I,\ LÉGENDE DE LA SŒUR BÉATRIX
laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le suc< es qu'elle en avoit ■ R rymond rouvrit
ses veux a la lumière, et reconnu) sa libératrice : il l'avoit vue quelquefois dans la < bateau même où elle étoil née.
o Eh quoi! s'écria-t-il , Béatrix, est-ce vous que je retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, cl que l'aveu trop vite oublié de voire père et du mien m'avoil permis d'espérer pour épouse! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, enchaînée dans les liens d'uni' vie qui n'est pas faite pour nous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement '.' \h ! si vous avez choisi de vousmême cet état de solitude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connoissiez pas encore votre cœur. L'engagement que vous avez contracté dans l'ignorance où vous étiez des sentiments naturels il tout ce qui respire , est nul devant Dieu comme devant les liom s. Nous avez trahi sans le savoir votre destinée d'amante, et d'épouse, et de mère ! Vous vous êtes condamnée, pauvre et i hère enfant, à des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût , dont aucun plaisir n'adoucira désormais la longue tristesse! Il est cependant si doux d'aimer, si doux d'être aim doux de reviv re par ce que l'on aime dans d< s objets que l'on aime ! Les joies pur. d'une affection qui double, qui multiplie la vie; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vus moments par des fêtes nouvelles , qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire; les . aresses innocentes de 1 1 s jolis enfants , si frais, si gracieux , si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare auroil abandonnés au néant ! voilà ce que vous ave/, perdu! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenoil dans l'abîme où vous vous êtes plongé ' Hais non, conlinua-t-il avec une expansion plus viv. encore, tu ne méconuoîtras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous ,i rapprochés que pour nous réunir à jamais! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui l'implore et qui t'éclairc! lu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es s,i soin- et sa bien-aimée! Ne détourne pas de lui les yeux pleins de larmesl Ne lui arrache p.is ta main qui tremble dans les siennes! Dis-lui que m es disposée à le suivre et à ne plus le quitter!... »
Béatrix ne répondit point: elle n'avait pu trouver des expressions pour rendn qu'elle éprouvoit Elle s'échappa des bras aùoiblis de Raymond, troublée,
éperdue, palpitante, el alla tomber aux pieds de la Vierge, sa consolation et son appui. Elle v pleura connue auparavant . tuais ce n'était plus d'une émotion inconni sans objet; c'étoil i\'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que b honte , plus puissant , hélas ' que i elle \ ierge sainte dont elle appeloil en vain II coins-, et ses pleurs, ceite lois, étoieiil amers el brûlants. On la vil plusieurs jouis de suite, prosternée cl suppliante, 1 1 on ne s'en étonna point, parce que tout le monde connoissoit dans le couvent sa dévotion passionnée poui ^ I - I
Fleuries. Elle passoit le reslo de ses heures dans la chambre du blessé, dont laguérison avoil cependant cessé, d'exiger des soins assidus.
Un soir, à l'heure où l'église est fermée, où toutes les sœurs sont retirées dans leurs cellules, où tout se tait jusqu'à la prière, voici Béatrix qui gagne le chœur à pas lents, qui dépose sa lampe sur l'autel, qui ouvre d'une main tremblante la porte du tabernacle , qui se détourne en frémissant et en baissant les yeux , comme si elle craignoit que la reine des anges ne la foudroyât d'un regard, et qui se jette à genoux. Elle veut parler, et les paroles meurent sur ses lèvres, ou se perdent dans ses sanglots. Elle enveloppe sou front de son voile et de ses mains; elle essaie de se raffermir et de se calmer ; elle tente un dernier effort ; elle parvient à arracher de son cœur quelques accents confus, sans savoir si elle profère une prière ou un blasphème.
« O céleste bienfaitrice de ma jeunesse! dit-elle, ô vous que j'ai si longtemps uniquement aimée , et qui restez toujours la plus chère souveraine de mon âme, à quelque indigne partage que je vous fasse descendre! ô Marie, divine Marie! pourquoi m'avez-vous abandonnée? Pourquoi avez-vous permis que votre Béatrix tombât en proie aux horribles passions de l'enfer? Vous savez, hélas! si j'ai cédé sans combats à celle qui me dévore ! Aujourd'hui, c'en est fait , Marie, et c'en est fait pour jamais ! je ne vous servirai plus , car je ne suis plus digne de vous servir. J'irai cacher loin de vous l'éternel regret de ma faute, le deuil éternel de mon innocence que vous n'avez pas , vous-même , le pouvoir de me rendre. Souffrez cependant , ô Marie , que j'ose vous adorer encore ! prenez en compassion les larmes que je répands, et qui prouvent du moins combien je suis restée étrangère aux lâches trahisons de mes sens! accueillez le dernier de mes hommages comme vous avez accueilli tous les autres; ou plutôt , si mon zèle pour vos autels fut digne de quelque reconnoissance , envoyez la mort à l'infortunée qui vous implore , avant qu'elle vous ait quittée ! »
En achevant ces paroles, Béatrix se leva, s'approcha, tremblante, de l'image de la sainte Vierge, la para de uouvelles fleurs, se saisit de celles qu'elle venoit de remplacer, et, honteuse pour la première fois, de l'usage pieux qu'elle n'avoit plus le droit d'en faire , elle les pressa sur son cœur, dans le sachet bénit du scapulaire , pour ne jamais s'en séparer. Après cela, elle jeta un dernier regard sur le tabernacle, poussa un cri de terreur et s'enfuit.
La nuit suivante , une voiture rapide entraîna loin du couvent le beau chevalier blessé et une jeune religieuse, infidèle à ses vœux, qui l'accompagnoit.
La première année qui s'écoula depuis fut presque tout entière à l'ivresse d'une passion satisfaite. Le monde même étoit pour Béatrix un spectacle nouveau, inépuisable en jouissances. L'amour multiplioit autour d'elle tous les moyens de séduction qui pouvoient perpétuer son erreur et achever sa perte ; elle ne sortoit des rêves de la volupté que pour s'éveiller au milieu de la joie des festins, parmi les jeux des ha-