NES DE LAS SIERR IS
guettes réveillées, <pii babilloient comme des cigales, et en jetant çà el là. au travers de leur fracas monotone, quelques cris perçants, mais tendres, qui pénétraient l'àine. Ensuite, elle s'éloignoit encore, s'enforiçoit à demi dans l'ombre, paraissant el disparoissanl tour à tour, fuyant à dessein sous nos yeux , el i lierchant à se Iai>s< r voir; el , ensuite , on ne la voyoil plus , un ne l'entendoit plus, on n'entendoi] plus qu'une note éloignée el plaintive comme le soupir d'une jeune fille qui meurt ; cl nous restions éperdus, palpitants d'admiration el de crainte, en attendant le moment où son voile, emporlé par le mouvemenl de la danse, viendrait flotter el s'éclairer à la lumière des flambeaux; ou sa voix nous avertirait du retour par un cri de joie, auquel nous répondions sans le vouloir, parce qu'il faisoit vibrer en nous une multitude d'harmonies cachées. Vlors elle revenoit , elle lournoit sur elle-même, ne
une fleur que le ve'nl a détachée de son rameau; elle s'élançoit de la terre, comme s'd avoit dépendu d'elle de la quitter pour toujours; elle j redescendoit, comme s'il avoil dépendu d'elle de n'\ pas loucher : elle ne bondissoil pas sur le sol; vous auriez cru qu'elle ne faisoit qu'en jaillir, el qu'un arrêt mystérieux de sa destinée lui avoit défendu d'j toucher autrement que pour le fuir. El sa tète, penchée avec l'expression d'une caressante impatience, el ses bras, gracieusement arrondis en signe d'appel el de prière, paroissoienl nous implorer pour la retenir. Sergj céda, quand j'allois y céder, à cet aurait impérieux , et l'enveloppa dans les siens.
— Reste, lui dit-il , ou je meurs!...
— Je pars, répondit elle, et je meurs si tu ne \iens!... Aine d'Inès, ne viendrastu pas?
Elle tomba demi-assise sur le fauteuil de Sergj , les mains nouées autour de -<"i cou, ei, pour celle l'ois, elle avoil décidémenl cesséde nous voir.
— Écoute, Sergj , continua lins, lai sortant de cet appartemenl , tu verras a ta droite un corridor long, étroit, obscur. (Je l'avois remarqué en entrant. Tu le suivras longtemps, avec précaution, sur des dalles toutes rompues. Marche, marche toujours ! Tu ni' le rebuteras pas des détours infinis qu'il doit présenter à ta vue : il n'y a pas moyen de s'égarer. I u descendras les degrés par lesquels il s'abaisse, d'i lage en étage, vers les souterrains. Il en manque quelqucs-uus ; mais l'amour franchit aisémeui ces obstacles qui n'ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d'une fuible femme. Marché, marche toujours! lu arriveras ainsi à un escalier tortueux, encore plus délabré que le reste, maison je le guiderai . car tu me trouveras au dessus. Ne t'inquiète pas de mes hiboux, car il- sont, depuis longtemps, mes seuls
Les hiboux entendent ma voix, et, par les soupiraux cuti 'ouverts du sépulcre où j'habite, je les renverrai aux créneaux avec ion- leurs petits. Marche, marche toujours! Mais , viens, et ne larde pas. . . Viendras-tu?
— Si j'irai I s'écria Sergy. Oh! plutôt la mon éternelle que de ne pas le suivre parlent !..
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— Qui m'aime me suive, répondit Inès en poussaul un éclat de rire effrayant. Au même instant , elle ramassa son linceul , el nous ne la vîmes plus; l'obscurité
des parties éloignées de la salle nousl'avoit cachée déjà pour toujours.
Je me jetai au-devarït de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix, rendu à lui par le péril de son camarade, étoit venu me seconder. Bascara lui -même se leva.
— Monsieur, dis-je à Sergy , comme votre aîné , comme voire ancien de service, comme voire ami, comme votre capitaine, je vous défends de faire un pas! Ne voistu pas, malheureux, que tu es ici responsable de notre vie à tous? Ne vois-tu pas que cette femme, trop séduisante, hélas! n'est que le magique instrument dont se sert une troupe de bandits cachée dans cet affreux repaire , pour nous séparer et pour nous perdre? Oh! si tu élois seul et libre de disposer de toi-même, je comprendrais ton funeste égarement, et je ne pourrais que te plaindre; Inès a tout ce qu'il faut pour justifier un pareil sacrifice. Mais songe qu'on n'espère nous réduire qu'en nous isolant, et que si nous devons mourir ici, nous devons mourir autrement que dans une embûche grossière, en vendant cher notre vie aux assassins! Sergy, tu nous appartiens avant tout; tu ne nous quitteras pas!
Sergy, dont la raison psroissoit combattue par une foule de sentiments contraires, me regarda fixement, et tomba sans force sur son fauteuil.
— A nous, maintenant, messieurs, continuai-je en tournant péniblement la porte sur ses gonds rouilles. Amassons ces vieux meubles en barricades pour nous en faire un rempart, rendant qu'il s'ébranlera sous une attaque presque infaillible, nous aurons le temps de nous mettre sur nos gardes, el de tenir nos armes prêtes. Nous sommes en état de résister à vingt brigands, et je doute qu'ils soient ici.
— J'en doute aussi, dit Boutraix, quand ces précautions furent prises, et que nous nous retrouvâmes autour de la table près de laquelle s'éloil enfin assis Bascara, un peu rassuré par notre air de résolution. Les mesures dont le capitaine vient de s'aviser sont conseillées par la prudence, et le guerrier le plus intrépide ne fait rien d'indigne de sa bravoure en se mettant à l'abri des surprises; mais l'idée qu'il se forme de ce château me paroit dénuée de toute vraisemblance ; une bande de scélérats n'occuperoit pas impunément, au temps où nous vivons, sous la terreur de nos armes, et au milieu de l'activité infatigable de notre police, les ruines d'un vieux bâtiment à demilieue d'une grande ville. C'est une chose plus impossible que toutes celles dont nous avons nié tantôt la possibilité.
— lin vérité, lui dis-je en raillant; pensez-vous, Boutraix, que Voltaire et Piron seraient de cet avis?
— Capitaine, répliqua-t-il avec une froide dignité dont je ne L'aurois jamais cru capable, el que lui inspirait sans doute la nature des idées nouvelles auxquelles son esprit coinmençoit à s'ouvrir, — l'ignorance et la présomption de mes jugements méritoient cette ironie, et je ne m'en offenserai point. J'imagine que Voltaire et Piron
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n'expliqueroient guère mieux- que moi ce qui s'est passé loul à l'heure sous nos yeux ; mais, quoi qu'il en soit de cet événement el de loul ce qui peul le suivre, vous me permettrez de penser que les ennemis auxquels nous avons affaire maintenant n'ont pas besoin de trouver des portes ouvertes.
— Ajoutez à cela, <lii Bascara, qu'un semblable expédient est indigne '1rs voleurs les plus maladroits. Vous envoyer celte lues si bien apprise, que vous regardez comme leur complice, c'étoit éveiller votre attention et non pas la distraire. Leur supposerez vous la pensée qu'il ail pu se trouver un homme assez fou J'en demande bi< a pardon au seigneur Sergy) pour suivre un fantôme dans une tombe; et s'il est impossible de compter sur un pareil résultat, à quoi bon les trais de cette prodigieuse apparition, qui n'auroit servi qu'à vous avertir? N'étoit-il pas plus naturel de vous laisser passer la première partie de la nuit dans l'aveuglement d'une folle conGance, el d'attendre le moment où, surpris par le sommeil et par le vin, vous ne leur donneriez plus que la peine de vous égorger sans péril, si vos dépouilles, assez légères et plus propres à les déceler qu'à les enrichir, eussent offert un appât bien tentant à leur cupidité? Je ne vois, quant à moi, dans relie explication, que l'effort d'un esprit incrédule qui s'ob- Stine contre l'évidence cl qui aime mieux croire aux calculs de sa fausse prudence qu'aux miracles de Dieu.
— Fort bien, repris-je, seigneur Bascara, on ne sauroil mieux raisonner, et je reviens à votre avis. Mais si cette explication n'esl pas bonne, êtes vous sûr que je ne vous en tiens pas une autre en réserve? Vos sens paraissent assez reposés maintenant pour l'entendre, et le calme parfait qui a succédé à vos terreurs, si promptemenl dissipées, me fournira, au besoin, une preuve de plus. Vous êtes comédien, seigneu: Bascara, el 1res l»>n comédien, je vous en réponds: vous l'aviez mieux prouvé cette nuit que vous ne le fîtes jamais à Gironne. Cette merveilleuse cantatrice, («lie danseuse incomparable que vous tenez probablement en réserve pour l'ouverture du théâtre de Barcelone, ne la connoissez vous pas? N'auroit-il pas été piquant d'en faire
l'essai, dans nue scène admirablemenl conduite, SUT la sensibilité irritable de Unis
amateurs passionnés, donl l'enthousiasme peut servir de garantie à vos succès à venir ? Votre vanité espagnole ne se seroit-elle pas amusée en même temps, avec trop de complaisance, à l'espoir d'inspirer quelque mouvement d'inquiétude et de crainte à trois officiers françois? Qu'en dites-vous, monsieur?
— Ah! ah! dii Boutraix souriant et achevant de vider son verre, car il ne cherchoii encore qu'un prétexte à redevenir un grand philosophe comme autrefois ; qu'eu dili s vous , mauvais pi, lisant ?...
.Srruv . qui n'éioii pas sorti jusqu'alors de son abattement rêveur , releva v< rs noua un œil moins triste el moins égaré, L'idée de retrouver Inès sur la terre <les vivants avoii appui ié quelque adoucissement à sa douleur : il mtn voyoil l\ spéranec de la rap* peler parmi nous el delà revoir cncorCi 11 écouta<
in CONTES CHOISIS.
Bascara haussa les épaules.
— Permettez, continuai-je en lui prenant la main; cette plaisanterie n'est pas d'assez mauvais goût pour vous irriter, et nous y avons pris trop de plaisir pour vous eu faire un crime. J'ajouterai même, sans crainte d'être démenti par mes camarades, que chacun de nous payera volontiers sa place à la répétition; mais, maintenant, la comédie est jouée, et vous nous eu devez le secret comme à d'honnêtes gens qu'on ne mystifie pas impunément, et dans lesquels un homme tel que vous est heureux de trouver des amis. Expliquez-vous avec franchise , détruisons ces barricades ridicules , et faites rentrer Inès! Je vous préviens que toute rélicence prolongée au delà des bornes que notre politesse a bien voulu y mettre deviendrait une injure sanglante, et que vous payeriez chèrement! Pourquoi ne répondez-vous pas?
— Parce qu'il est inutile de répondre, dit Bascara. Un seul moment de réflexion vous aurait épargné la peine de m'interroger. Je m'en rapporte à vous-même.
— Réellement, monsieur! — Mais encore? Il me semble que j'ai été assez précis.
— De la précision, soit, répliqua Bascara. Mais la vraisemblance, où est-elle? Ecoulez plutôt. — jN'est-il pas vrai que vous m'avez rencontré ce matin dans la voiture d'Estevan? n'est il pas vrai que vous y avez pris place à côté de moi? n'est-il pas vrai que je ne pouvois vous y attendre? n'est-il pas vrai que je ne vous ai pas quitté un moment depuis?
— Cela est vrai , dit Sergy.
— Cela est vrai , dit Boutraix.
— Continuons , dit Bascara. La tempête inopinée qui nous a surpris en sortant de Cironne, avois-je pu la prévoir? avois-je pu prévoir que nous n'arriverions pas aujourd'hui à Barcelone ? avois-je prévu que l'auberge de Mattaro scroit pleine? avoisje prévu que vous formeriez le projet téméraire de coucher dans ce château de Ghismondo dont le seul aspect fait dresser les cheveux à la tête des voyageurs ? n'ai-je pas combattu cette résolution de toutes mes forces , et suis-jc venu ici autrement qu'en cédant presque à la force ?
— Cela est vrai , dit Boutraix.
— Cela est vrai , dit Sergy.
— Attendez, continua Bascara. Dans quel dessein aurois-je organisé cette prodigieuse intrigue? Dans le dessein d'essayer sur trois officiers de la garnison de Gironue les débuts d'une cantatrice, d'une danseuse comme celle que vous venez de voir. (Il vous plaît de l'appeler ainsi , et je ne m'y oppose pas. ) Vraiment, mes seigneurs, vous faites trop d'honneur h la munificence d'un pauvre régisseur de province, en supposant qu'il donne de pareilles représentations gratis. Oh ! si j 'a vois une actrice comme Inès (la miséricorde du Seigneur puisse-t-elle descendre sur elle !) , je nie garderais bien de l'exposer à gagner un rhume mortel sous les \oùles humides de ce château
INÈS DE I. \S SIERR vS. .'.>:
de malédiction , ou une entorse dans leurs ruines : je me garderais bien de la conduire à Barcelone, où il n'y a pas d'eau à boire depuis la guerre, quand elle ferait nia forlune dans une saison à la Scala de Milan ou à l'Opéra de Paris. Et que dis-je, dans une saison ! dans une seule soirée, dans on seul air, dans un pas! La Pédrina de Ma • drid, dont on a tanl parlé, quoiqu'elle n'ait pain qu'une fois, et qui se réveilla, diion, le lendemain avec les trésors de la ronronne, la Pédrina elle-même pouvoit-cllc en approcher? Une chanteuse, vous l'avez entendue ! une danseuse qui n'a pis touché un instant le parquet de ses pieds!...
— Cela est vrai, dirent ensemble Sergj el Boutraix.
— Encore un mot, ajouta Bascara. Mon calme subit vous a surpris, et pourquoi pas, puisqu'il m'a étonné moi-même? je le comprends maintenant. L'impatience avec
laquelle Jnès s'est retirée annonçoit que le nent de l'apparition étoil fini , et cette
idée a soulagé mon esprit. Quant à la raison pour laquelle les trois damnés n'ont pas paru comme a l'ordinaire, c'est une question plus difficile, mais à laquelle je ne prends d'autre intérêt que celui de la charité chrétienne. Elle concerne plus particulièrement, selon toute apparence, ceux qui les ont représentés.
— Alors, dit Boutraix , que Dieu veuille prendre pitié de nous!
— Étrange mystère, m'écriai-je en frappant la table du poing, car je m'étois rendu ii ces raisons. — Qu'est-ce donc, je vous le demande", que nous avons vu tout à l'heure?...
— Ce que les hommes voient très-rarement dans cette vie, répondit Bascara , son rosaire à la main, el ce qu'un très-grand nombre d'hommes ne verront pas dans l'autre, — une âme du purgatoire.
— Messieurs, repris-je avec assez de fermeté, il y a ici un secret qu'aucune intelligence humaine m' peut pénétrer. Il est caché sans doute dans quelque fait naturel dont l'explication nous arracherait un sourire, m.iis qui échappe à la portée de notre raison. Quoi qu'il en soit , il nous importe à tous de ne pas prêter l'autorité de notre témoignage à des superstitions indignes du christianisme comme de la philosophie. Il nous importe surtout de ne pas compromettre l'honneur de trois ohl iers françoîs dans le récit d'un ■ scène forl extraordinaire, j'en conviens, mais dont l'énigme développée lot ou lard risquerait fort de nous livrer, un jour , à la dérision publique. .le jure ici sur l'honneur, ei j'attends de vous le même serment . de ne jamais parler en tonte ma vie de ce qui s'est passé cette nuit . tant que les causes de ce bizarre événement ne me seront pas clairement connues.
— Nous le jurons aussi , dirent Sergj ei Boutraix.
— Je prends le divin Jésus à témoin . dil Bascara . par la foi que j'ai en sa sainte Yni\iié doni on célèbre à l'heure qu'il esi la glorieuse commémoration . de n'en jamais parler qu'à mon directeur, s,. us le sce lu sacrement de Pénitence; et que le
nom t\w Seigneur soil célébré dans tous les sic, les '
— Amen, reprit Boutraix en L'embrassant avec une effusion sincère. Je vous prie, mon cher frère, de ne pas m'oublier dans vos prières, car je ne sais malheureusement plus les miennes...
La nuit s'avançoit. Un sommeil inquiet vint nous surprendre tour h tour. Je n'ai pas besoin de vous dire de quels rêves il fut agité. Le soleil se leva enfin dans un ciel plus pur que nous n'aurions pu l'espérer la veille, et, sans nous dire un seul mol, nous gagnâmes Barcelone, où nous fûmes arrivés de bonne heure.
— Et puis après? dit Anastase.
— Après? Qu'entends -tu par là, je te prie? Le conte n'est-il pas fini?
— Je ne sais pourquoi il me semble qu'il y manque quelque chose encore, dit Eudoxie.
— Que voulez-vous que je vous dise ? Deux jours après , nous étions de retour à Gironne, où nous attendoit un ordre de départ pour le régiment. Les revers de la grande armée forçoient l'empereur à réunir l'élite de ses troupes dans le Nord. Je m'y retrouvai avec Boutraix, qui étoit devenu dévot depuis qu'il avoit parlé en propre personne à une âme du purgatoire, et avec Sergy, qui n'avoit plus changé d'amour depuis qu'il étoit tombé amoureux d'un fantôme. Au premier feu de la bataille de Lutzen, Sergy étoit à côté de moi. H fléchit tout à coup et laissa reposer sa tète, frappée d'un plomb mortel , sur le cou de mon cheval.
— Inès , murmura-t-il, je vais te rejoindre; — et il rendit le dernier soupir.
Quelques mois plus tard l'armée rentra en France, où d'inutiles prodiges de valeur retardèrent, sans l'empêcher, la chute inévitable de l'empire. La paix se fit alors, et un grand nombre d'officiers déposèrent pour jamais les armes. Boutraix s'enferma dans un cloître où je pense qu'il est encore ; je me retirai dans l'héritage de mes pères, que je n'ai pas envie de quitter. Voilà tout.
— Ce n'est pas là, dit Anastase d'un air boudeur, toute l'histoire d'Inès. Tu dois en avoir su davantage?
■ — Cette histoire est très-complète dans son genre , répondis-je. Vous m'avez demandé une histoire de revenant , et c'est une histoire de revenant que je. vous ai racontée, ou bien il n'en fut jamais. Tout autre dénouement serait vicieux dans mou récit, car il en changeroit la nature.
— .Mauvaise défaite, dit le substitut. Vous cherchez à vous sauver d'une explication par une subtilité. Raisonnons un peu , s'il vous plaît , car la logique est de mise partout , même dans les contes de revenant. Vous avez pris avec vos camarades l'engagement solennel de garder un silence absolu sur l'événement de la nuit de Noël, tant que le fait de l'apparition ne vous seroit pas clairement expliqué; vous vous êtes même soumis à cette obligation par serment, et je m'en souviens bien; car je n'ai dormi qu'au commencement de la narration, qui, par parenthèse , trainoit quelque peu en longueur. Or, vous n'avez pu être dégagé de celte espèce de contrat synal-
INES DE LAS -nu; v.-.
lagmalique (c'est ainsi qu'on rappelle en droit) que par l'éclaircissement condilionni I sur lequel il étoit fondé; à moins qu'il ne vous plaise de supposer que vous en avez été affranchi par la mort de l'un des contractants el par l'entrée en profession de l'autre, laquelle peut Être considérée, i la vérité, comme une espèce de mort; mais je vous préviens que ce déclinatoire ne peul être a<hui>. dans l'espèi e, ce que je vous prouverai à loisir si vous persistez dans vus conclusions. Dont vous êti - dans li Qagrant d'infraction à l'engagement contracté, si la condition qui le résoul n'a pas été accomplie.
— Je vous prie , monsieur le substitut , répliquai-je, de m'épargner ce i s, »
moi qui n'en eus de ma vie. Je suis parfaitement en règle sur les termes de mon contrat , que j'aurois pu me dispenser d'alléguer , si je n'avois voulu tout dire. Mais l'histoire qu'on réclame , c'est une aune histoire ; la pendule marque minuit et davaul voulez-vous me permettre de laisser le mot du logogriphe suspendu pendant un mois, comme celui du vieux Mercure dt Frana ?
— J'estime, reprit le substitut, qu'il peut v avoir lieu à ajourner, si cela convient à ces dames.
— D'ici là , continuai-je , votre imagination peul s'évertuer à chercbei l'explication (jue j(! lui promets. Je vous avertis toutefois que c'esl ici une histoire véritable . du commencement à la lin , et qu'il n'y a dans tout ce que je vous ai raconté ni supercherie, ni mystification, ni voleurs....
— Ni revenant? dit Eudoxie.
— .Ni revenant , repartis-je en me levant et en prenant mou chapeau.
— Ma foi , tant pis! dit inastase.
— Mais si ce n'étoil pas une véritable apparition, du Vnaslase aussitôt que je tus assis, apprends nous ce que c'éloil ? Il y a un mois «pic j'v réfléchis, sans trouver d'explication raisonnable à ton histoire.
— Ni moi non plus, dit Eudoxie.
— Je n'ai pas eu le temps d'j penser, dit le substitut; mais autant que je m'en souviens, cela tiroil furieusement .m fantastique.
— Il u'\ .1 cependant rien de plus naturel, répondis-je, et tout le monde a entendu raconter ou vu de ses propres yeux dis choses bien plus extraordinaires que celles qui me restent à vous apprendre, si \ous êtes disposes ( m'écouter eue une fois.
I.e cercle se resserra un peu, eu d.uis les longues veillées d'une petite ville on n'a rien de mieux à faire que de prêter l'oreille .1 des contes bleUS OOOr attendre le sommeil. — j'entrai en matière.
Je vous ai dit que la paix étoit faite, que Sergy étoil mort, que Boutraix étoit moine , et que je" n'étois plus rien qu'un petit propriétaire à son aise. Les arrérages de mes revenus m'avoient presque rendu opulent, et un héritage qui arriva sur le loul m'enrichit d'un superflu ridicule. Je résolus de le dépenser en voyages d'instruction et de plaisirs, et j'hésitai un moment sur le choix du pays que j'irois visiter; mais ce ne fut qu'une feinte de ma raison qui luttoit contre mon cœur. Mon cœur me rappeloit à Barcelone, et ce roman formerait, si c' étoit ici sa place , un accessoire beaucoup plus long que le principal. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une lettre de Pablo de Clauza , le plus cher des amis que j'eusse laissés en Catalogne , acheva de me décider. Pablo épousoit Léonore , Léonorc étoit la sœur d'Estelle, et cette Estelle dont je vous parlerai peu étoit l'héroïne du roman dont je ne vous parlerai pas.
J'arrivai trop tard pour la noce; elle étoit faite depuis trois jours, mais elle se con- Linuoil , suivant l'usage , en fêtes qui se prolongent quelquefois au delà des douceurs de la lune de miel. Il n'en devoit pas être ainsi dans la famille de Pablo, qui étoit digne d'être aimé d'une femme parfaitement aimable, et qui est heureux aujourd'hui comme il espérait l'être alors. Cela s'est vu de temps en temps; mais il ne faut pas s'y lier. Estelle m'accueillit comme un ami regretté qu'on désirait de revoir, et mes rapports avec elle ne m'avoient pas donné lieu d'en attendre davantage, surtout après deux ans d'absence, car ceci se passoit en 1814, dans l'intervalle de cette courte paix européenne qui sépara la première restauration du 20 mars.
— Nous avons dîné de meilleure heure qu'à l'ordinaire , dit Pablo en rentrant dans le salon où j'avois ramené sa femme; le souper uous dédommagera; mais il falloit laisser une heure aux soins de la toilette, et il n'y a personne ici qui ne veuille assister, dans les loges que j'ai retenues, à la représentation peut-être unique de la Pedrina. Cette virtuose est si fantasque! Dieu sait si elle ne nous échappera pas demain !
— La Pedrina? dis-je par réflexion. Ce nom m'a déjà frappé une fois, et dans une circonstance assez mémorable pour que je n'en perde jamais le souvenir. N'est-ce pas cette chanteuse* extraordinaire, celte danseuse plus extraordinaire encore, qui disparut de Madrid après une journée de triomphes , et dont on n'a jamais retrouvé les traces ? Elle justifie sans doute la curiosité dont elle est l'objet par des talents qui ne souffrent aucune comparaison sur aucun théâtre; mais je t'avoue qu'un événement singulier de ma vie m'a tout à fait blasé sur ce genre d'émotions , et que je ne suis nullement curieux d'entendre ou de voir la Pedrina elle-même. Permets-moi d'attendre sur la Rambla l'heure de nous réunir.
— A ton aise , répliqua Pablo. Je croyois cependant qu'Estelle comploit sur loi pour l'accompagner ?
Estelle revint en effet, et s'approcha de moi au moment de partir. J'oubliai que je m'étois promis de ne jamais revoir une danseuse , de ne jamais entendre une canla-