qu'il possédoil , el qui m'a engagé jusqu'à, sa liberté pour me forcer ii recevoir ses bienfaits, ne m'accuse pas dans son coSur d'avoir manqué aux lois de la délicatesse quand j'ai consenti à lui toul devoir. < 'est cependant ce qu'il l'croii en hésitant à recevoir de moi cenl fois moins qu'il ne me sacrifîoil en effei , quand il se dépouilloil en ma faveur des derniers débris de sa fortune. Mai- ceci
ne nie lui appartient, car je ne me semis jamais avisée de réclamer mes droits sui
une propriété inutile et oubliée, sans l'événement presque miraculeux qui l'a mis eu possession de ce portefeuille comme d'une propriété légitime. H faul bien l'apprendre du reste , continua-t-elle en rçprenanj une complète assurance , que les rich
n'ont rien à envier aux miennes, el qu'elles les égalent si elles ne les excèdent pas Encore n'est ce pas de tes espérances sur les biens de ion père et de ton oncle que
j'entends parler, quoique les nouvelles qui m'en arrivent depuis longtemps me fassent concevoir une grande idée de la prospérité de leurs entreprises et de la magnificence de leurs établissements.
— Ils vivent tous les deux! m'écriai-je en pleurant de joie. Dieu soit loué à jamais!
— Dieu soit loué en toutes choses, dit la Fée aux Miettes. Ils vivent, et tu les reverras avant peu si mes projets s'accomplissent. En attendant, rien ne manque à ton opulence , puisqu'ils m'ont autorisée à fournir à tous tes besoins aussitôt que je l'aurois retrouvé, et que le seul produit de l'or dont tu m'avois si charitablement confié le dépôt passe déjà d'ailleurs, si je ne me trompe , la portée de tous les vœux que tu peux former en ta vie. Il me suffira de te prévenir aujourd'hui que je l'ai placé dans un commerce qui doit rapporter cent mille pour un à chaque voyage du grand vaisseau sur lequel tu te proposois te t'embarquer hier, et qui mouillera tontes les semaines à Greenock. Tu vois par la que tu seras en peu de jours le plus riche de nous deux, car je n'ai aucune raison pour suivre les mômes chances, et la possession d'un or superflu ne tente pas mon ambition.
Je ne m'arrêtai pas d'abord aux sages paroles qui terminoient ce discours singulier ; l'idée de celte fortune immense et inattendue (pie je n'avois jamais rêvée, même dans le sommeil , exerça sur mon esprit une espèce de fascination et d'étourdissemenl où ma raison cherchoit en vain à se retrouver. Plus je m'efforçois de rattacher le fil de ma pensée à quelques-unes des combinaisons d'existence que je m'élois composées jusque-là, plus je me trouvois étranger à mon avenir, et incapable de m'j placer d'une manière assortie à mon organisation et à mon caractère. Je finis par penser tout haut. — En vérité, repris-je en balbutiant des mots confus comme mes réflexions, de semblables événements doivent nécessairement changer la position que nous tenons dans la société. Je m'en félicite pour vous, Fée aux Miettes, qu'ils appellent à jouir d'une destinée digne de votre naissance et de votre sagesse ; mais pour moi , je m'en étonne, et je ne me prépare pas sans un mélange d'inquiétude à cet état de splendeur où la Providence m'a tout à coup élevé. C'est à vous, qui avez acquis dans votre jeunesse l'expérience de la richesse et des grandeurs, à m'apprendra ce que nous devons faire de nos trésors, pour montrer à tout le monde que nous méritons de les posséder.
— Ceci est une grande question, mais j'essaierai de l'éclaircir puisque tu le veux, répondit la Fée aux Miettes en souriant assez tristement, autant que je pus m'en apercevoir , car j'osois à peine tourner mes regards sur elle. Il y a effectivement bien des partis différents à tirer d'une grande fortune, et je ne dois pas te le dissimuler, plus de pernicieux que d'utiles. La plupart des hommes regardent cet avantage inopiné du hasard comme une raison de se livrer doucement à l'oisiveté, de jouir des voluptés du luxe dans une tranquille paix , et d'étaler aux yeux de la multitude un faste qui lui impose, parce qu'elle estime les plaisirs qui y sont attachés au-dessus