‹ Contes de Charles NodierChapitre 33 sur 59 · LA COMBE DE L HOMME MOKT · texte numérisé non relu

LA COMBE DE L HOMME MOKT

— Je le prcnois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, el ne le i on pas autrement.

— Ni moi , ni moi, direnl les jeunes filles en se pressanl les unes contre les autres, ainsi que dés petites fauvettes prises au nid.

— Moi non pins, ditCyprienne en cachanl sa tête entre les genoux tremblants de Maguelonne.

— Oh ! les mièvres d'enfants, cria le voyageur à la calotte rouge, du chu du feu où il s'eloit accroupi pour retirer à belles grilles les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne p.is me reconnoître 'ii habit de dimanche '.' Regardez cependant s'jl esl changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, ' olas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé i\n fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue pins polie qu'un miroir, et dont je n'aie a toute heure, au moins de nuit , peigné les crins de nn-s doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, eu- entre le palefrenier et le maréchal il n'y a , comme on dit , que la main.

En tenant ce discours, il écarta de droite el de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants , pour mettre sa face à découvert, et il montra en riant à ébranler les murs une figure assez hideuse, blême et jaunie comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de rides bizarres, el au fond de laquelle brilloienl deux petits y< ux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde lit un mouvement de terreur.

Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'aurtit qu'il n'étoit pas bon de le dire.

— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer!

— Ce pourroil bien être là, repril Colas Papelin en riant toujours, et j'aurais lieu de m'étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroil avisé de chercher maître Pancrace Chouquel à la combe du Reclus!

— A la combe du Reclus '■ dit Pancrace d'une \<>i\ tonnante... Ah ! ah ! reprit-il en se mordant le point;.

— Ah ! ah 1 répéta Celas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mai- ne pense/.-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroil assez curieux pour nous autres d'étude, chez, qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or el du plaisir , de pénétrer pourquoi ou appela ainsi cette misérable vallée? L'histoire doit en être singulière, el il m'est a\is que dame Huberte, qui sait toute- les belles hi-loiles du inonde, nous apprendra volontiers celle ci entre deux brOCS de un doux.

— Je me soucie forl peu d'histoires, bonhomme ' repartit Pancrace en faisant un

mouvement puni' se lever.

— Si ce n'est celle-là , ce sera la mienne ! s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux, qui le serrait comme un élan. Oh! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberle, à vous ouïr conter cela!

— Je l'avois promis à mes filles , répondit la vieille , et le récit n'en est pas long. Il faut donc vous dire que ce pays étoit bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent ans, s'y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune et riche seigneur , et qu'il s'éloit rebuté de la cour par la crainte de n'y pouvoir faire son salut , mais il ne se fit jamais connoître que par le nom d'Odilon , sous lequel notre très-saint père l'a béatifié, eu attendant qu'on le canonise.

— Diable ! dit Coins Papelin.

— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne saurait douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui , car en moins de rien toute la combe changea de face. Il lit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, nu presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus, parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face ! ainsi qu'il est dit dans le bref.

— Cette histoire est fort édifiante , dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie entendu sa pareille dans tous les pays de moincrie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.

— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin en maintenant le docteur sur son siège; mais il serait trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.

— Cette narration est fort complète , répliqua le docteur avec impatience , et dit clairement tout ce que nous pomions en attendre , c'est-à-dire l'origine et l'étymologic du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.

— 11 y manque , reprit Colas , une péripétie , un dénouement et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet ; et voilà , pour preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.

— Le bienheureux Odilon , conlinua-t-ollc en effet, avoil ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière , quand se présenta pour l'assister en ses saints ollices un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par

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