I.A FÉE Al \ M 1 11 l'ES
de toutes les faveurs de la nature. Si cette condition te convient , tu es maître de la choisir. Tu auras demain îles palais somptueux , des ameublements exquis, des voitures éblouissantes de dorures et attelées de superbes chevaux pour te transporter .1 travers tes vastes domaines; les artistes s'empresseront de te consacrer leurs travaux, les poètes feront des vers à ta gloire, les grands t'accoutumeront par leurs prévi 1 ces à te regarder connue leur égal, el tu ne pourras plus compter tes amis. Enlin tu goûteras pour la première fois les charmes d'une mollesse tout à f.iii inoccupée, el le profond contentement d'âme que | ;ure la certitude de n'avoir rien à faire.
— Rien à faire, Fée aux Mieiies! vh! ce n'est pas dans celte pensée que peut résider un profond contentement de l'âme ! Le Dieu qui a daigné me former ne m'a pas donné ces bras robustes et habiles au travail pour que je les laisse indignement languir dans une lâche inaction. Et s'il lui plaisoit un jour de me retirer ces faveurs dont il me comble aujourd'hui , que deviendrois-je après .noir oublié l'exercice de mon métier, «t l'agréable habitude de ces labeurs de ions les jours qui m'occupent, qui me fortifient, qui me plaisent, qui m'ont fait quelquefois honneur el ne m'ont jamais cnnuyéî l'n objet de mépris pour les honnêtes gens el de pitié pour les sages! J'aimerois cent Ibis mieux me désaccoutumer de l'espérance d'être riche , el l'effort ne seroil pas grand. Il n'y a pas si longtemps qu'elle m'est venue !
— A merveille, mon cher Michel ! s'écria joyeusement la Fée aux Miellés, en frappant d'aise ses blanches mains l'une contre l'autre. Ajoute à cela que le changement de la manière de vivre ne ferait illusion qu'à toi , si tu étois assez stupide pour tomber (Luis un pareil aveuglement. Tu aurois beau te cacher dans ton faste connue le ver dans son cocon de soie et la chenille dans sa chrysalide dorée, ceux qui l'ont connu te recounoîiroieni , et l'envie qu'inspirerait ton agrandissement subit ne tarderoil pas à se convertir en haine secrète sous de fausses apparences, au fond du cœur de tes flatteurs les plus assidus. — « A qui appartient, diroit-ou, ce carrosse aux panneaux resplendissants qui faii voler si haut la poussière sous ses roues ferrées d'argent?... » — c Eh quoi, répondraient les passants avec un dédaigneux mouvement d'épaules, ne le savea-vous pas encore? C'esl un des trois ou quatre cents équipages, car il en change tous les jouis, dans lesquels le petit charpentier Michel promène cette vieille naine dentue , difforme el ridicule , que toul Granville a vu mendier pendant cent ans sous le porche de son église. Na voilà 1 il pas un beau couple poui écraser le pauvre peuple, ei n'a-t-on pas raison de dire qu'il n'esl telle vanité q : petites gens? > Tu n'aurais fail à ce compte qu'abdiquer la modeste réputation d'un honorable ouvrier pour gagner celle d'un soi 1 ii he , et < 'esl le souvenir le plus fâcheux qu'on puisse laisser sur la terre après celui que laisscul les méchants. — Mais -a la fortune ne sert qu'à rendre plu-- sensible l'abrutissemcnl des voluptueux cl l'incapacité «les oisifs, elle peui prêter un relief éd. liant aux qualités de l'espril cl aux glorieuses ambitions du génie, fous les travaux de l'homme eu h i iété ne se réduisent
loi CONTiiS CHOISIS.
pas aux œuvres matérielles de la main. Il iullue par son crédit el par son habileté sur les développements de la richesse et de la prospérité publiques. Il prend part à la création des lois et à l'administration des états. Il tient les balances de Injustice dans les tribunaux ou les rênes du gouvernement dans le conseil des rois; et pour arriver aux grands emplois, l'or est dans-tous les pays la première de toutes les aptitudes. Pauvre, ton savoir et ton éducation ne te promettoieDt qu'un petit nombre de succès obscurs qui n'auroient jamais tiré ton nom de l'oubli; opulent, il n'est point de carrière qui ne te soit largement ouverte , et au bout de laquelle tu n'aies à recueillir , vivant, les faveurs de la popularité, mort, les illustrations de l'histoire. La banque de Jonathas restera bientôt sans chef, au régime sordide que son avarice lui a fait adopter. Le président de justice est , depuis dix ans , fou de sottise et d'orgueil , et on n'attend qu'à le prendre sur quelque fausse application des lois qui aura coûté la vie à un bon nombre d'innocents notables , pour lui donner un successeur. Il y a des députés à élire et des ministres il disgracier. Choisis.
Je regardai fixement cette fois la Fée aux Miettes, et je trouvai ses yeux arrêtés sur moi. Cette circonstance, qui m'auroit intimidé un moment auparavant, augmenta ma hardiesse et me confirma dans la détermination que j'avois prise pendant qu'elle parloit, car toutes mes irrésolutions s'étoient dissipées.
— .Mon choix est fait , lui répondis-je , et mon seul regret est d'avoir pu hésiter ; je lesterai charpentier.
Elle contint sa joie, mais elle ne réussit pas à me la dérober tout à fait. Je continuai.
— licoutez, Fée aux Miellés, et pardonnez-moi si je conteste une seule fois avec vous. Mes études ne m'ont pas rendu propre aux emplois que vous me proposez , et je suis trop sensé, grâce a Dieu, grâce aux leçons de mes parents, grâce aux vôtres, pour mettre le sort d'un pays en balance avec mon orgueil. Je ne cède pas, en \ous disant ceci, aux timidités de la modestie. J'imagine au contraire que je n'ai jamais conçu pour moi-même une plus haute estime qu'en me rendant compte des idées où cet entretien nous entraîne; et s'il est vrai que la vanité se mêle à tous nos jugements, elle pourroit bien jouer son rôle dans mon refus. Je crois sincèrement que je pourrais apporter comme un autre le tribut de mes facultés à l'œuvre de tous, si la civilisation étoit, comme je la comprends, une doctrine de foi, une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réciproque et universelle ; mais dans l'état où les siècles nous l'ont donnée , je n'ai ni intelligence pour l'expliquer , ni disposition à la servir. Je respecte les pouvoirs que les nations s'imposent; je me range sans examen aux lois qu'elles reconnoissent ; j'honore les esprits sublimes qui croient y entendre quelque chose, et les citoyens généreux et dévoués qui consacrent leur noble existence au soin de les interpréter el de les défendre, mais c'est tout ce que je puis. L'opinion que nous nous formons de l'importance de notre destination
passagère est sans doute flatteuse pour noire amour-propre. Elle est surtout ponsolante pour notre misère , et je De trouve pas mauvais qu'on s'efforce d'en atteindre les résultats. Quant à moi, je ne les cherche pas sur la terre, el cette vie si occupée de perfectionnements ne me montre en réalité que de vaines agitations qui aboutissent à la mort pour les peuples comme pour l'homme. L'affaire de la vie, c'esl de vivre et d'espérer, car elle ne bâtit rien de durable et d'infaillible que le tombeau. Si le travail des mains a moins d'éclat et de grandeur que celui de la pensée, el j'\ consens avec vous, il est donc à mon sens plus raisonnable el plus nlilej el j'aurois peine à m'ôter de l'esprit que tout homme qui a planté un arbre, ensemencé un guéret, ou construit une maison solide, aérée, spacieuse el bien distribuée, a rendu un service plus essentiel à ses semblables que les économistes, 1rs philosophes el les hommes d'état avec leurs utopies de vieux enfants, si malheureuses en pratique. Voilà pourquoi je resterai décidément charpentier, si vous l'avez pour agréable, ma volonté vous étant d'ailleurs soumise en tout point. — Mais ce <pie je vous demandons, Fée aux Miettes, ce n'est pas non plus comment un usage absurde de la fortune peut couvrir celui qu'elle possède, et qui croit la posséder, de ridicule el île honte. Ce n'est pas comment, dans une société que je plains et que je suis pies de mépriser, les habiles parviennent à faire servir la fortune au\ triomphes de celle tulle passion de pouvoir el de renommée que vous appelé/, en vousjouanl une ambition glorieuse et qui ne me lente guère. C'est à quoi elle esl bonne pour être heureux . si elle es! du moins bonne à cela, et je commence à craindre qu'il n'en soit rien.
— H faudroit d'abord savoir ce que tu entends par le bonheur, répliqua la Fée aux Miettes.
— Ma foi, ma bonne amie, repris-je gaiement, je n'y ai jamais beaucoup réfléchi: mais je suis presque sûr que le mien ne peut pas se réaliser en barres el en billets. I.e bonheur, c'esl d'être le premier dans le cœur de ce qu'on aime. I.e bonheur, c'est de faire du bien selon sa puissance quand l'occasion s'en présente. 1 e bonheur, c'est de n'avoir rien à se reprocher. I.e bonheur , c'esl de se coucher en joie dans un li! propre el bien bordé, déjà content du travail de la semaine, el rêvant ,m\ moyens de l'améliorer encore. I.e bonheur, c'esl de repasser dans sa mémoire les doux Souvenirs d'un âge d'insouciance el de pureté , en suivant le cours de quelque
rivière limpide, sur l.i lisière d'une prairie (oui éniaillee de fraisiers el de margUl
rites, aux rayons d'un soleil sansâpreté, à la chaleur d'un petit veni île sud ch
de parfums, et de s'arrêter à une jolie tonnelle de lilas eu la Fée aux Miettes a pré paré, en m'attendanl sous la fouillée, une jatte de lait écumeui et frais, une corbeille de fruits mûrs, couverts de leur fleur veloutée, el un peu de \in généreux. Combien croyez-vous qu'il y ait de bonheurs connue ceux-là dans cent mille guim -
— Il y en a plus que tu ne crois, répondit la Fée aux Miettes, mais écoute plutôt ! ,1e suppose qu'il te souvient encore de les premiers anus de collège?
loi CONTES CHOISIS.
— Pourriez-vous en douter, Fée aux Miettes. Je n'oublie aucun de mes sentiments, et les amitiés de collège ne s'oublient pas.
— Jacques Pellevey, continua-t-elle , n'a pas élé aussi sage que toi. De curé qu'il étoit , il a voulu devenir évêque, et la calomnie irritée par sou ambition lui a fait perdre jusqu'à sa cure. Le malheur a produit sur lui l'effet qu'il produit d'ordinaire sur les belles âmes; il l'a rendu meilleur. Jacques, éclairé par ses fautes, s'est retiré dans un village où l'instruction n'avoit jamais pénétré, pour y former gratuitement à la religion et aux bonnes études les enfants des pauvres familles; son établissement a prospéré d'une manière si éclatante et si rapide qu'il ne regrette aujourd'hui que de ne pouvoir pas l'étendre à tons les villages voisins; mais ton ami Jacques est pauvre lui-même, et il se consume dans les rêves de sa charité impuissante. Ne penses-tu pas qu'il seroit bon d'envoyer un millier de guinées à Jacques Pellevey pour le seconder dans ses louables projets, dont j'ai la certitude qu'il ne sera maintenant détourné par aucun changement de fortune, car l'adversité agit sur le cœur de l'homme comme certaines tempêtes sur les fruits de la terre : elle hà;c sa maturité.
— Mille guinées, c'est bien peu, dis-je à la Fée aux Miellés; mais nous y reviendrons souvent.
— Didier Orry s'étoit richement marié, comme lu sais, mais la destinée a d'étranges retours. Son beau-père l'a engagé dans des spéculations aventureuses qui les ont ruinés tous les deux. Il ne lui resloil plus qu'une maison assez modeste et des grangeages médiocrement garnis que le feu du ciel a dévorés l'an passé. Il est allé frapper à ia porte, avec deux enfants dans ses bras, et suivi de sa femme enceinte et malade. Quand la malheureuse famille fut instruite de ton départ , ils s'assirent tous sur le seuil et se prirent à pleurer, le père et la mère, parce que tu élois leur seule espérance, et les enfants parce que leur père et leur mère pleuroienl. Tous seroienl morts de misère et de désespoir, si Jacques Pellevey qui passoit par là ne les nv oit recueillis; mais Jacques a déjà tant de charges qu'il ne snflil à celle-ci qu'en prenant sur ses propres besoins. Nous pourrions rétablir la fortune de Didier Orry , mais il nous en coùteroit chi r, parce qu'il a joui longtemps des douceurs de l'aisance, et que l'habitude est une seconde nature. C'est une affaire de huit mille guinées.
— Vous ne faites pas entrer dans votre compte, bonne amie, la compensation des maux qu'il a soufferts. Il fa.it lui en envoyer dix mille.
— Tu ne sais pas ce qu'est devenu Nabot? Le pauvre diable a eu le malheur de recueillir de grands héritages, et tu devines aisément ce qu'il en a fait : le jeu a tout emporté. Ce qu'il y a de pis, c'est que son luxe éphémère lui avoit donné du crédit, et que le jour où il s'aperçut qu'il ne lui resloit rien, il devoit beaucoup plus qu'il n'eût jamais possédé. Ses créanciers ont obtenu prise de corps contre lui, et je ne
i. \ mi. m \ \in. i i i>. i ■ i
doute pas qu'il ne meure en prison si tu ne l'en tires. Cependant je ne le le recommanderas point, car c'esl se rendre complice d'une honteuse frénésie que • I * • lui prodiguer des secours qui sont dus à tant de respectables infortunes, siceffe dernière épreuve ne l'avoil décidément corrigé. Il ;i reconnu, dès le premier mois de sa captivité, que la privation n'étoil qu'un heureux apprentissage, el le vice qu'une mauvaise habitude. Il n'j retotbbera plus. Ses études mal ébauchées lui soûl revenues en mémoire , el il les a recomi :ées avec i e zèle anioun ux qui rend les progrès si faciles. Tous 1rs pas qu'il a fails dans celte nouvelle carrière ont été marqués par des jouissances qu'il met infiniment au-dessus de celles du monde, el son caractère autrefois inquiel et soupçonneux s'esl ressenti «lu perfectionnement de son esprit. L'avantage le plus inappréciable du travail, el il en a beaucoup d'autres, i esl de distraire l'âme de ses passions sans lui rien enlever de "-un ardeur, mais en dirigeant ces puissances exaltées d'une intelligence el d'une sensibilité de jeune homme vers le seul but qui snii digne d'elles. J'ai lit u de i r ire que Nabot le feroil un jour honneur par sa conduite, s'il n'y avoil pas tant à payer pour le délivrer de mn dettes. La Providence mesure les adversités qu'elle nous dispense. L'homme ne mesure pas celles qu'il se donne. J'ai entendu dire qu'il éloil écroué pour près de quatorzi mille guinées.
— Sur quinze mille guinées, répond is-je, il lui en restera mille pour recommencer sa vie C'esl assez s'il esl guéri, el surtout s'il ne l'esl pas.
— Tes camarades, les caboteurs, avoicnl d'abord prospéré dans leur commerce, mais ils l'ont étendu imprudemment, el la Méditerranée leur a repris ce que l'Océan leur avoil donné. Leur beau bâtiment (a Mandragore, qui conteuoit ed cargaison le produit de toutes leurs courses, a éié capturé par des pirates barbaresques, et l'équipage entier esl prisonnier en Alger. On n'estime pas à moins de douze mille guinées le prix de leur rançon.
— C'est racheter à trop lias, prix , Fée aux Miettes, ces ho les el loyaux compagnons qui décimèrent leur foible pécule . afin de me soulaget dans ma détresse 1 1 de ni'associer à leurs espérances. Douze mille guinées aux algériens pour leur rendre la liberté; douze mille guinées aux caboteurs pour recommencer leur trafic! — Mais ii quoi bon , je vous en pi ié , > etle énumération donl j'aurais loul au plus bi soin si je ne vous avois pas comprise. Donne/., donnez, Fée aux Miettes, vers i de l'or aux mains de nus amis qui souiïrent; el puisque noire fortune, si exorbitante qu'elle soit, ne peut suffire il secourir tontes les misères, augmentez la pour donner em multipliez nos trésors pour multiplier vos bit nfaitsj nous n'aurons jamais trop, puisque nous ne g nierons rien, el que cis biens immenses donl la toule-pnissantc bonté nous a faits dépositaires pour lis i épandre . ne seront pas paj i s . ( munie je le craîgnois, de notre repus, de notre indépendance el de noire obscurité. < 'esl .linsi seulement, vous veuez de nie l'apprendre, que l'opulence peut contribuer au bonheur j
I >i. CONTES CHOISIS.
c'est ainsi que je conçois la possibilité de n'avoir pas quelque* jour à regretter d'être riche.
— Tes intentions seront remplies en ce qui te concerne, reprit la Fée aux Miettes; niais, ajouta-t-elle d'un air un peu composé, j'ai aussi de nombreux amis auxquels je dois aide et protection, et que je ne saurais favoriser de tes présents si tu ne m'y autorises, puisque je suis en puissance de mari. Ne conviendra-t-il pas que je t'en soumette la liste, comme à mon souverain seigneur et maître?
— Eh vraiment non! repartis-je vivement en rougissant de sa déférence. Tout ce qui nous appartient n'appartient qu'à vous, ma tottle bonne, et vous pouvez en faire l'usage qui vous conviendra le mieux. Pourvu que le charpentier ait en poche une poignée de demi-schellings à distribuer de temps en temps aux pauvres beggars du port , ou tout au plus une guinée par semaine pour faire emplette de quelque bon auteur grec de Foulis ou de Balfour à la Classic Liirary du vieux Macdonald , il n'a rien à envier en richesse à tous les rois de la terre. Je me croirais bien réellement indigent si j'éprouvois jamais la nécessité de posséder davantage.
— Je n'ai donc rien à désirer! s'écriâ-t-elle. Me voilà en état de porter la prospérité dans celte multitude de chaumières où j'ai reçu l'aumône pendant tant d'années que j'ai mendié aux côtes de France ! Hélas! il n'y a que les pauvres gens qui donnent, parce que l'habitude du besoin leur a enseigné la pitié. ■ — Et mes quatrevingt-dix-neuf sœurs qui ont coutume de me visiter tous les ans, le lendemain de la Saint-Michel , quand j'habite ma maisonnette de Grecnock, tu me laisses maîtresse, n'est-il pas vrai , de leur donner à chacune soixante guinées eu commémoration de celles qui m'ont assuré de si beaux jours? Cette douceur leur viendra fort à propos et je les sais capables d'en tirer bon parti pour leur établissement, car elles rivalisent toutes entre elles d'esprit et de gentillesse.
— Je vous laisse maîtresse de tout, Fée aux Miettes, et je trouve seulement cette libéralité trop parcimonieuse pour un présent de noces; mais comment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de votre nombreuse famille ?
— C'est qu'au temps de nos anciens entretiens , dit la Fée aux Miettes , et dans l'incertitude où j'étois de te fixer, je n'avois pas la force de m'occuper d'autre chose que de toi.
Peu à peu notre conversation se ralentit, mais l'impression s'en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J'éprouvois ce contentement de cœur, cette sainte et pure allégresse de la pensée, cette satisfaction vague mais profonde, qu'on goûte sans la définir, et qui fait que l'on est bien sans savoir pourquoi. J'avois oublié le monde entier et ma propre existence avec lui , quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main et la presser contre sa bouche en la mouillant de quelques lai nu s d'émotion et de saisissement.
— Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur? dit-elle.
LA FÉE Al X MIL! I Es \r,
— Oui, oui, je le sais ! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, el d'en être aimé.
Et je m'élançai inutilement pour l'embrasser; elle avoil déjà dispara derrière la porte de son appartement qui s'étoil fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment . mais cette porte étoil si bien sertie dans le panneau de la cloison qu'il nie fui impossible d'en trouver les joints. C'étoit un merveilleux ouvrage.
Au bout d'un moment de méditation, et avant de m'abandonner au sommeil, je me mis en tète de savoir ce que lielkiss pensoit de ma nouvelle position. La I ée aux Uiettes m'avoit non-seulement permis de regarder quelquefois son portrait, elle l'avoit même exigé positivement. Je me liàtai doue de faire jouer le ressort du médaillon.
Belkiss dormoit.
Wll.
Où l'on enseigne la seule manière honnête de passer la première nuit d jolie femme , quand on vient d'en épouseï uni profitables.
Que cette nuit fut différente de celle qui l'avoit précédée! Le sommeil ne me retira passes prestiges; mais de quelles riantes couleurs il avoil chargé sa palette 1 que d'agréables caprices , que de délicieuses fantaisies il jetoil à plaisir sur la toile magique des songes! A peine eui-il lie mes paupières que la décoration élégante, mais simple, de la maisonnetti . lit place aux colonnades magnifiques d'un palais éclairé de nulle flambeaux qui brûloienl daus des candélabres d'or, et dont l'éclat se multiplioit mille fois dans le ci istal des miroirs . sur le relief poli des marbres orientaux, on à travers la limpide épaisseur de l'albâtre, de l'agate el de la porcelaine. Bientôt la lumière diminua par degrés, jusqu'à ne verser sur les objets indécis qu'un jour tendre et délicat, semblable à celui de l'aube quand les profils de l'horizon commencent à se découper sur son manteau rougissant. Je \is alors lielkiss. c'étoit elle, s'avancer modestement, enveloppée dans ses voiles comme une jeune mariée, et appuyer sur mon lit ses mains pudiques et son genou de lis, comme pour s'\ introduire à mes coït s.
— Hélas! Belkiss, m'écriai-je en la repoussant doucement, que faites-VOUS, et qui vous" amène ici? .le suis le mai i de l.i Fée aux Miellés.
— Moi. je suis la Fée aux Miettes, répondit Belkiss en se précipitant dans mes bras. Tout s'éteignit, el je ne me réveillai pas.
— La Fée aux Miettes I rop'ris-je en tressaillant d'un étrange frisson, car tout
mon sang s'étoil réfugié à mon cœur. Belkiss esl incapable de me tromper, cl cependant je sens (pie vous êtes presque aussi grande que moi !
— Oli ! que cela ne l'étonné pas, dit-elle, c'est que je me déploie.
— Celte chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Belkiss, la fée aux .Miettes ne l'a point !
— Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que je ne la montre qu'à mon mari.
— Ces deux grandes dents de la Fée aux Miettes, Belkiss, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées.
— Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que c'est une parure de luxe qui ne convient qu'à la vieillesse.
— Ce trouble voluptueux , ces délices presque mortelles qui me saisissent auprès de vous, Belkiss, je ne les counoissois pas auprès de la Fée aux Miettes.
— Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que la nuit tous les chats sont gris. Je craignois , je l'avouerai , que cette illusion enchanteresse ne m'échappât trop
vile, mais je ne la perdis pas un moment; elle me fut fidèle au point de me faire penser que je m'endormois le front caché sous les longs cheveux de Belkiss; et quand la cloche du chantier m'appela au travail, quand Belkiss s'enfuit de mes bras comme une ombre à travers les ténèbres mal éclaircies du malin, il me sembla que je sentois encore à mon réveil ma joue échauffée de la moiteur suave de son haleine.
— Belkiss, criai-je en sortant à demi de mon lil pour la retenir.
— J'y suis, mon ami, répondit la Fée aux Miellés, et voilà Ion déjeuner préparé. File y étoiten effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie
devant la bouilloire.
— Eh ! pourquoi , Fée aux Miettes , vous lever si grand matin ! ne puis-je nie servir moi-même ?
— > Tu n'en serois pas en peine, reprit-elle, mais je ne cède pas mes plaisirs; et celui de te rendre la vie facile et agréable est le plus doux qui reste à mon âge. Il ne m'en coûte rien d'ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C'est nia coutume et mon goût, et ma santé s'en trouve mieux, surtout quand j'ai passé une bonne nuit. Mais à propos, Michel, comment as-tu dormi toi-même?
— J'ose à peine vous le dire, ma chère amie, répliquai-je en balbutiant; mes rêves ont été si délicieux que j'ai peur qu'ils ne soient coupables.
— Rassure-toi, digne Michel ! on n'en fait point d'autres dans ma maisonnette; et ce qui ajoute à leur prix , c'est qu'ils se renouvelleront toutes les nuits tant que tu me seras fidèle. Tu peux donc t'y livrer sans scrupule aussi longtemps que tu me garderas l'amitié que tu m'as promise, et ne crains pas que j'en sois jalouse. Les miens valent bien les tiens.