INES DE LAS SIERRAS
— Et toi, dit Anastase, ne nous feras-tu pas aussi un conte de revenants?...
— Il ne tiendrait qu'à moi, répondis-je; car j'ai été témoin de la plus éirange apparition dont il ait jamais été parlé depuis Samuel; mais ce n'est pas un conte, vraiment! C'est une histoire véritable.
— Bon! murmura le substitut en pinçant les lèvres; j a-t-il quelqu'un aujourd'hui qui croie ans apparitions?
— Vous y ailliez peut-être cru aussi fermement que moi, repris-je , m vous aviei éié à ma place.
I inliixic rapprocha son fauteuil du mien, n je commençai :
C'éloit dans les derniers jours île 1812. J'étois alors capitaine de dragons en garnison a Gironne, département du Ter. Mon colonel trouva bon de m'envoyer en remonte à Barcelone, où se (enoii , le lendemain de Noël , un marché de chevaux fort renommé dans toute la Catalogne, et de m'adjoindra pour cette opération deux lieutenants du régiment , nommés Sergj et Boutrah , qui étaient mes amis particuliers. Vous permettrez, s'il \ous plaît, que je \ou> entretienne un moment de l'un et de l'autre, parce que les détails dans lesquels j'entrerai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit.
Sergj étoii un de ers jeunes officiers que nous donnoienl les écoles, et qui avoieni à vaincre quelques préventions, et même quelques antipathies, pour être bien vus de leurs camarades. H en avoit triomphé en peu de temps. Sa figure étoh" charmante, ses manières distinguées, son esprit vif et brillant, s,, bravoure à toute épreuve. Il n'éloit point d'exercice dans lequel il n'excellât, point d'art dont il n'eût le goût et le sentiment, quoique son organisation délicate et nerveuse le rendit plus sensible nu
charme de la musique. Un instrument qui chantoil sous des doigts habiles, et surtout une belle voix, le remplissoient d'un enthousiasme qui se manifestait quelquefois par des cris et par des larmes. Quand c'était une voix de femme, et que cette femme était jolie, ses transports alloient jusqu'au délire. Ils m'avoient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugerez aisément que le cœur de Sergy devoit être fort accessible à l'amour, et presque jamais, en effet, on ne l'auroit trouvé libre d'une de ces passions violentes dont la vie d'un homme paraît dépendre ; mais l'heureuse exaltation de sa sensibilité le défendoit elle-même contre ses excès. Ce qu'il falloit à celle âme ardente, c'étoit une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s'associer et se confondre; et, bien qu'il crût la voir partout, il ne l'avoit jusque-là rencontrée nulle part. Il résultait de là que l'idole de la veille , dépouillée du prestige qui l'avoit divinisée , n'était plus qu'une femme le lendemain , et que le plus passionné des amants en était aussi le plus mobile. Pendant ces jours de désabusement , où il retomboit de toute la hauteur de ses illusions dans l'humiliante conviction de la réalité, il avoit coutume de dire que l'objet inconnu de ses vœux et de ses espérances n'habitait pas la terre; mais il le cherchoit encore, sauf à se tromper encore comme il avoit fait mille fois. La dernière erreur de Sergy avoit été produite par une petite chanteuse assez médiocre, attachée à la troupe de Bascara qui venoit de quitter Gironne. Deux jours entiers, la virtuose avoit occupé les plus hautes régions de l'Olympe. Deux jours avoient suffi à l'en faire descendre au rang des plus simples mortelles. Sergy ne s'en souvenoit plus.
Avec cette irritabilité de sentiment, il était impossible que Sergy n'eût pas beaucoup de penchant pour le merveilleux. Il n'y avoit pas de région où ses idées s'égarassent plus volontiers. Spiritualiste par raisonnement ou par éduction, il l'étoit bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imaginaire que le monde des esprits lui avoit réservée n'était donc pas un simple jeu de la fantaisie : c'étoit le sujet favori de ses rêveries, le roman secret de sa pensée, une espèce d'énigme gracieuse et consolante qui le dédommageoil du fâcheux retour de ses essais inutiles. Loin de me révolter contre cette chimère , quand le hasard la ramenoit dans la conversation, je m'en étais servi plus d'une fois avec succès pour combattre ses désespoirs amoureux, qui se renouveloient tous les mois. En général, c'est une chose assez bien entendue pour le bonheur que de se réfugier dans une vie idéale, quand on sait au juste ce que vaut celle-ci.
Boutraix faisoit avec Sergy le contraste le plus parfait. C'étoit un grand et gros garçon, plein, comme lui, de loyauté, d'honneur, de bravoure, de dévouement à ses camarades ; mais sa figure était fort commune, et son esprit ressembloit à sa ligure : il ne connoissoit que par ouï-dire l'amour moral, cet amour de tête et de cœur qui trouble ou embellit la vie , et il le regardoit comme une invention des romanciers et des poètes, qui n'a jamais existé que dans les livres. Quant à l'amour qu'il savoil