NES DE I. ^S SIERR VS
nous n'y étoienl pas établis! Vous sciiez obligés de convenir que les malheurs de la Pedrina ne sont pas moins surprenants qui- ses talents. •
Personne ne répondit, car on écoutoit; el Pablo, qui s'en aperçut, continua ainsi :
« La Pedrina n'appartient point à la classe d'où sont ordinairement Bortis ses pareils, et dans laquelle se recrutent ces troupes nomades que leur destinée dévoue aux plaisirs de la multitude. Son nom véritable a été porté, dans des temps reculés, par une des familles les plus illustres de la vieille Espagne. Elle s'appelle Inès de Las Siei i
— Inès de Las Sierras! m'écriai-je en me levani de ma place dans un état d'exaltation difficile à décrire; lues de Las Sierras! [I est donc vrai? Mais, sais-tu . Pablo, ce que c'est qu'Inès de Las Sierras? sais-tu d'où elle vient, et par quel effrayant privilège elle se l'ait entendre sur un théâtre?
« Je sais, dit Pablo en souriant, que c'est une rare et infortunée créature, dont la \ie mérite au moins autant de pitié que d'admiration. Quant à l'émotion que te causé son nom, elle ne sauroil m'étonner, car il est probable qu'il t'a frappé plus d'une fois dans les lamentables complaintes de nos Romanct ros. L'histoire qu'il retrace a la mémoire de notre ami, poursuivit-il en s'adressant au reste des assistants, est une de ces traditions populaires du moyen âge, qui furent probablemenl fondées sur quelques faits réels, ou sur quelques apparences spécieuses, et qui se s ml maintenues de
génération en génération dans le souvenir des I mes, jusqu'au point d'acquérir une
espèce d'autorité historique. Celle-ci, quoi qu'il en soit, jouissoil déjà d'un grand crédit au \vi" siècle, puisqu'elle força la puissante famille de Las Sierras à s'expatrier avec tous ses biens, et à profiler des nouvelles découvertes de la navigation pour transporter son domicile dans le Mexique. Ce qu'il j a de certain . c'est que la fatalité tragique donl elle étoil poursuivie ne se relâcha pas de s.i rigueur dans d'autres climats, .l'ai entendu assurer souvent que depuis trois cents ans tous ses chefs son) morts par l'épée.
\n commencement du siècle dont nous parcourons la quatorzième année, le dernier des nobles seigneurs de las Sierras vivoil encore à Mexico. La mort venoil de lui enlever sa femme, el il ne lui restoil qu'une Glle Agée de six on sept ans, qu'il avoit nommée Inès. Jamais des facultés plus brillantes ne s'étoienl annoncées dans un Sge plus tendre, el le marquis de las sierras n'épargna rien pour la culture d dons précieux qui promettoicnl tant de gloire el tant de bonheur à s.i vieilles.,-, imp heureux , en effet , si l'éducation de sa Glle unique avoit pu absorber nuis ses s.,ins et imites ses alfeciions ; mais il sentit bientôt le funeste besoin de i , mplir d'un .mire sentiineni encore le vide profond de son cœur. H aima, il crut éire aimé, il s'enorgueillit de son choix : il lit plus; il se félicita de donner une autre mère à s.i belle lue-, et il lui donna une implacable ennemie. I a vive intelligence d'Inès ne tarda pas j saisir toutes les difficultés de s,i nouvelle position. Elle comprit bientôt que les arts, qui
n'avoient été jusque-là pour clic qu'un objet de distraction et de plaisir, pouvoient
devenir un jour sa seule ressource. Elle s'y livra dès lors avec une ardeur qui fut couronnée par des succès sans exemple, et au bout d'un très-petit nombre d'années, elle ne trouva plus de maîtres. Le plus babile et le plus présomptueux des siens se seroit honoré d'en recevoir des leçons; mais elle paya cher ce glorieux avantage, s'il est vrai que, dès cette époque, sa raison , si pure et si brillante, vaincue par des fatigues obstinées , parut s'altérer graduellement, et que des égarements momentanés aient commencé à trahir le désordre de son intelligence, au moment où elle sembloil n'avoir plus rien à acquérir.
» Un jour, le corps inanimé du marquis de Las Sierras fut rapporté dans son hôtel. 11 avoit été trouvé, percé de coups, dans un endroit écarté, où il ne s'étoit présenté d'ailleurs aucune circonstance qui fût propre à jeter quelque lumière sur le motif et l'auteur de ce cruel assassinat. La voix publique ne tarda cependant pas à désigner un coupable. Le père d'Inès n'avoit point d'ennemi connu , mais avant son second mariage il avoit eu un rival signalé dans Mexico par l'ardeur de ses passions et la violence de son caractère. Tout le monde le nomma dans l'intimité de sa pensée ; mais ce soupçon universel ne put être converti en accusation, parce qu'il n'étoit justifié par aucun commencement de preuve. Toutefois les conjectures de la multitude acquirenl une nouvelle force , quand on vit la veuve de la victime passer, au bout de quelques mois, dans les bras de l'assassin, et si rien ne les a éclairées depuis, rien du moins n'en a diminué l'impression. Inès resta donc solitaire dans la maison de ses aïeux , entre deux personnes qui lui étoienl également étrangères, qu'un instinct secret lui rendoit également odieuses , et auxquelles la loi avoit aveuglement confié l'autorité par laquelle elle supplée à celle de la famille. Les atteintes qui avoient quelquefois menacé sa raison se multiplièrent alors d'une manière effrayante, et personne n'en fut surpris , quoiqu'on ignorât généralement la moitié de ses malheurs.
» 11 y avoit à Mexico un jeune Sicilien qui se faisoit nommer Gaëtano Filippi, et dont la vie antérieure sembloit cacher quelque mystère suspect. Une légère teinture des arts, un babil séduisant, mais frivole, des manières élégantes qui trahissoient l'étude et l'affectation, ce vernis de politesse que les honnêtes gens doivent à leur éducation, et les intrigants au commerce du monde, lui avoient ouvert l'accès de la haute société que la dépravation de ses mœurs auroit dû lui interdire. Inès , a peine âgée de seize ans , étoit trop ingénue et trop exaltée à la fois pour pénétrer au-dessous de cette écorce trompeuse. Elle prit le trouble de ses sens pour la révélation d'un premier amour.
» Gaëtano n'étoit pas embarrassé par la difficulté de se faire connoître sous des titres avantageux ; il savoit l'art de se procurer ceux dont il avoit besoin , et de leur donner toute l'apparence d'authenticité nécessaire pour fasciner les yeux les plus habiles ei les plus expérimentés. Ce fut en vain , cependant , qu'il demanda la main d'Inès.
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La marâtre de celte infortunée avoit formé le projet de s'assurer de sa fortribe; el il est probable qu'elle n'aurait pas été scrupuleuse sur le choix des moyens. Son mari li seconda de son cûté avec un zèle dont il lui déroba sans doute le mobile secret Le misérable étoil amoureux de sa pupille, il avoit osé le lui déclarer quelques semaines auparavant, et il se promelloit de la séduire. C'étoil là le chagrin profond qui aggravoil si cruellement , depuis quelque temps, les mortels chagrins dTri
» Il en étoitde l'organisation d'Inès comme de toutes celles que le génie favori un degré supérieur. Elle joignoit à l'élévation d'un talent sublime la foiblesse d'un caractère qui ne demande qu'à se laisser conduire. Dans la vie de l'intelligence, el de l'art, c'étoil un ange. Dans la vie commune él pratique, c'était un enfant La simple apparence d'un sentiment bienveillant captivoil son cœur, et quand son cœur étoit soumis, il ne restoit point d'objections à sa raison. Cette disposition de l'espril n'a rien de funeste, quand il se trouve placé dans d'heureuses circonstances el sous une sage direction; mais le seul être dont Inès put reconnoitre l'empire dans le triste isolement où la mort de son père l'avoil laissée, n'agissoit sur elle que pour la pei dre ; ei c'esl là un de ces horribles secrets que l'innocence ne soupçonne point! Gaëtano la décida, presque sans efforts, à un enlèvement dont il faisoit dépendre le salut .le -,i maîtresse. Il n'eut guère plus de peine a convaincre Inès que toul lui appartenoil , d'un droit légitime et sacré, dans l'héritage de ses ancêtres; ils disparurent: et , an bout de quelques mois, abondamment munis d'or, de bijoux, de diamants, ils étoient tous deux il Cadix.
« Ici le voile se souleva; mais les veux d'Inès, encore éblouis par les fausses lu -
de l'amour el du plaisir, se refusèrent longtemps à voir la vérité tout entière. Cependant , le monde au milieu duquel Gaëtano l'avoil jetée l'effrayoit quelquefois par la licence de sis principes; elle s'étonnoil que le passage d'un hémisphère a l'autre pût produire de si étranges différences dans le langage el dans les mœurs ; elle cherChoit , en tremblant, une pensée qui répondit à la sienne dans celle foule de bateleurs, de libertins el de courtisanes qui composoienl sa société habituelle, et .Ile ne la trouvoil pas. Les ressoun es passagères qu'elle devoil à une action sur laqui Ile s.i conscience n'étoil pas toul à fait rassurée, commençoienl d'ailleurs à lui échapp r, el la tendresse hypocrite de Gaëtano sembloil diminuer avec elles. On jour, elle le demanda inutilement à son réveil, elle l'attendit inutilement la nuit suivante; le lendemain, die p.iss.i de l'inquiétude à la crainte, et de la crainte au désespoir; l'affreuse réalité vint enûn mettre le comble à ses misères. Il étoil parti, après l'avoir dépouillée de tout, parti avec une autre femme: il l'avoil abandonnée, pauvre honorée, el . pour dernier malheur, livrée à son propre mépris. Ce n -s,. h de noble fierté qui réagil contre l'infortune dans une âme sans reproche, huit de se rompre dans relie d'Inès. |;||e a\ oit pris le nom de l'ediin.i pour se soustraire aux rci bride s de ses indignes parents. « Pedrina , soit ! dit-elle avec i résolution aniore; boute
el ignominie sur moi, puisque ainsi l'a voulu ma destinée! » Et elle ne fut plus que la Pedrina.
» Vous comprendrez facilement que je cesse de la suivre dans tous les détails de sa vie ; elle ne les a pas donnés. Nous ne la retrouverons qu'à ce mémorable début de Madrid, qui la plaça si promptement au premier rang des virtuoses les plus célèbres. L'enthousiasme fut si véhément et si passionné, que la ville entière retentit des applaudissements du théâtre, et que la foule qui l'avoif accompagnée jusque chez elle de ses acclamations et de ses couronnes, ne consentit à se dissiper qu'après l'avoir revue une fois encore à une des croisées de son appartement. Mais ce n'étoit pas le seul sentiment qu'elle eût excité. Sa beauté, qui n'étoit, en effet, pas moins remarquable que ses talents , avoit produit une impression profonde sur un personnage illustre, qui tenoit alors entre ses mains une partie des destinées de l'Espagne, et que vous me permettrez de ne pas désigner autrement , soit parce que cette anecdote de la vie privée n'est pas suffisamment éclaircie par ma conscience d'historien, soit parce qu'il me répugne d'ajouter une foiblcsse, d'ailleurs assez excusable, aux torts vrais ou faux dont la mobile opinion du peuple accuse toujours les rois déchus. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne reparut plus sur la scène, et que toutes les faveurs de la fortune s'accumulèrent, en peu de jours, sur cette aventurière obscure dont les provinces voisines avoient vu, pendant un an, la honte et la misère. On ne parla plus que de la variété de ses toilettes, que de la richesse de ses bijoux, que du luxe de ses équipages; et, contre l'ordinaire, on lui pardonna cependant assez facilement cette opulence soudaine, parce qu'il y avoit très peu d'hommes parmi ses juges qui ne se fussent trouvés heureux de lui donner cent fois davantage. Il faut ajouter à l'honneur de la Pedrina, que les trésors qu'elle devoit à l'amour ne s'épuisèrent pas en fantaisies stériles. Naturellement compatissante cl généreuse, elle chercha le malheur pour le réparer ; elle alla porter des secours et des consolations dans le triste réduit du pauvre et au chevet du malade; elle soulagea toutes les infortunes avec une grâce qui ajoutoit encore à ses bienfaits; et, quoique favorite , elle se fit aimer du peuple. Cela est si aisé quand on est riche !
» Le nom de la Pedrina faisoit trop de bruit pour ne pas parvenir jusqu'aux oreilles de Gaétano, dans l'endroit obscur où il cachoit sa honteuse vie. Le produit du vol et de la trahison, qui l'avoit soutenu jusque-là, venoit de manquer à ses besoins. II regretta d'avoir méconnu les ressources qu'il pouvoit tirer de l'avilissement de sa maîtresse. Il osa concevoir le projet de réparer sa faute à quelque prix que ce fût , et même au prix d'un crime nouveau. C'étoit ce qui lui coùtoit le moins. 11 comptait sur une habileté trop souvent exercée pour lui inspirer quelque défiance. Il connoissoil le cœur d'Inès, et le malheureux n'hésita pas à se présenter devant elle.
» La justification de Gaëtano paroissoit impossible au premier abord, mais il n'y a rieu d'impossible pour un esprit artificieux, surtout quand il est secondé par l'aveugle
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crédulité de l'amour; et Gaëtauo n'étoil pas seulement le premier homme qui eût fiiit palpiter le cœur d'Inès, il «toit le seul qu'elle eût aimé. Tous les égarements auxquels ses sens s'étoienl abandonnés depuis avoient laissé son âme vide et indifférenle : cl par un privilège fort rare, mus doute, mais qui n'est pas sans exemple, elle s'étoil perdue sans se corrompre. Le roman de Gaëtano, tout absurde <|u'il fût, n'eut pas de peine à obtenir le crédit de la vérité. Inès avoit besoin d'y croire pour retrouver quelque apparence de sou bonheur évanoui, et cette disposition d'esprit se contente des moindres vraisemblances. Il est probable qu'elle n'osa pas même hasarder les objections qui se présentaient en foule à sa pensée, dans la crainte d'en rencontrer une qui resterait sans réponse. Il est si doux d'être trompé sur ce qu'on aime, quand on ne peul pas cesser d'aimer !
» Le perfide u'avoit d'ailleurs négligé aucun de ses avantages. Il arrivoit de Sicile où il était allé disposer sa famille à permettre son mariage. Il avoit réussi. Sa unie elle-même avoit daigné l'accompagner en Espagne, pour bâter le m menl de voir une fille chérie dont elle s'étoil formé l'idée la plus flatteuse. Qu< Ile horrible nouvelle l'attendoit à Barcelone! Le bruit des succès de la Pedrina lui était parvenu avec celui de son crime et de son ignominie. Était-ce là le prix qu'elle avoit réservé;» tant d'amour et à tant de sacrifices? La première idée, le premier sentiment dont il se fût trouvé capable , était la résolution de mourir, mais sa tendresse l'avoit encore emporté sur son désespoir. Il avoit caché à sa mère son triste secret; il avoit volé à Madrid pour parler à Inès, pour lui faire entendre, s'il en étoit temps encore, le cri de l'honneur et de la vertu ; il étoit venu pour pardonner, et il pardonnoil ! Que VOUS dirai-je? Inès, noyée de larmes; Inès, égarée, palpitante, éperdue de remords. de reconnoissance et de joie , tomba aux pieds de l'imposteur; et l'hypocrisie triompha presque sans efforts d'un cœur trop sensible et trop confiant pour la devin. : changement subit de rôle et de position , qui donnoil au coupable tous les droits de
l'innocence, a peut-être de quoi éioi r. Mais, demande/ plutôt aux femmes ! il u'j
a rien de plus commun.
■ Les soupçons d'Inès durent cependant se réveiller quand elle vit Gaëtano plus empressé ii charger, sur la voilure préparée pour leur départ, des trésors dont elle ni' pouvoit, sans rougir, se rappeler l'origine, qu'à l'enlever elle-même à ses criminelles amours. Inutilement elle iusisu pour tout abandonner. Elle ne fut pas entendue.
o Quatre jours après , une voiture de voyage s'arrètoit à Barcelone, devant l'hôtel de l'Italie. On en vit sortir un jeune homme élégamment vêtu, et u\n- dame qui paroissoil se dérober avec soin aux regards des voyageurs et des passants. C'était I tano et la Pedrina. Un quart d'heure après, le jeune homme sortit, et se dirigi i vis
le poil.
a L'absence de l.i mère de (i.ièl.ino ne coiiliriimii que trop les » faillies qu'Inès
avoil commencé à concevoir. Il paroil qu'elle prit assez, d'empire sur sa timidité pour
m CONTES CHOISIS.
les exprimer sans détours, quand il fui rentré dans son appartement. Il est du moins certain qu'une discussion violente s'éleva entre eux dès le soir, et se renouvela plusieurs fois dans la nuit. Au point du jour, Gaëtano, pâle, défait, agité, fit transporter plusieurs caisses par les domestiques à bord d'un vaisseau qui devoit mettre à la voile dans la matinée, et s'y rendit lui-même avec une cassette plus petite qu'il avoit enveloppée dans lus plis de son manteau. Arrivé au bâtiment, il congédia les gens qui l'avoient suivi, sous prétexte de quelques arrangements qui le retenoient encore, les paya largement de leurs peines, et leur recommanda de la manière la plus expresse de ne pas troubler le sommeil de Madame avant son retour. Cependant , une grande partie de la journée s'écoula sans que l'étranger eût reparu. On apprit que le navire faisoit route, et un des hommes qui avoient accompagné Gaëtano, troublé d'un sombre pressentiment, fut tenté de s'en assurer. Il vit disparaître les voiles à l'horizon.
» Le silence qui & itinuoit à régner dans la chambre d'Inès, au milieu des bruits de la maison , devenoit inquiétant. On s'assura que sa porte n'avoit pas été fermée à l'intérieur, mais en dehors, et la clef n'étoit pas restée à la serrure. L'hôte ne balança point à l'ouvrir d'une double clef, et un spectacle horrible s'offrit à ses yeux. La dame inconnue étoit couchée sur son lit dans l'attitude d'une personne qui dort , et on auroit pu s'y tromper, si elle n'avoit été baignée dans le sang. Elle avoit eu le sein percé d'un coup de poignard pendant son sommeil , et l'arme de l'assassin étoit encore dans la blessure.
» Vous me pardonnerez facilement de n'avoir pas insisté sur ces épouvantables détails. Ils furent connus dans le temps de la ville tout entière. Ce qui est encore ignoré des personnes mêmes que le sort de cette infortunée toucha le plus, car il y a peu de jours qu'elle est en état de recueillir et de mettre en ordre les souvenirs confus de son histoire, c'est que la malheureuse victime de ce forfait, c'est la sublime Pedrina dont Madrid ne perdra jamais la mémoire , et que la Pedrina , c'est Inès de Las Sierras.
» Je reviens à mon récit , continua Pablo. Les témoins accourus à cette scène d'horreur, et les médecins qu'on y avoit appelés sur-le-champ , ne lardèrent point à reconnoître que la dame étrangère n'étoit pas morte. Des soins déjà tardifs , mais empressés , lui furent rendus avec tant de succès qu'on parvint à réveiller en elle le sentiment et la vie. Quelques jours cependant se passèrent dans des alternatives de crainte et d'espérance qui excitèrent vivement la sympathie publique. Un mois après, le rétablissement d'Inès paroissoit tout à fait affermi ; mais le délire qui s'étoit manifesté dès le moment qu'elle avoit recouvré la parole , et qu'on attribuoit alors à l'action d'une fièvre ardente, ne céda ni aux remèdes ni au temps. La pauvre créature venoit d'être ressuscitée pour la vie physique, mais elle restoit morte à la vie intelligente. Elle étoit folle.
» Une communauté de saintes femmes l'accueillit, et lui continua les sollicitudes
INÈS m l \- -M Us \- -■ i
attentives dont son étal avoil besoin. Objel de tous les égards d'i charité près [ue
providentielle , on ilii qu'elle les jnstifioil par une douceur à toute épreuve . ■ ai son aliénation n'avoil rien de la fougue el de la violence qui caractérisent ordinairement cette affreuse maladie. Elle étoil d'ailleurs fréquemment interrompue par des intervalles lucides qui se prolongeoienl plus ou moins , el qui donnoient de jour en jour nu espoir plus fondé de sa guérison : ils devinrenl assez fréquents pour qu'on se re- I.M lui beaucoup «le l'attention qu'on avoil portée d'abord à ses moindres ai lions el .1 ses moindres démarches; on s'accoutuma peu à peu à la laisser abandonnée à clleiiicinc pendant les longues heures de l'office, el elle mil cette négligence à profit pour s'évader : l'inquiétude fui grande, el les recherches furent actives; leur résultai parut d'abord assez heureux pour promettre un succès prochain, [nés avoil été remarquée dès les premiers jours de sou voyage vagabond par l'incomparable beauté de ses traits, par la noblesse naturelle de ses manières, el aussi par le désordre intermittent de ses idées el de son langage. Elle l'avoil été surtout par la singulière physionomie de son accoutrement , c posé au hasard des restes élégants, mais flétris , de sa toilette de théâtre, lambeaux de quelque éclal el de peu de valeur que le Sicilien avoit dédaigné de s'approprier, el dont l'assortiment bizarre, emprunté à l'appareil du luxe, faisoit un contraste singulier avec le sac de toile grossière duquel Inès avoil chargé son épaule pour 5 recevoir les charités du peuple. On suivit ainsi ses ti jusqu'à une petite distance de Mattaro; mais j cel endroit de la route elles s'effacèrenl totalement, el sur quelque point qu'on se dirigeât dans les alentours, il fut impossible de les retrouver. Inès avoit. disparu à tous les yeux deux jours avant Noël,
el quand on se rappela la profonde mélancolie où si spril paroissoit plongé toutes
les l'ois qu'il étoit parvenu à se dégager de ses ténèbres habituelles, on n'hésita pas à penser qu'elle avoil nus lin elle-même à ses jours en se précipitant dans la mer. Cette explication se présentoil si naturellement à l'esprit qu'on fut à peine tenté d'eu chercher une autre. L'inconn '•toit morte, et l'impression de cette nouvelle se lit sentir
pendant deux jouis. Le troisième jour, elle s'affoiblit connue toutes les impressions,
el le lendemain on n'eu parla plus.
1 II arriva dans ce temps là quelque chose de forl extraordinaire qui contribua beaucoup à distraire les esprits de la disparition d'Inès el du dénouement tragique
de Ses aventures. Il existe aux enviions de la Ville OÙ l'on avoit perdu ses derniers
vestiges un vieux manoir en ruines connu sous le nom de château de Ghismondo, dont le démon a, dit-on, pris possession depuis plusieurs siècles, el dans lequel la
tradition lui fait tenir tous les ans nu cénacle pendant la nuit de N I génération
actuelle n'avoil rien vu qui fûl capable de prêter quelque autorité à cette superstition
ridicule, il on ne s'en inpiiéloil plus ; mais des circonstances qui ne se sont jamais
expliquées lui rendirent ses droits en 1812, Il n'j eul pas lieu de douter cette fois que le château maudit fûl habité par «les hôtes d'exception qui s'j livroienl -ans
mystère à la joie dos banquets, Une illumination splendjde éclata dès minuit clans ses appartements si longtemps déserts, et porta dans les hameaux voisins l'inquiétude et l'effroi. Quelques voyageurs attardés, que le hasard conduisit sous ses murailles, entendirent des bruits de voix étranges el confuses auxquelles se mêloicnt par moments des chants d'une douceur infinie. Les phénomènes d'une nuit orageuse, et telle que la Catalogne ne s'en rappeloit point de pareille dans une saison aussi avancée, ajoutaient encore à la solennité de celte scène bizarre, dont la peur et la crédulité ne manquèrent pas d'exagérer les détails. Il ne fut bruit le lendemain et les jours suivants, à plusieurs lieues à la ronde, que du retour des esprits dans la maison de Ghismondo, et le concours de tant de témoignages qui s'accoidoient sur les principales circonstances de l'événement finit par inspirer à la police des alarmes assez fondées, En effet, les troupes françoises venoieni d'être rappelées de leurs garnisons pour aller fortifier au loin les débris de l'année d'Allemagne, et l'instant pouvoit paroître favorable au renouvellement des tentatives du vieux parti espagnol , qui commençoit d'ailleurs h fermenter d'une manière très-sensible dans nos départements mal soumis. L'administration , peu disposée à partager les croyances de la populace, ne \it donc , dans ce prétendu conciliabule de démons fidèles à leur rendez-vous anniversaire , qu'une assemblée de conspirateurs tout prêts à déployer de nouveau le drapeau de la guerre civile. Bile ordonna une visite exacte du manoir mystérieux, el cette perquisition confirma , par des preuves évidentes, la \ériié des bruits qui l'a- \ oient rendue nécessaire. On retrouva tous les vestiges de l'illumination et du festin, et on put conjecturer, au nombre des bouteilles vides qui garnissoient encore la table, que les convives avoient été assez nombreux. »
— A ce passage du récit de Pablo, qui me remettait en mémoire la soif inextinguible et les libations immodérées de Bourrais , je ne pus contenir un éclat de rire couvulsifqui l'interrompit longtemps et qui contrastoit d'une manière trop bizarre avec les dispositions où il m'avoit vu au commencement de l'histoire, pour ne pas lui occasionner une vi\e surprise. Il nie regarda donc fixement, en attendant que je fusse parvenu h réprimer l'essor de ma gaieté indiscrète, et me voyant plus calme, il continua :
i' L'assemblée tenue par un certain nombre d'hommes, probablement armés, et certainement montés, car il étoit resté aussi des fourrages, étoil devenue une chose démontrée pour tout le monde; niais aucun des conjures no fut trouvé au château, et on se mit inutilement sur leurs traces. Jamais le moindre éclaircissement n'est arrivé à l'autorité sur ce fait singulier, depuis l'époque même où il a cessé d'être rcpréhensible, et où il y aurait autant d'avantage à l'avouer qu'il y avoit alors de nécessité à le taire. La troupe qui avoit été chargée de cette petite expédition se disposoil à partir, quand un soldat découvrit dans un des souterrains une jeune fille étrangement vêtue, qui paroissoit privée de la raison, et qui, loin de l'éviter, s'empressa de