LE MOUSSE
Ce mousse ne répondait à aucun des sobriquets pittoresques que les romanciers d'eau salée réservent toujours à ce petit personnage, qui n'est jamais le moins intéressant de leurs récits.
On ne le nommait ni Cartahu, ni Grain de sel; on l'appelait Pierre tout simplement, quoique les anciens du bord se permissent de dire Pierrot, lorsqu'ils étaient en belle humeur.
Pierre avait douze ans ; il naviguait déjà depuis deux années. Sous le bonnet de grosse laine qui lui servait de) coiffure , sa petite figure , naguère si rose et si blanche i apparaissait aussi hâlée , aussi bistrée que la face d'un vieux matelot; à l'âge qui est pour les autres enfant! celui des joies, celui des jeux, celui des paisibles études , il savait déjà le travail et il avait appris à connaître la souffrance. Il avait été brûlé par le soleil des tropiques, et ses petits doigts crevassés d'engelures avaient halé sur le grelin roidi par la gelée dans les mers du pôle ; il avait couché sur la dure dans la lourde atmosphère de l'entre -pont. Il avait déjà connu les terribles angoisses de l'homme lorsque la mort vient à lui ; il s'était senti soulevé par une mer affolée entre les abîmes d'en haut et les gouffres d'en bas; il avait entendu led craquements sinistres de la membrure du bateau prêt à s'entr'ouvrir; il avait vu l'écume des vagues s'attacher i
ses vêtements, il avait songé avec angoisse qu'elle allait devenir son linceul ; né d'hier, le pauvre enfant, il avait déjà murmuré les lugubres litanies qui recommandent à la miséricorde divine l'âme prête à s'envoler.
Mais ce n'est pas tout : fils de pauvre et fils de marin, les douleurs morales n'avaient point été, pour lui, plus clémentes que les autres maux qui n'atteignent que le corps ; elles s'étaient acharnées sur lui longtemps avant Theure.
Un jour, à la marée , sa mère était partie comme d'ordinaire avec ses corbeilles pour aller au-devant du père, et l'aider à apporter les appelets et le poisson.
Puis la mère était rentrée seule avec ses paniers vides ; -celui qu'elle attendait né devait plus revenir.
Comme tant d'autres, Jérôme Rifaud était resté au champ d'honneur du travail; il avait disparu, le père du pauvre petit Pierre, héros ignoré de la sainte croisade que l'humanité poursuit contre les éléments.
On avait longtemps pleuré dans la maison du pêcheur; ! plus longtemps on avait souffert.
La veuve restait avec sept enfants , et, si agiles que fussent ses doigts à faire courir la navette à travers les [ mailles du filet, elle ne gagnait pas toujours, la courageuse créature, le pain que ces sept bouches lui demandaient.
Aussi quand Pierre, l'aîné des garçons, eut atteint ses dix ans, il avait bien fallu se résoudre à le donner encore à cet Océan maudit, qui déjà avait pris le père.
L'Océan, c'est l'ogre, le grand destructeur des populations maritimes , mais il en est aussi le grand nourricier.
Avec ses dix ans , Pierre allait gagner ses douze francs
par mois. Dans oe monde-là, douze francs c'est une somme, et l'espoir d'améliorer le sort des six petits qui restaient rendit la mère forte contre les déchirements de son cœur à l'idée de se séparer de celui-là.
Une autre considération l'avait décidée au sacrifice.
Le timonier de Y Elisabeth, maître Marei, était grandement de ses amis; il avait promis à la veuve de veiller sur son enfant, elle savait que la parole du vieux matelot était de celles sur lesquelles on peut compter. Puisque Pierre devait être marin, elle regardait comme une bonne chance qu'il s'embarquàthiur Y Elisabeth plutôt que sur tout autre bâtiment.
Les trois premiers voyages de Pierre s'étaient accomplis sans encombre. Au mois de juin de Tannée dernière, il prenait la mer pour la quatrième fois; Y Elisabeth était en destination de Terre-Neuve ; elle allait pêcher la morue sur le grand banc.
Ces sortes de campagnes sont toujours les plus dures ; aussi la veuve s'était-elle épuisée pour faire un bon sac à son garçon. Les premières campagnes avaient fortement entamé la garde-robe du défunt, cependant elle avait encore trouvé dans ses hardes de quoi tailler quelques vareuses et un bon capot pour le mousse. Ce qui lui restait de jupons de futaine à elle-même avait servi .1 à confectionner des chemises de laine à l'enfant. Sans J doute , l'hiver<allait la trouver bien pauvrement vêtue elle-même, mais pourrait-elle souffrir lorsqu'elle sérail sûre d'avoir mis le corps de son petit Pierre à l'abri du j froid , là-bas si rigoureux?
Maître Marel , qui cherchait toutes les occasions d'être agréable à la veuve, trouva tout de suite le plus sûr moyen de] toucher son cœur : il grossit le butin de
l'enfant de belles bottes de mer toutes neuves, et Pierre se trouva équipé comme un véritable matelot.
La veuve aidait son fils dans son installation et dans l'arrimage de son petit bagage. Suivant la coutume, elle partagea avec lui le premier repas du bord.
Ce jour-là chaque famille entoure son homme; on mange par groupes éparpillés sur le pont. Si fortement trempés que soient les gens de mer, généralement on jase peu à ce festin des adieux ; les cœurs gros font les langues paresseuses.
Le timonier, n'ayant pas de parents, avait demandé à la veuve de lui laisser prendre place à son chaudron, c'est ainsi que se nomme ce repas. La mère de Pierre avait acquiescé à sa demande, et, de plus en plus galant, maître Marel avait voulu se charger des frais du susdit chaudron.
En raison du rôle important que le timonier est appelé à jouer dans ce récit, il ne serait peut-être pas hors de propos de faire avec lui une plus ample connaissance.
De petite taille, mais solidement charpenté, le timonier de l'Elisabeth se caractérisait par l'accentuation démesurée de son nez. Nécessairement, il avait des yeux, une bouche, un menton comme tout le monde, mais il existait une telle disproportion entre ces divers traits de son visage et ce trop beau néz, que ceux-ci étaient complètement absorbés par celui-là. La vérité est qu'à trois pas de distance on ne distinguait que ce nez extraordinaire au milieu d'un épais encadrement de favoris grisonnants. Maître Marel avait dépassé la quarantaine.
Son originalité était encore plus accentuée au moral qu'au physique.
Sous une écorce un peu rude, il avait, comme la
plupart des marins, le cœur accessible à tous les sentiments généreux ; mais il se séparait nettement du milieu dans lequel il vivait par le calme imperturbable qu'il conservait dans toutes les situations d'une vie aventureuse, ne s'abandonnant pas plus aux joies tapageuses des matelots, qu'à la brusquerie, qu'aux emportements qu'ils affectent dans la plupart de leurs actions. Rarementon l'avait vu sourire, et jamais on n'avait surpris, au milieu des situations les plus périlleuses, un signe d'émotion sur son visage basané.
Maître Marel avait été le camarade ou, comme disent les marins, le matelot de Jérôme Bifaud, le père de Pierre. Après la mort du pêcheur, il avait reporté sur la veuve et sur les enfants de celle-ci l'amitié dévouée qu'il avait pour son ami. Leur dénûment l'affectait plus qu'il ne le laissait voir. Il leur était venu en aide de son mieux, et se préoccupait sans cesse du moyen de les mettre une bonne fois à l'abri du besoin.
Lorsqu'il eut été convenu qu'il partagerait le dîner des adieux avec la mère et le fils, lorsqu'il eut été autorisé à faire les frais du chaudron, il appela Pierre, il lui mit dans la main une belle pièce de cinq francs; il lui commanda d'aller chercher au cabaret de V Ancre dérapée deux bouteilles de vin, dont il lui donna le signalement, et de se pourvoir d'un lapin, qui ne fut pas l'objet de recommandations moins minutieuses.
Pierre partit comme un trait ; il sortait de l'Ancre dérâpée portant une de ces fameuses bouteilles sous chacun de ses bras et en quête de son lapin, lorsqu'il rencontra un matelot du bord,Piltois, dit le Parisien, auquel son intarissable bonne humeur avait valu une grande réputation sur les quais de Fécamp.
Piltois avait avisé les deux bouteilles; il interrogea le porteur sur les causes qui l'amenaient à F Ancre dérapée.
Avec l'ingénuité de son âge , Pierre lui exposa tout au long la commission dont le timonier l'avait chargé.
Piltois, qui Fécoutait avec un énorme intérêt, poussa une exclamation de surprise, et lui montrant un panier couvert et très-soigneusement ficelé qu'il tenait à la main]:
— Gomme ça se trouve, s'écria-t-iï , tu es né coiffé, mon Pierrot! Je viens justement de débarrasser la mère Guillemin du dernier de ses lapins. Mais tu comprends bien que je suis incapable de me payer un chaudron de choix comme celui-là, tandis qu'un ancien , un vénérable comme Marel, tirerait la langue. D'ailleurs, le souspréfet vient de me faire inviter à souper. Prends donc le lapin et portes-le à Marel. Seulement garde-toi bien d'ouvrir le panier, de peur qu'il ne s'ensauve.
— Merci, monsieur Piltois, dit Pierre, confus de l'obligeance du matelot ; mais il faut que je vous rende le prix de votre lapin, combien qu'il vous a coûté?
— Veux-tu bien te taire , galopin, entre matelots, estce que le plaisir de se rendre service ne passe pas avant l'intérêt? Tiens, tu me donneras tes deux bouteilles en échange. Tu n'es qu'à deux pas de Y Ancre dérapée], va avec ton argent en chercher d'autres, et ne te laisse pas voler; le cachet vert, c'est celui qu'affectionne notre timonier. Pendant ce temps-là, moi je viderai ces deux fioles à sa santé , afin de me mettre en appétit.
Pierre remercia Piltois et prit le panier; il s'en alla renouveler sa provision de vin, et regagna V Elisabeth, tout fier d'avoir si parfaitement accompli sa mission et de rapporter à son chef vingt bons sous sur la
pièce que celui-ci avait entendu consacrer à ses emplettes.
Cependant, lorsqu'il raconta à maître Marel son entretien avec Piltois et l'excessive complaisance dont il apportait le témoignage, la figure du vieux marin s'allongea, les deux ailes de son énorme nez se contractèrent dans des plis significatifs. Il prit le panier des mains de l'enfant, et, avec quelque vivacité, d'un coup de son couteau il coupa les liens qui le tenaient fermé.
Aussitôt des profondeurs de cette prison d'osier s'éleva un miaulement plaintif qui trahissait, à l'avance, l'état civil du captif et démontrait que le lapin de Piltois n'avait jamais connu d'autre clapier que les gouttières.
Le mousse écarquillait des yeux ébahis. Quant à maître Marel , il sifflait entre ses dents l'air de Marlborough, ce qui était chez lui l'indice d'une colère arrivée à son paroxysme.
— Ah 1 le lascar! s'écria- t-il , le sans-cœur, voler un enfant! Et se tournant vers le petit : Toi, Pierre, ajoutat-il, je ne te punirai pas aujourd'hui; mais demaii^tu me feras souvenir que je te dois deux giffles, entends-tu bien? Ce sera à la seule fin de t'apprendre à devenir malin avec les malicieux. Quant à Piltois, je lui revaudrai ça. C'est bien le cas de le dire : à bon chat, bon rat.
En achevant ces mots, maître Marel avait pris le matou par le cou, et tandis que celui-ci, replié sur lui-même, les oreilles renversées, les yeux hagards et les moustaches frémissantes, s'efforçait, à l'aide de maint coup de griffe, de se débarrasser des tenailles qui l'enserraient, le timonier, maintenant l'animal à la hauteur de ses yeux, continuait à l'inventorier avec une attention qui n'était
pas de biea bon augure pour les destinées du malheureux.
— Je n'ai jamais vu, grommelait-il en se parlant à lui môme, aucune différence entre un chat et un lapin, si ce n'est que l'un a un gouvernail et que l'autre n'en a pas. Quand ils sont convenablement fricassés, un amiral lui-même ne s'y reconnaîtrait pas, et, les eaux étant basses, j'ai bien envie tout de même de m'accommoder du gibier de cette canaille de Piltois.
Tout en parlant , maître Marel avait saisi le chat par les reins avec sa seconde main ; la vie de celui-ci ne tenait plus qu'à un fil, c'est-à-dire à un double mouvement des deux bras du timonier qui, heureusement, s'arrêta dans son geste,
— Non, dit-il en poursuivant son monologue, les femmes, ça vous a des préjugés, ça vous fait des manières auxquelles le diable lui-même ne connaît goutte. Avec ce que je suis décidé à demander aujourd'hui à la Ri* faude, ce n'est pas le cas de la mettre de mauvaise humeur contre moi*
Alors le timonier ouvrit les mains, le chat mit à se sauver une vivacité qui prouvait qu'il avait conscience du danger auquel il venait d'échapper; il se réfugia sous un paquet de cordages, à la grande satisfaction de Pierre, dont le bon cœur s'était vivement intéressé au salut du prisonnier.
Quant à maître Marel, il s'en alla faire ce qu'il appe-* lait sa poste aux choux, en réfléchissant, avec quelque aigreur, qu'il serait plus riche de deux francs, s'il avait commencé par là.
Lorsque la veuve Bifaud arriva à bord de l'Elisabeth, elle trouva le dîner prêt, le couvert mis à l'angle
que formait la dunette "avec les bastingages, dans un coin parfaitement abrité du vent. .A l'aide d'un paquet de grelins, le timonier avait préparé un siège douillet à la veuve ; Pierre et lui devaient s'asseoir sur le pont.
La tenue de maître Marel indiquait l'importance qu'il attachait à cette solennité. Au lieu de ses habits de marin, il avait endossé ce qu'il appelait son costume de ville, que les anciens ne se rappelaient lui avoir vu arborer qu'une seule fois, depuis dix ans, le jour du baptême de YElisabeth.
. Il consistait dans une redingote bleue dont la taille ne dépassait pas le milieu de son dos, et dont le collet , en revanche , débordait de six bons pouces au-dessus de son occiput; dans un pantalon dont la nuance rappelait étonnamment la couleur d'une omelette aux fines herbes ; dans un gilet d'un jaune plus audacieux rehaussé de ramages rouges et bruns. Il avait fait à l'harmonie de cet équipement le sacrifice de son col rabattu. Celui du jour était droit, empesé jusqu'à consistance de cartonnage. Au milieu de cet encadrement, son nez d'un rouge de brique reluisait comme un homard dans un cornet de papier.
Il faut bien l'avouer, la pompe de cette mise en scène laissait la veuve assez indifférente , elle n'avait pas le moins du monde atténué la tristesse avec laquelle elle considérait le pauvre enfant, dont une fois encore il fallait se séparer. A plusieurs reprises, maître Marel avait toussé , craché , caressé ses favoris , approvisionné ses poumons par de larges aspirations, comme le fait un orateur lorsqu'il se dispose à prendre la parole; mais il s'en tenait toujours à ces prémisses, elles n'avaient d'autre résultat que de le décider à vider coup sur coup
la lasse que Pierre avait mission de remplir, mission à laquelle celui-ci suffisait avec quelque peine.
Ce manège se renouvela tant de fois, que le teint du timonier avait pris peu à peu la nuance d'un métal en fusion ; ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Un profond soupir de la veuve fut Pétincelle qui mit le feu aux poudres, il communiqua au marin la résolution qui jusqu'alors lui avait manqué.
— Il faut me pardonner, la Rifaude , dit-il d'une voix que le cidre et l'émotion rendaient également chevrotante, il faut me pardonner si je vous lance ma bordée sans crier gare, mais il y a trop longtemps que j'ai cela sur le cœur. Depuis trois ans, votre pavillon est en berne; depuis trois ans, vous êtes affalée à la côte comme une corvette en perdition ; s'il ne vous vient pas un sauveteur, ma pauvre femme , avant six mois il ne restera plus de votre carcasse un bordage qui tienne, un espars qui flotte sur Peau.
La veuve regardait maître Marel avec étonnement.
— Je ne vous comprends pas, lui dit-elle.
Maître Marel respira avec effort, il avait évidemment compté qu'une réplique de la Rifaude l'aiderait à terminer son discours.
— Sauf le respecl que je vous porte, reprit-il, une femme, c'est un navire; un navire ne navigue pas sans capitaine; votre défunt était un marin fini, et par-dessus le marché, un bon mari; je sais bien encore qu'il n'est pas commode d'en rencontrer unaussi convenablement gréé, mais faudrait lui chercher tout de môme un remplaçant, la Rifaude : je ne vous dis que ça.
Cette fois la veuve avait compris. Elle paraissait fort
émue, et tortillait les cordons deson tablier pour dissimuler son. embarras.
— Hélas! répondit-elle, qui voudrait d'une pauvre femme qui n'a d'autre bien que son bon cœur et sa volonté de bien faire?
— Et vous appelez cela rien, vous, la Rifaude? C'est comme si vous me diëiez que quand la carène est de bon bois, doublée, clouée et chevillée de fin cuivre, que la mâture est solide, les espars proprement capelés, quand le gouvernail jtiue proprement sur l'étambot, un matelot va s'inquiéter des peintures de la lisse et des sculptures de la poulaine. Décidez-vous seulement de mouiller votre ancre, et vous verrez s'il vous sera difficile de trouver quelqu'un qui vous aide à l'étalinguer?
— Et qui serait celui-là? demanda la veuve en rougissant et en baissant les yeux.
Maître Marel avala sa salive avec quelque difficulté :
— Votre mari n'avait-il pas un matelot, répondit-il d'une voix sourde ? il me semble que ce ne peut pas en être un autre?
— Votre offre m'honore, maître, dit la Rifaude; mais avant de songer à moi, mon devoir n'est-il pas de m'occuper de mes enfants?
Maître Marel asséna sur le pont un coup de poing qui fit tressaillir à grand bruit la vaisselle d'étain dont il était couvert.
— Mille pouillouses! s'écria-t-il, me prenez-vous pour un sauvage? Croyez-vous que si je vous demande de les couvrir de mon pavillon, ces innocents, c'est afin de les jeter par-dessus le bord?
— Je suis sûre que vous leur seriez doux, maître;
osais enfin vous n'êtes pas leur père et vous ne leur devez rien.
Cette résistance sur laquelle le timonier n'avait pas compté triomphait de son flegme ordinaire* '
— Comment je ne leur doiswrienl s'écria-t-il avec une vivacité qu'on ne lui avait jamais vue; mais je leur dois tout , au contraire, puisque j'étais le matelotdu défunt. Ça me défonce le cœur, entendez-vous, la Rifaude, lorsque je pense que vous vous exterminez sans parvenir à. nourrir et à équiper convenablement votre petit monde. Ils vont pieds nus, ils ne soupent jamais les jours où ils ont dîné, ça n'est pas un bon ordinaire pour des mioches. Or, comme vos forces ne vous permettront jamais défaire mieux, c'est ma consigne d'y mettre ordre en naviguant de conserve avec vous. Dame ! vous n'aurez pas un joli mari, je le sais bien; mais vous en aurez un bon, un solide, qui veillera à ce que le biscuit ne manque jamais dans la cambuse, à ce que le sac d'un chacun soit au complet Ouf ! continua le timonier avec un soupir d'allégement, je suis bien content d'avoir lâché le paquet, ça m'étouffait. Maintenant, la Rifaude, c'est comme si tous les notaires de Fécamp y avaient passé. Aussitôt revenus de notre campagne, aussitôt nous nous marierons.
— Hélas! reviendrez-vous? murmura la veuve avec un soupir d'une intraduisible éloquence.
Maître Marel, qui n'avait pas suivi la direction des regards de la pauvre femme, attribua ce cri d'angoisse à une sollicitude dont lui-même aurait été l'objet,
— Peuh ! dit-il avec un sourire avantageux, ma carcasse est trop coriace pour tenter les requins.
Malgré le ton badin que le timonier avait mis dans
cette facétie, elle fit pâlir la veuve. Elle tendit sa main à maître Marel, et lui indiquant Pierre :
— Ramejiez-le sain et sauf, lui dit-elle d'une voix tremblante, et je ferai ce que vous voulez.
L'enfant, qui pendant cette conversation avait promené son regard intelligent de sa mère à son protecteur, se pencha vers celui-ci.
— Moi, je n'oublierai jamais le bien que vous nous voulez , lui dit-il, et, comme je suis sûr que vous serez bon à la mère et aux petits, je vous aime et je vous respecte déjà comme si vous étiez mon père.
Le timonier était tellement ému qu'il oublia complètement que sa mâchoire était en train de triturer un énorme morceau de lard. Il puisa machinalement dans sa boîte de fer-blanc, y prit une chique de tabac et en grossit le contenu de sa bouche.
C'était sa façon de calmer ses nerfs, lorsque ceux-ci se montraient trop agités.
Vers les cinq heures du soir, Y Elisabeth appareilla.
Comme maître Marel, la mer aussi s'était faite belle , la traîtresse. Elle montrait une surface aussi unie qu'une nappe d'huile, elle était calme et sereine; on eût dit le regard du bon Dieu.
A peine si, dans la bande plus foncée du large, elle permettait à quelques vagues indociles de moutonner sur son azur. Son complice ordinaire, le vent , comme elle, avec elle, faisait patte de vetours; c'était tout au plus, si un léger souffle passait en frissons dans la toile.
Les. matelotes, jeunes et vieilles, faces fraîches et faces ridées, s'attelèrentsur un grelin et remorquèrent l'Elisabeth hors des jetées.
Elles marchaient au pas comme des soldats, en mar-
quant la cadence par une chanson d'un rhythme triste* et monotone.
Il en était une qui ne chantait pas.
A celle-là, le câble pesait sur l'épaule, comme s'il eût été de plomb tordu et non de chanvre; ses yeux allaient des barres de perroquet, où un mousse dédoublait les aiguillettes qui retiennent les voiles, à ce trou bleu, béant,, sans fond, qui s'ouvre devant le marin en partance.
Lorsque le navire eut doublé la tour des signaux, l'amarre fut larguée. Le pont devint le théâtre d'un grand mouvement, les basses voiles, les huniers se déployèrent tour à tour, les perroquets furent hissés; l'oiseau ouvrait ses ailes, Y Elisabeth, s'inclinant légèrement à tribord r commença de fuir en traçant un léger sillage sur la surface de l'Océan.
Assise sur les galets du rivage, la mère de Pierre restait les yeux fixés sur le bâtiment, dont les contours s'effaçaient de plus en plus dans les vapeurs du large; la nuit la surprit à la môme place, regardant encore dans la direction où pour la dernière fois elle avait vu disparaître le point noir qui, avec son enfant, emportait un lambeau de son cœur.
Pendant ce temps-là, le pont de Y Elisabeth était Jethéâtre d'une scène qui, malgré son peu d'importance, n'en devait pas moins avoir plus tard de graves conséquences.
Si resserré que soit cet étroit espace que Ton appelle un bâtiment, il suffit à l'agitation des passions humaines ; en raison même de la promiscuité qui s'établit entre ceux qui l'habitent, ces passions s'y heurtent, s'y entrechoquent avec plus de violence que partout ailleurs, les
amitiés comme les haines s'y accusent plus énergiques ou plus implacables.
Le personnel de Y Elisabeth se trouvait dans d'excellentes conditions d'union et de solidarité dans son monde. Son capitaine, M. Simonin, marin expérimenté, autant que commandant débonnaire et facile, appréciait les inconvénients des fréquentes mutations dans le rôle d'équipage; c'était la troisième campagne qu'il entreprenait sans avoir réformé un seul de ses hommes.
Malheureusement, la mort avait fait un vide dans les rangs , le bâtiment avait perdu son second; il avait été remplacé par un officier nommé Boissac.
Cet officier et le quadrupède que Pierre tenait de la munificence de Piltois étaient les seules figures nouvelles -qu'il y eût à signaler à bord du bateau. L'un pouvait passer inaperçu; il n'en était pas de môme de l'autre, dont les matelots avaient ébauché la connaissance pendant l'armement et qui rencontrait peu de sympathies parmi ^ux.
D'abord il était levantais, c'est-à-dire originaire des •côtes de la Méditerranée , et à tort ou à raison chez un équipage exclusivement composé d'hommes du ponant, cette origine est loin d'être une recommandation.
En second lieu, pendant les quelques jours qu'il avait dirigé les travaux qui précèdent l'appareillage, M- Boissac avait révélé un caractère important et vantard, une humeur revêche et tracassière qui avaient fait froncer plus d'un sourcil.
Les façons du second avaient été d'autant plus mal venues, qu'elles formaient un contraste parfait avec le
caractère du capitaine Simonin , brave homme qui, ne prenant pas comme beaucoup de. ses confrères son bateau pour une frégate, s'intitulait lui-même un marchand de poisson salé, croyait que la perspective que chacun avait à son bord de réaliser une part productive suffisait à lui garantir la bonne volonté de tous , et tourmentait si peu son monde que dans la petite flotte terre-neuvième Y Elisabeth jouissait de la réputation d'être un vrai paradis.
Lorsque le navire eut filé trois ou quatre nœuds, que toutes les amarres furent assurées et que Ton commença à faire bonne route par une petite brise de sud-est, le capitaine Simonin descendit dans son rouf en laissant au second le soin de dégager le pont toujours encombré après un appareillage.
Celui-ci , en allant et venant , aperçut Pierre jouant avec le chat si miraculeusement échappé à la gibelotte, au lieu de balayer et de fauberter le plancher sur lequel les divers chaudrons de la matinée avaient laissé de nombreuses souillures. Il apostropha le mousse avec brutalité , et croyant remarquer que le matou n'appartenait pas au bâtiment, il ordonna à l'enfant de le jeter à la mer.
L'intérêt que Pierre portait à sa conquête du matin avait commencé, à la suite de la partie si malencontreusement interrompue, à se changer en amitié; aussi resta-t-il tout interdit, ayant d'autant moins le courage d'obéir que le pauvre diable de chat, moins avisé que naguère, lui rendait ses démonstrations affectueuses en frottant sa tête sur l'épaule de son jeune ami, en accentuant son ronron.
— Pierrot, dit la voix grave de maître Marel devant
le poste duquel se passait cette scène, le capitaine t'ordonne de jeter ce chat à la mer, il faut obéir, mon garçon.
Cçtte intervention du timonier, se mêlant de conseiller l'obéissance à un mousse, froissa l'amour-propre de M. Bofssac, qui, plus irrité de ces paroles que de la résistance passive de l'enfant , frappa celui-ci avec violence.
La condition des mousses a été considérablement améliorée depuis quelques années ; même à bord des navires de commerce, les règlements défendent de les maltraiter; mais s'ils échappent aux punitions corporelles régulièrement prononcées, ils n'en restent pas moins les victimes ordinaires de la force brutale de leurs supérieurs.
Aussi les coups dont M. Boissac avait accablé l'enfant n'excitèrent-ils aucune émotion. Seul, maître Mare! avait pâli en voyant le visage du mousse se couvrir de larmes. En revanche, un incident très-frivole avait mis l'équipage en rumeur.
Effrayé, le chat avait échappé à Pierre, gagné les haubans d'artimon et grimpé dans la hune, où son apparition fut saluée par d'étourdissants bravos.
Ge succès, en portant à son comble l'irritation de l'officier, valut au mousse un nouveau soufflet.
— Range à monter là-haut, lui dit-il, et, si dans cinq minutes cette vermine de chat n'est pas à l'eau, je te promets une distribution de calottes dont tu me diras des nouvelles.
Pierre obéit, mais au moment où, arrivé dans la hune, il étendait la main pour saisir le condamné , celui-ci , mis en méfiance par la rudesse du second , sauta dans
les haubans de fougue , où il commença une nouvelle ascension, à la grande joie des matelots, qui, Piltois à leur tête, stimulaient cette chasse aérienne par toutes sortes de lazzis.
Seuls, quelques anciens maugréaient contre Tordre et celui qui l'avait donné. Les chats sont , à bord des bâtiments , qu'ils préservent des ravages des rongeurs , l'objet d'un respect superstitieux. Noyer un chat au début d'une campagne , il n'est pas d'augure plus funeste.
Cependant celui-ci eût immédiatement subi sa triste destinée, si ces clameurs n'eussent fait sortir le capitaine Simonin de sa cabine. Il se montra au moment même où Pierre, ayant enfin appréhendé le réfractaire, descendait, le cœur gros et la physionomie contrite, afin d'exécuter Tordre de M. Boissac.
Piltois se trouvait précisément à la porte du rouf; curieu* probablement de rentrer dans les bonnes grâces de maître Marel en prenant parti pour son protégé, il céda tout à coup à une sollicitude à laquelle il était certainement étranger quelques heures auparavant.
— Noyer les chats ! murmura-t-il à demi- voix, mais de façon à être entendu de son chef, en voilà une idée qu'on peut appeler biscornue ! Les souris lui font donc une part sur le lard qu'elles nous chippent, à ce levantais de malheur?
Cette réflexion devait frapper l'esprit singulièrement positif du capitaine Simonin, il s'élança sur le pont au moment même où Pierre se dirigeait vers le bastingage, et, comme sa bonté n'excluait nullement une grande brusquerie, ce fut avec un coup de pied qu'il signifia sa désapprobation.
— Pourquoi jeter ce chat à la mer? lui dit-il, mille tonnes de morue I ce sont les chats qui devraient noyer les mousses. Les premiers nous rendent toutes sortes de services, les seconds ne savent que rôder autour de la cambuse pour y flibuster tout ce qui s'y trouve.
— Capitaine, répondit Pierre en pleurant, c'est le capitaine Boissac quia voulu, quia commandé
— Effectivement, capitaine, dit le second en s'avançant ; ce chat n'appartient pas au bâtiment, il était une cause de désordre dans l'équipage, ce mousse perdait son temps en jouant avec lui, j'ai ordonné dé le jeter à la mer.
— Peut-être eût-il mieux valu laisser vivre le chat et punir le mousse, monsieur. Que l'inscription de cette béte sur le livre des rôles ait ou non été contrôlée par le commissaire, c'est ce dont nous devons nous soucier comme une mouette d'une cuiller à pot.
— Soit, capitaine, répondit sèchement M. Boissac, mais peut-être eût-il convenu de ne pas me donner tort devant nos subordonnés.
Le capitaine Simonin se mordit les lèvres, il sentait que la réflexion de son second était juste. Il prit des mains du mousse l'infortuné qui n'avait échappé à la casserole que pour en trouver une plus horrible encore, et le lança lui-même par-dessus le bord.
— Vous avez raison, monsieur, dit-il au second, votre ordre devait être exécuté. Mais, une autre fois, soyez moins prompt à condamner ces humbles mais utiles animaux. Le chat est l'ami du matelot, monsieur. Tuez les chats, et vos tonnes de lard seront bientôt vides; puis, lorsque vos hommes seront réduits à la ration du biscuit, vous verrez de belle besogne. Un officier de
l'État peut planer au-dessus de semblables misères; mais nous autres, marchands de poisson salé, nous avons le devoir de nous préoccuper de ces détails.
Cette petite .semonce mortifia profondément le second; il conserva une vive rancune contre le mousse qui avait été la cause première de la petite humiliation qu'il avait subie, et sa haine s'étendit au protecteur de celui-ci, maître Marel.
. D'un autre côté, l'équipage fut presque unanime à déclarer qu'un voyage dont le début s'accompagnait d'un aussi sinistre présage devait être fécond en désastres;
Il ne saurait entrer dans le cadre de ce récit de suivre dans ses péripéties un peu monotones la traversée de l'Elisabeth, mais il ne saurait être hors de propos d'initier nos lecteurs aux procédés de la pêche qu'elle s'en allait pratiquer sur le banc de Terre-Neuve.
Disons d'abord quelques mots de la configuration géographique, de la constitution physique et de l'histoire de cette grande île.
Elle est située dans l'océan Atlantique, sur la côte nord-est de l'Amérique. Sa superficie est d'environ 9,800 myriamètres carrés. Elle est peu peuplée; son climat est rigoureux. Ses côtes, très-profondément déc oupées, se présentent partout sous la forme de falaises abruptes.
Elle fut découverte par Giovanni Cabot et son fils Sébastien. Les Anglais s'y établirent en 1583 et la disputèrent longtemps aux Français, qui, de leur côté, y avaient formé des établissements considérables. Ce ne fut qu'en 1846 que les droits des diverses nations se trouvèrent définitivement réglés et consacrés par les
traités. Ces traités attribuaient à l'Angleterre la part du lion, la possession de la grande terre ; ils laissaient à la France Saint-Pierre, Miquelon et Langlade, trois lies de médiocre étendue, situées au sud-est de Terre- Neuve.
Il ne faut pas s'étonner de l'importance que les peuples et leurs gouvernements ont attachée à la possession de ces côtes arides, désolées, fatalement condamnées par l'âpreté de leur climat et l'infertilité de leur sol à rester désertes ; la sauvage Terre-Neuve a donné au monde plus de trésors que la Californie et l'Australie, les terres de l'or.
Les abords de cette île fournissent chaque année à deux continents une récolte qui ne leur coûte ni labours ni semailles, la récolte du poisson, et, chaque année, la production se renouvelle sans que l'on parvienne i expliquer comment l'espèce de gisement de ce précieux élément nutritif ne se trouve jamais amoindri par la consommation prodigieuse qui en est faite.
Les chiffres seuls peuvent donner une idée de l'importance des poches de Terre-Neuve.
En 1859, 189 navires français, représentant un jaugeage de 32,099 tonneaux et montés par 4,450 marins opéraient sur les bancs de Terre-Neuve.
En 1857, le chiffre s'éleva à 193 navires, 32,283 tonneaux, et 4,964 marins.
Il fut de 191 navires, représentant 33,283 tonneaux, montés par 5,189 marins, en 1858.
La quantité de morue rapportée en France par cette pacifique flottille peut être évaluée à deux millions de kilogrammes.
Et remarquons que nous ne venons qu'en quatrième
rang des peuples pêcheurs, que les Anglais seuls enlèvent trois fois plus de poissons que nous, c'est-à-dire six millions: de kilogrammes, et qu'il y a des siècles •que cela dure.
Les sceptiques attribuent au seul hasard notre présence sur cette terre.; cependant, plus on observe l'admirable prévoyance avec laquelle nos ressources ont été préparées et ménagées, l'harmonieux enchaînement •qui fournit et renouvelle ce qui est nécessaire à no£ besoins, plus il devient difficile de ne pas céder à un petit mouvement d'orgueil, de ne pas nous supposer, sinon le but final de la création, du moins la créature de prédilection de celui qui fit tout cela.
Supposez tous les poissons également répartis dans l'Océan. Épars sur une immense étendue, leur capture devient assez problématique, assez incertaine, pour que nous renoncions à percevoir le tribut qu'ils nous doivent. D'ailleurs, les moyens nous manquent pour les atteindre dans les grandes profondeurs, ils nous échappent.
Aussi n'est-ce point ainsi que la nature a procédé.
Les squales, les poulpes géants, tels que celui qui fut harponné par l'équipage du lieutenant Bouyer aux accores de Ténériffe, les cétacés, les poissons de surface, les dorades et les bonites, sont à peu près les seuls hôtes des abîmes océaniques; ils sont aussi, pour la plupart, ceux dont la capture est le moins utile à l'homme.
En revanche, dans les profondeurs moyennes,* sur les hauts-fonds, les espèces comestibles, la manne, se trouvent répandues avec une profusion qui confond notre imagination.
Ce n'était pas assez que d'assigner à ces trésors un domaine qui nous fût abordable, il fallait les y retenir, les y parquer. La main créatrice leur a dit : L'eau sera votre élément, mais la terre sera votre nourricière; vous vivrez des végétations, des mollusques, des coquilles qu'elle seule peut vous fournir. En môme temps, elle les organisait de telle sorte que, si la fantaisie leur prenait de s'enfoncer dans les abîmes, ils ne pourraient supporter sans périr rénorme pression qu'ils auraient à subir.
Ce providentiel génie a fait plus encore : il a soumis certaines espèces de poissons, précisément les plus comestibles, à des lois de reproduction spéciales qui les contraignent à des migrations périodiques et régulières. Poussés par l'irrésistible influence de la loi de vie, ils sont devenus des sortes de fleuves alimentaires qui, descendant des pôles, longent les continents et traversent les mers en laissant l'abondance partout où ils ont
passé.
Si c'est le hasard qui a arrangé tout cela, il faut avouer, en vérité, que le hasard est bien avisé.
Revenons à Terre-Neuve.
La fortune de cette île, c'est le banc considérable qui l'entoure et qui, en raison du peu de profondeur des eaux qui le couvrent et de la puissance de la végétation sous-marine, est le rendez-vous de myriades de poissons.
Les travaux du lieutenant américain Maury, qui, dans Tété de 1856, prépara par des sondages la ligne que devait suivre le câble transatlantique, en relevant toutes lès profondeurs de l'Océan, permettent d'établir la configuration de ce banc.
Supposons un plan vertical coupant l'Océan depuis Terre-Neuve jusqu'en Islande : après être descendue à une centaine de brasses aux accores de la première de ces deux îles, cette ligne remontera, pour courir pendant une soixantaine de lieues, à une profondeur qui ne dépassera plus quarante brasses, ménageant ainsi un plateau de forme triangulaire qui mesure environ cent lieues sur sa plus grande longueur.
Ce plateau est le banc de Terre-Neuve.
. Lorsqu'il est dépassé, le plan vertical que nous avons supposé descend brusquement à une profondeur qui varie de deux mille mètres à quatre kilomètres, et ne se relève que lorsqu'il arrive aux arêtes aiguës, aux déclivités rapides de l'Islande.
Le banc de Terre-Neuve est une grande Ile sous-marine.
Dès qu'on en approche, on retrouve la vie. Des milliers de .goélands et de mouettes effleurent de leurs ailes les lames courtes et tourmentées de cette mer si peu profonde. Toutes les variétés de canards et de plongeons nagent à sa surface; des bandes de marsouins s'ébattent de tous les côtés, les souffleurs font jaillir de leurs évents l'eau en gerbes écumeuses. La drague amène des bonnets-de-basque, des étoiles, des oursins, des bivalves, des sécrétions marines aux formes bizarres dont quelques-unes rappellent celles des fruits terrestres. Le sable lui-même dans ces fonds privilégiés est peuplé d'animalcules, il vit et se meut. Le nombre des poissons est naturellement proportionné à la quantité d'éléments nutritifs qui pullulent sur le bas-fond.
De tous ces poissons, la morue ou cabillaud est celir dont l'affluence parait la. plus considérable.
La morue n'est point spéciale au banc de Terre Neuve. On la trouve à peu près dans toutes les mers. Pour ne parler que des nôtres, on la pêche non-seulement sur les côtes de l'Irlande et de l'Ecosse, mais dans la Manche, d'où on la transporte fraîche sur nos marchés. Ce n'est qu'à Terre-Neuve qu'on la prend en quantités assez importantes pour qu'elle puisse devenir la base de l'industrie des salaisons.
La pêche de la morue commence en avril et se poursuit jusqu'en octobre. Elle se fait de deux façons : à la ligne à la main, soit du bord même du bâtiment, soit dans des embarcations, et à l'aide de lignes de fond que Von tend le soir pour les relever le matin avec les chaloupes.
L'amorce dont se servent les pêcheurs pour garnir leurs hameçons consiste en capelans, espèce de petit poisson de la grosseur d'un anchois, dont la morue est très-friande et que Ton trouve en grande abondance sur le banc.
Ce dont il est bien difficile de vous donner une juste idée, ce sont les fatigues, ce sont les dangers auxquels les pêcheurs sont exposés.
Même au printemps, même en automne, le froid est sur le banc d'une rigueur extrême, et il est bien rare que la mer y soit calme.
Non-seulement il faut lutter presque quotidiennement contre la fureur des vagues, mais bien souvent l'apparition de quelques bancs de glaces contraint les navires à un appareillage précipité. Puis viennent les brouillards, des brouillards condensés, plus dangereux que
l'obscurité, amenant les collisions les plus redoutables, plaçant les marins, soit qu'ils se trouvent dans les embarcations, soit qu'ils soient restés à bord du navire, dans le danger du naufrage.
Chaque année, une longue et funeste liste vient s'ajouter au martyrologe des années précédentes. Il est peu de navires qui n'aient à enregistrer des embarcations ou des hommes disparus. Quelques-uns se retrouvent, sans doute, mais la plupart ont été grossir le nombre des épaves que roule l'Océan.
Ce fut le vendredi 13 juillet que Y Elisabeth jeta l'ancre sur le banc de TerrerNeuve, et, si heureuse qu'eût été la traversée, les oracles du bord, maître Marel, ne manquèrent pas de voir un autre fatal pronostic dans cette date.
Ces sortes de superstitions se perpétuent, parce que, lorsque le hasard les justifie, la gravité des événements les grave profondément dans la mémoire, tandis que rien ne rappelle les nombreuses circonstances où cette sorte de fatalisme se trouve en défaut.
Comme tous les pécheurs de morue, Y Elisabeth avait son établissement à la côte. Il consistait en un ehauffaud, espèce de hangar qui sert à la fois d'atelier et de magasin. Il est bâti sur pilotis, son planchera claire-voie déborde sur la mer. Deux cabanes le flanquaient; l'une, grossière, garnie de couchettes superposées, comme les tiroirs d'une commode , était destinée à. l'équipage ; la seconde, un peu plus confortablement installée servait de logement aux officiers. Pendant l'hiver, les constructions , les chaloupes, les gros agrès de pèche, restaient à la garde d'Irlandais, qui forment le fond de la population terre-neuvienne.
La pêcherie de {'Elisabeth était établie au fond d'une crique du cap Normand.
En mettant pied à terre, le premier soin de l'équipage fut de préparer les abris qui allaient devenir sa demeure pendant plusieurs mois consécutifs. On visita les orgages, troncs de bois bruts imitant à distance les tuyaux d'un orgue et qui forment les murailles du chauffaud et des cabanes ; on changea ceux qui étaient pourris, on en calfeutra les jointures avec de la mousse et de la glaise, on recouvrit les habitations et les magasins avec les toiles goudronnées que l'on apporte et que Ton remporte chaque année, on assujettît ces toits improvisés avec de grosses pierres.
Cette opération terminée, on s'occupa immédiatement de la pêche. L'équipage fut divisé par bateaux dont les uns devaient pêcher aux lignes, les autres avec la seine. Quelques matelots furent réservés pour le service du chauffaud où, sous les noms de décolleur, de traneheur et de sa leur, ils avaient à préparer les morues que les mousses prenaient à bord des bateaux et leur apportaient.
Voici en quoi consistent les fonctions de ces trois préparateurs :
Debout dans un baril rangé près de l'étal, enveloppé d'un grand tablier de cuir, le décolleur reçoit les morues; il les ouvre d'un seul coup d'un large couteau à lame pointue; il enlève le foie, qui sert à préparer l'huile médicinale que vous savez, leur arrache les entrailles et les passe au traneheur, qui termine l'opération en dégageant le corps de la tête et de la colonne vertébrale. Ainsi parés lès poissons sont apportés au saleur, qui les empile sur des lits de sel et préside aux minutieux détails qui en assureront la conservation.
Le décolleur et le trancheur sont toujours des personnages importants de la hiérarchie du bord, et le saleur un vieux marin rompu à toutes les traditions du métier. Dans la pêcherie de l'Elisabeth, c'était maître Marel qui se trouvait investi de la dernière de ces fonctions délicates.
Trois mois s'écoulèrent, et, en dépit de toutes les funestes pronostications, tout avait marché à souhait dans l'établissement du cap Normand. •
Le capelan avait donné avec une telle abondance, que, pour s'approvisionner de boite, il n'avait pas même été nécessaire de mettre à la mer les halopes, filets qui servent à capturer ce petit poisson. Chaque marée en jetait de telles quantités à la c0te qu'il suffisait de se baisser pour en ramasser de pleines panerées. Aussi bateaux de lignes et bateaux tde seine rentraient-ilsplusieursfoisparjourchargésà couler bas. Les fonctionnaires du chauffaud ne suffisaient pas à la]tâche, etle trancheur, notreancienne connaissance, Piltois, avait réclamé de son chef, au choix de celui-ci, un poignet de rechange, ou un boujaron d'eau-de-vie supplémentaire. Dans le magasin, les cubesde poissons empiléscommençaient à atteindre des proportions monumentales.
Cependant, tout en arrimant avec amour, tout en se promenant avec complaisance autour de son édifice odoriférant, maître Marel ne semblait point partager la satisfaction que la double perspective d'un retour prochain et d'une grasse part faisait éclater sur les visages de tous ses compagnons, sa physionomie restait sombre et soucieuse.
Ses pressentiments fatalistes continuaient de l'agiter, et puis c'était en vain qu'il avait sollicité du
capitaine que Pierre fît partie de la corvée du chauffaud. Le second, qui commandait la grande chaloupe , avait trouvé de bons prétextes pour le prendre avec lui, et la tristesse du pauvre petit, les larmes que le timonier surprenait souvent suspendues à ses paupières, son changement, son amaigrissement progressif, témoignaient que le vindicatif M. Boissac ne lui ménageait pas les misères. D'ailleurs, autant par antipathie pour le second que par amitié pour leur camarade, les équipiers de la chaloupe tenaient maître Marel fort au courant des incidents d'une persécution qui avait commencé après l'aventure du chat, et qui avait pris d'odieuses proportions depuis que le timonier n'était plus là pour le protéger. Maître Marel avait beau jurer qu'il ragerait à la cape tant que durerait la campagne, la persistance de sa patience devenait problématique.
C'était en vain que Piltois prodiguait ses lazzis ; il ne parvenait pas à dérider cette sombre figure, crispée dans la perpétuelle obsession d'une unique pensée.
— Non, disait le vieux marin, jamais, je le reconnais, je n'ai arrimé une aussi propre marchandise, c'est blanc et luisant comme de la dent d'éléphant, cela flaire comme un bouquet de roses, mais je n'ai point de cœur à la brasser. Chaque fois qu'il m'en vient une par les pattes, il y a comme une voix qui me dit : Tu auras beau leur faire un lit de sel digne d'une reine, il n'y en a pas une seule de tes morues qui passera par l'écoutille d'un chrétien.
Un événement sembla devoir justifier assez promptement les appréhensions du timonier.
Après une brusque saute de vent, la température s'abaissa tout à coup d'une dizaine de degrés ; pendant
quelques jours la pluie tomba, fine, serrée, continue, puis elle dégénéra en brouillard.
Nous avons dit un mot de ces brouillards de Terre- Neuve; rien de ce que nous voyons en ce genre en Europe ne saurait nous donner l'idée de ce qu'ils sont dans ces froides latitudes. L'atmosphère devient une vapeur épaisse, dense, compacte, une buée à couper au couteau, disent les marins. L'obscurité des ténèbres est dépassée ; dans cette nuée d'un gris jaunâtre, tout s'efface, tout disparaît; à trois pas de distance, le feu le plus intense, devient une lueur à peine perceptible.
En ce moment Y Elisabeth se trouvait affourchée sur deux ancres aune bonne lieue de la terre. Le capitaine se hâta d'y rentrer avec les deux tiers de son monde* sans trêve , sans relâche , le jour comme la nuit, on son naît la cloche, on battait du tambour, on tirait un pier» rier pour éviter d'être abordé et coulé bas.
Le second et cinq ou six matelots étaient restés à la garde du chauffaud; maîtreMarel était de ces derniers, et , pour la première fois depuis le commencement de la station, le mousse se trouvait avec lui. L'affaiblissement du mousse avait pris de telles proportions que le chirurgien avait exigé que quelques jours de repos lui fussent accordés. Triomphant de la petite victoire qu'il remportait sur leur ennemi, le timonier avait couché l'enfant sur un bon lit de fougère, à Pexirémité du chauffaud entre deux murailles de morue, faisant alcôve, et lui prodiguait des soins que la pauvre mère n'eût pas désavoués.
Pendant que son malade reposait, maître Marel, utilisait ses loisirs en préparant avec de la mélasse et des pousses de sapin une espèce de bière dans la confec-
tion de laquelle il excellait, et dont les propriétés antiscorbutiques devaient, selon lui, être autrement efficaces que toutes les drogues du docteur.
Vers le milieu du troisième jour, le brouillard commença à diminuer. La brise de terre s'était levée et soufflait par rafales; le soleil se montrait; son disque d'un rouge sanglant se détachait sur le rideau grisâtre; ce rideau lui-même se déchirait par intervalles aux caprices du vent ; les nuées de vapeur ondulaient comme d'immenses panaches, puis tourbillonnaient en spirales gigantesques. Par moments, on découvrait un coin de mer entre leurs masses déchiquetées; sa surface restait enveloppée d'un voile de buée qui scintillait comme une poussière diamantée, et à travers lequel les reflets du soleil sur les vagues faisaient passer des éclairs. Peu à peu les trouées s'élargirent; ce qui subsistait de brume augmenta de transparence et prit une teinte bleuâtre nacrée, sur laquelle les contours des bâtiments à l'ancre commençaient à s'accuser. Un dernier souffle plus puissant emporta le dernier lambeau du brouillard ; le nuage sombre s'éloigna lentement, comme à regret, s'entassant, s'épaississant à l'horizon ; l'ovale irrégulier de la baie nettoyée se montra dans son ensemble et dans ses détails, depuis les rochers bruns des falaises, que le flot [en déferlant frangeait d'écume, jusqu'à la flottille tanguant et roulant sur une mer dure et clapoteuse.
Il semble que l'habitude ait blasé les marins sur les grandes scènes dont l'Océan est le théâtre. Cependant tous les hommes du chauffaud, groupés sur la galerie qui le termine, avaient suivi cet incroyable changement à vue dans cette attitude morne et silencieuse qui res-
semble de bien près au recueillement d'une âme que pénètre le sentiment de sa faiblesse en face de l'un des témoignages de la toute-puissante grandeur de la nature. Mattre Marel était au milieu d'eux. Lorsqu'il n'y avait plus eu rien à voir, le groupe s'était séparé; les camarades étaient retournés à leurs occupations; lui, le coude appuyé sur la balustrade, le menton reposant sur la paume de sa main, il continuait d'interroger l'horizon.
— Avez-vous pris racine ici, vous? lui demanda brusquement le second ; êtes- vous donc de vigie pour regarder voler les mouettes ?
— Non, monsieur, répondit froidement le timonier en se dandinant, mais je voudrais bien avoir leurs ailes pour m'en aller tirer une bordée dans les eaux des masses blanches que l'on voit là-bas et qui ne me paraissent pas de bon augure.
Quelle quefût l'injuste antipathie dont M. Boissac poursuivait ce brave homme, il ne pouvait se refuser à reconnaître la sûreté de son coup d'œil et l'infaillibilité des jugements que lui dictait son expérience. Il braqua sa longue-vue dans la direction que le matelot lui indiquait.
— Les glaces ! mille tonnerres, les glaces! s'écria-t-il après un rapide examen.
— Oui, reprit le timonier en caressant èa barbe; ce n'est pas la première fois que j'en vois au mois d'août. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'elles sont au vent du trois-mâts, du côté où le brouillard tient toujours, qu'elles peuvent être sur lui avant d'avoir été signalées, avant qu'on ait eu le temps de songer à filer un de nos câbles pour s'effacer.
— Range à parer le canot; tout le monde à bord, et vivement! cria le second, qui, donnant l'exemple à ses hommes, s'élança en courant vers le rivage.
En un clin d'œil l'embarcation était à la mer, l'officier s'assit à l'arrière, les matelots pesèrent sur les avirons , et la barque se dirigea vers Y Elisabeth, à bord de laquelle on commençait à apercevoir un mouvement qui indiquait que le danger avait été reconnu.
Ces glaces menaçantes, descendues du pôle et dont l'apparition n'avait pas été sans influence sur les brusques variations de température des jours précédents, on commençait, en effet, à les apercevoir distinctement avec la lunette. Leurs sommités neigeuses, leurs anfractuosités bizarrement découpées se détachaient de la brume du large, et, lorsque le soleil, en ce moment resplendissant, venait à frapper sur leurs crêtes, elles jetaient des feux comme si les rayons eussent été réfléchis par des facettes de diamants. Le banc devait être considérable , car, à mesure que l'embarcation avançait dans là baie, les matelots découvraient des blocs d'un bleu foncé , détachés de la masse principale, que le flot avait déjà poussés dans la baie et que fca vague en se brisant forçait à émerger.
Le canot n'avait plus que deux railles environ à franchir, lorsque maître Marèl, qui, tout en tirant sur son aviron, jetait de temps en temps un regard sur la terre qu'ils venaient de quitter, se leva tout à coup, et montant sur son banc, se faisant un abat-jour avec sa main, demeura l'œil fixé dans la direction'des falaises. Il avait si brusquement cessé de ramer que l'officier n'eut pas le temps de rétablir l'équilibre en mettant la barre à tribord; le canot présenta le travers à la lame et embarqua
quelques seaux d'eau. Le second poussa une imprécation furieuse.
— Vous aurez soif pendant huit jours, timonier, s'écria-t-il, ou, si vous vous désaltérez, je vous jure bien que ce sera avec de l'eau claire.
— Le cap sur la terre, monsieur, au nom du bon Dieu! le cap sur la terre ! répondit le vieux marin d'une voix suppliante, et sans paraître avoir entendu la punition qui venait de lui être infligée.
— Êtes-vous fou ! Croyez-vous donc que nos bras vont être inutiles où nous allons?
— Et je vous dis, moi, capitaine, qu'il faut revenir au chauffaud, et plus vite que nous n'en sommes partis. Il y avait un passager sur ces glaces de malheur. Je viens de le voir atterrir, là-bas par le sud-ouest.
— Allons donc ! un vent de sottise vous a déralingué la cervelle. Quel passager, vieil insensé que vous êtes?
Le second éclata de rire. Maître Marel parut plus sensible à cette irrévérence qu'il ne Tétait ordinairement aux mauvais procédés de son supérieur. Il fronça ses sourcils buissonneux et haussa imperceptiblement les épaules.
— Quand vous aurez promené votre carène pendant une vingtaine de campagnes sur ces bancs, répondit-il, vous saurez, capitaine, que ces visites-là ne sont pas aussi rares que vous le pensez, et, si vous aviez causé d'aussi près que moi avec ces messieurs du pôle, je vous assure que vous seriez guéri de l'envie de rire des ours blancs.
— Ah ! c'est un ours, dit le second avec un méchant sourire, eh bien, tant mieux! quand il nous mangerait quelques morues , le grand mal ! Nous le retrouverons
tantôt ou demain, et il y a si longtemps que nous sommes au régime du poisson que personne ne sera fâché d'en échanger contre de la viande fraîche.
— Mais il est resté quelqu'un au chauffaud ! s'écria le timonier, dont les joues étaient devenues pâles.
— Qui donc? demanda l'officier avec une indifférence affectée. Ah! cette mauvaise moussaille! Vous me permettrez, . timonier, de ne pas balancer entre le danger très-sérieux que court le bâtiment et la petite peur à laquelle ce joli personnage peut être exposé. Du reste, assez causé : à votre banc, s'il vous plaît, et nage partout !
Maître Marel n'obéit pas.
— Eh bien! dit-il, si l'appareillage est nécessaire , Piltois prendra ma place à la barre. Laissez-moi retourner seul à terre, capitaine !
— Non, mille tonnerres! s'écria l'officier en frappant de son poing-sur le plat-bord ; l'Elisabeth est en péril, ne l'oubliez pas, et vous devez savoir, vous, qui vous vantez à tout propos de vos services, comment la loi punit la désobéissance en pareil cas.
Le matelot eut un geste sublime : il joignit les mains, il fléchit le genou, comme s'il allait s'humilier devant son ennemi et l'implorer. Il comprit sans doute que ses prières seraient inutiles, car il se releva aussitôt. H avait ramassé -une hache sur* le plancher du canot, il la mit entre ses dents, et d'un bond il s'élança à la mer.
Cette résolution subite, maître Marèl l'avait si rapidement conçue et exécutée, que l'officier n'avait pu ai x\ la prévoir ni s'y opposer. Sa colère était devenue de la \rage ; debout à l'arrière , les yeux injectés , les lèvres jgumantes, il accablait le déserteur de ses injures et le glaçait des punitions les plus terribles.
Très-insensible ou très-décidé , celui-ci nageait avec vigueur vers la terre ; il ne daigna môme pas retourner la tête du côté du canot. De leur côté, les matelots complices tacites de leur vieux camarade, s'étaient courbés sur les avirons, ils enlevèrent si rapidement le canot, qu'ils ne tardèrent pas à l'amener dans les eaux du navire.
Le second grimpa lestement à bord, beaucoup moins stimulé par le désir d'apporter son concours au capitaine , que par la satisfaction avec laquelle il allait lui dénoncer l'insubordination du timonier.
Maître Marel n'avait pas été le jouet d'une illusion. L'île de Terre-Neuve comptait effectivement un hôte de plus, et cet hôte était un des plus féroces , un des plus redoutables carnassiers de la création.
Ces migrations involontaires de Tours blanc à d'aussi longues distances de ses lieux d'habitation ne sont ni rares ni inexplicables.
Les terres polaires qu'il habite se confondent sous un même manteau de neige avec les immenses banquises qui leur servent de ceinture ; la mer Hbre peut seule fournir à ces animaux la proie suffisante à leur formidable appétit, il est donc rare qu'il* quittent les falaises de glace qui sont les postes avancés du monde arctique. • (
L'ours blanc établit son repaie dans une crevasse, dans uneanfractuosité aux étincMàntes stalactites. Lorsqu'une tempête , une brusque variation de la température, ont amené une rupture^équilibre dans la chaîne
solidifiée, des parties quelquefois de plusieurs centaines de mètres d'étendue, se détachant de la masse principale , flottent à l'aventure avec . les ours qui les habitent. Si le mouvement de ces épaves du grand glacier est lent, si les animaux s'aperçoivent à temps de l'accident, il est probable qu'ils se jettent à la nage et regagnent la banquise fixe; mais si l'animal n'a pas été réveillé par les craquements , par les trépidations de ces montagnes qui se déchirent; si les courants, si la tempête, ont rapidement poussé au large le gigantesque radeau , son instinct l'avertit qu'il épuiserait ses forces sans parvenir à rejoindre sa patrie, il se résigne à une navigation qui se prolongera jusqu'à ce que quelque coup de vent le pousse sur une*terre inconnue , ou bien que, l'assaut des vagues ayant démoli le monstrueux navire, le passager se trouve englouti. \>
Gomme nous l'avons raconté, maître Marel avait établi le cadre de son protégé entre deux piles de morue qui servaient d'accotement à la couchette de fougère. La tête de l'enfant s'appuyait aux orgages qui formaient les murailles du chauffaud.
Il avait entendu le tumulte qui avait accompagné rembarquement des matelots; mais on ne l'avait point appelé, et le repos lui était si doux, son rustique matelas lui semblait *si moelleux qu'il avait cédé à un mouvement de paresse bien pardonnable dans son état de souffrance et repris son sommeil.
Un bruit étrange le réveilla tout à coup. Il se dressa sur son séant, tout effaré, se frotta les yeux, se demandant s'il avait rêvé ; mais le même grincement, le même bourdonnement, arrivèrent nets et distincts à ses oreilles.
Il approcha son visage de la jointure de deux orgages,
il regarda au dehors, et aussitôt il'se trouva debout, pâle, les lèvres tremblantes, le front baigné de sueur.
Son œil avait rencontré un autre œil, noir, flamboyant, encadré dans un orbite d'un rouge sanglant.
Avec l'agilité de son métier, Pierre grimpa le long des orgages , arriva à l'intervalle qui existait entre la muraille et le toit de cette construction primitive : à ses pieds il vit Tours qui, ayant senti une proie derrière ces fragiles remparts, essayait, en grattant avec ses griffes, de déraciner les troncs d'arbre enfoncés dans la terre.
Le mousse redescendit plus vite qu'il n'était monté.
Dans ce premier moment, il n'eut qu'une pensée , fuir. Il courut à la porte. Si précipité qu'eût été l'embarquement, maître Marel, qui était un homme de précaution, l'avait assujettie au dehors avec la barre de bois qui servait à la clore.
Dans le délire de l'épouvante, l'enfant se rua sur cette porte, la poussa, la secoua ; le grossier verrou était solide, \\ résistait. En même temps, Pierre entendit le pas lourd de son ennemi qui, devinant son intention, faisait le tour du chauffaud pour lui couper la retraite.
Le mousse se vit perdu : les images de sa mère, de ses frères, de ses sœurs, de tous ceux qu'il aimait, dansaient autour de lui , passaient devant ses yeux comme des bluettes. Il eût voulu pleurer, la peur avait tari ses larmes ; il essaya de prier, il joignit les mains pour invoquer Dieu, il ne trouvait que des paroles confuses, incohérentes, sans suite.
La rude éducation de la mer communique à l'enfant une virilité précoce. Tout faible, tout débile qu'il fût, Pierre avait déjà, plus d'une fois, disputé sa vie aux
éléments. Dès qu'il put réfléchir, il domina son accablement; à défaut du sang-froid , il recouvra l'instinct de la défense. Si horrible que fût la forme qu'affectait le danger, les mouvements tumultueux de son sang lui disaient qu'il ne pouvait pas se rendre sans avoir lutté. Il ramassa un levier de fer.
A l'aide de ses ongles, Tours avait dégagé le pied d'un orgage, et broyé ce morceau de bois d'un seul coup de sa puissante mâchoire. La brèche était ouverte ; à la façon dont la bête s'attaquait aux madriers voisins, il était clair qu'elle serait bientôt assez grande pour lui livrer passage.
Il avait glissé sa patte dans l'ouverture , il essayait assez adroitement d'arracher un second orgage en l'attirant à lui. Pierre lui asséna un coup de la barre de fer. L'animal retira sa patte en jetant un aboi rauque, le cri de mort d'un chien qu'on étrangle. Il changea de tactique, il s'abattit de tout son poids sur la trouée ; une seule des pièces de bois vola en éclats, mais le chauffaud, tout entier, trembla sur ses assises avec des craquements sinistres. Un deuxième choc de cette vivante catapulte, et l'œuvre de démolition eût été consommée.
Pierre, livide, les cheveux hérissés, les yeux hagards, courait çà et là dans le chauffaud, cherchant une arme plus maniable que son levier. Son trouble était si grand, qu'il ne pouvait rien découvrir. Pendant ce temps, Tours avait introduit son museau dans l'ouverture ; il continuait de mordre les troncs de bois, il les secouait avec une indicible fureur.
Enfin l'enfant aperçut un petit tonneau. De ses mains tremblantes il le poussa contre la muraille, et, arc-bouté
sur ses jambes, pesant sur ce rempart de tout son poids. de toutes ses forces, il essaya de le maintenir devant la brèche.
11 ne pouvait que prolonger la résistance.
Les ours qu'une rupture des banquises de la mer polaire a entraînés à travers l'Océan, trouvent dans les phoques, dans les poissons qui convoient les glaces flottantes de quoi se nourrir pendant quelque temps. Lorsque la navigation se prolonge, lorsque les hasards les ont repoussés des mers septentrionales, ces ressources s'épuisent rapidement et la glace flottante devient pour celui qu'elle emporte le théâtre des plus horribles angoisses. Le plus souvent, quand ces sortes de navigateurs sont jetés sur une côte, leur férocité naturelle a été décuplée par la faim.
Les entrailles de celui que la banquise venait d'amener dans la baie de Terre-Neuve avaient été probablement cruellement tenaillées , car, lorsqu'il vit ce nouvel obstacle se dresser entre ses dents et la proie que son imagination avait déjà, sans doute, savourée, il l'attaqua avec rage. Il imprimait au tonneau de formidables secousses; la terre, les morceaux de bois volaient sous chacun des coups de ses ongles ; son rugissement devenait de plus en plus âpre, de plus en plus concentré.
Le courageux enfant luttait avec une incroyable énergie , se relevant lorsqu'une secousse l'avait renversé , redressant sa barricade.chaque fois que l'assaillant était parvenu à l'écarter de la muraille. Cependant ses forces s'épuisaient et avec elles son courage ; un tremblement convulsif agitait ses doigts crispés , quelques larmes commençaient à perler entre ses paupières brûlantes, la défaillance était proche.
Tout à coup un bruit singulier frappa ses oreilles. Le toit craquait sous le poids d'un corps pesant; une pensée terrible traversa le cerveau du pauvre enfant, celle' qu'un second de ces animaux s'était réuni au premier et allait lui tomber sur les épaules. Mais il eut à peine le temps de frissonner, une voix bien connue lui avail crié : .
— Tiens bon ! mon homme , tiens bon !
Et leprélart qui servait de couverture, s'ouvrant, éventré d'un coup de couteau, livra passage au timonier, qui ruisselait comme un triton, mais dans les yeux duquel' brillait une flamme de bon augure.
Maître Marel arrivait à propos ; pour la troisième fois le tonneau venait de basculer : étourdi par la secousse, Pierre était incapable de repousser ce nouvel assaut; il fallut la force musculaire du timonier pour rétablir le cheval de frise devant la brèche, et encore comprit-il, tout de suite , que lui-même il ne pourrait résister bien longtemps.
— Ahl le failli chien! s'écria-t-il, quelle bordée! un trois-ponts en serait démembré ! Tu souffleras plus tard, mon gars Pierre, pour le moment il s'agit de veiller a» grain et de brasser carré. Range à attraper une morue, et vivement.
Le mousse regardait son sauveur avec ébahissement.
— Eh bien ! reprit celui-ci , quand tu ouvriras des yeux grands comme des écubiers? Tu n'as donc pas deviné que si le lascar mettait tant d'entêtement à déjeuner avec toi , c'est parce que, depuis cinq ou six semaines, il n'a pas affalé autre chose que de la neige dans sa soute au biscuit, et ça creuse la neige, pis que l'absinthe. Que tu ne sois pas disposé à lui servir de poulet
rôti, je comprends ça, mais ce n'est pas une raison pour lui refuser une politesse. Allons , allons , jette-lui une morue.
. Rassuré par le ton badin du timonier, Pierre prit un poisson, le passa par un des interstices des orgages et le laissa tomber sur l'assiégeant. L'ours s'était reculé , il allongea le col, flaira longuement ce projectile d'un nouveau genre; comme maître Marel l'avait pressenti, il était sans doute terriblement affamé, car en deux coups de dent la morue avait disparu.
— Qu'est-ce que je ta disais , Pierrot? n'eût-ce pas été dommage de laisser jeûner un gaillard d'un si bel appétit? Leste, mon gars, une autre morue!
L'enfant jeta une seconde, une troisième morue; elles furent englouties avec autant de voracité que la première. Le timonier avait mis à profit le répit que lui laissait Fanimal. Enfonçant son levier en terre derrière le tonneau, il lui devint possible, en pesant sur ce levier, de maintenir l'obstacle contre tous les assauts de l'ours.
Pierre en était à sa cinquième morue ; la sixième tomba; l'ours la regarda, mais n'y toucha pas; il était revenu à la brèche, sur laquelle il fixait ses yeux en grondant sourdement.
— Attention, dit maître Marel , le voilà repris de sa manie de goûter du poulet !
— Non, repartit le mousse, auquel le merveilleux sang-froid de son vieil ami avait rendu quelque assurance, vous lui avez fait manger trop salé, maître; il étrangle de soif.
— Une fameuse idée que tu as là, Pierre ; ça serait dommage, en vérité, de le voir mourir de la pépie.
En achevant ces mots, il brisa le dessus de la barrique.
C'était celle dans laquelle il avait préparé sa bière de bourgeons de sapin ; la liqueur était [déjà en fermentation, elle s'échappa à grand bruit. Éclaboussé, effrayé, l'ours s'était rejeté en arrière. Il se rapprocha presque aussitôt, examina avec méfiance lamouàse qui suintait de tous les côtés, et, soit qu'il fût effectivement aux prises avec les ardeurs de la soif, soit qu'il eût trouvé un goût agréable à cette boisson , il commença de lécher avidement ce qui en avait-coulé sur les douves •
Espère un peu, et tu vas avoir une vraie rasade, murmura le matelot, qui suivait tous les mouvements de son ennemi aveÈ une curiosité goguenarde.
En effet, glissant sa barre de fer sous la barrique , il la fit pencher du côté où les orgages avaient été brisés et de façon à en amener l'ouverture à la hauteur du trou de la muraille. L'ours hésita longtemps, mais il finit par plonger son museau dans le liquide et par boire avec avidité.
— Gomme il pompe I disait maître Marel; ahl ça ne te suffit pas d'être gourmand , tu t'adonnes à l'ivrognerie ; m'est avis que nous allons rire.
Complètement rasséréné, Pierre riait à l'avance.
— Vous verrez, maître, que vous serez forcé de déboucher une seconde bouteille, disait-il.
Mais, après avoir vidé un bon quart du baril, l'ours rassassié s'ébroua à grand bruit. Comme l'avait espéré son échanson, les vapeurs d'une boisson qui n'entre pas dans l'ordinaire des ours de la nier polaire commençaient à lui monter au cerveau ; il voulut marcher, il
trébucha, tomba lourdement sur ses genoux et resta dans cette posture, en faisant gauchement osciller sa tête monstrueuse à la façon du balancier d'une pendule.
— Est-il, Dieu, permis de se boissonner comme cela quand on n'est qu'un ours! grommelait le timonier, le visage collé contre la muraille et suivant avidement tous les détails de cette scène, qui, commencée d'une façon si tragique, semblait devoir tourner au burlesque. Le voilà plein par-dessus la flottaison, il dormira tout
à l'heure Aussitôt qu'il piquera son somme, il y a
dans la chambre du capitaine un fusil qui fera les frais du bouquet.
Malheureusement, Fours ne semblait pas du tout disposé k concourir à cette partie du programme. Non-seulement il ne s'endormait pas, mais il s'était traîné jusqu'à la brèche à travers laquelle il entrevoyait des formes humaines, et, en contradiction avec toutes les traditions de l'ivrognerie , il n'avait nullement abdiqué l'idée fixe qu'il avait poursuivie quand il était à jeun; !il recommençait à secouer et à mordre les orgages.
— Mille pouillouses! je suis bon enfant, d'y mettre tant de façons ! s'écria maître Marel, encouragé à une lutte immédiate par l'état d'ébriété dans lequel il voyait son adversaire; affale-toi à ce cordage; guinde-toi sur le toit, Pierre, tu vas t'amuser comme si tu étais au paradis du théâtre de Pécamp.
Lorsqu'il se fut assuré que le mousse lui avait obéi, le timonier, renversant la barrique, dégagea l'ouverture ; il brandit sa hache, et attendit.
L'animal n'eutpas plutôt vu le passage libre que sa tête se montra dans l'intérieur. La hache siffla et s'abaUiî, mais en vain, l'ours l'avait évitée. Rendu à ses fureurs
par cette agression, celui-ci recommença le combat. Le second coup de maître Marel fut plus] heureux que le premier : atteinte par le tranchant du fer, une des pattes de l'assaillant pendait à demi séparée.
L'ours jeta un rugissement qui fit trembler le chauffaud; les troncs d'arbre tordus, disjoints, se brisèrent; les éclats de bois volèrent de toutes parts, la muraille ' effondrée s'ouvrit, et le timonier vit se dresser devant lui le monstrueux animal , la gueule écumante et les yeux étincelants.
— Sauve-toi, mon Pierre, sauve-toi ! cria maître Marel, Cette généreuse préoccupation faillit lui être fatale : la patte valide de l'ours lui effleura la nuque en entaniant les chairs; mais, d'un bond, l'agile matelot s'était jeté de côté, après avoir riposté par un coup de hache qui avait entamé l'épaule de l'animal. En un instant, sa toison d'un blanc jaunâtre était devenue d'un rouge de sang.
Le timonier avait franchi une pile de poissons qui pouvait lui servir de rempart; il tâchait de gagner la porte, reculant pas à pas, parant avec sa hache les coups de griffe que lui assénait son adversaire, lui faisant de nouvelles blessures qui n'avaient d'autre résultat que d'exaspérer la rage de la bête féroce. Cette retraite, pendant laquelle le matelot sentait sur son visage le souffle de son ennemi, dura deux minutes, deux siècles. Enfin, avec sa main gauche, maître Marel reconnut que cette porte, il l'avait derrière lui. 11 se rappelait l'avoir fermée, il espérait parvenir à l'enfoncer.
Faisant décrire un moulinet furieux à son arme , il écarta l'ours de deux pas, et se rejeta aussitôt en arrière, afin de peser sur les ais de tout son poids.
Au même instant, avant même qu'il l'eût poussée, cette porte s'ouvraitbrusquementjèt, entraîné parla violence de l'impulsion , le timonier tombait la face contre terre.
Il était perdu* Au moment où il roulait sur le sol, Tours s'abattait sur le malheureux. Mais une détonation retentit; frappé à la tête, l'animal s'affaissa sur celui qu'il avait commencé de déchirer, il s'agita convulsivement, se raidit dans un dernier spasme, et demeura inerte, écrasant le matelot de sa masse.
Ce coup de feu qui avait si miraculeusement modifié un dénoûment presque inévitable, c'était Pierre qui l'avait tiré.
Lorsqu'il avait vu le chauffaud pris d'assaut, au lieu de s'enfuir, il avait couru à la cabane des officiers , pris le fusil du capitaine , et était bravement revenu sur le théâtre de l'action.
C'était lui qui avait enlevé la barre au moment où maître Marel essayait de briser la porte, il avait été la cause de sa chute; mais sans se laisser épouvanter par cette terrible scène, lorsqu'il avait vu l'animal s'élancer sur son défenseur, il avait appuyé l'extrémité du canon de son arme sur l'oreille de l'ours et avait lâché la détente.
Maître Marel eut quelque peine à se dégager du cadavre qui l'étouffait. Lorsqu'il y fut parvenu , il respira bruyamment ; mais loin d'exprimer une satisfaction bien naturelle, après le miracle auquel il devait d'être encore de ce monde, sa physionomie avait pris une expression des plus maussades.
— Avait-elle le vin mauvais ! cette vermine-là, murmura-t-il; c'est égal, c'est crânement humiliant pour
un vieux loup de mer d'être renfloué par le gamin qu'il s'est chargé de rentrer au port.
Et, pour décharger la mauvaise humeur que cette réflexion lui inspirait, il envoya un grand coup de pied dans le corps de son ennemi défunt.
Cet événement sembla avoir donné le signal au malheur, qui, à dater de ce jour, ne cessa plus de s'acharner sur Y Elisabeth et sur son équipage.
Quelque providentielles qu'eussent été les conséquences de la désobéissance du timonier, le capitaine avait dû céder à l'insistance avec laquelle le second entendait maintenir la punition qu'il avait infligée : maître Marel était aux fers.
Le mousse restait abandonné aux sournoises vengeances de l'officier, mais il comptait désormais autant de protecteurs qu'il y avait de hamacs accrochés dans l'entre-pont.
Le courage produit sur les hommes de mer une impression profonde et vivace ; l'instinct leur dit que la force de l'âme est le principe de toutes les vertus de leur métier. L'intrépidité que cet enfant avait déployée, dans une circonstance 6ix des hommes braves eussent peut-être faibli, lui avait concilié l'affection de tous. On faisait mieux que de l'aimer, on avait pour lui un certain respect. Le plus brutal des matelots lui parlait avec une douceur relative, et ils s'empressaient à Tenvi de lui faciliter les corvées dont le capitaine Boissac l'accablait.
Elles étaient rudes et multipliées : la cargaison étant
complète, la pêche terminée, il s'agissait de la transporter à bord. Cette opération, toujours difficile lorsque le navire n'est pas à quai, est souvent pénible et périlleuse. Elle le devint d'autant plus que de mauvais temps ne cessèrent pas de la contrarier.
Cependant elle était presque terminée, lorsqu'une embarcation chargée, surprise par une brusque saute de vent, sombra sous voiles; trois hommes furent noyés.
La perte était d'autant plus cruelle que l'armateur, comme il arrive trop souvent, s'était beaucoup plus soucié d'économiser que de pourvoira ces sortes d'éventualités, et qu'après ce malheur le nombre des matelots se trouvait au-dessous du nombre nécessaireàla manœuvre.
Un des noyés était précisément le second timonier ; quand il fut question de lever l'ancre, il fallut bien tirer maître Marel de la cale pour le remettre à la barre.
Lorsque celui-ci sortit du panneau, les hommes étaient rangés au. cabestan, prêts à virer. Un joyeux hurrah salua le retour de l'ancien, dix mains se tendirent pour serrer la sienne, celle de Piltois avant les autres.
-*- Qu'est-ce que c'est vieux, phoque? s'écria le Parisien, qu'avait scandalisé la figure renfrognée avec laquelle le timonier recevait les congratulations générales. Yeux-tu bien nous carguer cette grimace-là, et vivement ! Songe donc, Marel, ajouta-t-il en baissant la voix, qu'il ne faut plus qu'une cinquantaine de jours pour que nous soyons affranchis du Boissac. Et, pour mon compte, que le diable me croche si on me prend jamais à embarquer mon nom au-dessous du sien sur le rôle de l'équipage.
— Cinquante jours, répondit sentencieusement le timonier, il a suffi d'une heure pour qu'il ne restât pas une
planche du brick VAnacréon, quand nous nous sommes perdus sur l'estacade du port de Dunkerque. J'étais parti plein de confiance, vois-tu, Piltois, mais j'ai vu tou t de suite que le malheur était à bord avec ce failli chien de second. Ce qui est arrivé hier te prouve que je ne me suis pas trompé. Dieu veuille que cane finisse pas comme ça a commencé !
— Mille noms d'un sort ! est-ce qu'on vous a des idées pareilles quand on a le cap sur sa noce? Pense à rigaudonner, lu feras mieux. A ton âge, il faut y songer à l'avance. Quoique, après tout, si tu boudes devant les crincrins, je serai là pour te donner l'exemple! Tiens, tu vas voir si j'en festonne I
Et Piltois, avec l'excellente intention d'égayer son vieux camarade, l'enlaça dans ses bras et l'entraîna, bon gré mal gré, dans les évolutions d'un pas de haute fantaisie.
Le porte-voix du capitaine mit fin à cette scène burlesque, à laquelle maître Marel ne se prêtait avec aucune espèce de bonne grâce; il appelait tout le monde à son poste.
L'appareillage offrait des difficultés : le vent soufflait du nord-nord-ouest par rafales, et il fallait doubler les brisants du cap au plus près.
Lorsque l'ancre. fut à pic, la voilure établie, on commença de hisser et de border les focs, jn ce moment même un grain violent tomba surle navire, qui refusa de s'élever. Dans la manœuvre que nécessita le changement d'amures, la baume de la brigantine, fortement secouée, atteignit le capitaine Simonin à la tête et l'étendit sur l'arrière.
Le second prit le porte-voix ; Y Elisabeth ré ussit à ten
le vent jusqu'à ce que le danger eût été doublé, mais le pauvre capitaine Simonin, transporté dans sa cabine, mourut dans la nuit, sans avoir repris connaissance.
Le lendemain, lorsque cette nouvelle fut donnée à l'équipage, on vit s'assombrir les visages des plus sceptiques. Décidément les- pressentiments des fatalistes se réalisaient , chacun cédait à une vague inquiétude , les plus indifférents devenaient soucieux.
Ce dernier malheur produisait d'autant plus d'impression qu'il était double : on perdait un chef universellement aimé de ses subordonnés; le second, Boissac, l'objet de l'aversion de tout l'équipage, devenait le capitaine, le maître après Dieu de Y Elisabeth. '
Celui-ci n'eût probablement pas demandé mieux que de mettre son pouvoir au service de ses passions , mais il n'en eut pas le loisir. Sans doute Pierre eut à enregistrer un supplémefnt de bourrades, maître Marel entendit plus d'une fois résonner à ses oçeilles les boutades qu'il supportait avec tant d'impatience; mais ni l'un ni l'autre ne furent l'objet d'une agression sérieuse de la part de leur nouveau chef, auquel le mauvais temps donnait delà besogne, et qui n'avait pas de trop de tous les bras de ses hommes pour lutter contre lui.
Ce mauvais temps s'était accentué dès que le navire eut franchi les bancs. A la hauteur des accores il fut assailli par une tempête qui, malgré la solidité, la construction récente du bâtiment, lui causa des avaries considérables. Il avait tellement fatigué dans cette traversée qu'il avait commencé à faire de l'eau : les hommes, déjà exténués par la manœuvre, durent travailler aux pompes jour et nuit.
Une accalmie, qui se prolongea pendant plusieurs
jours ,leur permit de remédier à cet état de choses; le temps sembla se fixer au beau, et de bonnes brises les amenèrent dans la Manche.
A mesure que la navigation avait recouvré sa sécurité, que l'équipage se trouvait moins occupé, le capitaine Boissac avait repris ses façons dures et hautaines avec ses subordonnés et ses persécutions sournoises contre maître Marel et son protégé.
Le mousse était, de plus belle, frappé, injurié sans raison, presque sans prétexte, carie pauvre enfant n'opposait jamais que des larmes à ces injustes rigueurs. De son côté, le timonier, devenu prudent, .n'essayait plus de le défendre, il se contentait d'arrêter sur le mousse un regard qui disait éloquemment à celui-ci : Patience!
Quand l'humeur du capitaine prenait maître Marel lui-môme pour objectif, dans quelque forme, si insolite que fût l'ordre qu'il avait reçu, le vieux marin obéissait avec la rigidité d'un automate et sans jamais hasarder la moindre observation.
Cette résignation systématique semblait irriter M. Boissac ; il étarit visible pour tous qu'il cherchait une occasion d'attirer sur la tête du matelot la sévérité de la pénalité maritime; mais avec un homme qui ne risquait pas plus une réflexion qu'un murmure, qui se contentait de protester par le froncement de ses épais: sourcils, ou par le "mouvement un peu plus prononcé que se donnait sa chique, quelque bonne volonté qu'y apportât le capitaine, le prétexte n'était pas facile à trouver.
Un jour, l'estime indiqua que, dans la journée VÉlisabeth devait se trouver en vue des côtes France.
Malheureusement, les vents, qui jusqu'alors avaie
secondé l'impatience générale, avaient cessé ; les navigateurs avaient à subir un calme assez extraordinaire dans la saison où Ton se trouvait. Pas un souffle ne passait dans l'air, la mer était unie comme une nappe d'hoirie; c'était à peine si le navire, qui avait déployé jusqu'à ses bonnettes, laissait derrière lui un léger sillage.
Les matelots étaient réunis sur l'avant : les plus impatients, les plus jeunes, accoudés sur le bastingage, les yeux fixés sur l'horizon, cherchaient à surprendre au milieu des bandes de vapeurs, molles, indécises , la ligne blanche qui devait être la terre de la patrie. D'autres, plus calmes, assis, couchés sur le pont, causaient, fumaient, s'occupaient à ces petits détails de lessives et de raccommodages qui sont aussi familiers au matelot qu'à la ménagère la plus accomplie.
! Assis à l'appui du cabestan, maître Marei suivait de Tœil le travail de Pierre, qui s'essayait à réunir deux bouts de filin par une épissure. L'approche de la terre, rendait l'enfant joyeux; pour la première fois, depuis bien longtemps, il chantait en crispant ses petits doigts sur le cordage raidi par le goudron.
| — Plus haut donc, gamin, lui dit Piltois; ce n'est pas le moment d'étouffer ton galoubet, quand il n'y a pas ton cœur à bord qui ne soit à la musique. Vas-y de ta
mance, petit, je t'accompagnerai sur mon harpe, les arades te'feront le refrain, et les mouettes qui pas-
nt auront le droit de se croire à la grande Opéra.
Pierre obéit, et sa voix franche et argentine entonna de ces airs plaintifs et monotones qui donnent un ctère si particulier aux chants de la mer.
Le refrain consistait en une sorte de mélopée traî-
nte composée de quelques-uns de ces monosyllabes
par lesquels les marins accompagnent leurs travaux.
— Bravo! dit Piltois, qui, s'étant improvisé une guitare à l'aide d'une douve de barrique, la raclait avec des contorsions et des grimaces qui obtenaient dans l'auditoire plus de succès que la chanson elle-même ; continue, mon gars Pierre, tu vois si les camarades te doivent de l'agrément.
Le Parisien avait couronné son petit travail d'accompagnateur en mimant sur les mains un pas de haute fantaisie qui fit redoubler les applaudissements; quand le calme se fut un peu rétabli, le triomphateur s'approcha de maître Marel, qui, seul, ne s'était pas associé à ce joyeux enthousiasme :
— Eh bieH, vieux marsouin, lui dit-il, est-ce que ty bisques de voir tes prophéties de malheur s'en aller en dérive? c'est que nous y sommes pas moins, à Fécamp,
— Attends donc que V Elisabeth touche le quai, pour dire que nous y sommes, répondit le timonier avec un sourire ironique; vois-tu, Piltois, on ne boit pas toujours le vin qui vous est versé.
— Qui donc ça? un infirme ! s'écria le Parisien avee une animation extraordinaire; montre-moi donc .celai qui m'empêcherait de flûter mon verre toutes fois et quantes il serait plein! Je le viderais, vois-tu, sous la gueule d'un canon chargé, devant la plus laide grimace de ce vilain caïman de Boissac.
D'un signe, le timonier imposa silence à son enthousiaste camarade ; il lui montrait le capitaine qui s'avançait.
Piltois se tut, mais sa large bouche resta épanoui dans un sourire de jubilation. Évidemment, il se souciai fort peu que son chef eût entendu l'épithète malsonnan
^u'il venait de lui décerner; peut-être même, en sa qualité de pratique , n'eût-il pas été très-fâché d'avoir édifié M. Boissac sur les sentiments qu'il entendait lui 'conserver.
' Celui-ci s'approchait, les sourcils froncés , les lèvres plîssées, la physionomie rageuse et menaçante; il alla droit à Pierre, il saisit le mousse par le collet de sa veste, le mit debout, et le maintenant dans cette position :
— C'est à toi que j'ai affaire, mauvaise moussaille, lui dit-il ; ce matin je t'ai envoyé chercher ma longue-vue dans ma chambre : qu'y as-tu pris? réponds.
— Mais votre lunette, monsieur, balbutia Pierre.
— Ma lunette , et autre chose avec , ma montre, qui était suspendue à la tête de mon cadre. Tu vas la rendre tout de suite, méchant voleur, si tu ne veux pas que je te crève à coups de corde.
Le capitaine, qui avait ramassé les bouts de filin ; que le mousse était occupé à réunir, commença à l'en frapper avec une violence qui triompha de l'impassibilité de maître Marel. Le timonier arracha son protégé aux mains de son chef.
— Pardon, monsieur, s'écria-t-il, vous accusez cet enfant d'une bien vilaine action; s'il est coupable, je serai le premier à réclamer sa punition, et, comme autant que vous je tiens à le savoir, il faut que vous me permettiez de l'interroger !
L'accent et l'attitude déterminés du timonier, le feu 'sombre de son regard, le murmure sympathique que son intervention avait excité parmi les matelots en imposèrent à M. Boissac.
— Pierre, dit le vieux marin d'une voix grave et émue
en se penchant vers l'enfant, s'il était vrai que tu as dérobé cette montre, tu serais indigne d'être matelot, et je conseillerais à ta mère de te renier pour son fils ; mais il y aurait quelque chose de plus infâme encore que ce vol, ce serait ton mensonge, parce qu'il exposerait un innocent à être soupçonné,
— Maître, répondit l'enfant, qui, à travers ses sanglots, trouvait l'accent d'une indignation sincère et profonde, maître, par ma mère, qui vous le savez, vous, est tout ce que j'aime et ce que je vénère en ce monde, je n'ai pas fait ce que dit M. Bo issac ; je n'ai pas touché à sa montre, je vous le jure...
— Assez, petit, c'est paré, reprit le timonier. Tas pas besoin d'appuyer ton pavillon pour qu'on reconnaisse celui des honnêtes gens. Ça me permet de répondre à ! monsieur que, sauf le respect que je dois... à son grade, \ il en a menti ! i
— Cette insolence vous coûtera cher, timonier, et: voilà qui complique le compte que nous aurons à régler, vous et moi. Lorsque nous accosterons à Fécamp , vous n'aurez pas besoin , je vous l'assure, de vous inquiéter ■ où vous devrez pendre votre hamac ; le geôlier de la-" prison vous épargnera cette peine. En attendant, après» l'ardeur avec laquelle vous défendez ce garnement, vooafl ne vous étonnerez pas si mes soupçons s'étendent à votre personne et si je vous fais fouiller comme lui* Quant à votre sac, je le visiterai moi-même tout h' l'heure.
Maître Marel était resté immobile, écrasé parla stu peur que lui causait cette injurieuse accusation ; sou les chauds reflets dont le hâle et le soleil avaient bronz ses joues , on le voyait rougir et pâlir tour à tour ; en
même temps, la flamme qui passait dans ses petits yeux, injectés de sang, révélait la lutte terrible que le pauvre homme devait soutenir pour ne pas céder à la véhémence des sentiments qui bouillonnaient en lui.
Le capitaine Boissac avait donné aux matelots l'ordre [de saisir le timonier et le mousse, mais pas un n'avait [bougé; irrité de cette désobéissance, mais convaincu qu'ils ne céderaient pas à ses injonctions, et redoutant de les provoquer à une révolte , il s'avança pour procéder lui-même aux investigations qu'il avait commandées.
Un geste de maître Marel l'arrêta ; le vieux marin s'adressait à ses camarades :
— Serez-vous assez sans cœur pour me laisser amariner comme un négrier, vous autres ?s'écria-t-il ; allons, ftltois, Aubry, Hénin, un bon mouvement; puisque je dois être fouillé comme un voleur, que ce soit, du moins, par les mains d'honnêtes gens et de braves marins comme vous.
[ Les matelots se rendirent à cette prière ; les poches de maître Marel , celles du mousse furent retournées sous l'inspection du capitaine qui suivait avec avidité tous les mouvements de la physionomie de maître fcftarel.
1 — Parbleu! s'écria-t-il, lorsqu'il n'y eut plus à douter de l'insuccès de ces injurieuses investigations, si vous avez dérobé cette montre, il est clair que vous n'avez pas été assez simple pour la conserver sur vous. Nous allons voir en bas si nous ne serons pas plus heureux , et je ne m'en remettrai à personne du soin d'examiner votre sac.
Maître Marel se contenta de hausser les épaules et
s'accouda sur le bastingage en tournant le dos à chef, qui s'était dirigé vers le panneau de Pentre-poi celui-ci allait descendre lorsque Piltois lui barra le p; sage.
— Pardon, excuse, monsieur, dit le Parisien en effectai une politesse exquise et en saluant son chef à chaque mj qu'il prononçait. On voit des choses si étonnantes en monde qu'il est effectivement bien possible que le jei marsouin ou le vieux phoque vous filoutâtes votre gnon. Vous voulez visiter leurs effets , c'est votre droil mais les camarades .et moi , c'est-à-dire moi et les marades, nous avons pensé qu'il serait bon que noi assistassions à l'inspection, afin d'être bien sûrs que noi ne devons plus les saluer lorsque nous les rencontreroi dans les sociétés.
M. Boissac fit un geste de colère auquel le Pai sien répondit par une nouvelle révérence.
— Voyez-vous, monsieur, continua-t-il en affectant embarras que très -certainement il n'éprouvait pas, loi que j'habitais la capitale , il m'est arrivé d'aller à comédie d'un prestidigifarceur qu'on appelait M. Ri bert Houdin, et il faut vous dire que j'ai vu ce part culier-là sortir de l'oreille d'un bourgeois un coch< d'Inde, que ce brave homme n'y avait très-certainemei pas mis, au lieu et place du coton auquel son corn^ avait droit. Depuis ce temps-là, voyez-vous, je me fij qu'on peut trouver de tout dans un sac, qui est au! ment spacieux que l'oreille dont je vous parle, et qu\ peut en faire sortir même ce qui n'y était pas.
— Misérable ! vous supposez...?
— Ah ! pardon, excusez, capitaine, je ne suppose riei mais j'admets beaucoup de choses.
Un ricanement mal comprimé par les assistants indiqua à M. Boissac qu'ils s'associaient à la méfiance de Piltois; que, loin de partager ses soupçons contre fhonnêle timonier, les matelots avaient supposé leur ehef capable d'inventer une fable pour se venger de celui qu'un débarquement si prochain allait soustraire à sa haine. Il se mordit les lèvres, et, blême de fureur, il descendit dans l'entre-pont suivi de tout l'équipage.
Les recherches furent aussi infructueuses que l'avaient jfcté les premières. Ce résultat négatif corrobora l'idée dont Piltois avait été l'interprète. Les. matelots, comme 4es écoliers qui voient venir l'heure de l'affranchissement, ne se gênaient plus pour se communiquer leurs impressions. Cette dernière preuve du peu d'estime que méritait M. Boissac avait achevé de rompre le dernier lien de la subordination. La plupart d'entre eux Affectèrent d'aller serrer la main du timonier. ï Le capitaine était livide.
i — C'est bon ! disait-il en arpentant le pont à grands jpas, rira bien qui rira le dernier. En arrivant, je ferai pion rapport au commissaire , et ce sera une bonne recommandation pour le prochain embarquement. [ Puis, s'adressant au mousse qui était resté auprès de «on protecteur :
— Toi, vermine ! s'écria-t-il , tu vas monter en vigie dans les barres de perroquet, et lestement.
— Plains-toi donc, dit l'incorrigible Piltois à l'enfant, qui se dirigeait vers l'échelle du grand mât; en voilà pne occasion de placer ta chanson de tout à l'heure, et, même à la grande Opéra , il n'y aura pas de rossignol
qui puisse se flatter d'avoir roucoulé dans une aussi haute position.
Les matelots rirent aux éclats des lazzis du Parisien ; pendant que celui-ci occupait ainsi ses camarades, mal* tre Marel s'était approché du capitaine, et se découvrant réglementairement :
— Monsieur, lui dit-il à voix basse, je n'ai pas la prétention de vous donner des avis , mais regardez seulement le temps qui est noir comme la coque de l'Elisabeth quand elle sort de la main des calfats; peut-être serez-vous d'avis qu'une douzaine de bons bras seraient mieux à leur place là-haut que les yeux d'un mousse.
Lorsque M. Boissac avait vu le vieux marin venir à lui, il lui avait lancé un regard farouche. Il n'eul pas plutôt tourné les yeux dans la direction qu'on lui avait indiquée /qu'il pâlit légèrement; un léger trouble se peignit sur sa physionomie crispée.
— A votre poste, répondit-il au timonier.
Et lui-môme, se dirigeant vers l'habitacle, il y prit son porte-voix et le porta à ses lèvres.
Les scènes qui venaient de se passer avaient assez absorbé les matelots pour qu'avec leur insouciance ordinaire ils n'eussent accordé aucune attention à, l'état menaçant] du ciel. Mais,si surpris qu'ils eussent été par l'ordre qu'ils venaient de recevoir, chacun d'eux ne s'en trouva pas moins prêt à faire sa besogne.
0 Piltois s'était rapproché de maître Marel, quiélaitàla barre et à deux pas duquel se tenait le capitaine.
— Eh bien ! mon vieux, dit le Parisien, voilà donc m amour de petit grain qui se décide à nous donner
remorque pour que nous arrivions plus vite à Fécamp?
— Ça, un grain, grommela le timonier qui faisait jouer sa roue, afin de s'assurer du bon état de ses chaînes, oui , à peu près comme le trois-ponts la Bretagne est une chaloupe.
Le capitaine entendit ces paroles : il avait assez le sentiment de son insuffisance dans le commandement poiîr n'avoir pas pu se défendre d'une certaine émotion quand il avait pressenti les dangers contre lesquels il allait avoir à lutter; mais il avait très-promptement recouvré son aplomb; il haussa dédaigneusement les épaules et se retournant vers maître Marel :
— Silence, monsieur, lui dit-il sévèrement, et ne démoralisez pas mon équipage en l'entretenant d'une tempête qui n'existe encore que dans votre imagination.
Le maître se tut; mais au moment même, et pour confirmer la saine appréciation qu'il venait d'émettre, bien que la mer et l'atmosphère parussent encore calmes, l'Elisabeth commença à osciller sur sa quille, comme si elle eût été agitée par quelque main invisible ; les mâts frissonnaient et les agrès rendaient des grincements lugubres.
L'aspect de l'horizon était effectivement sinistre.
Le calme s'était fait absolu; il n'y avait pas dans l'air un souffle qui pût donner l'essor à une plume; les voiles pendaient .mollement sur leurs ralingues; le navire restait aussi immobile que s'il eût été enchâssé dans ^ne mer de plomb.
Cependant, malgré l'inertie de leur véhicule ordinaire , le vent, les nuages ne cessaient de monter, de s'accumuler dans le sud-ouest en de telles quantités, que
l'épaisseur de la couche lui donnait les apparences de l'opacité. On eût dit une immense calotte d'un métal sombre à reflets nacrés qui venait prendre possession du ciel, et, pour compléter l'illusion, la gueule de la fournaise qui aurait vomi cette nappe métallique était assez bien représentée par une trouée de sa base. Dans cette trouée, dernier effort du soleil couchant pour percer le rideau, tout était or, tout était flammes; or en fusion, flammes d'un rouge sanglant, projetant leurs embrasements sur les contours et les arêtes des nuages, les illuminant de leurs reflets d'incendie.
Quant à la mer, elle donnait un de ces spectacles qu'on n'oublie jamais lorsqu'une fois on les a admirés. Unie comme une nappe d'huile, elle réfléchissait les teintes brunes de la voûte céleste en les accentuant jusqu'à un noir livide qui envahissait complètement sa surface ; à l'ouest, une immense traînée de feu , la projection du couchant, rayait ce tapis d'ombres. L'Océan ressemblait à un gigantesque manteau de deuil traversé par une fantastique bande de pourpre, à laquelle l'imperceptible rayonnement des eaux communiquait les scintillements d'un brasier véritable.
— Rentrez les bonnettes et les voiles d'étai, dit le capitaine à ses matelots ; avec le petit coup de vent qui nous arrive , ce qui nous restera de voiles suffira pour nous amener lestement en vue des côtes.
Pendant qu'on exécutait cette manœuvre , la mer s'était subitement couverte d'écume; bientôt elle s'agita autour du navire, comme si elle eût été. en ébullition. L'opération était à peine terminée qu'une rafale, l'avantgarde de la bourrasque , s'abattit sur le navire. Les voiles se tendirent brusquement avec une secousse qui
fit ployer les mâts et ébranla les membrures; puis Y Elisabeth) s'inclinant fortement sur tribord, commença à courir sur les flots avec une rapidité vertigineuse.
— La barre au vent, timonier! cria M. Boissac, que la violence de ce premier assaut effarouchait visiblement, laisse porter. Vous, là haut , range à carguer les perroquets et le clin foc I
Maître Marel obéit , et, cramponné à sa roue , pesant sur elle de tout le poids de son corps , il mit le navire dans la position indiquée.
— Monsieur, monsieur, dit-il à son chef, vous n'oubliez pas qu'il y a un mousse là-haut, n'est-ce pas ?
M. Boissac ne répondit pas.
11 y avait cinq minutes à peine que V Elisabeth s'était mise en mouvement, et la tempête éclatait avec une incroyable puissance. Le vent sifflait, des rafales furieuses se succédaient sans intervalle ; la mer se tordait, soulevée en lames monstrueuses; on eût dit les ondulations convulsives d'un fouillis de serpents gigantesques. Pendant quelque temps le navire franchit sans encombre ces montagnes mugissantes, montant sur leurs crêtes, descendant dans leurs profondeurs ; puis quelques vagues, commençant à passer par-dessus les bossoirs, vinrent se briser sur le pont qu'elles inondaient.
* \! Elisabeth se trouvait encore chargée de beaucoup trop de voiles à l'arrière; en raison de l'impulsion violente qu'elle recevait, elle affectait une allure déréglée qui paralysait l'action du gouvernail.
M. Boissac ne s'apercevait pas encore de la fauts qu'il commettait en n'établissant pas plus d'équilibre dans sa voilure ; maître Marel venait de lui représenter
in
le danger sérieux que courait l'enfant dans les barres, de le supplier de lui ordonner de descendre avec les matelots, il lui avait encore répondu en le rappelant brutalement à sa besogne, et il avaitajouté avec un des sourires qui lui étaient familiers :
— Les mousses et les chats, cela tombe toujours sur les pattes.
Les inquiétudes que lui donnait Pierre n'empêchaient pas maître Marel d'avoir l'esprit tendu sur la situation du bâtiment, qu'il avait pour ainsi dire dans la main, dont il comptait un à un tous les bonds, dont il étudiait toutes les vibrations. Une nouvelle embardée couvrit le pont d'écume, une énorme masse d'eau avait défoncé le petit panneau, le naufrage devenait imminent.
— Descends, Pierre, descends 1 c'est moi qui te le commande, s'écria-t-il d'une voix tonnante qui dominait les mille bruits de la tourmente.
M. Boissac s'avança sur lui le poing levé.
— Plus tard, monsieur, plus tard, si nous avons le temps de régler cette dette, lui dit le timonier. Mais vous ne voyez donc pas que l'Elisabeth a pris le mors aux dents et que je n'en suis plus le maître? Au nom du bon Dieu, monsieur, débarrassez- nous de ces voiles, de la brigantine, des huniers, de tout le tremblement; à sec de toiles, monsieur, à sec de toiles, ou nous sommes perdus!
Ces paroles étaient jetées avec un accent qui ne permettait pas de répliquer. «
M. Boissac ne pouvait plus se dissimuler les fatales conséquences deson impéritie ; mais, écrasé par l'imminence du péril, muet, haletant, les yeux hagards, il ne trouvait plus même assez de sang-froid pour comman-
der la manœuvre que lui indiquait son subordonné. Ceux des matelots qui descendaient des hauts mâtsde l'arrière comprirent sur-le-champ la gravité de la situation et l'urgence du remède; ils s'élancèrent sans attendre d'ordres.
Le plus leste touchait à peine à l'échelle du grand mât qu'un effroyable craquement l'arrêta. Un cri, sorti de vingt poitrines, fit écho.
On avait trop attendu : un coup de vent, plus furieux que les précédents, venait d'arracher la voile de grande hune, qui, retenue seulement par une de ses empointures, se tordait dans les airs comme une gigantesque guenille. Le mât se courba visiblement sous ce poids énorme; il craqua, comme s'il allait céder; le navire s'inclina si fortement sur sa bande que l'eau dégorgea en bouillonnant par les hublots du pont.
— Nous allons couler! s'écria M. Boissac avec une angoisse inconsciente.
Le timonier lui lança un regard de mépris. Il venait de voir Pierre dans la grande hune ; c'était un miracle que l'enfant n'eût pas été emporté par les convulsions de la toile, au moment où il descendait l'échelle du grand hunier.
— Mille tonnerres! rugit maître Marel, si nous coulons, ça neserapas.de bonne volonté; puis, s'emparant du porte-voix que le malheureux capitaine ne songea pas même à lui disputer :
— A la vergue, Pierre, continua-t-il, débarrasse-nous de ce chiffon ; coupe, coupe, garçon ! Vous autres, à la brigantine, qui pour l'instaht est la plus malfaisante ; amenez, si vous pouvez ; sinon, coupez tout !
Le portrait que nous avons tracé de maître Marel n'a
pas dû donner à nos lecteurs une haute opinion de ses charmes extérieurs ; cependant en ce moment il était superbe, crispé sur sa roue, [ruisselant d'eau, les cheveux au vent, les yeux injectés et brillants d'un feu sombre, le visage rayonnant de résolution intrépide, représentant dans toute sa grandeur la lutte de l'homme contre les éléments.
Si ferme que fût cette âme, elle eut une défaillance. 11 venait de songer que la mission qu'il avait confiée au mousse exigeait une vigueur et un sang-froid qu'on ne trouve pas toujours chez les matelots les plus aguerris; il se représenta le dénoùment probable, son cœur se contracta ; il ferma les yeux pour échapper à l'horrible spectacle.
Il eut une minute, un siècle d'une indicible angoisse ; tout à coup un léger mouvement lui indiqua que le bâtiment se relevait un peu ; il souleva ses paupières, il vit la voile qui tourbillonnait sur les vagues, fouettée par les rafales qui l'emportaient au loin, et Pierre sain et sauf dans l'échelle du grand mât.
L'enfant avait accompli le tour de force.
Maître Marel respira avec un bruit qui eût fait honneur à un soufflet de forge.
Hélas! il se réjouissait trop tôt. Les gabiers de l'artimon n'avaient pas eu le bonheur de Pierre. ;La rupture de quelques espars de ce dernier mât avait engagé les manœuvres de la brigantine; on perdit quelques secondes en efforts inutiles ; elles suffirent à décider du sort de l'Elisabeth.
Le mât, qui déjà pliait comme un jonc, céda, se rompit au ras du pont et tomba en couvrant de ses débris tous les hommes qui se trouvaient à l'arrière. Ils se re-
levèrent, et, avec l'énergie du désespoir, coupant, taillant toutes les manœuvres, ils eurent bientôt débarrassé le bâtiment de ces débris; mais la chute d'une des vergues avait rompu la roue, renversé maître Marel et son aide. Livré à lui-même, le navire était venu au vent, il avait présenté son travers à la lame, des vagues monstrueuses avaient enfoncé la muraille dans presque toute sa longueur de bâbord ; le mât de misaine s'était abattu comme celui d'artimon; deux hommes avaient été écrasés, plusieurs étaient blessés parla chute des agrès, et la mer balayait, de bout en bout, le pont de Y Elisabeth complètement désemparée.
L'effroyable tableau de l'agonie d'un navire, la description de ce combat suprême que des hommes jeunes, forts, vaillants, mais désarmés, livrent à la mort, qui les veut avant l'heure, ont déjà été faits tant de fois que nous jugeons inutile de les reproduire longuement.
La lugubre tragédie est presque invariable dans sa mise en scène et dans son action.
Le décor, toujours le même : cent pieds de planches disloquées qui ne flottent plus, qui surnagent/
Au-dessous, le gouffre qui attend, qui appelle par la voix des vagues hurlantes.
Ces vagues, un fourmillement de lions affamés, elles s'élancent sans trêve, sans relâche, étendant la griffe sur la proie qui tarde trop.
En haut, où l'homme a son espoir, un ciel apostat , reniant sa mission consolatrice, devenu le complice du bourreau; ses tempêtes sifflent, mugissent, sonnent le glas funèbre ; ses tonnerres roulent, éclatent ; ses éclairs foudroient, sa nuit se fait ténèbres.
Et tout cela, et cet assaut furieux de ce déchaînement
de la nature, c'est à quelque douzaine de misérables créatures qu'il se livre; on dirait que la matière a rassemblé toutes ses forces pour se venger sur eux de l'humiliation d'avoir été domptée par l'homme.
Les acteurs eux-mêmes changent, se succèdent, sans que rien soit modifié dans les rôles qu'ils remplissent dans ces sinistres drames.
Les uns, paralysés par la terreur, inconscients, torpides, se sont à l'avance cramponnés à la future épave, inertes coiftme le morceau de bois qu'ils étreignent. Chez ceux-là un seul sentiment a survécu, l'horreur de la mort; ils suent l'épouvante, et ils accusent la lenteur de Tinstant suprême.
D'autres vont, viennent dans l'étroit espace, affolés comme la bête féroce qui voit les langues de feu d'un incendie lécher les barreaux de la cage dans laquelle elle est enfermée, voulant le salut , ayant perdu la volonté de le chercher. Pensent-ils encore? Oui, mais ils n'ont déjà plus conscience de ce qui s'agite dans leur cerveau. Il s'est peuplé de fantômes qui, sans s'arrêter,, passent et repassent, emportés dans une ronde tourbillonnante; tout ce qu'ils ont aimé, tout ce qu'ils aiment, la mère, la femme, les enfants; la patrie, les joies de ce foyer auquel on ne doit plus s'asseoir, se pressent à ce funèbre rendez-vous, venant saluer une fois encore celui qui va mourir et qui n'a plus même la volonté de formuler un regret ou d'articuler un adieu.
Les indifférents, les sceptiques se sont décidés à tuer l'âme pour soustraire l'esprit aux angoisses, le corps, aux souffrances. Une barrique défoncée et l'ivresse sont le viatique à l'aide duquel ils franchiront le redoutable passage.
Seuls dans cette déroute, les vaillants, les stoïques» gardent le sentiment de la puissance et de la dignité humaines. Nus, harassés, affamés, grelottants sur leurs débris, ils restent, corps, cœur, esprit tendus pour la lutte, décidés à la poursuivre jusqu'à leur dernier souffle.
Les hommes de cette trempe ne manquaient pas à bord de Y Elisabeth. Si critique que fût la situation, si problématique que fût le salut , beaucoup d'entre eux n'avaient pas désespéré.
De commandement, il n'y en avait plus : écrasé de confusion, abîmé dans son épouvante, M. Boissàc s'était réfugié dans l'angle du rouffle et de la partie du bastingage que la mer n'avait pas démoli. Son état de prostration ne lui permettait plus de diriger les tentatives de sauvetage, bien moins encore de diminuer le tumulte et la confusion qui caractérisent de semblables épreuves. Du reste, surexcités par le danger, aussi révoltés de la lâcheté de leur chef que de l'incapacité dont il avait fait preuve, il est vraisemblable que les matelots eussent refusé de lui obéir.
Mais il y avait parmi ceux-ci des vétérans de la mer dont l'expérience pouvait suppléer au manque d'unité dans la direction.
D'après leurs conseils, le grand hunier avait été descendu, pour donner moins de prise à.la tempête, et, tandis que maître Marel remédiait à la rupture des armatures du gouvernail, les hommes se relayaient pour faire jouer les pompes sans relâche.
On avait reconnu cinq pieds d'eau dans la cale; on espérait que cette eau était la conséquence des coups de mer et que la coque du navire était sans avarie. Enfin, n'eût-on pas l'espoir d'affranchir le bâ-
timent,- que Ton ne devait pas moins essayer de le maintenir à flot jusqu'au jour; en gagnant quelques heures on doublait les chances favorables ; il n'était pas impossible que l'on se trouvât assez près de la côte pour y conduire Y Elisabeth et l'y échouer.
Malheureusement, si continu que fût le travail des pompes, Pierre, qui avait mission d'aller inspecter l'état de la cale, remontait toujours en accusant son envahissement progressif. Au bout de deux heures, l'eau était montée à sept pieds; en même temps, maître Marel constatait que le navire , alourdi, devenait de nouveau réfractaire au gouvernail ; en dépit de ses efforts, les lames recommençaient à déferler sur le pont et à le balayer.
Le jeu des pompes fut suspendu; les pauvres matelots se regardaient, muets, effarés; mais sans se parler ils s'étaient compris : ils étaient perdus.
Une voix parla de chaloupe. De chaloupe, il n'y en avait plus; elle avait été broyée par la chute du mât de misaine. Un grand canot avait été emporté par une vague; la seule embarcation disponible était une yole, calée au pied du grand mât; cette yole pouvait, tout au plus, contenir cinq à six personnes.
Et ils restaient treize sur le bâtiment !
— Eh bien, quoi? dit résolument le timonier, est-ce qu'il ne nous reste pas un mât, des vergues, des espars, de quoi fabriquer le plus solide radeau qui aitjamais roulé sur la mer? Il vaudra mieux que ce méchant youyou; s'il faut mourir, on se consolera en avalant sa gaffe de compagnie.
Un effroyable craquement lui répondit : c'était une des cloisons intérieures qui cédait à la pression de l'eau.
Les malheureux avaient tressailli, il leur semblait
que le pont allait s'abîmer sous leurs pieds; la figure de Marel lui-même s'était crispée ; Piltois seul continuait de plaisanter dans ce moment suprême ; il chantonna :
Maman, les p'tits bateaux Qui vont sur l'eau Ont-ils des jambes ?
— Tais-toi, mécréant, dit gravement le timonier; si le gosier te démange, entonne les litanies, personne ici n'en aplus besoin que toi. Pour'te radeau, il est trop tard, mes enfants, continua -t-il ; ce n'est qu'en assurant de notre mieux les panneaux que nous nous ménagerons le quart d'heure de miséricorde. Un quart d'heure, ça n'est pas gros ; mais il ne faut pas en faire fi, puisqu'on ne sait jamais de quoi accouchera la minute qui va venir.
L'avis fut écouté : les écoutilles furent closes, le plus hermétiquement qu'il était possible, avec des planches, des voiles, des prélarts cloués sur le pont : la résistance de l'air allait retarder l'invasion de l'eau. Puis tous les matelots se groupèrent autour de l'embarcation devenue leur unique espérance ; les mains des plus impatients la saisirent pour la lancer à la mer.
— Un instant, garçons ! s'écria le timonier en les arrêtant. Une supposition que vous vous embarquiez plus de huit dans cette yole , vous la verrez couler plus vite qaeY Elisabeth, bien malade, cependant, la pauvre vieille Or, il n'y a pas ici une peau qui ne vaille l'autre ; donc, si vous voulez m'en croire, on laissera au bon Dieu le soin de choisir ceux qu'il veut sauver, on tirera au sort les huit places qu'il y a à prendre dans le canot.
La proposition du timonier fut bien accueillie. On tailla huit morceaux de bois d'égale longueur qui de-
vaient indiquer ceux des matelots qui monteraient l'embarcation ; cinq autres plus courts devaient désigner les infortunés auxquels cette dernière chance de saiut serait refusée. Pierre les agita dans son bonnet, et les présenta à la ronde.
Piltois, qui tira le premier, avait amené une des plus petites bûchettes ; mais, suivant son habitude, il affecta de braver l'arrêt du sort.
— Cré nom! dit-il, je comptais bien me rafraîchir aujourd'hui; mais, du diable, si je supposais que ça serait avec de l'eau salée !
Les lazzis du Parisien avaient perdu leur prestige; personne ne souriait. Ceux des naufragés que le hasard avait favorisés allaient et venaient, affairés, entassant dans le canot tout ce qui pouvait servir à la navigation périlleuse qu'ils allaient entreprendre, à la fois joyeux et honteux de leur chance, aussi pressés d'échapper au spectacle du désespoir de leurs compagnons que de fuir Tépave qui allait sombrer. Les autres restaient immobiles, muets, consternés, respirant avec effort, ne parvenant pas toujours à contenir les douloureuses impressions qui débordaient de leur âme.
Maître Marel et Pierre figuraient parmi les élus : en un instant, la yole, poussée par des bras vigoureux, était à la mer; rembarquement commença, la violence persistante des vagues le rendait difficile et périlleux.
Deux hommes étaient déjà dans le canot, lorsqu'une voix pleine de colère et d'angoisse se fit entendre; c'était celle de M. Boissac, qui , en s'apercevant que l'équipage allait quitter le bâtiment , était sorti de sa torpeur.
— Et moi ! et moi ! criait-il avec des accents lamen-
tables, vous voulez m' abandonner! abandonner votre capitainel
En même temps , il essayait d'arracher le câble aux mains qui le retenaient et de se précipiter dans la barque, repoussé par les uns , tiraillé par les autres , avec des hourras de huées, d'injures et d'éclats de rire.
— Tu la danseras avec nous, lascar , disait Pillois, je t'invite pour la contredanse du coup du lapin !
— Si tu étais vraiment capitaine, mauvais levantais, tu le prouverais en restant le dernier à ton bord, comme c'est, ton devoir, disait un autre.
— Puisqu'il veut s'en aller, fiche-le donc tout de suite par-dessus le bord, reprit une voix plus farouche; c'est lui qui est la cause de notre perdition.
Cette proposition flattait les instincts cruels qui envahissent le cœur humain dans les situations désespérées ; ces hommes voués à la mort saisirent avec emportement l'idée de cette vengeance féroce; la menace eût été exécutée, sans l'intervention du timonier, qui parvint à ramener les matelots à des sentiments moins barbares, et à arracher le misérable Boissac à ses bourreaux.
— Sauvez-moi! sauvez-moi! lui disait celui-ci d'une voix qui ressemblait à un râle.
— Rends-moi mon honneur, lui répondit tout à coup maître Marel, rends-moi mon honneur et je te sauverai.
M. Boissac le regardait, éperdu, 'ne comprenant pas.
— Tu nous as accusés, l'enfant et moi, d'avoir dérobé ta montre; avoue que tu as menti, confesse la vérité, et, devant Dieu qui m'entend, je jure de te céder ma place sur le canot.
Il y eut quelques secondes de silence]: dans le cœur
du capitaine l'orgueil livrait un combat à la terreur de la mort; il hésitait.
Cependant le dernier des matelots favorisés avait pris sa place dans l'embarcation ; les autres appelaient les deux retardataires, maître Marel et son protégé , avec de grands cris.
— Embarque, embarque ! dit le timonier à l'enfant. Lui-même il s'avança pour être prêt à le suivre. Ce geste décida M. Boissac.
— Un instant, ne partez pas. Vous tiendrez votre parole, n'est-ce pas? Eh bien ! oui, j'ai menti, cette montre, on ne me Ta pas volée ! pardon !
En même temps, d'une main tremblante, il avait fouillé sous ses vêtements , et le bijou, échappant à ses doigts, avait roulé sur le pont. Puis, écartant le mousse, il saisit le câble, le long duquel il se laissa glisser.
— Vous avez entendu, vous autres, cria le timonier d'une voix tonnante, vous témoignerez là-bas que Jean- Thomas Marel est mort en honnête matelot, comme il avait vécu !
Puis, se retournant vers Pierre qui n'avait pas bougé :
— Au canot, Pierre, au nom du bon Dieu ! au nom de a mère, au canot !
Un cri déchirant retentit.
Soit qu'ils se fussent aperçus que la yole était déjà • trop chargée, soit qu'ils cédassent à la haine qu'ils éprouvaient contre Fauteur de leur malheur, les hommes qui la montaient n'avaient point sanctionné l'arrangement de leur camarade ; au moment où le capitaine Boissac posait le pied sur le plat-bord de la barque, un des matelots ayant coupé l'amarre et ce poussé en arrière,, le malheureux avait été englouti.
Pierre indiqua d* doigt la frôle embarcation qui dansait sur la crête dds vagues :
-- Il est trop tari, dit-il, ils sont déjà loin ; et je n'en suis pas fâché, maître; vous auriez eu beau dire et beau faire, j'étais décidé & vivre ou à mourir avec vous.
Le timonier jura;, sacra, puis, se ravisant, il ouvrit ses bras et serra le mousse sur son cœur dans une étreinte vraiment paternelle.
A Fécamp le deuil était dans le quartier des matelots.
La yole y était arrivée le lendemain, après dix-huit heures.de fatigues et de dangers auxquels elle n'eût probablement pas échappé. si elle eût été surchargée de deux passagers de plus.
L'armateur expédia immédiatement un vapeur sur le lieu du sinistre. Après avoir croisé quelque temps, ce vapeur découvrit un navire rasé de ses mâts, mais flottant encore entre deux eaux , se soutenant par un miracle d'équilibre, résultat probable de la condensation de l'air dans le faux pont.
On se hasarda sur l'épave, dont le pont était à un demi-mètre sous l'eau, on n'y découvrit ni ceux qui y étaient restés, ni leurs cadavres, et on présuma que la mer les avait entraînés.
Le commandant du steamer essaya de remorquer le ponton jusqu'à Fécamp, mais au premier mouvement q\ii fut imprimé à Y Elisabeth, elle coula et le vapeur
eût été compromis sans la précipitatjbn que Ton apporta à couper l'amarre. *
Le sort des cinq infortunés marinb ne faisait donc de doute pour personne, et cependant lout le monde hésitait à annoncer à la veuve Rifaud le nouveau malheur qui la frappait.
Ses voisins lui avaient caché le retour de la yole ; les marins que cette yole avait ramenés évitaient sa rencontre , lorsque soir et matin elle s'en allait à l'extrémité de la jetée interroger, d'un œil chargé de toutes ses angoisses, les profondeurs lointaines de cet océan , qui était si lent à lui rendre son enfant. Si familiarisé qu'il fût avec ses douloureuses missions, le commissaire lui-même retardait de jour en jour à faire à la pauvre Bifaude l'aveu de la triste vérité.
Ce fut le hasard qui se chargea de l'en instruire.
Un soir qu'elle revenait de sa vigie quotidienne, elle se croisa auprès du brise-lames avec la femme de l'un des marins demeurés avec maître Marel et le mousse sur V Elisabeth ; cette femme était vêtue de noir.
La Rifaude devint aussi blanche que le linge de sa coiffe, elle s'élança vers l'autre.
— De qui fais-tu donc le deuil , Marie ? lui dit-elle d'une voix rauque, haletante.
La pauvre femme détourna ses yeux baignés de larmes.
— Ah 1 mon fils est mort ! mon fils est mort, car c'est ton homme que tu pleures, Marie! Mon enfant, j'ai perdu mon enfant!
Elle éclata en sanglots, en cris incohérents.
Des gens charitables la reconduisirent à sa demeure.
Une voisine lui donna des soins et le curé de Stain- Nicolas, qui avait été averti, vint lui-même l'exhorter à la résignation que la religion nous commande.
Mais Dieu a pétri tous les cœurs de mère des mêmes éléments que le cœur de Rachel, et, comme celui-là, ils ne veulent pas être consolés. Si douces, si paternelles que fussent les exhortations du digne prêtre , elles se brisèrent contre ce désespoir presque farouche, tant il était profond.
En homme intelligent l'ecclésiastique comprit que le lendemain il trouverait peut-être la malheureuse un peu plus calme; il voulut se retirer, mais la Rifaude qui depuis quelques instants était pensive l'arrêta et, tirant de son doigt un anneau d'argent :
— Monsieur le curé, lui dit-elle, pour le quart d'heure voici tout ce que je possède, je voudrais bien savoir si cela suffit pour payer une messe?
— Une messe pour votre fils? lui demanda le prêtre. La Rifaude eut un sourire presque sublime :
— Oh! dit-elle, innocent et martyr, il faut croire qu'avec cela on entre en paradis ! D'ailleurs s'il avait besoin de la miséricorde divine, ça serait à mes larmes à la lui mériter. Non; mais avec lui est mort... à cause de lui, peut-être... mon Dieu! un brave homme, un ami, maître Marel, et je voudrais*.*.*
— Que je dise une messe pour le repos de son âme , dit le prêtre; eh bien, gardez votre anneau, la Rifaude, et maître Marel n'en aura pas moins 'sa messe de mort aussi solennelle que si vous l'aviez payée cent francs.
— Une messe de mort , cria une grosse voix à la porte, qu'est-ce que tous nous chantez là, la Rifaude? c'est une messe de mariage qu'il faut nous brasser!
La veuve s'était levée tout d'une pièce, comme si elle eût été poussée par un ressort ; elle restait debout , pétrifiée, les yeux démesurément ouverts, fixés sur maître Marel, qu'elle venait, en se retournant, d'apercevoir sur le seuil ; le brave marin , enchanté du petit effet qu'il venait de produire, caressait ses favoris en souriant avec complaisance.
— Pierre, Pierre ! Ce fut tout ce que put articuler la pauvre femme.
— Eh bien ! mais le voilà, Pierre, continua le timonier en poussant celui-ci au milieu de la chambre, le voilà, sain et gaillard comme moi-même! Est-ce que je ne vous avais pas promis de vous le ramener, la Rifaude? est-ce que je ne vous avais pas dit que la goutte d'eau qui doit me servir de lest pour l'autre monde n'est pas encore descendue de là-haut?
La pauvre femme n'entendait rien des triomphants commentaires du timonier; en apercevant son fils, elle s'était affaissée sur elle-même, elle tombait, privée de sentiment, sur le carreau.
Mais elle avait désormais le plus énergique et le plus efficace des remèdes, les baisers de son enfant, qui ne tardèrent pas à la rappeler à la vie.
Pendant qu'ils épanchaient leurs tendresses, la chambre s'était remplie de gens de mer attirés parle bruit du miraculeux retour des naufragés. Maître Marel eut fort à faire à raconter à chacun des survenants comment, grâce à la précaution qu'il avait prise défaire clouer les écoutilles, l'Elisabeth avait flotté jusqu'au jour; comment ils avaient été recueillis le lendemain matin par un navire anglais qui les avait conduits à Folkstone, d'où ils revenaient en droite ligne.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que la veuve Rifaud tint religieusement la parole qu'elle avait donnée au timonier ; que Piltois non-seulement dansa , mais se grisa à leur noce, ce qui était excusable chez un homme qui avait acquis le droit de prendre l'eau en horreur ; que Pierre devint un bon et brave matelot comme son ancien protecteur, et qu'ils vécurent heureux comme devraient l'être tous les honnêtes gens.