‹ Contes de Charles NodierChapitre 27 sur 59 · I. \ I l E VI X MIETTES · texte numérisé non relu

I. \ I l E VI X MIETTES

dégradations toniques qu'il soit possible d'imaginer, sans que la délicieuse unité du chœur en fût dérangée lé inoins du moufle, e( je crois que nos savants théoriciens Beroient fort embarrassé'de se rendre compte d'une symphonie .1 cent parties exécutée avec jutant d'ensemble et de méthode. La soirée fui terminée par un* bal, et la famille de ma femme, qui étoil douée en toutes 1 hoses, se sui p i^oit dans la danse. Je ne me sentois pas du plaisir de voir se croiser • - 1 1 entrechats élégants, à la hauteur de ma (Ole, les roins roses de leurs bas de soie blancs; el ces élans prodigieux, qui mettraient en défaut la souple légèreté de nos bayadèn s. ne se seroicnl probablement pas effectués sans désordre , dans nu espace aussi étroit, si la puissance d'élasticité verticale dont elles sembloient recevoir l'impulsion ne les avoil pas ramenées à leur place avec une précision inerveilleuse , comme la poupée des funtoccini qu'un fil caché appelle aux frises du théâtre, el laisse retombei perpendiculairement -sur sa planchette.

filles se retirèrent ensuite . .1, i s de tendres adieux , ••nus les pavillons que la 1 aux Miellés leur avoil fail préparer dans le jardin, el je ne les ai pas \ ues depuis. — Mais il est certain qu'elles reviendronl demain à Greenock.

Notre souper se passa, comme la veille, en tendres el utiles entretiens, el le sentiment de ce bien-être nouveau, qui se faisoil connoltre à moi sous tant de formes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d'extase où toul autre sentiment s'anéantit. Je ne -.mii> plus de ma.vie que ce qu'il en falloil pour nu1 trouver heureux.

— Sais-tu maintenant ce que eYsi que le bonheur? dit la Fée au\ Miettes en collant ses lèvres sur ma main.

— Oui, oui, je le sais! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé !

Et je me mis à sa poursuite comme la veille snn être plus habile à la rejoindre^ Je me couchai , je m'endormis; l'espace se rouvrit à ma vue, les voûtes se creusèrent au-dessus de moi comme si elles avoienj voulu se perdre dans les profondeurs du ciel ; les colonnes de marbre el de porphyre germèrent du sein des pavés pour aller les chercher et les soutenir dans les airs ; tous les flambeaux s'allumèrent à la fois, cl Belkiss parut.

Elle n'y manqua jamais depuis.

Le soleil , qui commence à des* endre mv l'occident . el qui n'a guère plus d'une heure maintenant a 0 cupei le ciel, m'avertit trop bien de la nécessité de mettre des

IOG CONTES CHOISIS.

bornes à mon récit pour que j'abuse plus longtemps, monsieur, de la patience avec laquelle \ous avez daigné m'écouter, en prolongeant l'histoire d'ailleurs assez monotone , comme toutes les histoires heureuses, des beaux jours dont celui de mon mariage avec la Fée aux Miettes fut suivi. Je ne vous arrêterai donc, parmi 1rs événements de ma vie qui se rattachent à cette époque de douce félicité, qu'à ceux dont la connoissance est nécessaire pour l'éclaircissement du reste.

Après l'établissement des six filles de maître Finewood, je continuai à travailler dans son chantier dont il me donna la direction, du consentement et presque du choix de tous mes camarades, iv plaçai même dans ses entreprises quelques fonds que ma femme avoit mis en réserve pour cet usage, et dont il attribua l'origine, sans doute, à un héritage inattendu. Ce déploiement de capitaux fut si heureusement favorisé par les circonstances, que la fortune du maître se doubla dans le courant de l'automne; et comme il pensoit, depuis plusieurs années, à jouir sans sollicitude, au ternie de son honorable vie, du fruit de ses longs travaux, il se décida bientôt, d'après les instances de sa famille , à faire passer sous mon nom , mais dans l'intérêt de notre nombreuse communauté , l'administration de la maison Finewood et compagnie. Je ne vous ai pas dit que, dès le premier mois, j'avois obtenu son consentement au mariage de ses six garçons avec six jeunes filles pauvres, mais belles, sages, pieuses, et pleines d'amour pour le travail, qui en étoient adorées. Ce fut là une belle fête, car la Fée aux Miettes , qui étoit de moitié dans tous mes secrets et qui me dirigeoit dans toutes mes actions, eut l'art de doter les six brus, au moment de la signature du centrât, par des voies si imprévues et cependant si naturelles, que personne ne s'avisa que j'y fusse pour quelque chose. La première se trouva un oncle mort millionnaire en Amérique, et qui n'avoil pas plus de vingt héritiers. Le père de la seconde retourna un trésor dans son pré en déplaçant une borne , et il lui resta quelque chose quand le fisc eut pris sa part. 11 en fut ainsi des autres, et les moyens dont je ne vous parle pas foisonnent eu apparence dans les romans et les comédies; mais l'imagination de la Fée aux Miettes avoit plus de ressources que les comédies et les romans, d'abord parce qu'elle avoit beaucoup plus d'esprit que les gens qui en font ; et puis, parce qu'une bonté active et inépuisable est plus ingénieuse que l'esprit.

De mon côté, ma fortune s'était si prodigieusement agrandie qu'elle serait devenue un tourment pour moi, si la Fée aux Miettes n'avoit pas consenti de bonne heure à ne m'en plus parler. Le vaisseau ta Reine de Saba revenoit tous les huit jours, comme il l'avoit promis , mais il jetoit l'ancre hors de l'horizon des vigies , et ne coin muniquoit qu'avec la Fée aux Miettes, car le peuple ne savoit plus rien de ses voyages, ou n'en parloit que par manière de risée en disant, pour exprimer l'incertitude ou l'erreur d'une fausse espérance : Quand le vaisseau de la Reine de Salut r< viendra! Cependant il naviguoit, chargé au départ des inutiles escarboucles de nos ruisseaux, et au retour des cèdres et des exprès, — trésor plus précieux au

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charpentier, — que je façonnois dans mes ateliers pour la construction du ^ d'Arracbteb. Tout ce que je savois de l'emploi de mes richesses, ei toul ce «jik- j'avois besoin d'en savoir, c'esl qu'il j avoil peu d'infortunes à la portée de uos soins qui ne fussent promptemenl soulagées; c'esl <[ii« • des hôpitaux s'ouvroienl il<' U parts pour les malades, el des hospices pour les pauvres; c'esl que des villes incendiées se raieraient de leurs ruines, el reflorissoienl riantes aux yeux ''' l*ura habitants consolés; c'esl que la Fée aux Miettes me rî-pétoil chaque s iii : Sais-tu maintenant en que c'csi que le Bonheur '.' — el que chaque soir je pouvois lui répondre : Oui, Fée aux Miettes , je le sais.

Le reste de nos conversations, qui étoienl presque toujours fort longues, surtout les joins de dimanches et de d i< s. ou je n'étais pas obligé de paraître au chantier, rouloient sur d'importantes questions de morale, mu des faits curieux de l'histoire, el plus particulièrement sur l'étude des langues donl j'avois toujours fait mon plaisir.

La Fée aux Miettes regardoil cette science coi le premier des liens matériels qui

unissent l'homme à l'homme dans l'étal de société, et elle avoit formé pour me les enseigner des méthodes si claires et si bien ordonnées, qu'il n'j en avoil point dont les principes généraux me coûtassent plus de quelques heures d'étude, au boni quelles tous les mots venoient se ranger comme d'eux-mêmes sous les perceptions du sens intelligent que ses leçons avpienl développé en moi : de sorte que j'étais souvent disposé à croire qu'apprendre une langue c'esl s'en souvenir, et je ne scrois pas étonné que Dieu, qui a créé lis hommes pour s'entendre el se servir réciproquement, eût caché ce mystère parmi ceux de noue organisation.

Mais, entre tous les sujets sur lesquels j'avois coutume de i .1 ner la Fée aux

Miettes, il \ en avoit r.n qui se reproduisoil eu dépil de moi à tous les événements extraordinaires de ma fortune, el vous avez pu voir jusqu'ici, monsieur, qu occasions ne me manquoienl pas.

— Ne seroit-il pas possible, en effet, l'.elkiss, lui disois-je quelquefois , que vous lussiez, une véritable fée?

— lion , lion , me i épondoil-elle en riant . un esprit de la trempe du tien .inroit-il foi à des contes auxquels les enfants mêmes ne ci oient plus'.' .Limais fée n'a paru sur terre depuis le temps de la reine M,i I ..

— Vins parle/, sagemenl . > onlinuois je en secouant la lête comme un homme, qui n'ose avouer tout ,ï lait que sa con\ icti l'esl pas complète , niais je ne puis me persuader que ma vie soit conforme au train ordinaire des > hoses, et qu'il n'j ait pas un peu de surnaturel dans mis aventures el dans 1< > miennes. J'avois résolu d'abord de ne plus vous interroger sur ce chapitre . et je vous pue de croire que je ne le ferais point si celle idée ne me poursuivoil parfois de manière .1 nie faire craindre pour ma raison.

— l'ai des remèdes surs . repreiioil elle alors s.ms rieil p'idre de >.i ii,t f ■ l ' . pour

guérir plus tùl que tu né crois tes inquiétudes d'esprit. Tu peux doue le livrer sans danger à tes illusions, tant qu'elles ne seront qu'heureuses, et .je ne sais si le secret de la philosophie n'est pas là. Quel grand usai y auroit- il à t'imaginer que je suis réellement une intelligence favorisée de quelque supériorité sur ton espèce , qui s'est attachée à toi par estime pour tes bonnes qualités, par reconnoissanec pour tes bienfaits , et peut-être même par ce penchant invincible de l'amour dont il paroît , au témoignage des livres saints , que les anges du ciel ne sont pas exempts? Ces alliances sympathiques de deux natures inégales sont possibles, puisque la religion les reconnoit, et que la raison purement humaine , qui discute tout, parce qu'elle ne discerne rien clairement, ne sauroit en contester quelques exemples fort rares à la vérité, mais qui se sont établis dans nos créances, sur la foi des hommes les plus éclairés et les plus vertueux. Pourquoi cette amitié supérieure n'amoil-elle pas multiplié autour de toi quelques faits apparents dont le résultat bien réel devoit être d'éprouver ta patience et ton courage, de plier ta vie par un exercice continue] à la pratique de la vertu, et de te rendre graduellement digne de parvenir à une destinée plus élevée dans la vaste hiérarchie des créatures? IVas-tu pas remarqué que les vaines sagesses de l'homme le conduisent quelquefois à la folie? Et qui empêche que cet état indéfinissable de l'esprit , que l'ignorance appelle folie, ne le conduise à son tour à la suprême sagesse par quelque route inconnue qui n'est pas encore marquée dans la carte grossière de vos sciences imparfaites? Il y a des énigmes dans ta vie; mais qu'est-ce que la vie elle-même si ce n'est une énigme? et on ne voit pas que personne soit bien pressé d'en chercher le mot. Je te réponds que l'explication de ces difficultés t'arrivera un jour, si Dieu le permet; et si ce dessein n'entrait pas dans les vues de son éternelle prudence, tu aurais beau l'efforcer de les débrouiller sans lui. Ne l'alarme donc plus de celles de ces impressions que tu ne peux comprendre; accepte avec reconnoissance et goûte avec modération ce qu'elles ont d'agréable, remets au temps, plus savant que toi , l'interprétation des difficultés qui t'embarrassent , et attends dans la sincérité d'un cœur simple que le mystère s'en éclaircisse.

Quand elle avoit parlé ainsi , nous nous mettions ordinairement à la prière, et, de préférence, à cette prière d'effusion et de sentiment que les langages impuissants de l'homme essaieraient inutilement d'exprimer par des mots, communication vive, affectueuse et puissante avec le monde invisible, épanchement de résignation et de confiance dont l'humilité nous exalte au-dessus de toutes les grandeurs du siècle, révélation intime d'une âme qui se cherche, qui s'étudie, qui se connoît , et qui pressent d'une conviction inaltérable son infaillible immortalité.

D'autres fois la Fée aux Miettes prenoit la Bible , ou quelques belles productions de la philosophie et de la poésie antiques, et m'en lisoitdes passages dans la magnificence naïve de leurs langues originales, en les développant, tantôt dans ces langues mêmes , tantôt dans celles des modernes , car les faciles travaux auxquels elle n'avoit

cessé d'accoutumer agréablement mon esprit ne tardèrent pas à me mettre en état de lis entendre aussi distinctement que la mienne.

Et lorsqu'elle avoit fini, je me disois en moi-môme : Il esl incontestable que la Fée aux Miettes esl une de ces intelligences supérieures dont elle rienl de me parle/, ii donl il n'esl pas permis de m< ttre l'existence en doute , à moins de contester outrageusement au créateur la puissance de faire quelque chose qui vaille mieux que l'homme ; elle n'esl certainement pas du nombre de celles que Dieu a maudites, car tontes ses actions et Hras ses enseignements semblent n'avoir pour objet que de le faire aimer davantage. Il n'y a pas d'ailleurs de plus savante, de plus digne et de meilleure femme. C'est seulement grtmd dommage qu'elle suit si vieille et qu'elle ,iii de si grandes dénis. — Mais , reprenois-je aussitôt , on n'a pas i se plaindre de sa destinée quand on passe les nuits à vivre d'amour avec lélki^, el les jours à étudier la sag avec la Fée aux Miettes.

Comment la Ft;e nu\ Miettes envoya M • lie de la mandragore qui chant

mser.

Six mois entiers s'écoulèrent dans cet enchantement sans qu'il perdit rien de smi misse, l'n soir pourtant la physionomie de la Fée aux Miettes exprimoit un seutinieiii de mélancolie donl j'avois cru suh re depuis quelques jours les développements, ei qui inèloit des luis un léger trouble à mou bonheur, quoique j'eusse comn par l'attribuer à quelque savante préoccupation; mais il u'\ avoil plus moyen di tromper. Elle souffrait, et je pensai même, à rabattement de ses Jeux rougis, qu'elle devoil avoir pleuré.

— Ma bonne amie, bu dis-je au moment où elle se disposoit à me quitter, je n'ai jamais usé du droit de commandement que le mariage me donne mu- vous, el que \ous prenez la peine de me rappeler souvent l'espère donc que vmis me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l'unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, I" vôtre a peu de replis où je ne m

une douce élude de pénétrer pour \ surprendre mis désirs ou vos ( hagrius , el ]■ aujourd'hui positivement qu'il me cache on se. rct amer. < e secrel , j'avois quelque titre peut-être à l'obtenir de votre tendresse; et puisqu'elle me l'a refuse jusqu'ici , je l'exige de votre soumission.

— Tu m'as deviné, dit-elle en me tendant la main, et tu sauras ce que tu me d< mandes , puisque telle est ta volonté, quoiqu'il en coûte à mon amitié de tourmenter la tienne d'une émotion inutile, vppiemls. mon pauvre Michel, qu'il me reste peu

de temps à passer près de loi, et que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n'a pu résistera la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret.

— Notre séparation , Fée aux Miettes ! Ah ! je n'y survivrois pas ! Mais qui pourrait nous séparer?

La mort ! Michel. Du horoscope fatal m'a menacée au berceau de n'être heureuse que pendant un au de l'affection d'un époux , et le sixième de ces mois, qui ont fui comme des jours, vient d'expirer aujourd'hui.

— Les horoscopes sont menteurs , et votre à>nc se trouble sans raison.

— Les horoscopes de ma famille n'ont jamais menti.

— Celui-là mentira, s'il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Toute ma vie est en vous, Fée aux Miettes, et votre seule compassion pour ma solitude et pour ma misère m'a forcé à la supporter sans découragement et sans dégoût. Que ferais je après vous dans ce monde qui m'est étranger, au milieu des hommes qui ne me comprennent pas , et dont les tristes sciences m'ont rebuté de tous les bonheurs dans lesquels vous n'entrez pas pour quelque chose? Je vivrais parmi eux comme le proscrit auquel l'eau et le feu sont interdits par des lois féroces , et qui n'a pas même un cœur ami où épancher le sien. — Au nom de Dieu, Fée aux Miettes, vous qui connoissez tous les secrets de la terre, et, si je ne m'abuse, une partie de ceux du ciel, trouvez un nioven de déjouer cet oracle cruel, ou du moins de m'en faite partager la rigueur, sans réduire mon désespoir à une extrémité qui nous séparerait pour toujours !

— Un 11105 en ! mon ami, dit la Fée aux Miettes vivement émue, il y en a un peutêtre ! Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation? Ne t'impatiente pas, Michel, et laisse-moi parler. L'horoscope disoit encore qui' si mon mari m'aimoit assez pour achever cette année d'épreuve sans que son cœur battit de l'amour d'une autre femme , et qu'il conçût un autre bien que d'être à moi, l'homme qui m'appartiendrait ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies ne manquerait pas de trouver , avant que l'année s'accomplit, le spécifique admirable qui prolongerait mon existence en me rendant ma jeunesse. — El je redeviendrais Belkiss.

Je me renversai surina chaise en couvrant mes yeux de mes mains.

— Oh! ma bonne amie, qu'avez-vous dil... et qu'avez-vous fait?... C'est Belkiss qui nous a pet dus !...

— Que parles-tu de Belkiss, insensé? Belkiss, c'est moi!...

— Hélas! le sommeil m'en a donné une autre, et j'ai inutilement cherché dans voire science un préservatif contre les délices de celle illusion! Absorbée dans les souvenirs de votre jeunesse, vous n'avez pas voulu comprendre le crime de mon bonheur. La Belkiss de ce funeste portrait m'a inspiré un amour adultère qui me rend indigne de unis sauver!

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