‹ Contes de Charles NodierChapitre 53 sur 59 · LA NEUVAINE DE I. \ CH VNDELEUR · texte numérisé non relu

LA NEUVAINE DE I. \ CH VNDELEUR

cément, en portant sa main i 's lèvres : J'aime à croire, pelite amie, que 1 et époux

est celui (|ni t'a été annoncé dans la veillée de la Chandeleur? — (.luire éleva 1rs yeux |ur moi en rougissant, avec un regard qui sembloil dire : Comment savez-vous cela?... — el puis elle me répondit en nie pressant la main : Je n'en aurais pas épousé un autre. » — Oli ! non, sans doute, car elle sa\oii bien que cette destinée de sa vie, c'étoit Dieu qui la lui avoit faite! Je me sentis agité d'une émotion délicieuse el impossible à décrire en songeant qu'une pareille félicité m'étoil promise.

Pendant que les fêles <l ariage de Claire me retenoicnl an bois d'Arec; un peu

plus long-temps que je n'aurais voulu, mon excellent père avoil prévenu le colonel Savcrnier sur ma visite, dont celui-ci, curieux de me conuoître d'abord , n'avoil pas jugé a propos d'avertir Cécile. Lorsque j'eus présenté ma lettre au colonel, il se contenta <l'\ jeter un regard et un sourire, et Muant à moi les bras ouverts : — Je

n'ai pas besoin , me dit-il avec une tendre cordialité^ de m'informer de t om : lu

ressembles tellement à l'ami de ma jeuiussc qu'il semble le voir enc quand

tontes les matinées rappeloient un de nous deux auprès de l'autre. In es seulement un peu pins grand. Suis le bienvenu , mon garçon , comme un ami , comme un Gis . si ton cœur parvient à se taire entendre, ainsi que je l'espère , de celui de ma Cécile. El puis, maintenant , assieds-toi el repose-toi , pendant que je lirai la lettre de ton péri', el que je te considérerai pins à mon aise. —

La doucenr de cet accueil lit venir à mes paupières quelques douces larmes, que je cherchai à réprimer en promenant ma vue sur l'intérieur de l'appartement : un chapeau de paille , garni d'un frais ruban bien de ciel , étoil pendu à un clou : c'étoit celui de Cécile. I ne harpe étoil placée dans un des angles du sal m : c'étoit la harpe de ( écile. I n sac à mailles d'acier avoil été abandonné négligemment sur un fauteuil voisin du mien, el j'j distinguois aisément le chilTre en clouterie qui m'avoil frappé

dans la nuit dénia vision; c'étoit le chiffre de Cécile — El cependant, si ce n'avoil

pas été i écife !... Celle idée . qui ne m'étoit pas encore venue , surprit tout à coup mes esprits, cl me glaça de terreur. Je me trouvois engagé de la maniée la plus sai rée, la plus irrévocable, par les vœux que j'avois exprimés à mon p re, par IS démarche que je faisois auprès de M. Savcrnier, et mon aveugle précipitation n'abouliroil peut être qu'à me séparer pour toujours de l'épouse qui m'étoil promise. 1 n frisson mortel parcouroil mes membres, quand j'aperçus loin .le moi un porlrai: de jeune femme coiffée d'un chapeau de paille; je rci neillis toutes nies forces poui v courir, persuadé que la maladresse nié d'un peintre de village ne seroil pas parvenue à me dissimuler entièrement des traits si bien empreints dans mon cœur. J'arrivai . je restai pétrifié de désespoir : la foudre , tombée sur ma lêlc . ne m'aurai! pas accablé d'un coup pins i i uel i el lil le portrait d'une femme cb.u m mie . dont l.i physionomie avoil quelque rappoi : a>< r cri V de ma < lécil ■ iin ui'iaire. Ce n'éloil pas elle.

2ss CONTES CHOISIS.

Mes jambes fléchissoienl sous moi, quand le bras de M. Savcrnier, passé autour de mon corps, me soutint : ■ — Hélas, me dit-il en essuyant une larme , lu ne verras plus celle-là! c'est Lidy, ma belle et douce Lidy ! c'est la mère de notre Cécile ! Puisses-tu ne jamais éprouver comme moi l'horrible douleur de survivre 'a ce que tu aimes !... —

Je me retournai vers lui , je m'appuyai sur son sein , et je baignai ses joues de mes pleurs , mais sans démêler, dans mon émotion , s'ils étoient produits par l'attendrissement ou par la joie. Il n'y avoit plus rien qui démentît mes espérances, il n'y avoit plus rien qui ne parût les confirmer. Mon effroi s'évanouit.

— Oui, lu seras mon (ils, reprit M. Savcrnier d'un ton de résolution solennelle, tu seras mon fils, car tu as une âme ! Tu seras l'époux de Cécile , si elle y consent. El pourquoi n'y consentiroit-elle pas? ajoula-t-il en me regardant avec complaisance et en m'embrassant encore. Je n'avois réellement pas encore remarqué que tu fusses si bien.

— Causons maintenant , continua-t-il en me faisant asseoir et en prenant ma main dans la sienne. Les bienséances ne permettoient pas que tu logeasses chez moi ; mais nous nous y verrons tous les jours , pendant le temps que tu as à passer à Montbéliard avant d'aller reprendre tes études. La douce intimité qui doit précéder un engagement sérieux et inviolable s'établira d'elle-même. Il ne faut pas procéder légèrement dans les affaires de la vie entière et de l'éternité. Cette épopie d'épreuves a d'ailleurs un charme que le bonheur lui-même l'ait quelquefois regretter, et j'imagine que ton père le l'a dit comme moi ; et puis elles ne seront ni longues ni rigoureuses , car les vieillards ont encore de meilleures raisons que les jeunes gens pour se hâter d'être heureux. Je te parle en tout ceci comme si je n'avois point de doute à former sur un consentement réciproque entre la jeune fille et toi , el Dieu me garde de me tromper ! Mais j'y suis autorisé par les communications que ton père m'a faites, et dont il résulte, à mon grand étonne, nent , que tu aimes déjà ma Cécile. Ce qu'il y a de plus étrange , s'il est possible , c'est que son cœur naïf, qui ne m'a jamais rien caché , se sent entraîné vers toi du même penchant , quoique vous ne vous soyez jamais vus. .. à moins pourtant que ma vigilance n'ait été déjouée par quelqu'un de ces artifices (pie la jeunesse pratique (l'instinct et que la vieillesse oublie. Ah ! je te le déclare , c'est là un point sur lequel je désire avec ardeur des éclaircissements , et ma bonne et franche amitié pour loi me donne quelque droit à les obtenir !...

Le colonel me regardoit fixement, et le trouble où sa question me plongeoit ne pouvoit pas lui échapper. Je baissai les yeux, j'hésitai, je cherchai une réponse, et je ne la trouvai pas.

— Je jure sur l'honneur, monsieur, répo:ulis-je enfin , que je n'ai jamais \u Cécile, que je n'ai jamais vu son portrait, el que je n'ai jamais eu l'audace de lui écrire, que son nom m'étoit connu depuis deux jours à peine, quand mon père l'a

I \ KEUVAINE DE l.A CHANDELEUR.

prononcé devant moi. Cependant , je l'aime depuis pi es d'un an , je l'aime pour toute ma vie ! Je l'aime plus encore que je ne me croyois capable d'aimer, du moment où vous avez daigné m'apprendre que nos âmes s'étoient entendues! Voilà la vérité, monsieur ! Le reste est pour moi-môme un incompréhensible mysli

— Incompréhensible, en effet , reprit M. Savernier d'un air soucieux, tout à fait incompréhensible; car je ne suppose pas que tu puisses mentir!... Et cependant!...

— Et cependant, je ne vous ai rien déguisé : j'en prends .1 témoin la puissance inconnue qui m'a ménagé tant de félicités, et qui a jeté dans mon sein l'amour dont je viens demander le prix. N'est-il donc point d'exemple de ces sympathies qui s'enipareni de nous à l'insu de nous-mêmes, et qui nous entraînent a\ec toute la véhémence d'une passion? La Providence, qui Mille au bonheur à venir des familles, n'a-t-elle jamais prépaie, dans le trésor de ses grâces, de semblables rapprochent) ntsî ie qu'elle a l'ait pour ions lis êtres créés, ne l'a-t-clle jamais fait pour l'homme?

C'est ce (pic j'ignore profondé nt , et c'est pourtant ce qu'il faut que je croie, car

je n'ai point d'antre explication à vous donner.

— Bon! bon! reprit le colonel. C'est qu'on jurerait qu'ils se sont concertés: ne faudra-t-il pas croire maintenant qu'ils se sont vus et aimés en rêve? Si le sei rel de ce genre de rendez-vous vient à se répandre, c'en est l'ail pour toujours de la surveillance paternelle. Je la mets bien au déli d'aller jusque-là. Qu'importe, au reste, ajouta-t-il , pourvu que vous vous aimiez , puisque je ne souhaite pas autre , bose Voilà ce que nous saurons ions avant peu d'une manière plus positive , car tu dîneras avec Cécile... demain.

— Demain ! m'écriai-je. Et je ne tardai pas à regretter cette expansion indiscrète : mais je in'élois flatté de l'espoir de la voir plus tôt.

— Demain, dil-il en souriant. C'est plus lard que tu ne voudrais; mais ,v délai ll'est pas assez, long pour le causer une véritable atlliclion. Ce demain, ^i redoutable pour les amants, n'est l'éternité que pour les morts, .le n'avois pas voulu prévenir Cécile de ton arrivée; je m'étois réservé le plaisir de découvrir, à voire première entrevue , quand je te connoîtrois déjà un peu, ce qu'il v a de réel dans voire sympathie, ei j'.ii saisi volontiers l'occasion de tenir ma tille éloignée a l'instant où je t'attendois. t ne nombreuse famille catholique du pays, dans laquelle Cécile ne compte

pas moins de si\ amies, toutes BŒUrS, solennise aujourd'hui l'anniversaire de nais-

sance d'une bonne aïeule , qui est ma vieille amie, a moi. Comme les longues retraites de ta ChandtUur sont limes, ei que le temps qui nous reste à passer d'ici .m Carême est consacre, par mi usage immémorial, à des divertissements pinson moins innocents, mais que la piété même ne s'interdit pas, ou dansera, on se réjouira . on se déguisera, je crois même qu'on sera masqué. Ne t'effraie pas, mou garçon: le programme de la tète n'admet que les femmes, et .ne un bomme n'j sera reçu . mari,

père ou l'ivre , avant l'heure où il convient que les douces brebis rentrent au bercail. En attendant, nous allons dîner lête à tète, car voilà Dorothée qui nous appelle...

Noire petit repas fut aussi agréable et aussi gai qu'il pouvoit l'être sans Cécile, car M. Savernier étoit d'un caractère cordial et enjoué, comme la plupart des hommes d'un certain âge donl la vie a été bonne et honnête. Lorsque nous fûmes près de quitter la table :

— Sais-tu , me dit-il tout à coup , qu'il me vient une idée dont tu me sauras probablement quelque gré , car Ion impatience s'est trahie tout à l'heure par un mouvement sur lequel je ne me suis pas mépris. Nous essaierons au moins de la tromper jusqu'à demain, puisque demain te paroît si loin, et en voici le moyen. J'ai dû le rassurer sur la composition de la petite société dont ma fille fait aujourd'hui partie , en l'affirmant que les parents seuls y sont reçus, et cela est exactement vrai; mais cette règle n'est pas si rigoureuse que je ne puisse la faire fléchir en ta faveur. J 'entrerois seul d'abord, et en quelques mots d'entretien j'aurois sans doute aplani toutes les difficultés. Un domestique, aposté d'avance, attendrait de moi le signal convenu pour t'iutroduire , et tu serais accueilli, sans autre éclarcissement , en ami de la maison. Il est bien convenu que nous jouerions notre rôle avec toute l'adresse donl nous sommes capables, et que nous aurions soin de paraître entièrement étrangers l'un à l'autre. De cette manière, je pourrai apprécier ce qu'il y a de réel dans ces merveilleuses sympathies dont tu me parlois tantôt; car rien ne t'empêchera, sinon de voir Cécile , au moins de l'entretenir avec liberté , et j'espère que tu n'auras pas beaucoup de peine à la reconnoitre sous son déguisement de fiancée de Montbéliard.

— Elle est déguisée en fiancée de Montbéliard, dites-vous? Eu fiancée de Montbéliard! seroit-il possible !

— Eh bien! oui, en fiancée de Montbéliard , continua-t-il sans prendre garde à mon agitation , dont il ne soupçonnoit pas le motif. Cela est de bon augure , n'est-il pas vrai? Mais ce costume est si gracieux , il a tant d'attraits pour les jeunes filles, que plus d'une de ses compagnes pourrait l'avoir choisi comme elle. Dans ce cas , tu la distingueras des autres à un petit rameau de myrte séparé de son bouquet qu'il lui a pris fantaisie d'attacher sur son sein, et auquel je dois la reconnoître moi-même.

Cette seconde circonstance, qui nie rappeloit si vivement une des particularités de mon songe, me causa une nouvelle émotion ; mais je parvins à m'en rendre maître, et je ne répondis à la proposition de M. Savcrnier que parles témoignages de la plus tendre reconnoissauce. Une heure après il avoit exécuté son projet dans tous ses points, et j'étois auprès de Cécile, .le la distinguai aisément aux indices que son père m'avoit donnés. 11 me sembla même (pie je l'aurais reconnue sans cela. De son côté, elle avoit manifesté quelque émotion à mon approche , et quand j'eus obtenu la permission de prendre une place qui étoit restée libre auprès d'elle, je crus m 'apercevoir qu'elle trembloil.

I \ NEUVATNE DE LA Cil VNDELEUR. -' l

— Excusez, lui dis-je, une témérité que le masque cl le déguisement expliquent .m moins un peu. Étranger ici a toul le monde, je vous importune probablement du voisinage (l'un inconnu ; el je doute beaucoup que mes traits \'ais rappellent un de ces souvenirs qui donnent matière aux entretiens malicieux du bal masqué.

— Je ne comprends pas ce genre de plaisir, répondit-elle, et je n'imagine aucune circonstance qui puisse m'inspirer la Fantaisie de m'j livrer. Dans ions les cas, \ons n'auriez pas à redouter de moi ces petites contrariétés qui occupent ici toul le monde, el qu'on pareil trouver amusantes; car je ne crois pas, en effet, avoir jamais eu l'honneur de vous voir.

— Jamais, lui ilis-jc, en vérité .'...

— Jamais, interrompit-elle avec un rire forcé, si ce n'est peut-être en rêve, et vous pouvez croire à ma parole, car je suis incapable de feindre; je n'ai pas même entrepris de déguiser ma voix.

C'étoil sa voix, en effet, la voix quej'avois entendue plus d'une année auparavant, mais qui n'avoil cessé depuis de retentir dans mon cœur.

— Permettez moi donc, répliquai-je avec chaleur, de chercher entre nous quelque motif de rapprochement qui puisse suppléer aux douces habitudes d'une connoissance déjà faite; mon nom, ou plutôt celui de mon père, a dû être prononcé plus d'une fois devant vous par le vôtre, el je n'ignore point que c'esl à la Dlle de M. Savenùer que je parle. Ce nom seroit-il assez malheureux pour n'éveiller dans votre .nue aucune espèi c de sympathie? Je m'appelle Maxime. ..

El j'avois à peine prononcé deux syllabes de plus, que Cécile tressaillit en tournant sur moi des regards qui sembloieni exprimer un mélange d'attendrissement el d'effroi.

— Oui, oui, s'écria-t-elle d'un son de voix altéré, votre nom m'est bien connu. H esi cher à mon père — et à moi aussi — parce qu'il nous rappelle des souvenirs qui ne s, ii.nent jamais d'un cœur honnête, ceux de la reconnoissance!... — Il est donc, vrai, continua Cécile en s'entrelenant avec elle-même , comme si elle avoil suintement oublié ma présence, mais de manière à ne pas me laisser perdre une d paroles. — Ci' n'étoit point une illusion! tout s'est accompli jusqu'ici : tout s'iteomplira sans doute. — Que la volonté d.' Dieu soil faite !

El elle tomba dans un sombre allaitement, ou toutes ses idées parurent s'anéantir.

I ne de ses mains touchoil presque à ma main. Je m'en emparai sans qu'elle fil |,

moindre efforl pour me la dérober. Seulement elle un' regarda d'un oeil plus attentif.

— C'est lui! dit-elle.

— Oh! ma vue ne doit pas vous causer d'alarmes, repris je <n pressant sa main dans les miennes. I e scntimcnl qui m'a conduit auprès de mois esl pur comme votre co'ur, et il a l'a\eu d'un père dont votre bonheur est l'unique pensée. Vous libre, Cécile, et notre destinée à venir ne dépend que de \. -

— Noire destinée ■< •>< nir ne dépend que de ni, u . répondfl elle en penchant sa

tète sur son sein avec un soupir profond. — Mais vous avez parlé de mon père. Vous l'avez déjà vu sans doute. Il sait qu'à cette heure de la nuit j'éprouve depuis quelque temps un mal inexprimable qui m'étouffe et qui me tue. Je souhaitois si vivement d'en prévenir l'accès! Comment mon père n'est-il pas venu ?...

Quoique le colonel m'eût dit quelque chose de cet accident qui n'inspiroit aucune crainte, l'expression de souffrance qui accompagnoit ces paroles me glaça le sang. Le père de Cécile s'étoit d'ailleurs arrêté devant nous au moment même où elle paroissoit le chercher dans la salle d'un regard inquiet. Je m'étonnai qu'elle ne l'eût pas vu.

— Je suis près de toi, dit-il en l'enveloppant d'un bras qui la soutint, car elle alloit défaillir.

Elle s'appuya sur son sein et y passa un de ces instants d'angoisse qui sont si longs pour la douleur. Une de ses mains, que je n'avois pas abandonnée, s'étoit d'abord crispée sous mes doigts, et puis elle s'étoit relâchée et refroidie, comme si elle eût été gagnée par la mort. Je poussai un cri de terreur.

Les amies de Cécile s'étoient empressées autour d'elle; et , dans les soins qu'elles lui prodiguoient, elles a voient dérangé son masque. Hélas! tous mes doutes étoient dissipés , mais une pâleur effrayante couvroit ces traits si chers à ma mémoire. Je senlois la vie prête à m 'échapper aussi, quand Cécile respira , releva son front et fixa ses regards sur les personnes qui l'entouraient.

— Ah ! dit-elle, c'est bien : je suis mieux, je vis, je ne souffre plus. Je vous demande [lardon à tous, et je vous remercie. Cette crise n'est jamais 'ongue, mais j'aurais voulu vous en épargner le souci. Il falloit ne pas venir ou partir plus tôt. — Et cependant, ajouta-t-elle en se tournant à demi de mon côté — cependant, je regretterais de n'être pas venue ou d'être trop tôt partie. Je n'interromps pas plus longtemps vos plaisirs ; l'air et la marche vont achever ma guérison.

Nous partîmes peu de temps après, et M. Savernier, rassuré, me confia le bras de sa fille. Elle étoit près de moi , près de mon cœur. Je communiquois librement avec sa pensée; je respirais son haleine; je possédois les dix minutes de vie pleine et heureuse que Dieu m'avoit réservées sur la terre , et j'en jouissois avec délices , car aucun souci n'en altérait la pureté. Cécile ne souffrait plus; elle l'avoit dit , elle le répéloit à chaque pas. Elle marchoit d'un pied sûr et léger; elle paroissoit heureuse; elle rioit en parlant de ce mal capricieux , qui ne la saisissoit que pour l'effrayer de l'incertitude et de la rapidité de nos plaisirs. Son père, un bras passé autour d'elle , se félicitait de la trouver si bien , et de pouvoir attribuer le malaise passager qu'elle venoit d'éprouver aux fatigues de la danse, ou à quelque soudaine émotion dont il se refusoit gaiement à pénétrer le mystère. L'espace que nous avions à parcourir étoit fort court , et je ne savois pas si je devois désirer qu'il se prolongeât sans fin pour éterniser la pure félicité (pie je goûtois, ou que le ternie en fût atteint plus vite pour

Page 1