I. \ \i:i\ UNE DE I. \ ril VNDKLEUR
rendre plus lût à Cécile le repos donl elle avoil besoin, [fous étions ai rivés; la main de Céi ile se dégageoil de la mienne, el je ne sais quoi me disoil <pi" cette nnil trop longue. Je ressaisis cette main <|ni m'échappoil , el je n'osai la porter à mi vres ; mais je la pressai peut-être avec plus d'amour, el je crois que la main de Cé< ile me répondit... La poi te s'étoil ouvei b
— A demain , dit le colonel , à demain ! Demain . le pins beau jour de notre \ ie a tous, si mes espérances ne sont pas trompées... Mais la nuit esl à demi beau demain doit déjà toucher a sa deuxième heure, el Cécile a besoin de dormir longtemps, car sa sauté nous a un peu inquiétés aujourd'hui, à quatre heures do soir, continua- (-il en m'embrassant, et cette fois-la nous serons (bus trois a ial>l<\ en attendant mieux. Bien des occupations pourronl abréger pour toi le temps qui nous reste à n'être pas ensemble : le sommeil, la toilette el l'espérance.
Ils entrèrent ; la porte retourna lentement sur ses gonds, h Céi ile me jeta d'une voix émue un adieu que j'entends encore.
Le sommeil que mon vieil ami m'avoit promis ne m • 'da pas ses douceurs, el
je l'attendis inutilement jusqu'au lever du soleil, dans une insomnie inquiète el fiévreuse donl je ne m'expliquois poinl les alarmes. Il ne me surpril plus tard que pour me faire changer de supplice. Je voyois Cécile cependant; mais je la royois comme elle m'étoil un moment apparue, pâle, défaillante, le front couvert des ombres de la mort; ou bien, elle penchoit vers mon oreille si tête voilée de cheveux épars, 'ii me répétant cet adieu sinistre qu'elle m'avoil adressé quelques heures auparavant .le me
retournois alors de son côté p ■ la retenir, el mes mains ne saisissoienl qu'un vain
fantôme. Quelquefois je sentois ma face comme eill mrée par le vol d'un oiseau nocturne, et quand je m'efforçois de suivre du regard l'objet inconnu de mes craintes, j'apereèvois Cécile encore qui s'enfuyoil sur des ailes de feu en m'appelanl à sa suite. « Ne viendras-tu pas? me crioit-elle avec un long gémissement Pourquoi m'as- tu
laissée partir la première? Que deviendrai-jc dans ces déserts, si je n'j suis i npa-
gnée de quelqu'un qui m'aime el qui me proi Me voilà ' répondis je enGn :
et l'éclal de ma voiv nie réveilla. Le jour étoil forl avancé. Celte nuit s.nis lin s'étoil prolongée «le toutes les heures de la matinée. C'étoil un dimanche ; on sonnoil le dernier office à la chapelle catholique.
Je m'étoîs déjà quelquefois vaguement reproché de n'avoir pas encore reconnu par un seul témoignage de piété le bienfait de ma divine protectrice. Je me hStai de gagner l'église, el de m'\ mêler au petit nombre des fidèles. J'arrivai au moment où le prêtre se rendoit à la chaire I êtoit un homme à cheveux blancs, donl la noble figure purtoil l'empreinte d'un chagrin profond, tempéré par la résignaiion et par la foi. Il s'arrêta ou instant devant moi. el m.- rcgnrda fixement . comme s'il avoil été
surpris par l'aspecl d' lu. tien étranger à --on auditoire ordinaire, ou comme >>'il
cm été préoccupé, an moment de me voir, d'une impression que je vennis ici.-
29i CONTES CHOISIS.
à son rsprit. Il soupira, passa, monta à sa chaire, y donna quelques minutes à un acte d'adoration auquel je m'associai par de ferventes prières, se recueillit et parla. Son discours avoil pour objet les vaines espérances des hommes qui ont placé leur avenir dans les choses de la terre, et qui ont compté, pour régler leur vie, sans les décrets éternels de la Providence. Il déploroit l'aveugle présomption de la créature, dont la foihlc intelligence ne peut comprendre ni les causes ni les motifs des événements les plus simples ; qui ne sait rien du passé , qui ne sait rien du futur, qui ne sait rien de ce qui touche a ses seuls intérêts véritables, au\ intérêts de son âme immortelle, et qui se révolte jusqu'au désespoir contre de misérables déconvenues de cette vie fugitive, parce qu'elle est incapable de pénétrer dans les vues secrètes de Dieu. « Et cependant, ajouta-t-il, qu'est-ce donc que celte vie qui occupe toutes vos pensées, pour qu'on attache la moindre importance à ses plus sérieuses vicissitudes? Qu'est-ce que la pauvreté? qu'est-ce que le malheur? qu'est-ce que la mort? sinon d'imperceptibles accidents de position et de forme dans l'immensité des siècles qui vous appartiennent. Épreuves nécessaires d'une âme mal affermie, ou conditions irrévocables de l'ordre universel , ces accidents, qui indignent votre orgueil et qui brisent votre constance, doivent concourir peut-être, dans le plan sublime de la création, à l'ensemble de sa merveilleuse harmonie. Ce qui est, c'est ce qui doit être, puisque Dieu l'a permis. Vous ne savez pas pourquoi il l'a permis, et vous ne pouvez pas le savoir ; mais ce que vous ne savez pas, Dieu le sait !... »
Le langage de ce prêtre vénérable étoit nouveau pour mon esprit. Les méditations dans lesquelles il m'avoit plongé absorbèrent tellement mes facultés que je m'aperçus à peine de ma solitude au milieu de l'église, à l'instant où l'on éleignoit les dernières lumières du sanctuaire. C'étoit l'heure que m'avoit indiquée le colonel, l'heure si impatiemment attendue, l'heure si lente à venir où je devois enfin voir Cécile! — Cécile dont je pouvois me croire aimé, Cécile que j'adorois ! — Je la nommai à haute voix, comme si elle pouvoit déjà m'entendre, et toutes mes idées, toutes les inexplicables inquiétudes dont j'étois tourmenté depuis la veille, vinrent s'anéantir dans le sentiment de mon bonheur. Il me sembloit si bien savoir qu'elle étoit à moi, el qu'elle étoit à moi pour toujours !
La rue que je parcourais, et que j'avois vue presque déserte la veille, étoit alors remplie de monde. J'attribuai d'abord cette différence à la solennité du dimanche; mais je ne pus pas m'expliquer pourquoi cette foule que dévoient appeler en des sens différents les loisirs d'un jour de fête, se tenoit au contraire immobile, ou se bornoit à se former ça et là en groupes silencieux. Comme j'avois hâte d'arriver, je me frayois rapidement un passage au travers de ces petits attroupements, et je n'y saisissois qu'au hasard quelques paroles confuses, dont la plupart ne composoient point de sens suivi.
« Un anévrisme, disoit-on , on ne meurt point d'un anévrisme a cet âge. — On
i. \ m:i vaine de la lhanueleuk.
ineurl <|iiaiid l'heure de mourir esl venue, répoudoil l'interlocuteur^» I n peu plus loin , c'étoil un jeune homme qui paroissoit ni'1 porter envie. Que ne suis-je à la
place de cel étranger, disoit-il : du moins il ne l'a pas connue ! » — Plus loin enc
une petite Dlle parée el voilée, qu'une de ses c pagnes écoutoil en plenranl : \
deux heures el demie, en soijtanl du bai... Elle avoil bien dit qu'elle ne Beroit jamais fiancée!» — Une horrible lumière éclaira ma pensée. Je n'étois plus qu'à vingt pas de la maison; je courus... — Mon Dieu! tant d'années écoulées n'ont pu aObiblir l'impression de cet affreux moment.
La porte étoil drapée de blanc; dans l'allée il y a\oii un cercueil drapé de blanc. Quelques (lambeaux l'entouraient.
— Oui est mort? qui esl morl dans celte maison? m'écriai-je en saisissant violemment par le bras un homme qui p. ssoil veiller à cel appareil.
— Mademoiselle Cécile Savernier.
.le tombai sans connoissance sur If pavé, et quand je revins a moi, par rares intervalles, ma raison m'avoil abandonné. Je ne sais combien de jours cela dura.
Cependant mes yeux m1 rouvrirent tout à fait à la lumière, mais je res nps
sans pensée, sans réflexion, s.ms souvenirs. Je venois d'acquérir ou de rctrouvei le sentimenl quej'étois, mais s.ms savoir encore ce que j'étois : il faudroil n -in comme cela.
Quelque mouvement qui si' faisoil pus de moi, le bruit d'un soupir, d'un san
pi'ui Ctrc, attira enfin mon attention. Débouta n ;ôtc, je reconnus le vieux prêtre
dont j'a\ois un jour entendu 1rs puissantes et sévères paroles : il me regardoit de l'air impassible ^'un juge qui n'attendoil plus qu'un moi de ma bouche pour m'absoudre ou me condamner. Plus loin, vers le pied de mon lit, un autre vieillard venoil d lever de sa place, ci se précipitoil vers moi en me tendant des bras tremblants,
— Mon père, m'écriai-jc en cherchant ses mains pour 1rs porter sur nus lèvi
mou père , esl-ee vous ?.. .
— Il m'a donc reconnu , dii-il ! vous voyez bien qu'il m'a reconnu! J'ai eni un fils. Mon fils esl saine !...
Mes idées commençoicnl à s'éclaircir, le passe se dégageoil lentement de la uuil de mes songes.
— M. Savernier, dis-je à mou père, M. Savernici I Où est-il?
— Il esl parti, répondit mon père; il esl retourné .m\ extrémités de l'Europe; mais le temps aflbiblira peul être sa résolution, ci j'espère le revoir encore,
— Ii Cécile, Cécile! repris-jc avec exaltation. Cécile est-elle partie aussi ? Cécile,
qu'en a l-on lad '.' continuai je eu retenant mon peu' par la main. (> mon anu, je VOUS en prie! répondez moi sans déguisement, car je me sens du calme el de la force. Ne troiupei pas mon cœur que vous n'avex jamais trompé i il j avoil ICI une jeune fille
qu'on appeloit Cécile ; je l'ai vue hier au bal , je lui ai parlé , j'ai [tressé sa main de cette main qui presse la vôtre. — Serait-il vrai qu'elle fut inorle?
Mon père se détourna en fondant en larmes, et alla se jeter dans un fauteuil à l'autre bout de la chambre.
— Elle est morte ! dit le prêtre ; le Seigneur n'a pas permis que l'union à laquelle vous aspiriez pût s'accomplir sur la terre. Il a voulu la rendre plus pure, plus douce, plus durable, immortelle comme lui même, en la retardant de quelques minutes fugitives qui ne méritent pas de compter dans l'éternité. Votre fiancée vous attend au ciel.
— ■ Eh quoi ! reparlis-je en le regardant fixement, vous croyez que le ciel n'est pas fermé à la tendresse des amants et des époux ? Vous croyez que l'amour aussi ressuscitera pour un avenir sans fin ? que deux âmes séparées par la mort pourront voler l'une vers l'autre devant le Dieu qui les avoit formées, sans offenser sa puissance, et que je retrouverai Cécile?...
— Je crois fermement, répondit-il, que, dans la vie de l'homme, la mort ne met un terme qu'aux erreurs et aux misères de la vie; je crois que l'âme , c'est la bienveillance, la charité, l'amour: je crois que tous les sentiments tendres et vertueux que Dieu avoit placés dans nos cœurs participeront de notre immortalité, qu'ils en composeront le bonheur immuable et sans mélange, et qu'ils se confondront, sans se perdre , dans l'amour de Dieu qui les embrasse tous.
— Oh ! l'amour du Dieu que vous me faites comprendre, dis-je en mouillant ses mains de mes larmes, est le plus naturel des sentiments de la créature, comme le premier de ses devoirs. Mais pourquoi m'a-t-il enlevé Cécile?
— De quel droit, jeune homme, s'écria-t-il, demandez-vous compte à Dieu de ses volontés? savez-vous si, dans le coup qui vous a frappé, il n'a pas eu en vue votre félicité même, et si sa prescience infaillible ne vous a pas ménagé un bonheur qui ne doit cesser jamais, au prix d'un bonheur bientôt écoulé? connoissez-vous tous les écueils qui pouvoient briser vos espérances, tous les poisons qui pouvoient corrompre votre miel, tous les événements qui pouvoient relâcher ou dissoudre vos tiens, s'il ne les avoit pas mis à l'abri dis périls de cette vie passagère? A compter d'aujourd'hui seulement , la possession de Cécile vous est acquise sans inquiétude et sans trouble , car c'est Dieu qui vous la garde? Oserez-vous le blâmer d'avoir veillé sur vos intérêts plus attentivement que vous, et de s'être réservé votre avenir tout entier, pour vous le rendre en échange d'une foible et incertaine portion de cet avenir infini qui vous auroit peut-être fait perdre le reste? Quand votre père exigea de vous qu'une année s'accomplit entre le moment où il accédoit à vos vœux et celui où la main de Cécile sembloit devoir les combler, ne vous rendîtes-vous pas sans efforts aux conseils de sa prudence? et pourtant, une année est un long terme dans la vie de l'homme, un délai plus effrayant encore quand on le compare à la brièveté de la jeu-
i.a m:i\ \im: m. i \ Chandeleur. i -
nesse, au cours presque insaisissable de cel âge que le temps emporte si vite. \"i' i maintenant qu'un autre père, qui esl le père commun de ions, tous impose un délai de quelques années de plus, de quelques mois , de quelques jours peut-être; <.u la mesure île votre <-\isii-iii •(■ n'est connue que de lui , et ce ne s ml pas des annéi 5, ce ne sont pas des mois et des juins qui payeront ce foible sacrifie; plus prodigue envers vous, parce qu'il est plus puissant, il trous donne tous les temps qui ne uniront p;is. S'il ajourne un instant votre bonheur temporel, c'est pour le perpétuer j travers ces myriades de siècles qui sont à peine les minutes de l'éternité. Tel est le marché que \ous venez de contracter, sans le savoir, avec h Providence, ei dont une pieuse soumission a ses décrets doit on jour vous faire recueillir le fruit. — Subissez les jugements <le Dieu , mon liK . et ne l'aci usez pas !. ..
— Je saurai me conformer à sa volonté, répondis-je d'une \oi\ ferme, et j'en bâterai l'accomplissement par tous les moyens qu'il a laissés en mon pouvoir! 0 mou père, j'aime à penser que Dieu avoil béni ce mariage, et je émis l'avoir appris de Dieu lui-même! je crois qu'il ne m'a séparé de Cécile que pou- mêla rendre, et qu'il ne nous a p.is permis d'être heureux sur la terre, parce qu'il nous rêservoit pour lui! j'irai vers lui, mon père, j'irai tout à l'heure. Je lui demanderai Cécile, et il me la redonnera .'...
— Que dis-tu, malheureux? cria mon père en courant a 1 n'es-tu pas aussi à
ton père , et veux-tu le quitter...
J'avais, hélas! oublié dans mon égarement que mon père était là!
— Calmez-vous, dit le vieux prêtre en l'éloignant de la main. Ne craignez pas
que sa pensée s'arrête à 1 es résolut s fort eni es de l'athéisme et du crime. Le suicide
qui désespère de la bonté de Dieu calomnie Dieu. Il fail plus que de le nier. Il proteste contre son âme en lui cherchant le néant pour refuge, el il ne trouvera pas le néant, car l'âme ne peut mourir, l'ont ce que Dieu a créé vivra toujours, et si D pouvoit lui-même rendre au néant l'être qu'il anima de son souffle, c'esl le néant qui Beroit le 1 hâtimenl du suicide : mais le suicide eu aura un aune : il saura ce qu'il perd, il comprendra les biens «pie la patience et la résignation lui auraient acquis, 1 1 il n'espérera plus, les me, hauts, peut-être, atti ndronl quelque rémission dans l'éternité; il n'j aura point de remission pour le suicide, il vivra toujours, loujfl dans un monde fermé «pu n'aura plus d'avenu ; il a rompu avec l'avenir, et son p
ne se résoudra jamais. Entre Cécile et l'époux que son père lui .mot donné, il n'j a qu'un petit nombre d'instants qui se succèdent et qui s'effacent l'un l'autre. Il v a l'infini entre < et ile el le suit ide...
— Arrête/, arrêtez, mon père! m'écriai-jc en m'appuyanl sur vm sein. Je vivrai
puisqu'il le faut "...
lit voilà pourquoi j'ai vécu.