‹ Contes de Charles NodierChapitre 39 sur 59 · NÉS DE LAS SIERRAS · texte numérisé non relu

NÉS DE LAS SIERRAS

excité par ses barbares compagnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein. »

— Le monstre ! s'écria Sergy , aussi ému que s'il avoit entendu le récit d'une histoire véritable.

o <>i incident horrible, continua Estevan , ne rabattit rien tir la licence et de la joie accoutumée. Les trois convives continuèrent à boire et à chanter des chansons impies, en présence de la jeune ûlle moite; et il étoit trois heures du matin quand les boniines d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des Bots de sang et de vin. Ils emportèrent sans sourciller les trois ivrognes dans leurs lits et le cadavre dans son linceul.

» Mais la vengeance céleste, poursuivit Estevan après une pause assez solennelle, mais l'infaillible justice de Dieu n'avoit pas perdu ses droits. A peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obscurcissoient la raison de Gbismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui alloil tomber; mais pâle, ensanglantée, traînant le long babil des morts, et déployant vers lui nue main flamboyante qu'elle vint imposer lourdement sur son cœur, à l'endroit même qu'elle avoil inutilement pressé quelques heures auparavant. Lié par une puissance irrésistible , Ghismondo tenta en vain de se soustraire à l'effroyable apparition. Ses efforts el sa douleur ne purent se manifester que par quelques gémissements sourds el confus. I. 'implacable main restoit clouée à sa plaie, et le cœur de Gbismondo brûloit, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil , où disparut le fantôme. Ses complices reçurent la même

visite et subirent le même supplice.

»Le lendemain, el tous les lendemains qui le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trouv erent au jour en s'ùitërrogeanl du regard sur le le songe qu'ils .n oient fait , rai ils n'usinent se parler; mais la communauté du péril

et du gain les appeloil bientôt il de nouveaux dîmes; la licence île I il les ,ippe-

loit à de nouvelles orgies qu'ils prolongeoienl davantage, parce que le sommeil leur éloil redoutable; niais, l'heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûloit toujours.

» Revint enfin l'anniversaire du 24 décembre (i esl aujourd'hui, mes seigneurs! .

el le repas du soir les réunissnil comme d'ordinaire à la clarté d'un Mer ardent , quand l'heure de la rédemption sonnoit à Mattaro peur convoquer les chrétiens .1 ses

solennités. Inul à Coup une vm\ s'clève dans la galerie du château : ME VOILA! criait

lins, c'étoii elle, ils la nient entrer, rejeter sou drap funèbre , el s'asseoir parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d'étonnemenl et de terreur, ils la virent manger du pain et luire du vin des vivants; ou dit même qu'elle chanta et qu'elle daus.i , suivant la coutume i\n passé, mais tout à coup sa main flamboya comme daus mystères de leurs songes, et toucha au cœur le chevalier, l'écuver et le page vlors

toul fut fini pour cette vie passagère, car leur cœur calciné avoit fini de se réduire en cendres , et il ne renvoya plus de sang à leurs veines. 11 étoit trois heures du matin quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent, suivant l'usage , au lieu du festin ; et cette fois-là , ils remportèrent quatre cadavres. Le lendemain , personne ne se réveilla. »

Sergy avoit paru profondément préoccupé pendant tout le récit, parce que les idées qu'il faisoit naître se rapportaient à la matière ordinaire de ses rêveries ; Boutraix poussoit de temps à autre un soupir expressif, mais qui n'exprimoit guère que l'impatience et l'ennui; le comédien Bascara murmuroit entre ses dents quelques paroles inintelligibles qui sembloient broder sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de l'arriero, et un mouvement souvent renouvelé de sa main nie fit soupçonner qu'il défiloit les grains d'un rosaire. Quant à moi , j'admirois ces lambeaux poétiques de la traditition qui venoieut se coudre naturellement au récit d'un homme simple , et lui prêter des couleurs que l'imagination éclairée par le goût ne dédaigneroit pas toujours.

» — Ce n'est pas tout , reprit Estevan , et je vous prie de m'écouter un moment encore avant de persister dans votre dangereux projet. Depuis la mort de Ghismondo et des siens, son détestable repaire, devenu odieux à tous les hommes, est resté en partage au démon. La route même par laquelle on y arrive a été abandonnée , comme vous pouvez vous en apercevoir. On sait seulement, à n'en pas douter, que tous les ans, le 24 décembre, à minuit (mes seigneurs, c'est aujourd'hui , et ce sera tout à l'heure), les croisées du vieil édifice s'illuminent subitement. Ceux qui ont osé pénétrer dans ces terribles secrets savent qu'alors le chevalier, l'écuyer et le page reviennent du sein des morts prendre place à l'orgie sanglante. C'est l'arrêt qu'ils ont à subir jusqu'à la consommation des siècles. Un peu plus tard entre Inès dans son linceul, qu'elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée; Inès, qui boit et mange, qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le délire de leur folle joie, imaginant, à chaque fois, qu'elle ne doit jamais cesser, la jeune fille leur montre sa blessure encore ouverte, les touche au cœur de sa main enflammée, et retourne aux feux du purgatoire après les avoir rendus à ceux de l'enfer. »

Ces derniers mots firent partir Boutraix d'un éclat de rire convulsif qui lui ôta un instant la respiration.

— Que le diable t'emporte! s'écria-t-il en frappant l'arriero sur l'épaule d'un coup de poing rudement amical ; j'ai failli être ému de ces sornettes que tu racontes d'ailleurs assez bien ; et je me sentois troublé comme un sot, quand l'enfer et le purgatoire m'ont rendu à moi-même. Préjugés, mon Catalan! préjugés d'enfant qu'on épouvante avec des masques! Vieilles fables de la superstition qui n'ont plus de crédit qu'en Espagne ! Tu verras, tantôt , si la peur du diable m'empêche de trouver le vin bon (et , par parenthèse, cela lue rappelle que j'ai soif). Presse donc tes mules, s'il

INÈS m-; I. \S SIERRAS.

te pJaît ; car, pour voir le souper plus promptement servi, je porterais un toast à Satan lui-même.

« — C'étaient les propres paroles de mon père dans une partie de débauche qu'il fit a Mattaro avec des soldats comme lui , dit Varriero. Comme on demandoit em ore du vin au maître de la Posada :

» — Il n'y en a plus qu'au château de Ghismondo, répondit-il.

« — J'en aurai donc , répliqua mon père , qui étoil alors impie comme un gavacbe ; et, par le saint corps de Dieu ! j'en aurai, quand Satan devrait le verser. J'irai. — Tu n'iras pas ! Oh ! que tu n'iras pas!.... — J'irai , répliqua-t-il avec un blasphème plus exécrable encore; et il s'obstina si bien qu'il y alla, »

— A propos de ton père, dit Sergj , lu avois oublié la question de lioulraix. Que vit-il de si effrayant au château de Gliismondo?

« — Ce que je vous ai dit, mes nobles seigneurs. Après avoir parcouru une longue galerie de tableaux fort anciens, il s'arrêta au seuil de la salle des banquets; et, comme la porte étoit ouverte, il y jeta un regard assez assuré. Les damnés étaient à table, et Inès leur montrait sa plaie sanglante. Ensuite elle dansa, et chacun de ses pas 'la rapprochoit de l'endroit où il éloit placé. Son cœur se brisa tout à coup à l'idée qu'elle venoil le prendre. Il tomba de son haut comme un corps mort , et ne revint h lui que le lendemain sur le seuil de l'église paroissiale. »

— Où il s'étoit endormi la veille, reprit Boutraix, parce que le vin qu'il avoit bu l'empêcha d'aller plus loin. Rêve d'ivrogne, mon pauvre Estevan! Que la terre lui soit aussi légère qu'il l'a trouvée souvent mobile et chancelante sous ses pas ! Mais cet infernal château , n'y arriverons-nous jamais?

« — Nous y sommes, répondit Varriero en arrêtant ses mules, n

— Il étoit temps, dit Sergy; voilà la tourmente qui commence (et chose étrange dans celte saison) j'ai entendu gronder le tonnerre deux ou trois fois.

— « On l'entend toujours , à pareille époque , auprès du château de Ghismondo, » répliqua Varriero.

Il n'avoil pas fini de parler qu'un éclair éblouissant déchira le ciel , et nous montra les blanches murailles du vieux castel , avec ses tourelles groupées comme un troupeau de spectres, sur une immense plate-forme d'un roc uni el glissant.

La porte principale paroissoit avoir été fermée longtemps j mais les gonds supérieurs avaient fini par céder à l'action de l'air el des années, avec les pierres qui 1rs soutenoient , et ses deux battants, retombés l'un sur l'autre, tout rongés par l'humidité et tout mutilés par le vent, surploml oient . prêts à (rouler , au-dessus du parvis. Non* n'eûmes pas de peine à lis abattre. n.m^ l'intervalle qu'ils avoient laissé in m' séparant vers leur base, ci où le corps d'un homme auroîl eu peine à s'introduire, s'étaient amassés quelques débits du cintre el de la >oûte qu'il fallut écarter devant nous. Les feuilles robustes d'aloès qui s'étaient fait jour dans leurs interstices, tombe-

uni ensuite sous nos épées, et la voiture entra dans la vaste allée dont les dalles n'avoient pas gémi sous le passage d'une roue depuis le règne de Ferdiuand-Ie-Catholique. Nous nous hâtâmes alors d'allumer quelques-unes des torches dont nous nous étions munis à .Mattaro, et dont la flamme, nourrie par un courant impétueux, résista heureusement aux battements d'ailes des oiseaux nocturnes qui s'enfuyoient de toutes les fentes du vieux bâtiment en poussant des cris lamentables. Cette scène, qui avilit, en vérité, quelque chose d'extraordinaire et de sinistre, me rappela involontairement la descente de don Quichotte dans la caverne de Montésinos ; et l'observation que j'en fis en riant auroit peut-être arraché un sourire à Yarriero et à Bascara lui-même, s'ils avoient pu sourire encore; mais leur consternation augmcntoil à chaque pas.

La grande cour s'ouvrit enfin devant nous. Sur sa gauche s'étendoit un large auvent qui servoit de toit à une espèce de hangar, destiné autrefois à protéger, contre l'intempérie des saisons, les chevaux du châtelain, comme l'attestoient des anneaux de fer placés , de distance en distance , à la muraille. Nous nous réjouîmes à l'idée d'y remiser commodément notre équipage ; et cette pensée parut égayer jusqu'au souci d'Estevan , qui s'occupoit , avant toutes choses , du bien-être et du repos de ses mules. Deux torches, fortement fixées à des crampons qui paroissoient préparés pour elles-, jetèrent sur cet abri une lumière réjouissante; et le fourrage dont nous avions chargé le derrière de la voiture , splendidement étalé devant l'attelage harassé de jeûne et de travail , lui rendit un air de gaieté qui faisoit plaisir à voir.

— Ceci est au mieux, mes seigneurs, dit Este\an un peu rassuré; je comprends que mes mules puissent passer ici la nuit; et il y a un proverbe qui dit que « le muletier est bien partout où peuvent loger ses mules. » S'il vous plaît de me laisser quelques vivres pour souper à côté d'elles, je crois pouvoir vous en répondre jusqu'à demain ; car je crains moins les démons de l'écurie que ceux du salon. Ce sont d'assez bons diables que l'accoutumance nous a rendu familiers, à nous autres arricros , et dont la malignité se borne à mêler les crins des chevaux , ou à les étriller h rebrousse-poil. Quanta nous, pauvres gens que nous sommes, ils se contentent de nous pincer assez serré pour que la marque en reste pendant une semaine, sous la forme d'une tache jaune que toute l'eau du Ter ne laveroil pas; de nous donner des crampes qui retournent le mollet sur l'os de la jambe , ou de se coucher pesamment sur notre estomac en riant comme des fous. Je me sens homme à braver tout cela, moyennant la grâce de Dieu et les trois bouteilles de vin de Palamos cpie le seigneur capitaine m'a promises.

— Les voilà, lui dis-je en l'aidant à décharger la voiture, et , de plus, deux pains et un quartier de brebis rôti. Maintenant que la cavalerie et le train sont logés, allons pourvoir là-haut à l'étape des fantassins.

Nous enflammâmes quatre torches, et nous nous engageâmes dans le grand esca-

[NES DE LAS SIERRAS. î :

lier, à travers les débris dont il ('toit obstrué partout, Bascara placé entre Sergy et Iioiitraix, qui i'encourageoient de leur parole et de leur exemple, et faisan) céder la peur à la vanité, si puissante sur une âme espagnole. .l'avouerai que cette incursion sans périls avoit cependant quelque chose d'aventureux et de fantastique dont mon imagination étoil secrètement flattée, et je puis ajouter qu'elle présentoit des difficultés propres à exciter notre ardeur, t ne partie des murailles avoil croulé <\\ et là, et dressé devant nous en vingt endroits différents autant de barricades accidentelles qu'il falloit tourner ou franchir. Des planches, des solives, des poutres tout enti< tombées des parties supérieures de la charpente, se croisoient et s'impliquoient en tous sens sur les degrés rompus dont les éclats anguleux se hérissoienl sons nos pieds. Les vieilles croisées qui avoient donné du jour au vestibule et aux degrés étoienl depuis longtemps tombées, arrachées par les orages, et nous n'en reconnoissions lis vestiges qu'au bruit des vitres déjà brisées qui' la semelle de nos bottes. faisoit craqueter. Un vent impétueux, chargé de neige, s'introduisoil avec d'horribles sifflements à travers l'espace qu'elles avoienl abandonné en s'abattant d'une pièce un ou deux siècles auparavant; et la végétation sauvage dont la tempête] avoit jeté les semenc s ajoutoit encore aux embarras de ce passage et à l'horreur de cet aspect. Je pensai, sans le dire, que le cœur d'un soldat seroit porté d'un élan plus facile et plus naturel à L'attaque d'une redoute ou à l'assaut d'une forteresse. Nous arrivâmes enûn au palier du premier étage , et nous reprîmes haleine un moment.

A notre gauche s'ouvroit \m corridor long, étroit et obscur, dont nos torches , pressées à l'entrée , ne purent éclaircir les ténèbres. Devant nous étoil la porte des appartements, ou plutôt elle n'y étoil plus. Cette nouvelle invasion ne nous donna (pie la peine d'entrer, la torche au poing, dans une salle carrée qui avoit dû recevoir les hommes d'armes, Nous en jugeâmes du moins ainsi a deux rangs de banquettes délabrées qui la garnissoient sur toutes ses laces . ei .1 quelques trophées d'armes communes, à demi rongées par la rouille, qui pendoient encore à ses parois. Nous la traversâmes en faisant rouler sous nos pieds quatr i cinq tronçons de lances et autant de canons d'escopette. Elle aboutissoil eu retour d'équerre à i galerie beaucoup plus étendue en longueur , mais d'une largeur médiocre , dniil le côté droit étoit percé de croisées vides comme celles de l'escalier, el auxquelles battoient à peine ci: core les restes d'un chambranle pourri. Le plancher de cette partie du bâtiment avoit été tellement dégradé par les influences de l'atmosphère et par la chute de la pluie. qu'il abandoiuioit tontes ses mortaises, et qu'il ne prolongcoil plus vers le mur extérieur qu'une frange mince el déchirée. Dans cette direction', on le sentoil fléchir et

se relever avec une élasticité suspecte , el le pied •A engageoil Comme dans une |«iiissiere compacte qui ne demande qu'à céder, n'espace en espace . les pai des les moins solides cbmmençoicnl à s'écailler en compartiments bizarres ci béants, que la marche d'un curieux plus téméraire que moi n'auroit pas sondes impunément. J'entratnai

brusquement mes camarades vers la muraille de gauche , où le passage paroissoit moins hasardeux. Elle étoit garnie de tableaux.

— Aussi vrai qu'il n'y a pas de Dieu, ce sont des tableaux, dit Boutraix. L'ivrogne qui a engendré ce malotru d'arricro seroit-il venu jusqu'ici?

— Eh non ! lui répondit Sergy avec un rire un peu amer. Il s'endormit sur le parvis de l'église de Mattaro , parce que le vin qu'il avoit bu l'empêcha d'aller plus loin.

— Je ne te demande pas ton avis , reprit Boutraix en braquant son lorgnon sur les cadres disloqués et poudreux qui tapissoient le mur en lignes inégales sous une multitude d'angles capricieux, mais sans qu'il s'en trouvât un seul qui ne s'éloignât pas plus ou moins de la perpendiculaire. Ce sont des tableaux en effet, et des portraits, si je ne me trompe. Toute la famille de Las Sierras a posé dans ce coupegorge.

De pareils vestiges de l'art des siècles reculés auraient pu fixer notre attention dans une autre circonstance; mais nous étions trop pressés d'assurer a notre petite caravane un gîte sûr et commode pour employer beaucoup de temps à l'examen de ces toiles frustes qui avoient presque disparu sous l'enduit humide et noir des années. Cependant , parvenu aux derniers portraits , Sergy en rapprocha son flambeau avec émotion , et , me saisissant vivement par le bras :

— Regarde, regarde, s'écria -t-il, ce chevalier au sombre regard, dont le front est ombragé par un panache rouge : ce doit être Ghismondo lui-même ! Vois comme le peintre a merveilleusement exprimé dans ces traits jeunes encore les lassitudes de la volupté et les soucis du crime. C'est une chose triste à voir !...

— Le portrait suivant t'en dédommagera, répondis-je en souriant à son hypothèse. C'est celui d'une femme, et s'il étoit mieux conservé, ou plus rapproché de nos yeux, tu t'extasierais à la vue des charmes d'Inès de Las Sierras, car on pourrait supposer aussi que c'est elle. Ce qu'on en distingue est déjà de nature à produire une vive impression. Que d'élégance dans cette taille élancée ! quel attrait piquant dans cette attitude ! que ce bras et cette main , si parfaitement modelés ! promettent de beautés dans l'ensemble qui nous échappe! C'est ainsi que devoit être Inès!

— Et c'est ainsi qu'elle étoit, reprit Sergy en m'entraînant vers lui, car, sous ce point de vue , je viens de rencontrer ses yeux. Oh ! jamais une expression plus passionnée n'a parlé à l'âme ! jamais la vie n'est descendue plus vivante du pinceau ! Et si tu veux suivre cette indication sous les écailles de la toile jusqu'au doux contour où la joue s'arrondit autour de cette bouche charmante, si tu saisis comme moi le mouvement de cette lèvre un peu dédaigneuse, mais où l'on sent respirer toute l'ivresse de l'amour

— Je me ferai une idée imparfaite , continuai-je froidement , de ce que pouvoit être une jolie femme de la cour de Charles-Quint.

INÈS M. I. \- -ll.l'.l! \-.

— De la cour de Charles-Quinl . dil Sergj en baissant la lêtc. Cela esl vrai

— Attendez, attendez, dil Boutraix, a qui si haute taille permelloit d'atteindre de la main jusqu'au cartouche gothique dont la baguette inférieure du cadre étoit décorée, el qui venoit d'v passa son mouchoir à plusieurs reprises, il 5 a ici un nnin écrit en allemand ou en hébreu, si ce n'est en syriaque ou en bas-breton; mais le diable emporte qui le déchiffre, .f aimerais autant expliquer l'Alcoran.

Si rgy poussa un cri d'enthousiasme.

— Inès de Lus Sierras ! Inès de I.as Sierras! répéta-t-il en pressant mes mains avec une sorte de frénésie. Lis plutôt !

— Inès de Lan Sierras , répliquai-je : c'est bien cela; et ces trois montagnes de sinople sur un champ d'or dévoient être les armoiries parlantes de sa famille. Il paraît que celte infortunée a réellement existé et qu'elle habitoit ce château. Mais il est bientôt temps d'j chen her un asile pour nous-mêmi s. n êtes-vous pas disposés à pénétrer plus avant .'

— A moi! messieurs, à moi! cria Boutraix, qui nous avoit précédés de quelques pas. Voici un salon de compagnie qui ne nous fera pas regretter les rues humides de Mallaro; un logement digne d'un prince ou d'un intendant militaire! I Ghismondo aimoit ses aises, et ii n'y a rien à dire sur la distribution de l'appartement. Oh! le superbe corps de caserne!

Celte pièce immense étoit en effet mieux conservée que le reste. Le fond seulement recevoit la lumière de deux croisées très-étroites, que la faveur de leur disposition avoit préservées des dégradations communes à tout le bâtiment. Ses tentures i u cuir imprimé el ses grands fauteuils à l'antique avoientje ne sais quel air de magnificence que leur vieillesse rendoit encore plus imposant. La clu minée aux proportions colossales, qui buvroil ses vastes 11. un s sur la muraille de gauche , sembloit .noir été bâtie pour des veillées de géants, et les bois de démolition épais dans l'escalier nous auraient fourni un feu réjouissant pend. mi des centaines de nuits pareilles à celle qui alloii s'écouler. I ne table ronde, qui n'en étoit éloignée que de quelques pieds, nous rappela involontairement les festins impies de Ghismondo, et je conviendrai volontiers que je ne la regardai pas sans un peu de saisissement

Il nous fallu! plusieurs voyages, soil pour nous approvisionner «lu buis ni soii pour transporter nos vivres et ensuite nos paquets, dont l'inondation pluviale de la journée pouvoil avoir sérieusement compromis l'économie, l'ont se trouva heureu- Bcmcnl s, un ei sauf, el les nippes mêmes de la troupe de Bascara, étendues devant le foyer incendié sur les dossiers des fauteuils, brillèrent à m s veux de ce lusiie fai Lice et de celle fraîcheur surannée que leur prèle l'éclat imposteur des quinquets. H est vrai que la salle à manger de (.Insu In, éclairée alors par dix lorches ardentes habilement assujetties à dix vieux candélabres, étoit certainement mieux illuminée que ne le lui jamais, de mémoire d'homme , le théâtre d'une petite ville de Catalogne. La

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partie la plus éloignée seulement, celle qui se rapprochoil de la galerie des tableaux ,

cl par laquelle nous étions entrés, n'avoit pas perdu toutes ses ténèbres. On eût dit qu'elles s'\ étaient amassées comme à dessein pour établir entre nous et le vulgaire profane une mystérieuse barrière. C'étoit la nuit visible du poêle.

— Je ne doute pas , dis-je en m'occupant avec mes compagnons des préparatifs du repas, que ceci ne fournisse un nouveau prétexte à la crédulité des habitants de la plaine. Il est l'heure où Ghismondo revient s'asseoir tous les ans à son banquet infernal, et la lumière que ces croisées doivent répandre au dehors n'annonce rien de moins qu'une fête de démons. C'est peut-être sur une circonstance pareille qu'est fondée la vieilli' légende d'Esievan.

— Ajoute à cela, dit Boutraix , que la fantaisie de représenter cette scène au naturel peut être venue à des aventuriers de bonne humeur, et qu'il n'est pas impossible que le père de Yarrîero ait réellement assisté à une comédie de ce genre. Nous sommes servis h ravir pour la recommencer , conlinua-t-il en soulevant pièce à pièce les bardes de la troupe voyageuse. Voilà un habit de chevalier qui semble taillé pour le capitaine ; je rappellerai trait pour trait, avec celui-ci, l'intrépide écuyerdu damné, qui étoit , selon toute apparence , un garçon de fort bonne mine ; et ce costume coquet, qui relèvera la physionomie un peu langoureuse du beau Sergy, lui donnera facilement l'air du plus séduisant des pages. Convenez que l'invention est heureuse , et qu'elle nous promet une nuit d'une gaieté folle !

Pendant que Boutraix parloit , il s'étoit travesti de pied en cap , et nous l'avions imité en riant, car il n'y a rien de plus contagieux qu'une extravagance entre de jeunes cervelles. Cependant nous avions eu la précaution de conserver nos épées et nos pistolets, qui, à la date près de leur fabrication , ne contrastaient pas d'une manière trop criante avec notre déguisement. Les héros mêmes de la galerie de Ghismondo, s'ils étaient descendus subitement de leurs toiles gothiques, ne se seroient pas trouvés très-dépaysés dans leur caste! héréditaire.

— Et la belle Inès? s'écria Boutraix. Vous n'y avez pas pensé? Le seigneur Bascara, que la nature a revêtu de dons extérieurs dont les Grâces seroient jalouses, voudroit-il bien se charger de ce rôle pour cette fois seulement, à la demande générale du public ?

— Messieurs, répondit Bascara, je me prête volontiers aux plaisanteries qui n'intéressent pas le salut de mon âme, et c'est ma profession ; mais celle-ci est d'un genre qui ne me permet pas d'y prendre part. Vous verrez peut être , à votre grand dommage , qu'on ne brave pas impunément les puissances de l'enfer. Héjouissez-vous comme bon vous semblera , puisque la grâce ne vous a pas touchés ; mais je vous atteste que je renonce hautement à ces joies de Satan, et que je ne demande qu'à \ échapper pour me rendre moine dans quelque bonne maison du Seigneur. Accordezmoi seulement, comme à votre frère en Jésus-Christ , dont le nom soit toujours loin '-,

im:s di: i. vs -ii.itn \s. 211

la permission de passer la nuit sur ce fauteuil, avec quelque réfection pour soutenir mon corps, et la liberté de prier.

— 'liens, lui dit Boutraix , cette magnifique oraison jaculatoire mérite une oie tout entière et deux flacons «lu meilleur. Garde ton siège , mon ami ; mange , bois . pi ie et dors. Tu ne se»as jamais qu'un fou ! — D'ailleurs, ajouta-t-il en se rasseyant et en remplissant son verre, Inès ne vient qu'au dessi rt, — et j'espère bien qu'elle viendra.

— Dieu nous en préserve! dit Bascara.

Je pris la pjace opposée au feu, l'écuyerà ma droite, à ma gauche le page. En de moi, la place d'Inès resta vacante. Je promenai un regard autour de la table , el , soit préoccupation, soit foiblesse d'espril ,je trouvai aussi que ce divertissement avoit quelque chose de sérieux qui me serroil le i nue. SergV . plus avilie que moi d'impressions romanesques, paroissoil plus ému encore, Boutraix buvoit.

— D'où vient, dit Sergy, que ces idées solei Iles dont la philosophie se fait un

jeu ne perdent jamais entièrement leur empire sur les esprits les plus fermes el les plus éclairés? La nature de l'homme aurait elle un besoin secret de se relever jusquiau merveilleux pour entrer en possession de quelque privilège qui lui a été ravi autrefois, etquiformoil la plus noble partie de son essence?

— Sur mon honneur, répondit Boutraix, je ne croirais pas à cette supposition, quand même lu l'aurais énoncée en termes assez clairs pour me la faire comprendre. L'effet dont tu parles résulte tout bonnement d'une vieille habitude des organes du cerveau, qui ont retenu, comme une espèce de cire molle durcie par le temps, les sottes impressions que nos mères et nos nourrices nous ont inculquées dans notre enfance, el c'est ce qui esl admirablement expliqué par Voltaire dans un livre superbe que je t'engage à lire quand tu seras de loisir. Penser autrement . c'est se ravaler au niveau de ce bonhomme qui grommelle depuis un quart d'heure le Bcnedicitt sut sa ration, avant d'usée se hasarder à \ m lire la dent.

Sefgy insista. Boutraix défendit son terrain pied à pied, en se retranchant, comme à l'ordinaire, derrière ses arguments irrésistibles, préjugé, superstition et fanatisme. Je ne l'avois jamais vu si tenace el si méprisant dans un combat métaphysique; mais la conversation ne se maintint pas longtemps à la hauteur de ces sublimes régions de l'intelligence, car le viu étoil capiteux, el nous en buvious copieusement en gens qui n'uni rien de mieux à faire, Il étoil minuil à nos montres, ,t près d'une bouteille de plus, quand nous nous écriâmes tOUS ensemble avec un transport de joie,

comme si cette conviction nousavoil affranchis d'une inquiétude cachée :

— Minuit! messieurs, minuit! el Inès de Las Sierras n'esl pas venue! 1,'imaniiniié avec laquelle nous nous étions rencontrés dois une observation si puérile nous arracha uw long éclal de rire.

— Tête el mon! dit Boutraix en se souleva ni sur deux jambes avinée-, dont il cherchoil à dissimuler l'oscillation sous un airde nonchalance el d'abandon; —quoi-

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qno coite belle ail fait défaut à noire réunion joyeuse, la galanterie chevaleresque dont nous faisons profession nous défend de l'oublier. Je porte ce rouge-bord à la santé de noble demoiselle Inès de Las Sierras et à sa prochaine délivrance !

— A Inès de Las Sierras ! s'écria Sergy.

— A Inès de Las Sierras ! répétai-jo en rapprochant mon verre à demi vide de leurs verres déjà pleins.

— Me voilà ! cria une voix qui partoit de la galerie des tableaux.

■ — Heim? dit Boutraix en se rasseyant. — La plaisanterie n'est pas mauvaise ; mais qui l'a faite?

Je jetai les yeux derrière moi. Bascara s'étoit cramponné tout pâle aux barreaux de mon fauteuil.

— Ce faquin de voilurier, répondis je, que le vin de Palamos amis en gaieté.

— Me voilà ! me voilà ! reprit la voix. Salut et bonne humeur aux hôtes du château de Ghismondo!

— C'est une voix de femme, et de jeune femme, dit Sergy en se levant avec une noble et gracieuse assurance. »

Au même instant, nous discernâmes dans la partie la moins éclairée de la salle, un blanc fantôme qui couroit vers nous d'une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa entre nous, car nous étions debout, la main sur la garde de nos épées, et s'assit à la place d'Inès.

— Me voilà ! dit le fantôme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques nœuds de rubans ponceau. Jamais beauté plus accomplie n'avoit frappé mes regards.

— C'est une femme en effet, repris-je à demi-voix : et puisqu'il est bien convenu entre nous que rien ne peut se passer ici qui ne soit parfaitement naturel , nous n'avons de conseils à prendre que de la politesse françoisc. La suite expliquera ce mystère , s'il peut s'expliquer.

Nous reprîmes nos places , et nous servîmes l'inconnue , qui paroissoit pressée par la faim. Elle mangea et but sans parler. Quelques minutes après , elle nous avoit oubliés tout à fait, et chacun des personnages de cette scène bizarre sembla s'être isolé en lui-même , immobile et muet , comme s'il avoit été frappé de la baguette pétrifiante d'une fée. Bascara étoit tombé à mes côtés , et je l'aurois cru mort de terreur, si je n'avois pas été rassuré par le mouvement de ses mains palpitantes, qui se croisoient convulsivement en signe de prière. Boutraix ne laissoit pas échapper un souffle; une profonde expression d'anéantissement avoit remplacé son audace bachique, et le brillant vermillon de l'ivresse, qui éclatoit une minute auparavant sur son front assuré, s'étoit changé en mortelle pâleur, le sentiment qui dominoit Sergy n'enchaînoit pas sa pensée avec moins de puissance; mais il étoit du moins plus doux, à en juger par ses regards. Ses yeux, fixés sur l'apparition avec tout le feu de l'amour,

INÈS DE I \S SIERF VS il :

parois oicnl s'efforcer de la relenir, comme ceux d'un homme endormi qui craint de perdre an réveil le charme irréparable d'un Iran songe; el il fan! avouer que celle illusion valait la peine d'être conservée avec soin, car la nature' entière n'offroil peutêtre point alors de beauté rivante qui méritât d'être mise à sa place. Je vous pré- do croire que je n'exagère pas.

L'inconnue n'avoit pas plus de vim.rt ans; mais les passions, te malheur — ou la mort — avoient imprimé à ses traits ce caractère étrange d'immuable perfection el d'éternelle régularité que le ciseau dis anciens a consacré dans le type des dieux. Il ne restoit rien dans cette physionomie qui appartint à la terre, rien qui pûl y craindre l'offense d'une comparaison. Ce fut là le froid jugemenl de ma raison, bien prémunie dès ce temps là contre les folles surprises de l'amour, et il me dispense d'une peinture à laquelle chacun de vous sera libre de pourvoir au gré de son imagination. Si vous parvenez à vous figurer quelque chose qni approche de la réalité, vous irez mille fois plus loin que tous les artifices de la parole, de la plume et du pinceau. Seulement, et il le faut bien pour la garantie de mon impartialité, laissez courir, sur ce front vaste et poli , un trait oblique, extrêmement léger, qui vient mourir à un ponce au-dessus du sourcil; el dans le regard divin dont ces longs yeux bleus répandent l'ineffable lumière, entre des cils noirs comme le jais, exprimez, si vous le pouvez, quelque chose de vague el d'indécis, comme le trouble d'un doute inquiet qui cherche à s'expliquer à lui-même. Ce seront les imperfections de mou modèle, e| je vous réponds que Sergj ne les a pas aperçues.

Ce qui me frappa le plus pourtant, quand je fus capable de m'occuper de quelques détails, c'étoil le vêtement de noire mystérieuse étrangère. Je ne doutois pas do l'avoir vue quelque part, peu de temps auparavant, et je ne lardai pas à me rappeler que c'étoil dans le portrait d'Inès. H paroissoit emprunté, comme te nôtre, au magasin d'un costumier assez habile en mise tu scèiu , mais il avoil moins de fraîcheur. Sa robe de damas verl . encore riche, mais molle et hàlée . que rattachoieul • a 'i là des rubans flétris, devoit avoir appartenu à la garde-robe d'une femme morte depuis plus d'un siècle, el je pensai en frémissant que le toucher \ trouveroil peut-être la froide humidité de la tombe; mais je rejetai aussitôt cette idée indigne d'un espril raisonnable, el j'étoia parfaitement rendu au libre exercice de mes facultés, quand, avec un accent enchanteur, la nouvelle venue rompit enfin le silence :

— Eh quoi! nobles chevaliers, dit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire de reproche, aurais je eu le malheur de troubler les plaisirs de cette agréab Vous ne pensiez à mon arrivée qu'à vous livrer au bonheur d'être ensemble, et, quand je suis venue, vos rires joyeux éçlatoienl à révcillei ix de nuit

qui ont fait leurs nids dans les lambris du château. Depuis quand la présence iVwrw fem toute jeune, et à laquelle la ville cl la cour ont trouvé quelques foibles •

m contes choisis.

mcnts , alarme-t-elle la gaieté? Le monde auroit-il changé à ce point depuis que j'en suis sortie ?

— Pardonnez, madame, répondit Sergy; tant d'attraits étoient faits pour nous surprendre , et l'admiration est muette comme l'effroi.

— Je sais gré it mon ami de cette explication , repris-je aussitôt. Les sentiments que votre Mie inspire ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Quant à votre visite elle-même, elle a dû exciter en nous un élonneinent passager, dont nous avons été quelque temps à nous remettre. Vous savez que rien ne pouvoit nous l'annoncer dans ces ruines qui ont depuis si longtemps perdu leurs habitants, et ce lieu sauvage, cette heure avancée de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments, ne nous permettoient pas de l'espérer. Vous serez sans doute bien venue, madame, partout où vous daignerez paraître, mais nous attendions avec respect, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, qu'il vous plût de nous apprendre à qui nous avons l'honneur de parler.

— Mon nom? reprit-elle vivement; ne le savez-vons pas? Dieu m'est témoin que je ne suis venue qu'à votre appel !...

— A notre appel ! dit Boutraix balbutiant et couvrant son visage de ses mains.

— En vérité, continua-t-elle en souriant , et je connois trop les bienséances pour en agir autrement. Je suis Inès de Las Sierras.

— Inès de Las Sierras! cria Boutraix, plus consterné que s'il avoit vu la foudre tomber auprès de lui. O justice éternelle !

Je la regardai fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahit la feinte et le mensonge.

— Madame, lui dis-je en affectant un peu plus de calme que je n'en avois réellement, les déguisements sous lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peut-être asMZ malséants pour ce saint jour, cachent d'ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre nom , et quel que soit le motif sous lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hospitalité discrète et respectueuse ; nous nous prêterons même volontiers à reconnoître en vous Inès de Las Sierras , si ce jeu d'esprit, autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté vous donne le droit de la représenter avec plus d'éclat qu'elle n'en eut jamais; c'est le plus sur de tous les prestiges; mais nous vous prions d'être bien persuadée que cet aveu, qui ne coûte rien à notre courtoisie , n'auroit pu être arraché à notre crédulité.

— Je suis loin de lui demander un pareil effort, répondit Inès avec dignité; mais qui pourrait me contester le titre que je prends dans la propre maison de nés pères? Oh ! continua-t-elle en s'animant par degrés, j'ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation; mais puise l'indulgence tardive que j'attends de lui, et dans laquelle j'ai mis ma seule espé-

IXErf DE i. \> STEKH \-. »I5

rauce, m'abandonner pour toujours aux tourments qui me dévorent, si le nom d'Inès de Las Sierras n'est pas mou nom ! Je suis Inès de Las Siei ras , la coup; hic cl malheureuse Inès! Quel intérêt aurois-je à voler un nom que j'ai tant d'intérêt à cacher, el de quel droit repousseriez vous l'aveu, assez pénible déjà, d'une infortunée dont le sort ne demande que <lr la pitié?...

Eljfi laissa échapper quelques lai nus, el Sergj se rapprocha d'elle avec une émotion toujours croissante , pendant que Bo titrais, qui avoil depuis quelque temps la trie appuyée sur ses bras accoudés, la laissail lourdement tomber sur la table.

— Tenez, seigneur ! dit-elle en arrachant de son bras un carcan d'or à demi rongé par les années , el en le jetanl dédaigneusement devant moi, voila le dernier présent de ma mère, et le seul joyau de son héritage qui me soil resté dans la misère el dans l'opprobre de ma vie. Voyez si je suis en effet Inès de las Sierras, ou une vile aventurière, vouée par la bassesse d • sa naissance aux divertissements de la populace.

Les irois montagnes de sinople j étoient incrustées en Unis émeraudes, el le nom de Las Sierras , gravé en vieilles lettres, s'j lisoit distinctement encore sous la rouille du temps.

Je relevai le bracelet avec respect, et je le lui présentai en m'inclinant profondément. Dans l'étal d'exaltation où étoit parvenu son esprit , elle ne me remarqua point

— S'il vous falloil d'autres preuves, reprit-elle avec nue suite de délire, le bruit dénies malheurs n'est-il pas venu jusqu'à vous? Voyez! ajouta-t-clle en détachait! l'agrafe de sa robe el en nous montrant la cicatrice de son sein, (.'est là que le poignard m'a frappée !

— Malheur ! malheur ! cria Boutraix en soulevant sa tête, el en se rejetant . dans un désordre inexprimable, sur le dossier de son fauteuil.

— Les hommes 1 les hommes! dil Inès d'un t le mépris amer; ils savent tuer

les femmes, el la vue des blessures leur fail peur !...

I.e mouvement mêlé de pudeur el de compassion qu'elle Gl pour rappn chi i le^ pans de sa robe entr'ouverte , el cacher son sein aux veux effrayés de Boutraix, livra l'autre à ceux de Sergj . dont l'émotion étoil à son et mblc, et je comprends trop bien son ivresse pour la condamner.

Un nouveau silence s'établit alors, plus long, plus absolu, plus trist • que le premier. Abandonnés, chacun de notre curé, à nos préoccupations particul

Boulraix i • terreur irréfléchie qui étoil devenue incapable de raisonner, v

aux jouissances intérieures d'un am ■ naissain, duul l'ubjel réalisoil les rêves

la v mis de sa folle imagination . moi même à la uiedit.it ion de ces haut- mystères sur lesquels je craignois de m'être tonné, par le passé, des opinions téméraires , nous devions ressembler à ces figures i étrillées des et ntes orieutaux que la mort a saisies bu milieu de la vie, et dont les traits réfléchissent pour toujours l'expression <\u scu-

210 CONTKS CHOISIS.

liment passager dans lequel elle les a surprises. La physionomie d'Inès paroissoit beaucoup plus animée; mais à travers la multitude d'aspects mobiles qu'un enchaînement inexplicable d'idées lui faisoit prendre lour à tour, comme sous l'empire d'un songe, il auroil élé. impossible de déterminer celle qui la dominoit, quand elle reprit la parole en riant :

— Je ne me rappelle pas, dit-elle, ce que je vous priois de m'expliquer tout à l'heure ; mais vous savez bien que ma pensée ne peut suffire à la conversation des hommes, depuis qu'une main quej'aimois, et qui m'assassina, m'a jetée parmi les morts. Prenez pitié, je vous prie, de la foiblesse d'une intelligence qui ressuscite, et pardonnez-moi d'avoir oublié trop longtemps que je n'ai pas fait honneur encore au salut que vous me portiez quand je suis entrée. Messieurs, ajoula-t-elle en se levant avec une grâce infinie et en nous présentant son verre , Inès de Las Sierras vous salue à son tour. A vous, noble chevalier ! le ciel vous soit favorable dans vos entreprises ! à vous écuyer mélancolique , dont quelque peine secrète altère la gaieté naturelle ! puissent des jours plus propices que celui-ci vous rendre une sérénité sans mélange ! à vous, beau page, dont la tendre langueur annonce une âme occupée de soucis plus doux ! puisse l'heureuse femme qui a fixé votre amour y répondre par un amour digne de vous; et si vous n'aimez pas encore, puissiez-\ous aimer bientôt une beauté qui vous aime ! à vous, mes seigneurs !...

— Oh! j'aime, et j'aime pour toujours ! s'écria Sergy. Qui pourrait vous avoir vue et ne pas vous aimer ? A Inès de Las Sierras ! à la belle Inès !...

— A Inès de Las Sierras ! répétai-je en me levant de mon fauteuil.

— A Inès de Las Sierras ! murmura Routraix sans changer de place ; et , pour la première fois de sa vie, il porta une santé solennelle sans boire.

— A vous tous ! reprit Inès en rapprochant pour la seconde fois son verre de sa bouche, mais sans l'épuiser.

Sergy s'en saisit, et y plongea une lèvre ardente; je ne sais pourquoi j'aurois voulu le retenir, comme si j'avois pensé qu'il y bût la mort.

Quant à Boulraix, il étoit retombé dans une sorte de stupeur réfléchie qui absorboit toute son âme.

— Voilà qui est bien , dit Inès en jetant un de ses bras autour du cou de Sergy, et en posant de temps à autre sur son cœur une main aussi incendiaire que celle dont nous avoit parlé la légende d'Eslevan. — Celle soirée est plus douce et plus charmante qu'aucune de celles dont j'ai conservé le souvenir. Nous sommes tous si gais cl si heureux ! Ne pensez-vous pas, seigneur écuyer, qu'il ne nous manque ici que le charme de la musique ?...

— Oh ! dii Routraix , qui ne pomoit presque plus articuler autre chose, chanteroit-elle?...

INÈS M I VS SIERH \-. .'17

— Chantez, chantez! répondit §erg) en passant des doigts frémissants, dans les cheveux d'Inès : c'est votre Sergj qui vous en {(rie !

— Je le veux bien , reprit [nés ; mais l'humidité de ces caveaux doit avoir altéré ma voix qu'on trouvoit autrefois belle el pore, el je ne sais d'ailleurs que de tristes chansons, peu dignes d'une terlulia bachique, où devroienl ne résonner que des airs joyeux. Attendez, continua-t-elle en élevant ses yeux célestes vers la voûte el en préludant par des sons enchanteurs. C'est la romance de la Nina mata/la, qui sera nouvelle pour \ous comme pour moi, car je la composerai en chantant.

Il n'est personne qui n'ait pu reconnoîtra combien le mouvement animé de l'improvisation prôtoil de séduction i \oi\ inspirée. Malheur à l'homme qui écrit

froidement sa pensée, élaborée, discutée, éprouvée par la réOexion et par le temps ! Il n'ira jamais émouvoir une âme jusque dans ses sympathies les plus seci Assister à l'enfantement d'uni' grande conception, la voir s'élancer du génie de l'artiste, connue Minerve de la tête de Jupiter, se sentir emporté dans son essor à travers les régions inconnues de L'imagination, sur les ailes de l'éloquence, de In poésie, de la musique, c'est la plus \i\e des jouissances qui aient été données à nulle nature imparfaits ; c'est la seule qui la rapproche sur la terre de la divinité dont elle a tiré son origine.

Ce que je viens de \ous dire, c'est ce que j'éprouvois aux premiers accents d'Inès. Ce que j'éprouvai un peu plus lard, il n'\ a point de termes dans les langues qui puissent l'exprimer. Les deux essences de mon être se séparaient distinctement dans ma pensée : l'une, inerte et grossière, que son poids matériel rctenoil fixée soi un des fauteuils de Ghismondo; l'autre, déjà transformée, qui s'élevoil au ciel avec les paroles d'Inès, et qui en recevoit, ;i leur gré, toutes les impressions d'une vie nouvelle, inépuisable en voluptés. Soyez bien convaincus que si quelque génie malheureux a douté de l'existence de ce principe éternel, dont la vie impérissable esl enchaînée quelques jours dans les liens de notre vie passagère, el qu'on appelle l'âme, c'est qu'il n'avoit pas entendu chanter Inès, ou nue femme qui chantât connue elle.

.Mes organes, vous le savez, ne se refusent pas à ce genre d'émotion ; mais je suis loin de les croire assr/ délicats pour le subir dans toute sa puissance. Il eu étoil autremenl de Scrgj , don) l'organisation entière étoil celle d'une âme à peine captive, ei qui ne tenoil à l'humanité. que par quelque lien fragile, toujours prêt à le laisser libre quand il vouloit s'en affranchir. Sergj crioit, Sergj pleurait, Ni v n'éioii plus en lui-même; ei quand Inès, transportée, alloil se perdre dans îles inspirations plus sublimes encore que toul ce que nous avions entendu . elle serabloil l'appeler à elle d'un sourire, Boulraix s'eloil un peu réveillé' de son morne abattement, et fixoil sur luis deux gros veux attentifs", un l'expression d'un plaisir étonné a\oii un moment remplacé celle de la frayeur. Bascara n'avoil pas changé de

position, mais les douces sensations du virtuo.se commençoient à triompher dos craintes de l'homme du peuple. Il relevoit de temps à autre un front où l'admiration le disputoit à l'épouvante, et soupîroit d'extase ou d'envie.

Un cri d'enthousiasme succéda au chant d'Inès. Elle versa elle-même a boire à la ronde, et choqua d'un verre délibéré le verre de Boutraix. Il le retira vers lui d'une main mal assurée, me regarda boire et but. Je remplis de nouveau les verres, et je saluai Inès.

— Hélas ! dit-elle, je ne sais plus chanter, ou bien celte salle a trahi ma voix. Autrefois il n'y avoit pas un atome de l'air qui ne me répondît, et qui ne me prêtât un accord. La nature n'a plus pour moi ces harmonies toutes-puissantes que j'interrogeois, quej'écoutois, qui se marioient à mes paroles, quand j'étois heureuse et aimée. Oh ! Scrgy ! continua-t-ellc en le regardant avec tendresse, il faut être aimée pour chanter !...

— Aimée, cria Scrgy en couvrant sa main de baisers! adorée, Inès, idolâtrée comme une déesse ! S'il ne faut que le sacrifice sans réserve d'un cœur, d'une âme , d'une éternité, pour inspirer ton génie, chante, Inès, chante encore! chante toujours !

— Je dansois aussi, reprit-elle en appuyant languissamment sa tète sur l'épaule de Scrgy; mais comment danser sans instruments? — Merveille! ajouta-l-ellc tout à coup. Quelque démon favorable a glissé des castagnettes dans ma ceinture... — El elle les dégagea cri riant.

— Jour irrévocable de la damnation, dit Boutraix, vous voilà donc venu! Le mystère des mystères est accompli ! Le jugement dernier s'approche ! Elle dansera !

Pendant que Boutraix achevoit de parler, Inès s'étoil levée, et débutait par des pas graves et lentement mesurés, où se déployoient avec une grâce imposante la majesté de ses formes et la noblesse de ses attitudes. A mesure qu'elle changeoil de place et qu'elle se montrait sous des aspects nouveaux, notre imagination s'étonnoit, comme si une belle femme de plus avoit apparu à nos regards, tant elle savoit enchérir sur elle-même dans l'inépuisable variété de ses poses et de ses mouvements. Ainsi, par des transitions rapides , nous l'avions vue passer d'une dignité sérieuse aux transports modérés du plaisir qui s'anime, puis aux molles langueurs de la volupté, puis au délire de la joie , puis je ne sais à quelle extase plus délirante encore , et qui n'a point de nom; puis elle disparoissoit alors dans les ténèbres lointaines de la salle immense, et le bruit des castagnettes s'-affoiblissoit en proportion de son éloignement, et diminuoit, diminuoit toujours, jusqu'il ce qu'on eût cessé de l'entendre en cessant de la voir; puis, il revenoit de loin, s'augmentoit par degrés, éclatoit tout à fait quand elle reparoissoit subitement sous des torrents de lumière à l'endroit où elle éloit le moins attendue; et alors elle se rapprochoit de nous au point de nous effleurer de sa robe, en faisant claqueter avec une volubilité étourdissante les casia-

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