X... s'était arrêté devant une de ces palissades à
travers laquelle je voyais un champ de trèfle d'une végétation luxuriante.
— Nous allons commencer là, dit-il; nous devons y trouver une compagnie.
— Un instant, m'écriai-je; dites-moi d'abord par où il faut passer pour y entrer? Dois- je prendre par la lune -ou par la voie lactée?
Mon compagnon fit mieux que de me répondre, il déploya ses longues jambes, et il ne lui fallut que trois ibonds pour planer au-dessus de ma tête.
— Voulez-vous que je vous donne la main? me dit-il •obligeamment.
— J'aimerais mieux une petite échelle, si par hasard vous en aviez une dans votre poche. Mais ce qui serait tout à fait commode pour chasser dans votre pays, mon -ami, ce serait le ballon à M. Godard.
Mes plaisanteries, d'un goût douteux, semblaient chatouiller désagréablement la fibre nationale de X..., fort susceptible chez tous les Bretons. J'aimais mieux' risquer de me procurer un tour de reins que d'être désagréable à ce brave garçon. Je pris un élan furieux, et, .posant les pieds sur de petites excavations que le passage de nos prédécesseurs avait creusées dans la levée, j'eus la satisfaction de me retrouver sur la crête de la fortification à côté de mon camarade.
Disons-le en passant, c'est le seul moyen pratique de franchir les défenses bretonnes. Si l'on s'avise de vouloir les passer méthodiquement et en prenant son temps., non-seulement les difficultés sont plus grandes, mais 'Comme on ne rencontre guère que des tiges d'ajoncs pour s'aider dans son ascension, leur devise : « Qui s'y .frotte s'y pique, » reçoit une application immédiate.
Maintenant il fallait descendre, et, quand on pèse ses 90 jolis kilos , un saut de deux mètres et demi environ n'est point une petite affaire. J'étais en train de calculer les chances que je pouvais avoir de m'en tirer avec une simple entorse. X... lut mes hésitations sur ma physionomie :
— Je suis sûr que la grande compagnie que j'ai levée l'autre jour est dans ce champ , me dit-il à demi voix.
Mes irrésolutions s'évanouirent, je compris qu'il fallait vaincre ou mourir, et, m'asseyant stoïquement sur un coussinet d'ajoncs, je me préparai à me laisser glisser au bas du talus, sans me soucier de ce qui se passerait derrière moi.
Malheureusement cet infernal Thug, ayant probablement compris le mavte animo, generose puer de X..., était encore plus que moi impatient d'arriver au champ de bataille ; la maudite béte se glissa entre mes jambes, et nous roulâmes un peu plus que nous ne descendîmes.
— Vous voyez bien que ce n'est rien du tout à passer, me dit X... en m 'aidant à me relever.
Je ne lui répondis pas, mais je pensais in petto que ces riens du tout m'auraient rendu fourbu avant la fin de la journée ; et, effectivement, au bout d'une heure, après avoir livré l'assaut à une trentaine de redoutes , mon gilet de flanelle était collé sur ma peau, ma chemise sur mon gilet de flanelle, ma veste sur ma chemise, et tout ce vêtement extérieur commençait à se zébrer sur toutes les coutures d'une teinte foncée qui démontrait que je pouvais me vanter d'avoir arrosé la vieille Armorique de mes sueurs. Quant au fond de mon pantalon, n'en parlons pas, s'il vous plaît.
Cependant nous continuions à ne pas apercevoir le
moindre gibier; c'était en vain que nous avions successivement fouillé les plus magnifiques remises , trèfles, betteraves, et ces chaumes coupés à 30 centimètres du sol qui offrent aux perdrix des abris comme elles n'en trouvent qu'en Bretagne ; c'était à peine si de loin en loin une alouette s'était levée en gazouillant sa chansonnette. Ma physionomie s'allongeait de plus en plus. Tout en m 'assurant que les jours précédents il avait trouvé à tirer dans tous ces champs, mon compagnon était visiblement aux prises avec un dépit assez violent. Dans sa/ mauvaise humeur, inspiré par le désir de justifier la sincérité des récits qu'il m'avait faits touchant les richesses giboyeuses du canton, il alla jusqu'à encourager sa chienne Diane à se glisser sournoisement dans un sarrasin encore debout, qu'il soupçonnait de receler ces introuvables biseaux , et ce ne fut pas certainement sans gémir mentalement de se trouver réduit à une pareille extrémité.
Enfin, dans une dernière plantation de betteraves, les deux chiens tombèrent en arrêt, et avant que X..., qui était resté en arrière, m'eût rejoint, deux perdrix partirent assez loin devant eux. Si j'avais été prompt à épauler, à viser et à tirer, point n'est besoin de vous le dire ; cependant rien ne tomba.
. En même temps j'avais été frappé du bruit sourd de l'explosion ; mais, comme d'autres perdrix pouvaient se trouver dans la remise , j'étais plus pressé de récharger que de réfléchir : je me hâtai de glisser une nouvelle cartouche, et ce ne fut qu'en relevant mon arme que je m'aperçus que, du côté droit, au lieu d'un fusil, je n'avais plus qu'un pistolet : le canon avait éclaté à vingtcinq centimètres de son extrémité.
X... arriva -pendant que j'étais en train de me tâter, pour voir s'il ne manquait pas à mon fourniment quelque chose de plus qu'un morceau de fer. Il ne fut pas moins consterné que moi-même.
En examinant le fusil, nous aperçûmes dans le coup gauche un morceau de linge formant tampon. Oésireuse de me prouver qu'elle n'était pas indigne de ma munificence et n'avait pas volé mon argent, Fanchonick avait laissé dans les canons les deux chiffons qui lui avaient servi à les éclaircir !
— Il y a profit à n'être nécessaire à personne , mon cher ami, m'écriai-je;* si j'avais été un honnête père de famille , la compagnie se fût probablement trouvée au complet , elle se fût levée entre mes jambes , puisque vous dites que c'est ici leur habitude, et peut-être à l'heure qu'il est seriez-vous occupé à chercher dans l'herbe ceux de mes doigts qui manqueraient à l'inventaire.
Il y a une morale à tirer de l'accident : il démontre à ceux de nos confrères qui se servent du fusil à système combien il est indispensable d'en vérifier les canons avant d'y glisser les cartouches; les serviteurs les plus soigneux ne sont pas plus que Fanchonick £ l'abri d'une distraction qui vous coûterait au moins votre arme.
Ainsi se clôtura ma première. sortie dans le ci-devant évêché de Tréguier. Le dénoûment n'était pas plus encourageant que les divers incidents de la journée ; mais nos lecteurs, qui sont des confrères, savent du reste que la bredouille n'a jamais fait que stimuler le feu sacré. Le lendemain , muni d'un fusil que m'avait prêté mon camarade, j'étais en campagne, et X... eut maintes fois la joie de me démontrer que les perdreaux
dont il m'avait parlé existaient ailleurs que dans son imagination. En même temps je me familiarisais avec les accidents du terrain, je finissais par acquérir la force de projection nécessaire à ces perpétuelles escalades, je ne fatiguais plus mes compagnons de mes doléances à chaque assaut, et je prenais moi-même tant de goût à ces excursions un peu rudes, qu'elles se multiplièrent assez pour me mettre en mesure d'asseoir une opinion à peu près sérieuse sur la situation cynégétique du pays que je visitais.
A ce point de vue, il me paraît, comme les nôtres, en pleine décadence. La perdrix rouge , qui subsiste encore au nord de la Loire, dans les départements de Loir-et- Cher, de la Sarthe et de la Mayenne, a, m'a-t-on dit, presque complètement disparu de celui des Côtes-du- Nord; les perdrix grises elles-mêmes y sont assez clairsemées , et les journées où Ton en lève trois ou quatre compagnies se niarquent d'une croix blanche. Maintenant, et en dépit de cette rareté relative du principal objectif, la Bretagne n'en reste pas moins une terre d'élection pour le chasseur rustique qui ne marchande passa fatigue et ne craint pas de s'égratignèr les jambes, parce que là , au moins , s'il connaît son terrain , s'il apporte quelque acharnement dans sa manœuvre, il est à peu près certain de rejoindre son gibier dans les remises.
Les perdrix sont dix fois plus nombreuses en Brie, en Champagne et dans le Nord; en Beauce, à chaque sortie nous en voyons des centaines, mais elles ne nous procurent qu'une variante du supplice de Tantale. Là-bas, au contraire, et grâce aux couverts, qui sont magnifiques, on les surprend presque toujours
avant le premier vol, et si, comme cela arrive le plu» souvent, on parvient à les jeter dans les ajoncs, avec un chien qui ne redoute pas ce porc-épic végétal , on arrive à les fusiller les unes après les autres. Il est heureux pour nos confrères de la péninsule que leurs paysans chasseurs et leurs braconniers dédaignent ce gibier, sans cela il diminuerait plus rapidement encore chez eux que chez nous.
La perdrix bretonne m'a paru un peu plus petite que la nôtre ; les traits bruns et marrons de son plumage sont d'une nuance plus foncée que chez les perdrix de plaine; mais il paraîtrait qu'il en existe plusieurs variétés , car des chasseurs des environs de Guingamp m'ont assuré qu'ils en tiraient de beaucoup plus grosses dans les environs de cette ville.
J'ai été frappé de la similitude que celles que j'ai eu à examiner présentaient avec cette perdrix roquette qui se montrait autrefois toujours en troupes nombreuses pendant l'automne dans nos contrées du Centre, et dont les passages sont devenus si rares aujourd'hui. Ce n'est pas seulement leur ressemblance de taille et de coloris qui me donne à penser qu'il pourrait bien exister entre elles quelque parenté, c'est parce que la disparition presque complète de ces voyageurs coïncide avec la diminution flagrante de l'espèce indigène en Bretagne, et aussi parce que des personnes dignes de foi m'ont dit là-bas avoir remarqué certaines tendances nomades chez: leurs perdrix.
Quant au lièvre, il paraît qu'il n'est pas plus commun dans la péninsule que dans le reste de la France. Je dis a il parait, » n'en ayant eu qu'un à tirer pendant mon séjour dans les environs de Tréguier. Il gîte
peu en plein champ et se relaisse de préférence dans les ajoncs des crêtes et des contre-forts des levées; ilfiuit des chiens du pays et d'excellents buissonniers pour l'y quêter. Cet animal est la préoccupation unique des Nemrods de petit vol assez nombreux en Bretagne, et cette prédilection, ainsi que les moyens très-pratiques qu'ils emploient, suffiraient à expliquer la diminution de l'espèce. Renforcés de cuir comme mon ami X*.., ils vont deux à deux explorer les clôtures de chaque champ. L'homme suit le sommet de la levée à travers les ajoncs, de gros bassets en battent les côtés, et de quelque côté que sorte le lièvre, il est foudroyé avant d'avoir fait trente pas.
Il existe en Bretagne nombre de chasseurs émérites, il est donc quelque peu présomptueux à moi de donner un avis à des gens qui, en fait de chasse locale, en savent beaucoup plus que moi; cependant je suis assez convaincu de son excellence pour courir le risque d'être taxé d'indiscrète suffisance et peut-être de pis. Je crois donc que nos confrères utiliseraient avec avantages le petit épagneul anglais, cocker, chien de Norfolk, clumber, que nos voisins emploient à la chasse de la bécasse et du faisan.
Leur petite taille est le grand mérite que je leur trouve dans un pays où, en raison du nombre et de la compacité des couverts, les grands et gros chiens ne rendent jamais que des services incomplets. Bien doués sous le rapport de l'odorat, les cockers et les clumber sont énergiques, intrépides et suffisamment résistants ; il ne se soucient pas plus de l'ajonc que des tiges d'un trèfle. En Normandie j'ai vu une petite chienne de la première deces deux espèces mener un lapin deux heures durant,
dans un fourré que nul autre chien n'osait aborder. Ces petits épagneuls n'arrêtent pas, il est vrai, mais ils pointent, et en Bretagne, où les remises sont plantureuses, il me semble que cela peut suffire. La vivacité de leur quête avertirait toujours lé chasseur assez tôt pour qu'il eût le temps de le rejoindre, quand ils rencontrent. Pour mon compte, quand je retournerai en Bretagne, ce qui ne tardera pas, j'espère, j'enverrai M. Thug en congé dans ses foyers, et j'arriverai pourvu d'un cocker et d'un autre fusil, bien entendu.
Il me reste à vous parler de la chasse de la sauvagine sur la rivière du Trieux et de la pêche.
Croyez-vous qu'il existe un peuple qui s'ignore luimême autant que le Français? Certainement ce que l'immense majorité d'entre nous possède de géographie générale tiendrait dans un dé à coudre; mais enfin, quand il s'agit de nations étrangères, nous ne sommes pas sans avoir quelques notions de leurs mœurs et de leurs habitudes.
Un certain nombre de nos compatriotes est parfaitement en mesure de vous apprendre, si vous l'ignorez y que les Anglais ont une véritable faiblesse pour le rosbif et le plumpudding , et que le sauerkaut reste l'idéal des populations d'outre-Rhin. Il y a mieux : plus un pays est éloigné, plus aussi nous nous montrons renseignés sur ce qui s'y passe. Les petits enfants de nos campagnes vous diront que les Chinois sont des gens qui portent une queue dans leur dos, et qui fabriquent de fort belle porcelaine.
En revanche, si vous interrogez les plus instruits d'entre eux sur quoi que ce soit de l'industrie, du caractère ou du costume des habitants d'un département li-
mitrophe, il sera complètement interloqué; il semble que ce qui se passe autour de nous ne nous regarde pas, et, comme il est absurde de rester étranger à ce qui nous touche dej si près, personne ne se décide à subir l'humiliation de l'apprendre. En ce qui concerne nos nationaux, nous en sommes toujours aux indications établies par quelques facéties dont le premier mais non Tunique tort est de dater de Glodion le Chevelu.
Nous définissons l'Auvergnat : un homme qui ne saurait tremper sa soupe sans que le soulier du petit y figure; nous connaissons le Provençal, à ce que, quand il va faire faire son portrait à Paris, il emporte son huile, de peur qu'ils ne le tirent au beurre ; les autres , à diverses rengaines aussi spirituelles. Le Breton est une espèce de sauvage qui vit dans une hutte, couche au premier étage d'une armoire dont sa progéniture occupe le second , et son cochon le rez-de-chaussée ; il se nourrit exclusivement de bouillie de sarrasin, et croupit dans une ignorance agricole des plus crasses.
Malheureusement, nous autres chasseurs, nous participons quelque peu à ce qu'il faut bien considérer comme un vice national.
J'ai promené mes guêtres daïis pas mal de départements, et presque partout , même en Provence où Dumas prétendait que le moyen gibier était représenté par les sauterelles, j'ai trouvé nos confrères de la localité dûment convaincus de la supériorité cynégétique de leur territoire sur le reste du pays, et imbus de la conviction non moins ferme que partout ailleurs on ne rencontrait guère d'autres objectifs que les moineaux francs.
La province continue d'écraser de ses brocards le
chasseur parisien, qui, à son tour, contemple ses dé-
tracteurs départementaux du haut des pyramides de faisans et de lièvres que lui fournit Seine-et-Marne. Cet état de choses est fâcheux par plus d'un point. Toussenel avait eu, il y a quelques années, l'idée d'entreprendre une carte cynégétique de la France. Mais ce travail, s'il avait été réalisé eût été trop succinct, il se fût trouvé forcé de laisser de côté nombre de détails intéressants. Pour combler parfaitement le vide que je signale, un Petit Traité de la géographie cynégétique delà France vaudrait bien mieux. Une œuvre semblable ne saurait être entreprise par un seul écrivain ; ce n'est pas en séjournant pendant une quinzaine de jours, comme je viens de le faire, dans un département, que l'on peut apprécier les ressources de ses cantons, connaître les diverses espèces de gibier qui s'y rencontrent, les époques de passage des migrateurs, la quantité de ports d'armes qui s'y distribuent , la situation du braconnage, et décrire en outre les méthodes spéciales de chasse qui y sont utilisées, toutes choses qui devraient figurer dans le travail dont je parle. Ces renseignements, un bout de statistique pour les corroborer, n'auraient de valeur que s'ils étaient donnés par un habitant de la contrée, parfaitement au fait de tout ce qui se rapporte à la chasse. Je reviens à ma rivière du Trieux.
Après avoir arrosé les pittoresques vallées des environs de Guingamp et fait tourner pas mal de moulins, elledevient navigable àPontrieux ; puis tout àcoup, lorsque Ton a dépassé les magnifiques restes du château de la Roche-Jagu, elle prend des allures de fleuve, puis se change en un petit bras de mer dont la largeur varie de deux à trois kilomètres et qui se termine au
milieu des innombrables récifs entourant Pîle de Bréhat. Cette embouchure du Trieux a trois lieues de développement, presque autant que celle de la Somme; mais ici, le fond étant de vase et de roche et la marée s'y exerçant avec une grande puissance , les accores seuls découvrent, et le lit reste assez profond pour que des vaisseaux de premier rang puissent y mouiller même quand la mer est basse. Il n'y a pas à Lézardrieux, comme devant le Grotoy, d'immenses nappes "de sables offrant une large pâture aux oiseaux de mer quand le flot se retire; ceux-ci n'y sont, par conséquent, pas très-nombreux. Cette disette n'est que médiocrement regrettable, car le meilleur n'en vaut rien, et, une fois la curiosité satisfaite, courlis, goélands, mouettes, etc., on laisse passer tout cela avec une profonde indifférence.
En revanche, commele climat de tout le littoral breton est relativement tempéré, que le thermomètre y descend rarement au-dessous de 2 ou 3 degrés, quand le froid devient rigoureux dans les régions du Nord et du Centre, la baie du Trieux se trouve couverte de canards, sarcelles, judelles, grèbes, etc., etc., qui sont venus y chercher un asile. Toutefois leur chasse ne s'y élève pas à la hauteur d'une industrie, comme dans la Somme et certains cantons de Normandie, L'art du huttier y est à peu près inconnu, aussi bien que le dressage des appelants. J'ai vu sur certains bas-fonds d'admirables postes, et, d'après ce qui m'a été dit, il n'est encore venu à l'idée de personne d'y enfoncer un tonneau dans lequel on se trouverait suffisamment masqué pour réaliser quelques beaux coups de fusil. Les indigènes ne se préoccupent guère du gibier d'eau que
lorsque l'abaissement delà température a rendu le passage exceptionnellement abondant. Ils s'embusquent alors sur quelque rocher et tirent les oiseaux qui, dans leurs allées et venues, passent ou se remettent à portée.
Il y a cependant un véritable chasseur de sauvagine à Lézardrieux, M. R..., auquel X... eut la bonne pensée de me présenter, et dont je n'oublierai jamais l'accueil bienveillant et la gracieuse hospitalité. M. R... se trouve dans des conditions exceptionnelles. Son château domine entièrement la partie supérieure de la baie. De la fenêtre de sa chambre il aperçoit une vaste étendue de bancs vaseux fort recherchés du peuple canard. Lorsque le nombre des voyageurs lui paraît en valoir la peine, il prend son fusil, détache son bateau toujours amarré au bout du jardin, se fait conduire sur un petit cours d'eau assez encaissé qui traverse les bancs susdits, et rentre rarement sans sa demi-douzaine de victimes. Je ne crois pas qu'il existe un chasseur qui puisse voir la position de l'habitation de M. R... sans porter envie à son propriétaire.
La variété la plus commune sur les eaux du Trieux est le canard siffleur, ou vingeon, que les Bretons appellent le 'penn-ru Les autres espèoes, canards à col vert, tadornes, milouins, etc., s'y montrent également en quantités assez considérables ; mais le parangon de cette population aquatique, c'est la bernache, qui, dans les grands hivers, se cantonne en grand nombre à l'embouchure de la rivière, dans les diverses passes qui avoisinent l'île de Bréhat, et qui, comme je l'ai dit plus haut, sont parsemées d'une grande quantité de rochers.
Je reviendrai sur la chasse à la bernache lorsque j'aurai pris part à une des grandes expéditions auxquelles.
ces messieurs ont bien voulu m'inviter, expéditions qui, pour se faire à bord d'une grande embarcation appartenant à M. R..., ne sont cependant ni sans fatigues ni sans dangers. Tout ce que je puis en dire pour aujourd'hui, c'est que ce magnifique gibier n'est point un gibier purement plastique, comme le harle ; qu'il consti- . tue un manger d'une finesse et d'une distinction trèsremarquables ; que la bernache se laisse aborder plus aisément que les diverses espèces de canards ; qu'il m'a été raconté que des chasseurs de la côte en avaient lue une vingtaine d'un seul coup, et que, tout en n'ayant jamais obtenu un de ces prodigieux résultats, M. R... m'a dit en avoir maintes fois aligné une douzaine sur le pont de son petit cutter.
Si la chasse est malade, et cela un peu partout, la
êche est loin de se bien porter, surtout en Bretagne, où les cours d'eau se dépeuplent de plus en plus. Si nous sommes loin du temps où, dans ce pays, la peau d'un lièvre valait plus cher que ce qu'elle avait contenu, nous ne sommes pas moins loin de l'époque où, avant d'arrêter leur pension, MM. les officiers spécifiaient à l'hôtelier qu'il serait tenu de ne point leur servir de saumon plus de deux fois par semaine. Le braconnage du gibier exige encore une certaine mise de fonds ; infiniment plus économique, celui des eaux recrute des adeptes parmi la population tout entière; petits et grands, tout le monde s'en mêle, et c'est ainsi
ue les plus riches bassins se vident peu à peu. Il y avait à Pontrieux une pêcherie de saumon jadis en réputation. La pêcherie existe toujours, mais c'est le saumon qui fait défaut, ou à peu près. Jadis aussi, le cours supérieur du Trieux était abondant en truites, et
j'avais compté essayer d'en prendre quelques-uni mais l'optimiste X... lui-même me prévint que je donnerais là une peine inutile, tant ces reines des ruû seaux limpides sont aujourd'hui peu communes d; celui-là. Je n'avais à madisposition que la baie, si je tenais à m'escrimer de l'hameçon. -| Les hôtes de ces eaux saumâtres, ce sont les bars;' mais leur capture avec des crevettes pour amoral exige une expérience et une adresse à laquelle je n'ai jamais prétendu. Les mulets paraissaient être en ce moment assez rares dans le Trieux. Restaient les vieilles, auxquelles je me trouvais par conséquent dévolu.
Que le nom ne vous effarouche pas, l'original ne tien! rien des menaces de son étiquette. La vieille est us des plus charmants poissons que je sache, dont la forme se rapproche de celle des cyprins, dont le corsage, d'un vert clair, se zèbre de raies transversales d'un brun doré dont l'effet est magnifique. Elle est peu estimée des gourmets, mais il ne m'est pas bien prouvé que le&j gourmets aient raison. En lui donnant rendez-vous, il* ont oublié de prendre son heure. Le lapin demandée être écorchévif, le lièvre préfère attendre, vous savez cela. La vieille est encore plus pressée que le lapin, et son nom l'y autorise : elle désire être mangée aussitôt' qu'elle est tirée de l'eau,
Fanchonick s'était obstinément refusée à admettre] qu'elle eût pu être pour quelque chose dans l'accident! arrivé à mon escopette. Selon elle, si la pression de \m poudre, plutôt que de chasser un méchant morceau de] linge qui ne tenait brin, avait brisé les parois des canons, c'est que ces canons étaient raides, pourris, disait-elle. Il eût été peu charitable d'essayer delà convaincre.
D'ailleurs elle était Bretonne, et je n'y eusse peut-être pis réussi. Et puis, si j'avais été un peu contrarié en jae voyant désarmé, X... m'ayant prêté un excellent (lisil, j'avais complètement oublié ma mésaventure, et je n'en gardais aucune espèce de rancune à labrave fille. Nous étions rentrés en eau vive, et tous les jours, en allant au port, je l'apercevais au milieu du bassin, assise sur le banc de son bateau, péchant avec un acharne* peut exemplaire, et alors nous nous houppions avec le plus amical des accents. Une fois déjà j'avais voulu la rejoindre, autant pour assister à ses exploits que pour prendre moi-même quelques vieilles; malheureusement j'étais arrivé au moment précis où elle venait de finir sa provision àe boîte, eMeme montra vide le sabot qui l'avait contenue. Mais un autre jour j'arrivai au moment précis »ù Fanchonick se disposait à quitter la terre, et, sans trier gare, je sautai dans le bateau et je m'assis à Par- Mère.
i Mon ami n'avait rien exagéré, la Bretonne maniait les Avirons avec la vigueur et l'habileté d'un vrai matelot. [Quoique pendant le reflux le courant soit d'une violence inouïe sous le pont suspendu de Lézardrieux, elle en franchit la passe, et nous allâmes nous établir à son amont, aux accores d'une des balises. Fanchonick jeta l'ancre, une énorme pierre amarrée à un câble, me donna une ligne et mit sur mon banc une petite provision de tes gros vers de vase dont on se sert pour escher.
— Savez-vous, Fanchonick, lui dis-je tout en garnissant mon hameçon, que ces vers dont vous avez un plein sabot se vendent trois sols à Marseille, où ils les appellient, je crois, des morédus?
La Bretonne montra ses dents de plus belle.
— Oh ! dit-elle; mais dans ce pays-là tous les pé| cheurs doivent être des bourgeois ? j
— Non, Fanchonick, là-bas ce sont tous les bourgedl qui sont des pêcheurs. ™
La bonne fille ne comprit certainement rien à ma réponse, ce qui ne l'empêcha. pas de rire aux éclats.
Je filai ma ligne par une vingtaine de brasses, el j'at-j tendis le doigt sur la ficelle; mon plomb avait à peine! touché le fond que des secousses multipliées m'indu quaient que les hôtes de ces demeures étaient atta^ blés. Mon bras joua comme le ressort d'une catapulte.1 Ce fut en vain, je ne ramenai que deux hameçons parfaitement nettoyés de leur friandise. Une douzaine de fois je renouvelai la manœuvre, et, à part trois ou quatre astéries, que je ramenai de ces profondeurs, le résultat fut toujours le même. J'avais compris que j'étais monté trop grossièrement par rapporta la taille des petits poissons qui m'attaquaient, et, après avoir relevé: une vieille d'une demi-livre, qui me parut suffire à sauvegarder l'honneur du drapeau, je pris le parti de m'en tenir au spectacle que me donnait ma camarade de pêche et à sa conversation.
Elle me parut consommée dans son métier. Sa main droite, qui tenait la ligne, allait et venait d'un mouvement régulier continu, qui avait probablement pour but d'écarter le menu poisson des amorces. Elle ne ferrait pas à tour de bras comme je l'avais fait, mais d'un mou-1 vementsec et nerveux, quoique contenu, et dont l'effet était certain, car en moins de rien elle avait jeté au fond du bateau un mulet et une demi-douzaine de vieilles. Cependant, je l'avoue, sa conversation m'intéressa bientôt tout autrement que son adresse.
— Combien gagnez-vous par jour à tous vos métiers, Fanchonick? lui avais-je demandé.
— Dame ! c'est selon. Il y a des hauts et des bas ; mais, puisque nous vivons, faut bien que cela aille à vingt sols tout de même.
— Vous n'ôtes doftc pas seule ?
— Eh bien f et les petits? reprit-elle avec son rire joyeux ; ce n'est pas plus gros que mon sabot, que cela mange déjà comme des cormorans.
— Vous avez donc des enfants, Fanchonick ? lui dis-je avec quelque hésitation, et non sans surprise.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, l'éternel sourire de la Bretonne cessa d'illuminer son visage, qui, en môme temps, de tanné qu'il était, passa au rouge de brique.
— N'étant pas mariée, je ne saurais avoir d'enfants, me répondit-elle gravement, et en accentuant les saccades qu'elle imprimait à sa ligne, signe évident de la mauvaise humeur que soulevait ma question indiscrète.
Je savais que les Bretons sont restés fidèles à l'esprit de famille. On m'avait montré des frères, des sœurs, qui avaient préféré le célibat plutôt que de se séparer les uns des autres. Je crus avoir réveillé quelque souvenir douloureux dans le cœur de la pauvre fille.
— Je devine, lui dis-je ; ce sont les enfants de quelqu'un des vôtres que vous avez perdu, et dont vous avez recueilli les orphelins? C'est bien cela, Fanchonick?
La Bretonne hocha négativement la tête ; mais ses lèvres s'étaient épanouies de nouveau, ce qui me donnait à supposer que le chagrin que je lui avais causé était
évanoui.
— Faut pas mentir, vous êtes joliment curieux tout de même ! s'écria-t-elle. Mais comme tout le monde ici vous le raconterait, autant vaut que ce soit moi qui vous dise que ce sont les trois petits à Leguéven.
— Et Leguéven ? qu'est-ce que c'est que Leguéven ?
— C'était un joli gars dans son temps, et un fin matelot ; comme moi, dans ce temps-là aussi, j'étais une belle fille, et je ne mens pas.
— Vous aviez là de bien bonnes raisons pour vous marier tous les deux, Fanchonick.
— Nous en avons été bien près, continua-t-elle en décrochant une vieille qu'elle venait de relever, ce qui lui servit de prétexte pour baisser la tête et me cacher soit son émotion, soit son embarras. Les bans étaient publiés, ma robe était faite, et les sonneurs étaient commandés.
— Et pourquoi cela s'est-il rompu?
— Je vais vous le dire, puisque vous voulez tout savoir. Leguéven était un bon gars, sauf qu'il aimait rire un brin trop. Il avait été sans moi au pardon de Paimpol six mois auparavant, et il avait fait danser la grande Jeannick, de Ploubazlannec, qui était trop rieuse aussi, elle. Le jour même que Leguéven m'apporta l'anneau d'argent que voilà, qu'il avait été chercher à Pontrieux, Jeannick arriva à la maison, et elle lui dit :
— Tu m'as mise dans la peine, faut que tu me prennes !
— Vous devez penser si cela me fit un coup. J'étouffais en dedans. Leguéven lui disait ci, lui disait ça, lui donnait un tas de mauvaises raisons, mais que c'était non tout de même, et encore non. — Moi, je pleurais, dame ! — Je lui dis : Elle est dans son droit; si tu veux
ta part du paradis, tu dois vivre et mourir honnête. Faut que tu la prennes.
— Et il la prit! Mais vous-même, Fanchonick, jeune et jolie comme vous étiez alors, les épouseurs ne devaient pas vous manquer ; pourquoi n'en prîtes-vous pas un autre ?
— Ah ! dame ! c'est que, comme Leguéven ne voulait toujours pas rendre l'honneur à Jeannick, pour le •décider, je lui jurai que s'il l'épousait, je ne me marierais jamais.
Je regardais avec ébahissement la pauvre pêcheuse du Trieux; elle me semblait bien grande dans l'admirable simplicité avec laquelle elle parlait de son sacrifice.
Elle continua :
— Cela ne lui a pas porté bonheur, au pauvre garçon; quatre ans après, il était enlevé par un coup de mer en Islande, où il était allé pécher la morue. Quand on sut qu'il était fini, la Jeannick s'en alla à Paris. On voulait mettre à l'hospice les trois petits qu'elle avait laissés, je les ai pris. Dame 1 c'était ma loi ; c'était bien moi qui étais cause qu'ils étaient de ce monde, et j'étais un petit brin leur mère.
Fanchonick entama alors la nomenclature des mérites, des qualités, de la gentillesse de ses enfants d'adoption. Sur ce chapitre-là elle était intarissable. Cependant cette fois elle s'interrompit presque aussitôt.
— Oh ! pour le coup, j'en tiens une bonne ! s'écriat-elle.
Elle ramena, en effet, une vieille qui pesait plus de quatre livres. Je la lui pris des mains sous prétexte de l'examiner, et, jetant une exclamation de surprise :
— Mais c'est bien mieux qu'à Marseille ! m'écriai-je. Vous boitez donc avec des louis d'or, dans votre pays ?
— Gomment ? qu'est-ce que vous voulez dire ?
— Que votre vieille a une pièce de vingt francs dansla bouche, et la preuve, c'est que la voilà.
Et, renversant le poisson, je fis tomber le louis ai* fond du bateau. Fancbonick le ramassa, l'essuya, l'examina sur toutes ses faces.
— Est-ce que c'est vraiment de l'or ? dit-elle.
— Si vraiment que vous n'avez qu'à venir à l'auberge,, je vous la changerai pour quatre bonnes pièces de cent sous, et je serai encore votre obligé.
— Eh bien l c'est drôle tout de même, répondit li* Bretonne en serrant précieusement la trouvaille dans son mouchoir. Voilà vingt ans que je pêche, et c'est la première fois que ça m'arrive, faut pas mentir !