EN NORMANDIE
* Trente-cinq degrés à l'ombre ! La capitale d'un pays soi-disant tempéré est devenue une fournaise, où des salamandres seules seraient en condition de végéter. Nous envions tous les jours le gril de Guatimozin, où, ne rissolant que d'un côté, le patient avait la ressource de se retourner; pour nous autres la cuisson est générale; arrosés de beurre fondu, nous offririons de magnifiques échantillons de cette belle couleur, qui est le chef-d'œuvre de Part du rôtisseur. Aussi, redoutant qu'on ne nous serve, nous sommes, mon ami Jean et moi, à la gare de l'Ouest, attendant le départ de l'express de neuf heures qui nous transportera dans des «contrées moins sénégambiennes.
Ce n'est pas assez d'avoir une bonne idée, il faudrait <être tout seul à la trouver ; que de fois on manque sa fortune parce que l'inspiration ingénieuse qui l'assurait, €st venue à tout le monde à la même heure.
Des centaines de nos concitoyens ont égalé Jean et moi en malice, aujourd'hui; le sauve-qui-peut est général. Le guichet des billets est assailli ; le comptoir des bagages, avec ses échafaudages de caisses, de malles et de sacs de nuit, et la foule qui lui livre l'assaut, a pris un faux air de la tour Malakoff.
Quand nous arrivons sur le quai, l'affaire se complique.
Jean, qui est un calculateur distingué, compte trente et un compartiments dont cette étiquette fatidique, réservé, nous interdit l'accès comme au commua des martyrs. Il en reste sept où nous aurions le droit dechercher place, s'ils n'étaient déjà bondés jusqu'à la portière; et nous sommes cent cinquante postulants en détresse !
Enfin, les employés de la compagnie entrent en ligne ; courbés, penchés sur les massifs véhicules, ils Jes poussent, les font tourner, virer, les accrochent. Tète baissée, sac au poing, parapluie en avant, chacun se précipite, se bouscule, sans trop se soucier des égards que commandent ou l'âge ou le sexe, — vieille galanterie française voile-toi la face ! — et enfin se laisse choir, avec un soupir d'allégement, sur le coussin de drap blanc dont il a si péniblement réalisé là
conquête.
Ce sans-gêne toujours discourtois, quelquefois brutal, on l'attribue à l'invasion des mœurs britanniques ; il nous paraît tenir bien davantage aux conditions des voyages rapides, si différentes de celles du passé ; il n'accuse ni moins, ni plus, mais un autre mode d'égoïsme chez le voyageur.
Les diligences établissaient une solidarité patente entre ceux qui y prenaient place ; non-seulement des accidents assez fréquents pouvaient surgir qui les obligeaient à s'entr'aider les uns les autres, mais la nécessité de tromper la monotonie des longues heures passées sur la route donnait à la causerie du voisin, de la voisine, un f prix inestimable ; l'intérêt commandait de les ménager, la politesse devenait une spéculation avantageuse. A quoi servirait-il de se mettre en frais,
ne fût-ce que d'un coup de chapeau, aujourd'hui que, colis humain, on est à peu près certain d'arriver à destination régulièrement et sans encombre, et que le plus long des séjours en wagon dure à peine le temps de faire un somme. Ce serait une véritable duperie, et un siècle positif comme est le nôtre ne s'y laisse pas prendre.
Nous sommes huit dans notre compartiment, qui, en raison des degrés précités, nous annonce que nous sommes destinés à passer du four de campagne à l'étuvée.
En touriste du vieux jeu, j'allais méthodiquement procéder à l'inventaire de nos compagnons de voyage ; mon vis-à-vis ne m'en laissa pas le temps.
Ce vis-à-vis est représenté par une femme à lunettes.
Nous avons le serpent à lunettes, dont, paraît-il, — je n'ai étudié les mœurs de ce reptile que sur un exemplaire conservé dans l'esprit-devin, — la rencontre est désobligeante ; nous avons encore le chasseur à lunettes, qui prendra trop fréquemment votre casquette pour un perdreau, vos jambières pour un capucin, et dont par conséquent le voisinage est à craindre ; plus redoutable est la femme à lunettes, parce que le plus souvent elle couvre un bas bleu.
Avec quelque prudence, vous éviterez les premiers ; d'ailleurs, s'il arrivait qu'ils vous rayassent de la liste des vivants, ce serait le plus innocemment du monde et sans que raisonnablement vous ayez le droit de gar-
der rancune à l'un de sa myopie, à l'autre de son venin, deux infirmités natives.
Certainement le bas bleu, en supposant qu'il en existe un derrière les lunettes, il ne vous enfoncera pas ses dents dans la chair, il ne vous criblera pas la peau de grains de plomb ; il vous réserve un plus cruel martyre.
Si, par une chance inespérée, vous échappez à la lecture de quelqu'une de ses élucubrations, vous n'en passerez pas moins, bon gré mal gré, par le laminoir que représentent les prétentions de son incommensurable vanité; vous en sortirez moralement aplati, avec l'horreur de cette civilisation qui a inventé récriture et ses corollaires ; vous serez trop heureux si votre âge vous met à l'abri des velléités extralittéraires qu'un tempérament de lave en fusion, qu'une imagination toujours bouillonnante pourrait bien lui inspirer.
Hélas ! ma voisine ne m'eut pas plutôt adressé la parole qu'un coup d'œi), jeté sur un vaste portefeuille placé sur ses genoux et gémissant sous le volume des paperasses qu'on lui avait donné à engloutir, m'avait appris que cet échantillon de l'espèce femme à lunettes, que ma mauvaise fortune plaçait sur mon chemin, appartenait à sa variété la plus pernicieuse ; mais elle ne m'avait pas laissé le temps de m'appesantir sur mon infortune.
— Monsieur, m'avait-elle dit, de cette voix sèche, brève, impérieuse, que donne l'habitude d'un commandement autocratique, tel que celui d'un vaisseau de guerre, monsieur, les légitimes préoccupations de ma sûreté personnelle autorisent mon indiscrétion ; qu'est ce que vous avez dans ce fourreau de cuir ?
-- Mais il me semble, madame, que la forme l'indique suffisamment; c'est un fusil, lui répondis-je non sans étonnement.
A cet aveu, la femme à lunettes poussa un cri d'effroi suivi de nombreux gémissements; elle se rejeta dans l'angle du wagon en étendant les mains, comme si «lie eût eu à écarter une arme dont je l'aurais menacée.
— Un fusil ! continua-t-elle avec véhémence, un fusil ! mais c'est une abomination ; permettez-moi de vous dire, monsieur, que je ne comprends pas qu'un homme bien élevé ose introduire un fusil dans un compartiment où il voit des dames ! Mais s'il allait partir,
monsieur ! Et d'ailleurs, quand il n'y aurait queles angoisses que nous cause la présence d'un si dangereux instrument , est-ce qu'on ne doit pas ménager la faiblesse de notre sexe ?
— Je vous ferai observer, madame, que mon fusil , n'étant pas chargé, est tout juste aussi inoffensif que les papiers contenus dans votre portefeuille.
— Ah ! monsieur, tous les jours on jure qu'une arme n'est pas chargée, jusqu'à ce qu'un affreux malheur vous ait fait regretter une imprudence !
— Mais, madame, la forme même de cet étui indique que ce fusil si terrible est en deux morceaux, et, en supposant même la réalité de cette distraction, de cette imprudence, elle ne saurait avoir de conséquences.
— C'est égal, vous souffrirez que mon mari s'assure
par lui-même que vous n'avez oublié ni poudre ni plomb
dans les canons. Je suis tellement nerveuse, monsieur,
que je ne retrouverai ma tranquillité que si vous y
consentez.
Je m'étais incliné et j'avais présenté l'objet en suspi-
cion à un monsieur qui se trouvait assis à côté de la femme à lunettes , mais il hésitait à le prendre.
C'était un petit homme d'une soixantaine d'années, dont l'extérieur eût été absolument insignifiant sans le contraste parfait qu'il formait avec celui de sa compagne. Tl était aussi gras, aussi rebondi que celle-ci était sèche et maigre; son teint était aussi frais, aussi fleuri que le sien était jaune et parcheminé; cependant le regard humble de ses gros yeux de ruminant, une certaine résignation mélancolique dontson sourire était empreint,indiquaient que pour celui-là des deux conjoints, l'hymen n'avait pas eu que du miel. Pour expliquer la prospérité physique de sa ronde personne, on était réduit à supposer qu'il avait découvert, qu'il s'était appliqué quelque recette particulière susceptible d'atténuer les désagréments antihygiéniques de son intérieur. Bien que le train ne fût pas encore en marche, il avait déjà pris ses dispositions pour faire un somme , échangé son chapeau contre un bonnet grec, placé son mouchoir sur le dossier pour recevoir sa tête , enfin fait son trou, comme on dit.
— Qu'est-ce que cela signifie, Arthur,Js'écria la femme à lunettes avec presque autant d'aménité que si elle eût parlé à son domestique, né m'avez-vous pas entendu? Je vous ai prié de visiter le fusil que monsieur vous tend depuis un quart d'heure.
Arthur poussa un gros soupir en interrompant sespréparatifs , mais il obéit avec l'automatisme d'un parfait soldat. Il tira la crosse du fourreau, il la considéra niaisement, essaya de faire jouer les batteries et ne réussit qu'à abattre les chiens sur les gardes, attesta l'innocence de l'arme, et, me Payant rendue, il se disposait à revenir
à la petite besogne qui semblait lui tenir fort à cœur. Malheureusement, délivrée de son inquiétude à mon endroit, la femme à lunettes n'en fut que plus intraitable pour son époux infortuné.
— Comment ! s'écria-t-elle avec la note la plus aigre, la plus revêche qu'elle trouva dans son répertoire, à peine assis vous songez déjà à dormir? Mai, vous n'avez fait que cela hier pendant toute la journée, comme toujours, du reste; car vous n'êtes pas un homme, mon cher, vous êtes une marmotte. Pourtant, aujourd'hui vous aurez compté sans votre hôte; j'ai besoin de vous pour prendre des notes sur le paysage , et puis vous aurez encore à relire après moi, les épreuves de mon livre.
Le pauvre Arthur ne hasarda pas un murmure, je crois même qu'il essaya de sourire.
Quoi qu'il en fût/j'avais le secret de son expédientconjugal ; il consistait évidemment à se réfugier le plus possible dans le sommeil. Il était bon, et le malheureux lui devait probablement d'avoir survécu à la plus cruelle des épreuves que puisse réserver le sacrement. Cet expédient, après l'échantillon que la femme à lunettes venait de me fournir de l'aménité de son humeur, je n'avais rien de mieux à faire que de me l'approprier pendant les quatre ou cinq heures que j'avais à passer en face d'elle.
Profitant d'un moment où l'infortuné Arthur aidait sa douce moitié à revêtir un long sarrau de toile grise, destiné à garantir sa robe de la poussière de la route, je poussai du genou mon ami Jean ; en deux mots je le mis au courant du péril auquel nous exposait notre voisinage, et je fermai résolument les yeux, en me jurant à moi-même de ne plus les ouvrir avant d'être à destination.
Hélas ! j'aurais dû me rappeler que cet abominable Jean, peintre de profession, mais amateur de tapage par tempérament, n'a jamais vu deux chats , deux chiens , deux gamins face à face, sans se ménager la distraction de les mettre aux prises. J'ébauchais mes premiers soupirs, quand, profitant lâchement d'un moment où le compartiment était silencieux, il mit le feu aux poudres en s'écriant à haute et intelligible voix :
— Je parie cent sols contre une pipe de tabac que tu auras oublié d'envoyer ton feuilleton à ton journal ? .
Un frisson me parcourut de la tête aux pieds, je près* sentais tout ce que cette inqualifiable trahison allait déchaîner sur nous de tempêtes ; en effet, ayant entr'ouvert mes paupières, j'avais vu. un premier éclair illuminer les verres des lunettes. Une prompte intervention pouvait seule me sauver; si j'hésitais à brûler mes vaisseaux j'étais perdu.
— Votre camarade est donc journaliste , monsieur ? avait dit la dame à Jean, avec un sourire et un accent également beurrés de confitures.
— Qu'est-ce que tu chantes? m'écriai-je durement, ne recommence pas tes mauvaises plaisanteries de l'autre jour, où tu m'as déjà fait passer pour le conseiller intime du prince de Serbie, cette fois je ne m'y prêterais pas. Je suis en effet un homme de plume, madame ; mais le papier que la mienne noircit est timbré, je suis tout simplement huissier, tout disposé à vous servir, si j'en étais capable. Quant à mon ami, pour couper court aux velléités [ambitieuses qui, trop souvent, traversent sa cervelle, et empêcher que vous ne l'acceptiez comme le bailleur de fonds de MM. de Rothschild, la situation sociale qu'il se décerne ordinairement, je vous pfé-
viendrai charitablement que sa profession véritable es celle de quincaillier. A bon chat bon rat, ajoutai-je à l'adresse de mon ami Jean , en me renfonçant dans mon coin et en me réfugiant dans les bras de Morphée, avec plus de désespoir que jamais.
Convaincu par l'accent de sincérité de ma riposte que mon ami Jean avait. voulu se moquer d'elle, la femme à lunettes le foudroya du plus méprisant regard, f
Après ce témoignage des dédains que nous lui inspirions, je crus mon repos assuré, mais je ne tardai guère à subir une nouvelle déception.
Piqué au jeu, Jean n'était pas un gaillard à abandonner la partie; il revint insidieusement à la charge. L'étoile ne lui dissimulant guère le peu de cas qu'elle faisait de saquincaillerie, il|s'attaquaà son satellite, à cet excellent Arthur, qui, n'ayant probablement jamais vu la conversation graviter vers lui, sa femme étant présente, parut superlativement flatté de cette déférence ; nécessairement Jean avait choisi l'art et les artistes pour thème à ses invités ; il se lança, à propos de littérature, dans les théories les plus fantaisistes.
Longtemps ce fut en pure perte; la femme à lunettes ne daigna ft même pas paraître l'avoir entendu. Cependant comme il avait manifesté pour l'œuvre de feu Ponson du Terrail un enthousiasme convaincu, mon vis-àvis sortit peu à peu de son indifférence de commande. Je voyais son visage se crisper, son corps tressaillir comme s'ils eussent été secoués par des secousses galvaniques; sespieds, ses jambes, convulsivement agités, ne restaient plus en place ; enfin elle éclata en déclarant à mon ami que c'était donner une bien pauvre idée de ses connaissances en littérature que de recon-
naître la moindre valeur à l'auteur de Rocamboie ; ei après ce préambule elle entra en lice.
Ce misérable Jean n'en demandait pas davantage.
Tous les maîtres du théâtre, de la critique, du roman contemporains y passèrent à tour de rôle; ils furent déshabillés, déplumés, épluchés, écorchés, disséqués, désossés par cette main impitoyable.
A notre siècle deshérité il ne fût pas même resté un seul talent à enregistrer à son actif, si, par un retour subit , s'afîranchissânt d'une vulgaire modestie , elle ne nous eût désigné une plume méconnue que J 'avenir vengerait des injustices du présent, la sienne! Suivaient les preuves à l'appui, c'est-à-dire le réquisitoire : cette pièce, qui avait fait courir tout Paris, que la presse avait qualifiée de chef-d'œuvre, X... lui en avait volé le sujet ! Ce roman, arrivé à sa douzième édition sans avoir épuisé sa vogue, elle l'avait écrit, et, abusant de son obscurité, lui donnant en échange un morceau de pain, Y... avait eu l'effronterie de le signer! A l'entendre, la coalition de ses confrères du sexe masculin avec les directeurs de journaux l'avait seule empêchée de prendre rang au-dessus de Mme Georges Sand ! etc., etc., etc., car cela se poursuivit deux heures durant.
Dormez donc quand de pareilles sornettes arrivent à votre cerveau en traversant, malgré vous, vos oreilles!
Les fourmillements des jambes de la femme à lunettes étaient passés dans les miennes; je ne tenais plus en place; je me sentais soulevé sur mon coussin par une irrésistible impulsion dont je n'avais pas conscience; il me prenait des envies folles de m'élancer sur la voie. Cependant je gardais religieusement la promesse que je m'étais donnée à moi-même, je n'ouvrais pas les yeux;
j'invoquais le grondement des rouçs de fer sur les rails, je le conjurais de grossir encore, de m'assourdir, ou de couvrir au moins le bruit de cetjinsupportable monologue; mais j'avais beau prier, la voix glapissante de la dame le dominait toujours.
J'avais cependant une consolation qui eût dû adoucir l'amertume de ma situation. Jean, qui avait déchaîné le lion par malice, avait été sa première victime. Après quelques passes assez énergiques contre l'adversaire qu'il s'était donné , il avait été réduit à rompre ; vigoureusement assailli à son tour, il avait perdu du terrain ; abasourdi par la superbe assurance avec laquelle son interlocutrice se décochait à elle-même les glorifications les plus énormes, il avait fini par être mis dans une complète déroute ; il ne protestait plus que par des monosyllabes, comme ce bon Arthur, exactement.
Cependant en approchant de Serquigny, nous eûmes un instant de répit.
Après avoir appris à l'assistance que le buffet faisait pajer fort cher des aliments détestables, la femme à lunettes fit un signe à son mari , qui avec sa docilité ordinaire mit le couvert sur ses genoux; je respirai. Après le poulet et les fruits, ce modèle des époux, sortant du panier une petite lampe à esprit de vin, l'alluma et se mit en devoir de préparer le café.
Ace moment, Jean, dont la tranquillité, la résignation
dans la défaite ne laissaient pas que de me surprendre,
i se leva si brusquement que je devins attentif à sa ma-
i nœuvre. Il prit avec vivacité, dans le filet, son nécessaire
de toilette , et, passant devant la femme à lunettes et
imoi, s'appuyant sur la portière, le haut du corps en
dehors, le bras tendu pour éloigner autant que possible
du wagon l'objet qu'il, tenait à bout de poignet, il demeura dans cette situation. J'allais lui demander ce que signifiait ce manège , mais mon vis-à-vis m'avait prévenu.
— Mais que vous est-il donc arrivé, monsieur ? lui demanda-t-eile avec vivacité.
— Oh ! ne faites pas attention , madame , répondit Jean, c'est moins que rien. Monsieur votre mari vient d'allumer du feu, et, comme nous avons quelques centaines de cartouches dans cette 'boîte, il suffirait d'une étincelle pour faire sauter le train tout entier.
Je renonce à décrire la scène demi-bouffonne, demitragique qui succéda à cette révélation mensongère. L'arrêt du train y mit heureusement et assez promptement un terme. Nous gagnâmes le buffet au galop. L'espièglerie de rapin que mon ami Jean venait de se permettre était certainement d'un goût douteux ; mais, après les tortures qu'elle nous avait infligées, je me sentais tenté de ranger la femme à lunettes parmi les êtres hors la loi, et je n'eus pas le courage de gronder mon camarade.
Il n'est point de parvenu d'une insolence plus insupportable que les villes qui, parties de bas, sont trop rapidement parvenues au faîte de la prospérité.
Si vous en doutez, allez visiter ce ci-devant village qu'on appelle Trouville, dont, en moins de vingtans, les masures sont devenues des monuments.
Franchement, il y en a trop ; cette surabondance vous range immédiatement à l'opinion du Marseillais qui trou-
vait que plus de cinq ou six Turcs sur la Canebière en auraient gâté la physionomie.
Un hôtel de ville style Louis XIII, s'il vous plaît, deux basiliques dont Tune sous le vocable suffisamment ambitieux de Notre-Dame des Victoires, une auberge qui est un Louvre , des chalets qui ont l'air rustique comme les grandes dames travesties en paysannes, des villas de marbre réchampies d'or, une orgie décorative sur tous les frontons , sur toutes les corniches , sur tous les balcons , sur toutes les pierres , c'est trop , je le répète,... ou trop peu. Trop pour les intentions de villégiature que ces magnificences affichent, trop peu en regard de la perspective d'en face, de l'Océan, qui n'a qu'à secouer son manteau de vagues écumeuses pour mettre en relief la mesquinerie de cette quincaillerie architecturale.
Cependant la première impression que l'on éprouve, quand on fait son premier pas dans ces avenues bordées de palais, se rattache positivement à l'humiliation. On a beau ne pas pécher par excès de modestie, on n'arrive pas à s'imaginer que l'on soit à la hauteur de ce luxe , on se fait à soi-même l'effet d'une chenille égarée sur les pétales satinés d'une rose.
Vous connaissez l'histoire de ce gentilhomme entaché de paysannerie danubienne , lequel ayant craché sur l'habit d'un fermier général qui lui exhibait vaniteusement les splendeurs de ses appartements, s'excusa en déclarant à son hôte qu'il n'avait pas aperçu d'endroit plus malpropre pour placer son expectoration. On se trouve dans le même embarras en entrant à Trouville; on se demande avec inquiétude si jamais, dans cette cité qui ne saurait être peuplée que de millionnaires, on décou-
vrira une brosse charitable qui consentira à décrotter vos chaussures.
Je dois à la vérité confesser qu'on en rencontre, seulement il faut les rémunérer exactement comme si elles étaient manœuvrées par des banquiers.
Je n'étais pas seul, du reste, à m'abandonnera ces réflexions : les roues de l'omnibus qui nous voiturait n'avaient pas accompli une centaine de révolutions , que mon ami Jean m'exprimait son regret de n'avoir pas sacrifié un ou deux de ses tubes d'ocre à rehausser de Por le plus pur nos malles, qui , voyageant sur l'impériale, devaient scandaliser cette élégante population par leur modestie.
Nous passons trois jours à nous enivrer des joies élégantes de Trouville , dont la plus positive consiste à dénombrer les toilettes que mesdames A, B, G, D livrent quotidiennement à l'admiration des amateurs.
Les rives trop vantées de la Touques ne sont pas parvenues à nous distraire de cette besogne de contemplation et d'éhumération des élégances; le couturier des rivières s'est trop mêlé de leurs affaires ; elles me paraissent trop canalisées pour me séduire.
Jean prétend que tous les jours il les visite; mais, comme en ouvrant son album je le trouve parfaitement vierge de toute espèce de paysage et que j'y découvre en revanche vingt-sept vues diverses de corsages lacés dans le dos, je commence à me figurer que ces séduisantes perspectives pourraient le détourner de celles de la nature, et je lui propose de rompre avec ces plaisirs mondains en partant le lendemain matin.
Il accepte ; il est entendu que nous allons gagner Arromanches à pied, en suivant la côte ; il dessinera, che-
min faisant, tout ce qui lui semblera en valoir la peine ; moi je tirerai des oiseaux de mer; chacun attendra l'autre chaque fois qu'il le faudra. Le programme a tout prévu, il nous promet un voyage charmant.
Je m'aperçois que je ne vous ai pas présenté mon ami Jean ; permettez que je répare cet oubli, qu'excuse le tohu-bohu du départ.
Jean a vingt-neuf ans ; c'est un paysagiste de talent, en train de devenir un peintre célèbre, de plus un charmant et excellent garçon, ce qui ne gâte rien.
Jean est le fils d'un de mes plus vieux amis ; l'ayant fait danser tout petit sur mes genoux, je l'ai toujours tutoyé; il y a deux ans, un beau matin, sans avoir crié gare, mon jeune ami m'apostrophe d'un : — - Tu vas bien? — tout à fait cordial. Je ne pus m'empêcher de manifester quelque étonnement ; mais Jean prétendit que cette familiarité était pour moi des plus flatteuses, attendu qu'elle me rajeunissait considérablement ! Je n'étais pas, hélas ! en situation de dédaigner un allégement du fardeau des années, je le laissai faire, et depuis nous avons fraternisé, lui et moi, comme une paire de sans-culottes.
Lorsque j'aurai ajouté que mon ami Jean fait profession d'exécrer lâchasse et d'accabler les chasseurs de ses brocards, qu'il n'a jamais hésité à me déclarer à moi-même, qu'il fallait être triplement idiot pour suer sang et eau à poursuivre un oiseau que Ton peut acheter au marché moyennant trois francs, vous saurez de lui tout ce qu'il vous importe de savoir.
Le lendemain, dès l'aube, nous nous mettions en route; décidé à ne me charger que d'une carnassière, j'avais réduit la liste des impedimenta à une chemise,
à des chaussettes de laine de rechange et aux objets de toilette indispensables.
J'avais vainement engagé Jean à suivre mon exemple; il avait acheté un magnifique sac de voyage fpourvu d'une profusion de poches, et ce n'était pas certainement pour ne rien mettre dedans; aussi lorsqu'il eut garni ces multiples réceptacles, il se trouva, qu'il avait sur son dos non pas. seulement sa maison, comme la tortue , mais encore son mobilier. Il l'avait tellement bondé, ce malheureux sac , qu'il dut renoncer aie lester de sa boîte à couleurs et se résigner à cheminer en la tenant d'une main, tandis que l'autre portait une espèce de canne, destinée à se métamorphoser en chevalet, et un appui-main par-dessus le marché.
Les premiers kilomètres se franchirent sans encombre , et sans aucun incident qui mérite une mention. Deauville, Berneville, Villers, Houlgate, Beuzeval se succèdent de si près, que la côte représente parfaitement la banlieue parisienne au point de vue de la chasse; une succession de blanches villas se suivant à de courts intervalles ne sont pas précisément propres à attirer la sauvagine; à part quelques mouettes dont l'aile méfiante s'obstinait à croiser au large, quelques maigres bandes d'alouettes de mer s'envolant effarées d'aussi loin qu'elles entendaient crier le sable sous nos pieds, nous n'apercevions pas un oiseau qui pût me servir de prétexte pour brûler une cartouche.
En même temps, grâce au rapprochement des étapes, à la multiplicité des haltes, mon compagnon triompha tout le long de ces premiers kilomètres. C'était à peine1 si, de loin en loin, je surprenais chez lui une de ces secousses de l'épaule qui traduisent chez le fantassin
un moment de révolte contre le poids de ce qu'il appelle Azor; il le réprimait aussitôt , allongeait le pas avec toutes sortes de gambades et autres démonstrations d'allégresse; peu s'en fallait qu'il n'exécutât la roue sur ses mains pour mieux me confondre et me prouver combien j'avais eu tort de douter de sa vigueur.
Retenus à Cabourg par quelques camarades , nous en partîmes fort tard, nous dirigeant sur Merville où nous comptions traverser l'Orne pour gagner Ouistreham; c'était là que nous avions fixé notre couchée.
Nous marchions d'autant plus péniblement dans un sable mou, où nous enfoncions jusqu'à la cheville, que la chaleur était devenue accablante; pas un nuage dans un ciel de feu, et pas le moindre souffle qui ridât la surface de la mer qui resplendissait pareille à un immense miroir d'argent.
Mon ami Jean n'était plus de moitié aussi alerte que la veille; au lieu de croiser de ci de là, de harceler mon chien, de lui jeter tous les cent pas l'appui-main dans la mer, de grimper sur la dune , d'en descendre en courant, il tenait les arrières, tirant la jambe visiblement.
D'autres soins m'absorbant, je ne songeais cependant pas à prendre ma revanche de ses petites forfanteries des journées précédentes. En quittant Cabourg, nous étions enfin entrés dans une région cynégétiquement un peu moins chimérique ; d'un autre côté, la mer était pleine, ce qui est le moment le plus favorable pour se livrer à la chasse de ses gibiers ; aussi , en moins d'une heure , j'avais déjà trouvé l'occasion de leur envoyer une demi-douzaine de coups de fusil.
Malheureusement je n'étais pas dans mon jour : — se-
Ion Turenne, expert en la matière, on a ses jours pour être brave; pourquoi n'en aurait-on pas pour mettre au droit? — À part une malheureuse mouette que je réussis à abattre, mes autres objectifs s'en allèrent sans avoir été endommagés, et, au sixième, mon ami Jean se rapprocha de moi avec une physionomie prodigieusement narquoise.
— Sais-tu, vieux trappeur, — encore une qualification que, selon Jean, je devais tenir pour extrêmement flatteuse, — sais-tu que je vais emporter de cette séance une bien pauvre opinion de ton adresse?
— Bah ! lui répond is-je en réagissant contre l'humiliation que je subissais, comme nous le faisons si souvent en pareille occasion, si tu connaissais quelque chose à la portée désarmes, tu te serais aperçu que j'avais tiré beaucoup trop loin.
— Tiens, mais si un fusil n'est pas pour tuer de loin, revenons au grain de sel sous la queue, qui sera infiniment plus pittoresque et surtout plus économique!
J'avais haussé les épaules; c'était la seule réponse que m'avait semblé mériter l'argumentation, cependant spécieuse, de l'ami Jean ; il reprit sans avoir semblé s'apercevoir de mes dédains.
— J'avais bien espéré quitter ce monde sans avoir jamais cédé à la contagion de ton exemple, vieux trappeur ; je ne t'ai jamais dissimulé combien je trouvais absurde d'attacher au métier de boucher, exercé d'une certaine façon, une supériorité élégante, et de mettre son orgueil dans celui de tueur de volailles? J'ai eu beau retourner la question sur toutes ses faces, il m'a été impossible de considérer la chasse à un autre point de vue, et, pour continuer à parler franc, je ne le trouve pas
si distingué que ça ! Cependant le plaisir de te donner une leçon me décide à abdiquer mes antipathies , et à enfreindre pour un jour mes résolutions; passe-moi ton fusil, trappeur, et nous allons voir si pour moi, comme pour toi, ces oiseaux partiront trop loin.
La nouvelle prétention de mon ami Jean m'avait rendu toute ma bonne humeur ; bien convaincu que notre gaieté n'avait rien à perdre à ce qu'il tentât une expérience dont sa myopie suffisait à assurer le dénoûment, je lis ce qu'il désirait, je lui tendis mon arme, et je reçus en échange la boîte à couleurs, la canne à chevalet et l'appui-main.
Jean appela mon chien , assujettit son pince-nez , fit remonter d'un cran le fameux sac sur ses épaules , et brandissant le fusil , il le lança en avant dans la dune. La malchance voulut que, comme nous arrivions à une espèce de petit promontoire qui nous avait masqués, un courlis partit des joncs, littéralement sous les pieds du chasseur improvisé, qui l'avait salué de deux coups précipités avant que l'oiseau eût franchi seulement vingt mètres.
À cette distance, il me paraissait impossible que le courlis eût été touché sans avoir été réduit en purée ; cependant, soit blessure antérieure, soit qu'il eût été atteint par un plomb isolé, il ne s'en comporta pas moins en malade ; au lieu d'essayer de gagner la mer, ou de suivre la ligne droite de la grève, il obliqua sur la gauche, et s'en alla s'abattre dans une sorte de pré marécageux qui s'étendait derrière l'étroite dune.
— Des cartouches ! des cartouches ! criait Jean avec l'accent que mettait Richard III à demander un cheval.
Je lui jetai ma cartouchière , il se débarrassa de son
sac pour mieux courir, et il partit à fond de train, escorté de mon chien, dans la direction que j'avais vu prendre à l'oiseau.
Une seconde fois celui-ci se leva devant lui, une seconde fois il le salua de deux coups de feu ; mais ce n'était pas encore l'action décisive, un nouveau vol porta le courlis à quelques centaines de mètres plus loin, sur un point du marais qu'abritait une haie fort épaisse de tamaris.
Ai-je besoin d'ajouter que Jean, le pacifique Jean, qui éprouvait une si profonde répugnance à verser le sang innocent, courait sus à sa victime avec un enthousiasme, des allures forcenées qui distançaient l'acharnement de cette canaille de Thug, dont le massacre était cependant la vocation. Je les suivais des yeux avec un intérêt facile à comprendre , mais le chasseur et le chien ne tardèrent pas à disparaître derrière les tamaris ; ayant entendu deux nouvelles détonations, je ramassai le sac, que je jetai sur mon épaule , et je me mis à suivre la dune.
Le courlis devait avoir échappé à la troisième salve de mon ami, car un septième coup de fusil retentit dans le marais; mais, celui-là étant isolé, il devenaitj présumable qu'il avait représenté la sommation définitive, après laquelle l'intimé s'était décidé à se rendre, et je me mis en mesure de soutenir le rude assaut que, dans l'ivresse de son triomphe , mon camarade ne pouvait manquer de me livrer.
Effectivement, je ne tardai pas à l'apercevoir qui revenait vers la dune en suivant la haie dont j'ai parlé; mais il n'était plus seul ; un personnage, avec lequel il paraissait avoir engagé une polémique des plus vives, lui
servait d'escorte , et à mesure qu'ils approchaient je distinguais de mieux en mieux sur la poitrine de ce der nier une plaque de sinistre augure.
Hélas! cela n'était 'que trop vrai; mon ami Jean, qui ne rapportait pas son courlis , avait en revanche attrapé un bel et bon procès-verbal.
Pour surcroît de déveine , quoique simple garde champêtre, le dragon qui défendait ce marécageux jardin (des Hespérides était absolument intraitable. J'étais intervenu; après avoir vainement offert le monocle, j'allai jusqu'à la paire de besicles pour le mettre en mesure de rédiger convenablement l'acte en question , je lui fis même entendre que j'irais même jusqu'à le munir d'un verre de rechange ; rien n'y fit, mes offres eurent le sort des présents d'Artaxercès. Ces prés appartenaient à M. le maire , M. le maire en avait défendu la chasse , il fallait d'abord que le délinquant exhibât son port d'armes, puis ensuite on irait au château, où M. le maire arrangerait l'affaire s'il le jugeait convenable. Impossible de tirer autre chose de cet incorruptible serviteur de la loi.
La course au château n'était qu'un ennui ; elle nous faisait perdre du temps , elle nous détournait de notre chemin, mais, en somme , il n'était pas douteux que le propriétaire n'agréât nos excuses et ne se contentât de nous punir d'une légère amende au profit des pauvres de sa commune; le danger était dans l'aveu que ce permis de chasse que le garde champêtre réclamait , mon compagnon ne le possédait pas ; je faisais de mon mieux pour lui faire oublier cette partie de son programme en manifestant un véritable empressement à en accepter la seconde.
Malheureusement Jean, qui n'a jamais douté de rien, intervint avec son aplomb ordinaire.
—Eh bien! me dit-il, puisque monsieur tient à voir mon permis, il faut donner satisfaction à monsieur; tu sais bien que ce permis est dans ma carnassière que je t'ai donnée à porter.
Si mes yeux avaient été des pistolets, Jean eût été probablement un peu plus maltraité que son courlis; mais si éloquemment qu'ils traduisissent mon irritation , elle ne le fit pas réfléchir aux dangers de l'acte qu'il voulait commettre. Voyant que je ne me disposais pas à lui donner satisfaction, il fouilla lui-même dans la poche de cuir, prit mon permis de chasse dans mon portefeuille et le présenta tout ouvert au garde champêtre.
Confondu par ce nouveau témoignage de l'aplomb de mon camarade, je demeurai consterné.
Il y avait entre lui et moi une telle différence d'âge, qu'il me semblait absolument impossible que le garde prit le change sur l'identité de son délinquant; et je n'étais pas sans inquiétude sur les conséquences que pouvait avoir ce que cet étourneau de Jean avait probablement considéré comme une espièglerie.
À ma grande surprise, le fonctionnaire ne jeta qu'un <coup d'œil sur le permis; il transcrivit le nom qu'il portait sur un calepin, sans s'arrêter aux révélations du signalement; puis, repliant le papier avec un soin méticuleux, il le rendit à Jean, qu'il salua respectueusement.
— Maintenant, messieurs, nous dit-il d'un air singulièrement aimable, il ne s'agit plus que de me suivre au château de mon maître, M. X..., où cette petite affaire va se terminer, j'en suis sûr, à la satisfaction de «tout le monde.
— El à quelle distance se trouve-t-il, ce château? lui demandai-je.
— À deux petites lieues; mais, puisque vous vouliez aller à Ouistreham en passant par Merville, vous en serez plus près à Sallenelles où je vous conduis.
— Oui, mais nous voulions aussi suivre les bords de la mer pour nous y rendre , et cette petite pointe à travers les terres ne nous arrange pas du tout. Tenez, mon brave, continuai-je, décidé à tout tenter pour nous soustraire à une entrevue qui me paraissait devoir être bien autrement périlleuse que la première , cette petite affaire, comme vous dites, pourquoi ne pas l'arranger séance tenante et sans nous imposer une pareille corvée? Nous sommes étrangers ; mon ami, qui, en sa qualité de chasseur enragé, ne résiste jamais à la tentation, a passé sur votre terrain , qui est gardé , et a tiré deux coups de fusil sur un courlis qui eût été un bien petit régal, s'il l'avait abattu; il me semble qu'en vous donnant dix francs par coup , un beau louis pour ce mince délit, nous nous montrerons raisonnables; prenez donc le jaunet, et laissez-nous poursuivre paisiblement notre promenade.
Le garde repoussa, en détournant les yeux, la pièce de vingt francs que je lui avais présentée; il poussa un énorme soupir révélant la lutte intérieure qu'il devait subir pour demeurer incorruptible.
— Non , monsieur, me dit-il en se rapprochant de moi et en parlant à demi voix; vous ne savez donc pas qu'il y a dans ces dunes dès douaniers qui ne perdent aucun de nos gestes? Ma condescendance envers vous pourrait me coûter ma place ; et puis , tenez , j'ai dans
l'idée que vous ne regretterez pas de m'avoir accom pagné.
Il n'y avait plus à parlementer, il ne nous restait qu'à nous résigner; je tendis à Jean son fameux sac en l'engageant à le raccrocher à ses épaules ; il accueillit cette proposition par une grimace tragique.
— Malheureux, me dit-il à voix basse, tu veux donc que j'aille pourrir sur la paille humide des cachots? Chasseur je suis, chasseur je dois rester tant que nous serons en compagnie de ce vénérable représentant de la justice. Je ne saurais arborer trop d'insignes de la profession; passe-moi la carnassière , mais garde-toi bien de me rendre mon sac. Un chasseur le sac au dos, cela ne s'est jamais vu en dehors de l'antiée.
Je faisais de sérieux efforts pour prendre gaiement la plaisanterie, mais il m'était impossible de me dissimuler que j'allais en faire les premiers frais. Il fallut la pensée des très-graves conséquences que pouvait avoir la légèreté avec laquelle mon jeune camarade s'était installé dans mon individualité, en m'i m posant la sienne, pour que je ne l'envoyasse point promener, lui et son sac ; mais la prudence me décida à ajourner mes protestations, et je le suivis en maugréant in pelto, chargé •comme une bête de somme, en me vengeant sur la malheureuse boîte à couleurs dont le poids m'engourdissait le poignet et que je prenais plaisir à secouer comme un panier à salade.
Après deux longues heures de marche, nous arrivâmes à une assez élégante habitation, placée au sommet de la colline qui encaisse l'Orne sur sa rive droite; •c'était là que demeurait M. X...
On nous introduisit dans une vaste salle à manger dont l'ornementation, exclusivement cynégétique, révélait éloquemment les goûts de son propriétaire, et indiquait qu'effectivement il ne pouvait être indifférent au méfait dont l'ami Jean s'était rendu coupable. Huit belles têtes de cerfs placées deux par deux étaient appendues à chacun des panneaux de la pièce ; des pieds de tous les animaux, des ustensiles de chasse se balançaient à leurs andouillers, et les murailles disparaissaient littéralement derrière les oiseaux empaillés, les gravures, les lignes, les filets formant panoplie, qui les couvraient.
Après que notre guide, ou plutôt, hélas! notre surveillant, eut été prévenir son maître, la porte, s'ouvrant brusquement, livra passage à un homme d'une quarantaine d'années 'sec, maigre, osseux, comme le sont les gens qui se soumettent à un entraînement régulier, vêtu d'une vareuse de chasse, chaussé de hautes bottes de.marais couvertes d'une boue si fraîche qu'elles devaient être revenues d'expédition depuis quelques instants à peine.
C'était M. X... A ma grande surprise, loin de traduire les dispositions menaçantes auxquelles je m'étais attendu, son visage basané me parut animé d'une cordialité joyeuse; il s'avança vers Jean, que son garde lui avait désigné, et lui serrant les mains avec effusion :
— Ah ! ah ! monsieur, lui dit-il, c'est donc vous qui vous permettez de braconner dans mes marais? Vous ne vous doutez guère combien je vous sais gré d'avoir cédé à cette inspiration ; notre ami commun Bellecroix m'avait écrit que vous comptiez séjourner quelques jours
à Ouistreham , et , comme depuis longtemps je désire faire votre connaissance, je comptais demain me mettre à votre recherche et m'en aller frapper à toutes les portes jusqu'à ce que je vous eusse rencontré; vous voyez, la corvée que vous m'aurez épargné; malheureusement vous serez venu quatre mois trop tôt, cher monsieur; si vous eussiez consulté Bellecroix, il vous eût certainement engagé à ajourner Votre visite à cette date; pour le quart d'heure, ni mes marais ni mon gabion ne sont dignes d'Un fusil comme le vôtre; néanmoins je ferai de mon mieux pour que vous n'ayez pas à trop regretter leur actuelle indigence.
Cet accueil inattendu avait eu raison de l'assurance de mon ami Jean, dont la physionomie traduisait le plus complet désarroi. Son regard suppliant me demanda de lui venir en aide, mais la revanche qui se préparait, sans que je l'eusse cherchée, me parut trop amusante pour que j'eusse la grandeur d'âme d'y renoncer; je fus sans pitié pour lui comme il l'avait été pour moi; le silence glacial dans lequel je m'enfermai ne lui laissait pas d'autre ressource que de garder le rôle qu'il s'était donné.
L'extrême bienveillance de M. X... lui épargua, du reste, la plus grande somme des légères impostures qu'il allait être réduit à multiplier; le brave homme paraissait tellement heureux de nous posséder sous son toit, que c'était à peine s'il laissait à mon camarade le temps de placer une parole, lui déclarant coup sur coup qu'il ne souffrirait jamais que nous cherchions un autre gîte que sa maison, lui promettant pour le lendemain matin une [campagne dans laquelle il lui ferait voir du
gibier de mer de toutes les couleurs, lui parlant de ses chasses, de ses chiens, de ses fusils, de ses bateaux, ©ic., etc»
J'achevai d'enferrer mon camarade en lui demandant, assez haut pour être entendu de notre hôte, de vouloir bien me présenter à celui-ci.
Jean, les sourcils froncés, la physionomie maussade, ne dut pas moins s'exécuter, et, m 'ayant pris mon nom, me donna le sien en y ajoutant : « peintre de la plus grande espérance. »
— Et monsieur est sans doute chasseur passionné comme vous? demanda notre hôte à mon ami.
— Ohl du tout, du tout, du tout, m'écriai-je avec vivacité, bien décidé à représenter mon personnage de façon qu'il n'y manquât pas un seul trait; je ne blâme pas le moins du monde le goût de cet exercice , je laisse mon camarade courir les champs et les grèves tant que $ela lui convient, j'écoute même avec un certain plaisir le récit de ses nombreux exploits, mais je crois avoir de mon temps un plus utile emploi.
M. X... se pinça les lèvres, je l'avais froissé dans ses convictions les plus chères , et ce fut avec une certaine froideur qu'il signala à mon admiration les lithographies de sa salle à manger qu'il appelait ses tableaux, çt, me laissant m'abîmer dans leur contemplation, il retourna bien vite reprendre avec Jean son entretien cynégétique que, bien que je n'y donnasse aucune réplique, j'écoutais certainement d'une oreille beaucoup moins distraite que ne Tétait celle de mon compagnon.
D'après ce qu'il lui raconta, tant dans cette séance que dans le dîner qui suivit , les prés marécageux de la rive gauche de l'Orne , qui faisaient face à son petit château,
ainsi que les grèves de l'embouchure, sont, pendant l'hiver, peuplés de sauvagine. Quand surviennent de ' grandes gelées , le fleuve lui-môme se couvre de palmipèdes de toutes les variétés, et M. X... nous cita des •tueries qu'il avait réalisées dans des nuits au gabion, et qui pouvaient être comparées à ce que les bords de la Somme présentent de plus beau en ce genre.
Il nous donna , ou plutôt il donna à mon ami Jean , car, malgré son amabilité, le brave homme avait peine à dissimuler qu'il ne me jugeait pas trop digne de ses confidences, d'intéressants détails sur les courlis, à l'un desquels nous devions la gracieuse hospitalité que nous recevions dans sa demeure. J'appris avec intérêt, et en me promettant d'en faire mon profit, que cet oiseau est un excellent manger quand il est jeune; au passage du retour, qui commence à la fin d'août, comme ils reviennent par familles , un chasseur doit apporter d'autant plus d'acharnement à les poursuivre que, s'il parvient à en abattre un de cette compagnie, en le laissant sur place, et surtout si l'oiseau n'est que démonté, les frères ou sœurs du blessé venant voleter au-dessus de lui, comme en pareil cas le font les mouettes , on réussit très-facilement à les tirer. Quelques jours avant notre arrivée, M. X... en avait de la sorte tué onze dans une bande de seize oiseaux.
Bref, tandis que Jean . le pseudo-chasseur, bâillait à se décrocher la mâchoire, je recueillais d'une oreille singulièrement attentive les curieuses histoires, les renseignements, les observations, les révélations de notre hôte sur la chasse à la sauvagine. J'avais bien vite reconnu que je me trouvais en présence d'un praticien -exceptionnel ; et, en effet, veuf, sans enfants, passant
toute l'année dans son habitation, M. X... n'avait pas d'autre plaisir, pas d'autre occupation que de poursuivre le gibier, tantôt sur les grèves, tantôt en mer, tantôt -dans les marais, ou de l'attendre dans son gabion, que je vous décrirai un de ces jours , car je n'ai rien vu de plus parfait et de plus complet en ce genre.
Au moment où M. X... nous conduisait à nos chambres à coucher respectives, profitant d'un moment où celuici s'était éloigné pour donner un ordre , Jean se pencha vers moi et me dit :
— Est-ce que tu ne trouves pas que la position commence à devenir ridicule?
— C'est un peu mon avis, mon garçon, mais la journée de demain te raccommodera peut-être avec elle. D'après ce que j'ai compris, vous partez à quatre heures du matin pour la chasse; les succès qui ne peuvent manquer de couronner une vocation aussi spontanée te dédommageront, j'en suis sûr, du regret que tu dois éprouver en donnant à un homme qui nous reçoit si cordialement, si affectueusement, le droit de t 'accuser de t'être moqué de lui.
— Ce qui veut dire en bon français que je ne te ferai pas plus honneur demain qu'aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh bien , morbleu! je n'en aurai pas le démenti. Je tiens à te prouver qu'il n'est pas besoin d'être sorcier pour envoyer quelques grains de plomb à un méchant oiseau qui se lève devant vous, et que si je ne suis pas comme loi un grand ehasseur devant l'Éternel, c'est tout simplement parce que cela m'ennuie. À demain la leçon , et 4 demain aussi les aveux à M. X...; il est si bonhomme qu'il sera le premier à en rire.
Le lendemain, au petit jour, j'entendis dans la maison
un grand remue-ménage, qui indiquait que nos gei s'en allaient en guerre; j'avais le cœur un peu gros, je ne doutais pas que M. X... ne tînt à honneur de ménager une agréable matinée à celui qui tenait ma place ^ mais je me renfonçai stoïquement sous mes couver^ tures; puis, m'étant levé une heure après, j'employai mon temps de mon mieux.
Ils rentrèrent pour déjeuner ; Jean marchait le pre^ mier, mouillé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné j pâle, visiblement fourbu et de plus avec une carnassière] qui , pour la platitude , eût rendu des points à une ga-j lette. Derrière lui venait M. X..., qui ne paraissait guère; moins sombre et soucieux que son camarade de chasse.!
— Eh bien, leur demandai-je au moment où ils pénétraient dans la salle à manger, combien de morts?
Jean se laissa tomber sur une chaise et haussa les épaules sans me répondre; M. X... le considérait avec une sorte de stupeur nuancée d'une certaine inquiétude; il m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre et me dît k demi-voix : ]
— Je crains que votre ami ne soit malade; nous avonsj eu la chance de tomber sur des marouettes, il en a» manqué vingt-deux de suite! Un homme que Bellecroi» dit être un si bon fusil ! En revenant, il lui est parti uneJ compagnie de perdrix dans les jambes; il a tiré, bien, que je l'eusse prié de n'en rien faire, puisque la chasse n'est pas ouverte; il les a manquées comme les marouettes, et il m'a soutenu que c'étaient des bécassines I Tout) cela n'est pas naturel.
— Bah l lui répondis-je en riant de bon cœur, le déjeuner le remettra, et ce soir il prendra sa revanche. Moi , monsieur, tandis que vous battiez les roseaux, j'ai
feint un petit tableau qui représente votre château , et è vous demande la permission de vous l'offrir en soutenir de la bonne hospitalité que vous nous avez donnée.
En môme temps* j'avais conduit M. X... devant un ipouvantable barbouillage que j'avais dressé sur la table rt; sur lequel s'étalait en énormes majuscules cette Sgnature : Jean L... pinxit.
De son côté, mon camarade jeta un coup d'oeil sur bon ragoût d'épinards , et ce regard suffit à dissiper sa atigue et son accablement ; subitement ranimé , il s'éaoça vers la table , saisit le carton et le déchira en mille srièces.
— Pour ce qui est de la peinture, halte-là! me dit-il. Puis, s'adressant à notre hôte : Je vous raconterai tout i l'heure, monsieur, ajouta- t-il, comment1, presque sans |e vouloir, j'ai été amené à me présenter à vous, au lieu rt place de mon camarade. C'est lui qui est le chasseur, Monsieur, et l'ami de votre ami Bellecroix; moi, je suis tean L..., le peintre, qui déteste la chasse et que l'expérience de ce matin n'aura pas raccommodé avec elle*
Jean ne s'était pas trompé; M. X. .. se montra indulgent et miséricordieux; le soir, ce fut moi qui l'accompagnai dans les marais , où je fis de mon mieux pour me Réhabiliter à ses yeux; quand, deux jours après, nous |aittâmes cette hospitalière maison, Jean, de son côté,
issa accroché dans la salle à manger, avec une aima-
le dédicace, un tableau qui était un petit chef-d'œuvre
que notre hôle trouva d'autant plus charmant qu'il (tait représenté lui-même à son premier plan, en tenue le chasse, avec ses deux chiens autour de lui.