‹ Contes de Charles NodierChapitre 28 sur 59 · I. \ I I i: VI \ Mil. Il ES · texte numérisé non relu

I. \ I I i: VI \ Mil. Il ES

— Est-ce tout ? dit l.i Fée aui Miettes en souriant . et n'ai-je point d'autres rivales?

— I ne rivale à IJelkiss, grand Dieu ! Belkiss elle-même n'est pas la vôtre, car je dc

suis pas complice du démon de s songes, u'est-il pas vrai? — Et ce n'estpas

ma faute m elle rcvienl toujours, toujours! quand je me suis défendu depuis si\ mois de regarder son portrait!

— Calme donc ton cœur, Michel, car, je te le répète encore, I'. ir que tu

ressens pour Jielkiss est on sentiment dont je ne jouis pas moins que de ton aqi ii nne et constante amitié pour la vieille Fée aux Miettes; et bien loin d'en être jalouse, comme tu le crains, je m'en trouve doublement heureuse. Viflsi rien ne s'oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant , si in te sens capable d'arriver an cher du soleil de la Saint-Michel prochaine , sans ouvrir ton âme .1 une autre passion, ei sans) laisser pénétrer le moindre regret des engagements qui m* ont soumis ta vie.

— Exigez de moi , Fée aux Miettes, une promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage! Ce que vous demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours!

— J'en tais mon affaire uni' fois que ce premier terme sera passé, répondit la Fée aux Mieiies; mais je crains qu'il ne le mette ii des épreuves plus dangereuses que tu ne li' supposes. Il faut aller chercher ce spécifique au loin, puisque j'ignore moimême en quel lieu la sagesse de Dieu l'a placé; tu es jeune, et bien jeune; ta ligure et ton air feraient honneur à un prince; le costume de voyage que je t'ai fait préparer annonce loui autre chose qu'un simple charpentier; et quoique tu n'aies pas vu le monde, tu f\ feras remarquer toutes les fois que tu \ paraîtras, parce que tu as deux qualités précieuses dont le meilleur ton possible n'esl cpie l'expression convenue, une bienveillance universelle et une parfaite m

tie. Les pays que tu \as parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l'accueil exigera de toi, si in ne veux passer pour rustique ei grossiet . un juste retour de politesse et même de sensibilité. Tu seras aimé. Michel, et l'amour demande l'amour. 11 l'impose quelquefois. \ joute à cela, mon ami, que je ne t'accompagne pas, ci ipie ces entretiens graves et tendres où j'ai de temps en temps raffermi ton âme dans se, incertitudes, manqueront à tes soirées solitaires. Bien plus, pendant tout ci' temps- là tu ne reverras pas Belkiss, dont les visites n c-

I urnes ne s'égarent jamais loin du toit conjugal , et tu n'allia- pout IC Consoler que |.i conversation lunette de son portrait.

— ,le n'en ai pas même besoin . répliquai-je vivement. Ses traits et les vôtres -on: assez empreints dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais. Les dangers dont vous

pensiez, m'elliavcr ni 'alarment si peu d'aiili 111 >. que je non ois ronuncnc.r à eii e

coupable si je p»*lsois a me prémunir contre eux. Vous garderai le portrait de Bel*

Kiss, ajoutai je en lui présentant le médaillon : il m VOUS VOulei jeter quelque charme sur notre séparation passagère . c'est le vôtre que vous me donner* '■

■ — Tu les conserveras tous les deux , s'écria la Fée aux Mieltes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu'un regard de toi tous les jours sous la forme disgracieuse que les ans m'ont donnée! Mais tu n'as donc pas remarqué qu'en faisant jouer le ressort dans le sens opposé on découvrait l'autre face de ce médaillon ? — Vois plutôt !

C'étoit effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j'y appliquai mes lèvres avec ardeur.

— Enfant! reprit-elle, pauvre, mais digne créature qu'une méprise de l'intelligence qui préside à la distinction des espèces a malheureusement laissé tomber pour un petit nombre de jours dans le limon de l'homme, ne te révolte pas contre l'erreur de ta destinée ! je te reconduirai à ta place !

Et puis , comme si ces paroles lui étoient échappées par distraction , elle revint au sujet de mon entreprise et aux dispositions de mon voyage.

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l'horrible crainte de te perdre pour jamais achevoit déjà de miner mes organes affoiblis. Les heures rae vieillissent plus depuis quelque temps que ne faisoient les années, et je ne serais pas surprise d'avoir donné carrière devant toi à quelques idées privées de sens, comme 1rs \agues rêveries des vieillards.

— H n'en est rien, ma bonne amie ; mais je suis prêt à vous obéir, et je crois que je serais déjà parti, quoique l'heure soit peu favorable sans doute aux recherches que vous avez à m'ordonner, si vous m'aviez fait connoître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu'il soit bien difficile à conquérir s'il m'échappe !

— Eh? seroit-il vrai, Michel, que j'eusse oublié de te le nommer? C'est la mandragore qui chante !

— La mandragore qui chante? dites-vous? Pensez-vous, Fée aux Miettes, qu'il y ail des mandragores qui chantent ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compagnons de Granville ?

— Une seule, mon cher Michel , une seule, et son histoire, que je te raconterai un jour, est une des plus belles de l'Orient, puisqu'elle se lit dans un des livres secrets de Salomon. C'est celle-là qu'il faut trouver.

— Bonté inépuisable du ciel ! m'écriai-je , daignez me secourir dans cette déplorable extrémité! Comment trouver en six mois la mandragore qui chante, dont la Fée aux Miettes disoit tout à l'heure qu'elle ne savoit pas elle-même eu quel lieu la sagesse de Dieu l'avoit placée, et qu'on cherche inutilement depuis le règne de Salomon !

— Ne t'épouvante pas de cette difficulté! La mandragore qui chante se présentera d'elle-même à la main qui est faite pour la cueillir, et tu serais arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil, le dernier rayon du soleil de saint Michel serait près de s'éteindre dans le crépuscule , à l'horizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur

Page 1