‹ Contes de Charles NodierChapitre 37 sur 59 · INÈS DE LAS SIERRAS · texte numérisé non relu

INÈS DE LAS SIERRAS

comprendre, il en faisnit quelque usage dans l'occasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu'il n'en mérite. Ses loisirs les plus doux étoient pour la table, où il étoit le premier assis, et qu'il quiUoil toujours le dernier, à moins que le vin ne manquât. Après un beau fait de guerre, le vin éioit la seule chose de ce monde qui lui inspirât quelque enthousiasme. Il en parloit avec une sorte d'éloquence, et il en buvoit beaucoup sans en boire jusqu'à l'ivresse. Par une faveur particulière de son tempérament, il n'étoil jamais tombé dans cet étal grossier qui rapproche l'homme de la brute; mais il faut convenir qu'il s'endormoit à propos.

La vie intellectuelle se réduisoit , pour Boutraix, à un très-petit nombre d'idées sur lesquelles il s'étoil fait des principes invariables, on qu'il étoil parvenu à exprimer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter. La difficulté de prouver quelque chose par mie suite de bons raisonnements l'avoil déterminé à tout nier. A toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment . il répondoil par deux mots sacramentels, accompagnés d'un haussement d'épaule : fanatisme el préjugé. Si on s'obstinoil , il penchoit sa tête sur le dus de sa chaise, el poussoil un sifflement aigu dont la tenue duroit autant que l'objection, et lui épargnoit l'embarras de l'entendre. Quoiqu'il n'eût jamais lu deux pages de suite, il croyoil avoir In Voltaire et même Piron, qu'il regardoit comme un philosophe : ces deux beaux esprits étoient ses autorités suprêmes ; et Yultima ratio de toutes les controverses auxquelles il daignoit prendre pari se résumoil dans cette phrase triomphante : Voyez d'ailleurs ce qu'ont dit Voltaire el Piron! l'altercation Gnissoil ordinairement là, il il en remportait l'honneur, ce qui lui avoit valu dans son escadron la réputation d'un excellent logicien; ajvec tout cela, Boutraix étoil nn bon camarade, et l'homme de l'armée, sans contredit, qui se connoissoit le mieux en chevaux.

Comme nous nous proposions de nous remonter nous-mêmes , nous étions convenus de nous servir, pour noire voyage à Barcelone, de la voie des omi ros, on voiluriers, qui abondent à Gironne; el la facilité d'en trouver nous avoit inspiré une confiance .qui faillit être trompée. La solennité du -'i au soir el le marché du surlendemain attiraient, de toup les poiuts de la Catalogne, une quantité innombrable de voyageurs, el nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. \ onze heures du matin, nous cherchions encore un arriero, et il ne nous en restoil exactement qu'un seul en espérance, quand nous le rencontrâmes .'i sa porte en disposition de partir.

— Malédiction sur t.i carriole el sur tes mules! s'écria Boutraix, excédé de colère. en s'asseyant sur une borne. One tons les diables d'enfer, s'il \ en a . se déchaînent sur ton passage, cl que Lucifer lui-même te donne le couvert! Nous ne partirons donc pas !...

L'arnV rà se signa, et recula d'un pas.

— Dieu vous ait en sa sainte garde , maître Estevan , recris-je en souriant. Avezvous des voyageurs ?

— Je ne peux pas dire positivement que j'aie des voyageurs, répondit le voiturier, puisque je n'en ai qu'un , le seigneur Bascara , régisseur et gracioso de la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui étoit resté en arrière pour accompagner les bagages, c'est-à-dire cette malle bourrée de nippes et de chiffons, qui ne feroit pas la charge d'un âne.

— Voilà qui est pour le mieux, maître Estevan! Votre voiture est à quatre places, et le seigneur Bascara nous permettra volontiers de payer les trois quarts du voyage, qu'il sera libre d'ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le secret. Prenez la peine de lui demander s'il veut bien nous autoriser à l'accompagner.

Bascara n'hésita qu'autant qu'il le falloit pour trouver moyen de donner à son consentement l'apparence d'un procédé obligeant. A midi nous étions partis de Gironne.

La matinée avoit été aussi belle qu'on pût la désirer pour la saison; mais à peine eûmes-nous dépassé les dernières maisons de la ville , que les blanches vapeurs qui flottoient, depuis le lever du soleil, au sommet des collines, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante, embrassèrent tout l'horizon, et nous pressèrent de toutes parts comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de neige et d'une extrême finesse, mais si intense et si pressée, qu'on aurait cru que l'atmosphère étoit convertie en eau , ou que nos mules nous avoient entraînés dans les bas-fonds d'un fleuve heureusement perméable à la respiration. L'élément équivoque que nous parcourions avoit perdu sa transparence au point de nous dérober les lisières et les points les plus rapprochés du chemin ; notre conducteur lui-même ne s'assuroit de le suivre qu'en le sondant à tout moment du regard et du pied, avant d'y engager son équipage, et ces essais, souvent répétés, relardoient de plus en plus notre marche. Les gués les plus commodes avoient d'ailleurs assez grossi en quelques heures, pour devenir périlleux, et Bascara n'en traversoit pas un sans se recommander à saint Nicolas ou à saint Ignace, patrons des navigateurs.

— J'ai réellement peur, dit Serf y en souriant, que le ciel n'ait pris au mot la terrible imprécation dont Boutraix a ce matin accueilli le malheureux arrière Tous les diables de l'enfer semblent s'être déchaînés sur notre passage , comme il l'avoit souhaité, et il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne pour voir son présage accompli. Il est fâcheux, vous en conviendrez, de subir les conséquences de cette colère impie !

— Bon , bon, répondoit Boutraix en se réveillant à demi. Préjugé! superstition ! fanatisme !

Et il se rendormoit aussitôt.

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La roule devinl un peu plus sûre quand nous fûmes parvenus aux grèves roi heu et solides de la nier; mais la pluie, ou plutôt le déluge au travers duquel nous nagions si péniblement, n'avoit point diminué. Jl ne sembla tarir que trois heures âpre, le coucher du soleil, et nous étions encore forl loin dé Barcelone. Nous arrivions à Mattaro , où nous résolûmes de coucher, dans l'impossibilité de faire mieux; car notre attelage étoil excédé de fatigue : il eut cependant à peine tourné pour s'introduire dans la vaste allée de l'auberge, que l'arriero vint ouvrir notre portière , cl

nous annonça d'un air triste que la c ■ étoil déjà encombrée de voitures qu'on ne

pouvoii héberger.

— C'est une fatalité, ajouta-t-il, qui nous poursuit dans ce voyage de malheur! Il n'y a de logement vacant qu'au château de Ghismondo.

— Voyons, dis-je en m'élançanl de la chaise, s'il faut nous résoudre à bivouaquer dans une des cités les plus hospitalières de l'Espagne; ce serait une rude extrémité après un voyage aussi pénible.

— Seigneur officier, répondit un muletier qui fumoit son cigarro, indolemment adossé contre le montant de la porte, vous ne manquerez pas de compagnons dans votre disgrâce, car il y a plus de deux heures qu'on refuse tout le inonde dans les auberges et dans les maisons particulières , où les premiers venus ont trouvé â s'abriter. 11 n'y a de logement vacant qu'au château de Ghismondo.

Je connoissois depuis longtemps celle manière de parler, familière au peuple en pareille occasion; mais jamais son retour fastidieux n'avoit importuné plus désagréablement mon oreille.

Je me fis jour toutefois jusqu'auprès de l'hôtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, d'arrieros, de mules et de palefreniers, et je parvins â tourner sur moi son attention, en frappant rudemenl je ne sais quel ustensile d'airain du pommeau de mon épée.

— Une écurie, une chambre, wnr table bien servie, m'écriai-jc de ce ton impérieux qui nous réussissoit d'ordinaire, et tout cela sur-le-champ! c'est pour le service de l'empereur !

— Eh! seigneur capitaine, répliqua-t-elle avec assurance, l'empereur lui-même lie Irouveroil pas dans toute mon hôtellerie une place où se tenir assis! Des vivres el du vin, tant qu'il vous plaira, si vous èles d'humeur à souper au grand air, car il n'est, grâce ii Dieu, pas difficile de s'en pourvoir dans une ville telle que celle-ci: niais il n'est pas en ma puissance d'élargir la maison pour vous recevoir. Sur ma foi de chrétienne, il n'y a de logement vacant qUj'au château...

— La peste soit des proverbes el du pays de Sauclio ! interrompis je brusquement.

Passe encore si ce château maudit existoil réellement quelque pari , car j 'aimerais

mieux y passer la nuil que dans la rue.

— N'est-ce que cela.' reprit-elle en me regardaul lixcmcut. C'esl qu'en vérité

vous m'y faites penser ! Le château de Ghismondo n'est pas à plus de trois quarts de lieue d'ici , et on y trouve en effet des logements ouverts en tout temps. Il est vrai qu'on profite peu de cet avantage , mais vous n'êtes pas hommes , vous autres Français, à céder un bon gîte au démon. Voyez si cela vous convient, et votre voiture va être chargée de tout ce qui est nécessaire pour vous faire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite.

— Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, répondis-je; et quant au démon lui-même , j'en ai entendu parler comme d'un convive assez agréable. Avisez donc à nos provisions, ma bonne mère! Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre, du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin , s'il vous plaît, car Boutraix est avec nous...

— Le lieutenant Boutraix! s'écria-t-elle en rapprochant ses mains étendues, ce (pii est , comme tout le monde le sait , une exclamation en gestes : Moto, deux paniers de douze, et vrai rancio .'...

Dix minutes après, l'intérieur du coche étoit transformé eu office de bonne maison, et si plantureusement garni, qu'on n'y auroit pas introduit le plus exigu de nos voyageurs ; mais , ainsi que je l'ai dit , le temps , qui n'avoit pas cessé d'être menaçant, paroissoit du moins apaisé pour un moment. Nous n'hésitâmes pas à faire le chemin à pied.

— Où allons-nous, seigneur capitaine? dit Yarriero surpris de ces préparatifs.

— Où irions-nous , mon pauvre Estevan , si ce n'étoit à l'endroit que vous-même aviez indiqué? Au château de Ghismondo, probablement.

— Au château de Ghismondo! Que la bienheureuse Vierge ait pitié de nous ! Mes mules elles-mêmes n'oseroient entreprendre ce voyage !

— Elles le feront cependant, repartis-je en lui glissant dans la main une pincée de piécettes, et elles seront dédommagées de cette dernière fatigue par une réfection copieuse. Pour vous, mon cher camarade, il y a là-dedans trois bouteilles de vieux vin de Palamos dont vous ine direz des nouvelles. Seulement , ne perdons point de temps, car nous sommes presque à jeun les uns et les autres , et , d'ailleurs , le ciel commence furieusement à se brouiller.

— Au château de Ghismondo ! répéta lamentablement Bascara. Savez-vous, mes seigneurs, ce que c'est que le château de Ghismondo ? Personne n'y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec l'esprit de malice, et je n'y mettrais pas le pied pour la charge des galions. Non, vraiment, je n'irai pas !...

— Vous irez, sur mon honneur, ahnable Bascara, reprit Boutraix en le ceignant d'un bras vigoureux. Siérait-il h un généreux Castillan qui exerce avec gloire une profession libérale de reculer devant le plus inepte des préjugés populaires! Ah! si Voltaire et Piron avoient été traduits en espagnol, comme ils devraient l'être dans toutes les langues du monde, je ne serais pas en peine de vous prou\er que le diable

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