‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 12 sur 16 · UN BRELAN DE BRACONNIERS · texte numérisé non relu

UN BRELAN DE BRACONNIERS

Il ne faut pas trop jaser devant [les bavards, comme il ne faut pas faire joujou avec la bonde de l'étang. On a introduit le bout de sa canne dans les trous dont cette bonde est percée , et Ton pèse sur l'autre extrémité du bâton. L'effet ne se fait pas attendre; un mince filet d'eau a commencé à sourdre entre lésais. soulevés; rien de charmant comme les irrisements de cette nappe microscopique, étincelant sous un rayon oblique ; rien d'amusant comme les remous écumeux de cette cataracte en miniature, son murmure bruit comme une musique; mais au moment même où Ton s'applaudit de sa petite invention, crac ! une planche cède et voilà que vous avez déchaîné un torrent! C'est ainsi, qu'un journal ayant cité l'autre jour quelques exploits d'un certain Germond dit Bobo, à ce nom, un casier de ma mémoire, qui sans cela fût resté aussi calme, aussi peu troublé que Tétait la surface de l'étang avant qu'une main imprudente ne soulevât le pal qui en emprisonnait les eaux , est subitement entré en ébullition; l'agitation est bientôt devenue telle que le flot des souvenirs a emporté la digue et voilà ma plume qui court sur le papier.

J'ai connu Germond dit Bobo : c'est lui qui m'a initié aux exploits du vivace Berger noir, de Zidore Petit, dit Poil de vache, du père la Lunette et de quelques autres de ses collègues.

L'expression n'est pas de moi. Aussi respectueux pour ses pairs que le sont entre eux les membres des grands corps de l'État, jamais Bobo n'en employait d'autres, quand il avait à désigner l'un ou l'autre de ces chevaliers du clair de lune.

Germond dit Bobo n'a peut-être pas produit sur l'auteur de l'article l'impression profonde qu'il a laissée dans mon esprit. Lorsque celui-ci l'a rencontré , il n'avait pas encore complètement abdiqué sa profession de carrier; porteur de carnier du dimanche, il faisait, comme tant d'autres de ces aimables auxiliaires, une sorte de stage où s'affermissait sa vocation braconnière ; il était gros de promesses sans doute , et néanmoins à l'état de bouton. Lorsqu'il me fut accordé de le cultiver, l'épanouissement était parfait; Bobo avait reçu ses diplômes de la police correctionnelle et, frais émoulu de la prison de Melun, il avait gagné le doctorat. La physionomie comme le tempérament s'étaient nettement caractérisés ; les lignes jusqu'alors indécises avaient acquis leur relief; l'originalité était saisissante au physique aussi bien qu'au moral.

Taillé en athlète, ce formidable gaillard, qui mettait des ardeurs sincèrement passionnées au service de son vilain métier, était, au demeurant, très-doux et surtout très -pacifique. Il n'eût pas donné une chiquenaude à un enfant, et cependant quand on le rencontrait au coin d'un bois, vêtu à la diable, d'un bourgeron toujours boueux et largement débraillé , d'un mauvais pantalon déchiqueté par les ronces , lorsqu'il arrêtait sur vous son regard de taureau effaré, je crois qu'il était difficile de ne pas sentir un frisson courir sur sa chair. Son caractère ne justifiait nullement sa tenue de

bandit, son extérieur brutal et farouche ; il était d'une jovialité naïve qui, bon gré mal gré, le rendait sympathique. En le faisant causer on s'apercevait bien vite que, malgré ses fréquents démêlés avec la justice, un contact pour ainsi dire permanent avec l'écume de la société, il avait gardé un reste de son honnêteté native qui intéres" sait à sa personne et faisait souhaiter de voir ce pauvre brave homme revenir au droit chemin.

Malheureusement la conversion trouvait, dans le démon de la chasse dont cet homme était possédé, une pierre d'achoppement contre laquelle elle trébuchait toujours. Docile auditeur des admonestations qu'on lui adressait, Bobo approuvait en hochant sa grosse tête; il convenait volontiers que ces déprédations, qui ne lui rapportaient pas autant qu'un travail régulier, ne pouvaient avoir qu'un sinistre dénoûment; pour peu qu'on le pressât , il arrivait à résipiscence, promettait de renoncer à ses habitudes, mais comme tous les serments d'ivrogne, celui-là ne tenait jamais devant l'herbe tendre; il ne fallait pas plus de quatre ou cinq jours pour qu'on apprit que le catéchumène repentant avait de nouveau été pincé. Plusieurs fois, pour mon compte, je crus avoir ramené au bien ce pécheur endurci , et plusieurs fois j'en fus pour mes illusions. Mais je n'aurai pas l'ingratitude de m'en plaindre; le type m'avait paru si curieux, que je lui donnai un rôle dans un petit roman que j'écrivais cette époque sous le titre de : les Aventures d'un chien de chasse, et ce personnage ne (ut pas le moins intéressant du récit. Je vais maintenant vous apprendre comment j'entrai en relations avec Bobo.

Le directeur du journal la Vie à la Campagne, Charles Fume, qu'une si lugubre catastrophe a enlevé il y a

quelques années à tant de sincères et persistantes amitiés, m'avait demandé sur le braconnage un travail qu'il voulait aussi complet, aussi circonstancié que possible.

Après m'étre engagé un peu étourdiment, je me trouvai dans un certain embarras quand il s'agit d'exécuter ma promesse. Je savais de mon thème tout juste ce que nous en savons tous. Je connaissais le gros de la manœuvre du traîneau, de la pantière aussi bien que despanneaux, les petites rubriques du colletage et de l'affût, mais je me rendais compte que ce ne serait point en leur révélant ce qu'aucun d'eux n'ignore que je parviendrais à intéresser nos lecteurs; il fallait tout au moins les initier à quelques ficelles inédites du métier. Je lus et je relus les Buses du braconnage de Labruyère, — rien de l'auteur des Caractères. — Je n'en fus pas beaucoup plus avancé. J'avais compris que je ne découvrirais les curiosités du braconnage dont j'étais en quête, qu'en me renseignant aux sources mêmes, c'est-à-dire auprès des héros actuels de la maraude; mais d'un côté, j'éprouvais quelque répugnance à entrer en relations avec ces malfaiteurs et de l'autre je ne savais trop où les prendre. J'en étais là, fort hésitant et ne songeant qu'à me dégager vis-à-vis de Ch. Furne , lorsque le hasard me vint en aide.

J'habitais les bords de la Marne, et j'avais dans les environs, de moitié avec M. Arthur Lavocat, une chasse grande comme un mouchoir, mais si brillamment avoisinée que jamais on n'y connaissait la bredouille. Un jour que, comme à l'ordinaire, j'avais consacré ma matinée à battre nos 120 hectares, et que je suivais les murs du parc d'Ormesson pour rentrer chez moi, je fus rejoint par un homme de haute ta 1 lie qui, tout en me

souhaitant le bonjour avec une cordialité expansive, paraissait singulièrement préocuppé d'inspecter le contenu de mon carnier. .

Le costume presque déguenillé de cet homme ne prévenait point en sa faveur; le sans-gêne avec lequel, allongeant une main taillée en épaule de mouton, il soupesa le contenu de la carnassière acheva de m'indisposer contre lui.

— Passez donc votre chemin, mon brave, lui dis- je avec humeur; je ne m'inquiète point de ce que vous portez; faites comme moi.

— Oh ! oh I je n'ai pas voulu vous offenser, Monsieur, et vous avez tort de vous fâcher, me répondit-il ; je n'aurais pas dû toucher à votre carnassière sans votre permission, mais je n'y ai pas mis de malice. Le gibier, voyez-vous, ça m'attire comme la pierre d'aimant attire le fer qu'on lui présente; il y en a qui aiment à manier l'or et l'argent! moi, quand je puis passer ma main sur le poil d'un lièvre, sur les plumes d'une perdrix, ça me chatouille non-seulement les doigts, mais le cœur ! C'est que chacun a son tic en ce monde, voyezvous ?

Les explications que terminait cette apostrophe philosophique étaient accompagnées d'un sourire d'une si franche bonhomie que je me sentis désarmé.

— Allons, .il ne sera pas dit que j'aurais laissé échapper l'occasion de faire un heureux à si bon marché, m'écriai-je en rianf ; donnez donc satisfaction à votre envie, mon ami.

En parlant ainsi, j'avais tiré du filet deux faisans que je rapportais et je les présentai à l'inconnu. Il n'avait pas menti, car en palpant, en tournant, en retour-

nant ces deux oiseaux, son regard étincelait, sa physionomie exprimait une jubilation sincère. Le plaisir qu'il semblait goûter ne l'empêchait pas de procéder aux minutieuses investigations du connaisseur; il souffla sur les plumes, examina les pattes de mon butin, et me les rendant après leur avoir soigneusement placé la tête sous l'aile et lissé leur plumage :

— Pour deux bons coquelets, voilà deux bons coquelets, me dit-il ; encore deux ou trois semaines ils auraient passé comètes ; ça n'est pourtant que de la seconde taille; pour trouver de vrais faisans, faut s'en aller à Ferrières ; dans le parc de Gueilly il y en a encore de bien beaux. J'y connais un vieux coq, jamais je n'ai rencontré son pareil ; il est gros comme une dinde, et il vous à une queue longue comme cela , ajouta-t-il en allongeant le bras et en indiquant d'abord la saignée puis l'épaule comme mesure de cette queue phénoménale; tenez, je donnerais bien vingt bons francs pour le démolir celui-là. Ici vous n'en aurez jamais comme ça; aussi, à votre place, il faudrait que je me rattrappe sur la quantité ; à moins d'une demi-douzaine, je ne serais pas content.

— Peste ! vous êtes gourmand, mon garçon, et il est heureux que je ne sois pas affligé d'un appétit comme le vôtre, car je serais bien souvent forcé d'aller m'attabler chez les autres.

— Oh ! les messieurs comme vous ne font pas ce métier-là, je le sais bien, reprit-il; mais vous n'auriez pas à aller chez les voisins si leurs faisans, coqs et poules, venaient vous chercher chez vous ?

— Saperlotte ! mon garçon, si vous en savez d'assez aimables pour se déranger en ma faveur, je vous serai

vraiment obligé de ne pas oublier de leur donner mon adresse.

— Vous croyez que je ris ? Cela n'est pourtant pas aussi sorcier que vous le supposez, allez. Voulez-vous essayer? Tenez, prenez-moi deux ou trois litres de bon chèrievis, bien plein, faites-le griller dans une vieille poêle, exactement comme si vous vouliez brûler du café. Quand le chènevis sera bien roux et pendant qu'il sera encore chaud, versez dessus une chopine de la plus forte eau-de-vie que vous aurez; vous répandrez ce grain-là dans vos vignes ou dans votre bois, deux ou trois heures avant le gagnage, et quand vous irez à votre traînée, ça ne sera pas une carnassière comme ça qu'il faudra pour les rapporter, un sac à blé ne sera pas trop grand.

Je commençais à considérer avec curiosité ce personnage si bien au courant des divers signalements de la population faisandière du canton ; la petite recette qu'il venait de me fournir achevait de m'éclairer sur son compte, et je commençais à soupçonner que sa passion pour le gibier ne pouvait pas être purement platonique et contemplative.

— Vous êtes donc chasseur? lui demandai-je pour le voir venir.

— Oh ! chasseur, répondit-il d'un air pudibond et en donnant à ses gros yeux une expression presque modeste, je le suis sans doute un brin, mais à ma manière.

— Et votre manière consiste à chasser n'importe où, pourvu que ce soit pendant la nuit?

Il cligna une de ses paupières en me regardant de côté et accentua cette grimace affirmative d'un gros éclat de rire.

— -C'est cela, dit-il, je rae gare des coups de soleil afin de me conserver le teint frais. Mais ça n'empêche pas que si vous vouliez me chercher une bonne place de garde,) je la prendrais tout de même.

— Une place de garde, cela se pourrait encore, si les renseignements étaient bons.

— Les renseignements ! reprit-il en se grattant la tête, voilà lé chiendent, je lésais bien! Je connais pourtant la chasse, l'élevage du faisan et le dressage des chiens aussi bien que pas un ; de plus celui qui m'aurait serait bien sûr que jamais un braco ne mettrait le pied sur ses terres.

— Vous croyez qu'ils les respecteraient par cela seul qu'elles seraient confiées à votre surveillance.

— Oh ! que nenni, je suis sûr au contraire qu'ils me donneraient la préférence sur tous les autres, mais ils trouveraient à qui parler ; il n'y en a pas un dans toute la braconne qui puisse se flatter de pouvoir faire le poil à Bobo.

A ce nom je redressai la tête ; j'avais souvent entendu parler des hauts faits de braconnage de cet individu ; ton sien cousin tireur de sable sur la Marne qui prenait soin de. mes outils de pêche et me servait d'écarle-yeux, me l'avait présenté comme parfaitement en mesure de me fournir des révélations dont j'étais en quête ; malheureusement quand je l'avais prié de me l'amener, il n'avait pas su le rencontrer.

— Ah ! vous êtres Bobo, lui dis-je ; c'est vous qui avez té pris il y a six mois dans les bois Notre-Dame ?

— Oh ! mon Dieu oui ! me répondit-il avec un redoublement de modestie ; c'est ma faute ; je ne voulais pas y aller, parce que je suis bien ami avec M. Thi-

baut, le garde du canton; c'est moi qui lui nettoie ses chenils, ainsi ! Vous comprenez que c'est une raison pour ne pas lui faire de peine à cet homme ? Les collègues m'ont entraîné, nous avons été paumés, c'était bien fait; j'ai été réglé à trois mois; c'est payé, on n'a plus rien à me dire; mais je sais bien tout de même que, pour devenir garde, ça ne serait pas tout à fait une recommandation.

— C'est probable. On trouverait bien encore un maître qui, lorsqu'il serait bien sûr de votre repentir, et en raison des services que vous pourriez lui rendre, se montrerait coulant sur vos antécédents; il serait un peu plus difficile de décider le tribunal à vous assermen ter; mais en attendant que vous ayez racheté votre passé par une conduite exemplaire, on pourrait vous trouver un poste d'auxiliaire, de faisandier, de valet de chiens, quij vaudrait un peu mieux pour vous que cette existence: de méfaits et de prison.

— Faites cela, s'écria mon interlocuteur, avec un sincère enthousiasme et. foi de Bobo, vous ne vous en repentirez jamais. Mon cousin Louis m'avait bien dit vous étiez un bon homme, et si je vous ai abordé» j puis bien vous Je dire à présent, c'était tout autant po vous prier de me trouver un emploi que par curiosi de votre gibier. Aussi, il n'y a pas, il faut absolume que je vous apporte le gros faisande Gueilly, qui comme une dinde. D'abord j'ai une dent contre lui figurez-vous qu'un soir je l'avais remisé dans un chêne à dix heures j'y reviens; il faisait noir comme dans four et avec cela un petit brouillard tout à faisait n sant. Je retrouve tout de même la chambre à couch du monsieur, et, à force de m'écarquiller les yeux,

finis par distinguer une masse noire dans le haut de l'arbre. J'aligne, je tire, pari 1 ça dégringole, ça tombe ! boum ! J'allonge le bras pour le ramasser, il fait ouâââcf ! Au lieu du gros faisan, j'avais tué un mauvais corbeau !

Pour que nos lecteurs puissent se rendre compte du pittoresque des narrations de Bobo, il est bon de les prévenir que la pantomime y jouait un rôle aussi important que l'éloquence. En disant j'aligne, il avait ajusté avec son bras consciencieusement et longuement, imité la détonation du 'fusil avec ses lèvres, puis, arrondissant les coudes, les élevant et les abaissant, il avait assez bien rendu les mouvements de l'oiseau qui tombe à travers les branches; enfin, après avoir si-* mule le bruit d'un corps pesant rencontrant la terre, il avait jugé à propos de s'accroupir, pour donner une idée exacte de la situation de sa victime, et le couac! qui servait de dénoûment à l'aventure était réellement pris sur nature.

Je représentai vainement à Bobo que cette manifestation de sa reconnaissance se concilierait très-peu avec retour au bien qu'il paraissait méditer ; il tenait à e faire hommage du faisan gros comme une dinde, il voulut pas renoncer aux projets meurtriers qu'il urrîssait contre lui. Malgré cet insuccès, j'avais commis tout le profit que je pouvais tirer de la conversaion de ce curieux personnage. Nous étions arrivés devant la maison, je l'invitai à entrer, je lui fis servir du win et un reste de matelote qu'il dévora avec deux libres de pain pour appoint. Tandis qu'il jouait des mâchoires, je lui exposai le petit service que j'attendais de fui à mon tour, et ses tendances expansives se trouvant

doublées par la plénitude de son estomac, Bobo me promit tous les renseignements que je pouvais souhai- ' ter tant sur le braconnage que sur ceux qui en faisaient leur métier, et je dois ajouter qu'il tint religieusement sa promesse.

* L'hommage que je rends à la sincérité de 19a nouvelle connaissance, ne m'empêchera pas de confesser humblement que ses révélations des mystères du braconnage ne s'émaillèrent d'aucune espèce de surprise. 11 en est du vol du gibier comme de tous les autres, le plus gros des procédés professionnels se transmet traditionnellement de génération en génération; les rares innovations que Ton signale restent personnelles; les physionomies changent; elles sont plus ou moins originales, la tactique ne varie guère. Lorsque Bobo m'eut accordé trois ou quatre séances, je reconnus que Labruyère, si fort dédaigné, avait à peu près tout dit, et que je n'aurais pas été moins minutieusement informé en allant rendre une petite visite à un vieux garde , mon voisin, conservateur hors ligne.

Bobo me fournit néanmoins quelques détails intéressants sur les associations braconnières, bien désagrégées aujourd'hui grâce à la vigilance, à l'activité, à l'action persévérante de la Société de répression, mais à cette époque très fortement constituées. Les malfaiteurs avaient alors retourné contre la société une des plus bienfaisantes créations des humanitaires modernes, la solidarité. Une sorte de mutualité, des caisses de prévoyance et de secours dotaient cette triste industrie

d'une vitalité qui les rendait encore plus redoutables. Cette espèce d'organisation permettait au braconnage d'étendre là main partout où il voyait une proie à saisir ; elle l'obligeait à procéder commercialement, c'està-dire à ne plus se contenter de prélever la dîme de quelques pièces de gibier sur la population des bois ou de la plaine, mais de faire suera cette plaine et à ces bois tout ce qui pouvait rendre l'opération plus productive ; elle multipliait pour les braconniers les chances d'échapper à la justice, elle leur fournissait encore les moyens d'éluder les légitimes rigueurs du châtiment qu'ils avaient mérité.

Les obligations facultatives des membres vis-à-vis du groupe ne s'exécutaient pas moins rigoureusement que celles du groupe envers chacun de ceux qui le composaient. Les derniers contribuaient d'une cotisation mensuelle, alors fixée à quatre francs; en revanche, l'association devait aux travailleurs malheureux qui s'étaient laissé couper les ailes les moyens de prendre un nouvel essor; si l'oiseau était resté dans le trébuchet, non seulement tant que durait son absence elle nourrissait la femme et les enfants, mais encore elle faisait passer au j prisonnier quelque petite subvention qui aidait ce dernier : à tromper les ennuis de la captivité. Chaque fraction ' avait pour pivot et quelquefois pour chef un personnage qui, sans courir aucun risque , bénéficiait plus largement du braconnage que ceux-làmêmesqui y prenaient la part la plus active. Ce personnage était ordinairement quelque Shylock de bas étage, un de ces financiers interlopes qui pullulent dans le quartier des Halles , quelquefois un marchand de gibier. En temps de chômage il avanl' çait quelque argent aux plus nécessiteux, de façon à bien

maintenir dans sa dépendance les dociles instruments de sa cupidité. C'était lui qui désignait la contrée qu'il serait bon d'exploiter, qui signalait la marchandise qu'il serait avantageux de travailler, qui entretenait une correspondance avec les affiliés des départements. Le soin de tirer parti du butin rentrait encore dans les attributions de cet homme ; il s'en acquittait de façon à prouver qu'il n'avait point oublié Y Ego nominor leo de ses classiques.

Il m'apprit encore que , contre une opinion généralement accréditée, la pantière ou drap des morts était beaucoup moins utilisée que le traîneau par les braconniers de l'Ile-de-France. Le premier de ces engins est incomparablement le plus destructeur sans doute, mais il ne peut s'employer que par des nuits brillamment éclairées par la lune, il nécessite une équipe nombreuse, très-ordinairement de huit à dix hommes ; enfin , en cas de surprise, si on est forcé d'abandonner son outil, la perte de sept à huit pièces de filet dont chacune mesure environ 30 mètres de longueur constitue une perte difficile à réparer. C'est pour cela qu'on le réserve pour les expéditions lointaines, et que l'on donne la préférence au traîneau que deux hommes suffisent à manœuvrer, qui travaille dans la période du déclin lunaire comme dans celle où. l'astre se montre dans son plein , que d'ailleurs on démonte, on emporte aisément s'il survient une alerte, lorsqu'il s'agit d'opérer dans les environs de Paris où la surveillance est active, où la pratique de la répression est aussi bien organisée que celle du braconnage.

Je rappelle ces détails pour que mes* lecteurs soient bien pénétrés de la nécessité de Tépinage. Il ne sera vraiment préservateur qu'à la condition d'avoir été l'ob

jet de soins particuliers. Les traîneurs commencent trèssouvent par promener sur le terrain un cordeau un peu plus long que le filet. La résistance qu'ils rencontrent leur indique la situation des défenses qu'ils arrachent en ne laissant debout que celles qui jalonnent parallèlement les deux côtés de la future menée.

Généralement on emploie des tiges* trop élevées et trop flexibles. Un épinage ainsi conditionné a certainement plus d'œil, mais il est aussi plus facile à enlever. Des épines hautes de 1 m. 25, mais rameuses, hérissées, conviennent beaucoup mieux. Au risque de payer queljques bras de plus, il serait bon d'exiger des hommes chargés de ce travail qu'ils laissassent un rudiment de branche au pied de chaque brin. Ils trouveraient plus de difficultés à l'enfoncer dans le sol, ils seraient forcés de doubler les proportions du trou destiné à le recevoir; en revanche, si la terre avait été convenablement tassée par-dessus le chicot, l'épine offrirait une résistance beaucoup plus considérable à la main qui essayerait de l'arracher. Nous recommanderons encore d'entretenir concurremment avec l'épinage fixe une certaine quantité d'épines roulantes, — on nomme ainsi les branches jetées sur le sol et non adhérentes à la terre; — elles forment de puissants obstacles au jeu de tous les engins du braconnage. Lorsque le filet les ramasse dans une [de ses menées, elles enchevêtrent si bien le réseau que les panneauteurs préfèrent, quelquefois, renoncer à leur | entreprise plutôt que de perdre leur temps à essayer de ! dégager leur engin.

Dans l'année même où mon braconnier m'honora de ses confidences, un de ses confrères avait employé avec succès le traîneau contre les faisandeaux qui, dans leur

premier âge, se tiennent volontiers dans Jes prairies artificielles en bordure. J'ignore si cet initiateur a fait des prosélytes et si son invention est devenue classique; sll en était ainsi, le filet devant nécessairement courber les tiges de la luzerne pour décider les jeunes oiseaux à se mettre à l'essor, je conseillerais de garnir l'emblave me^ nacé avec des pieux enfoncés dans la terre, et dont le sommet qui ne dépasserait pas le niveau des foins, serait garni de gros clous recourbés en forme de crochet. Ce préservatif des pièces d'eau hantées par les maraudeurs ne serait pas moins efficace contre ces coups de traîneau.

En môme temps qu'il faisait bon marché des petits secrets du métier, Bobo s'étendait avec autant dé loquacité que de complaisance sur l'autobiographie de ses a collègues » les plus fameux. Le premier dont il m'en* tretint fut le Berger noir. Il me le représenta comme on bandit redoutable qui ne reculerait jamais devant un meurtre, si ce meurtre pouvait assurer l'impunité de son délit. Il le blâmait sur ce point. Peut-être à l'occasion et dans l'ardeur d'une lutte eût-il agi tout autrement, mais Bobo n'en déclarait pas moins hautement que pour se soustraire à la répression on ne devait pas employer d'autres armes que ses jambes. La vie, c'est sacré, disait-il, même chez un gendarme! Néanmoins, et malgré les louables sentiments d'humanité qu'il affirmait, la déférence presque respectueuse avec laquelle il s'exprimait sur le compte du Berger noir donnait la mesure de la profonde impression que l'audace de ce malfaiteur produisait sur cet esprit grossier.

Le Berger noir habitait ou plutôt stationnait de préférence dans les environs de Melun , la région des grandes

chasses, le centre giboyeux par excellence. De ce point, il rayonnait à une vingtaine de lieues à la ronde , et s'abattait partout où il y avait un coup à opérer. C'était l'homme des expéditions lointaines et aventureuses; d'une vigueur exceptionnelle , doué d'un jarret d'acier, il franchissait à pied d'incroyables distances ; ses méfaits se succédaient pour ainsi dire sans intervalles. Entreprenant , rusé, d'un esprit fécond en stratagèmes, il avait encore cette promptitude dans la décision qui, si souvent, réussit à conjurer le péril.

L'hiver précédent, fuyant devant des gardes et des gendarmes qui lui avaient enlevé son panneau et, serré de près, il leur avait échappé en traversant, au-dessous de Villeneuve-Saint-Georges, la Seine en ce moment débordée. Tandis que les agents de l'autorité qui avaient été chercher un bateau le guettaient sur la rive droite, il revenait de la même façon à celle d'où il était parti , entrait chez un paysan où son filet avait été provisoirement déposé, contraignait par ses menaces cet homme à le lui livrer et réussissait à gagner le large. Nécessairement l'imagination populaire avait enrichi la chronique du Berger noir d'un assez bon nombre de légendes. Il y avait entre autres une histoire d'un molosse de Ferrières déchiré en deux morceaux depuis la commissure des lèvres jusqu'à la naissance de la queue par les doigts de fer du terrible braconnier qui devait être une réminiscence de l'aventure du lion de Némée, réminiscence inconsciente sans doute, puisque le narrateur n'avait certainement jamais oui parler du fils d'Alcmène.

Tout autre était le père la Lunette. Celui-là, il m'a été donné de le voir plusieurs fois par corps, et, je vous l'affirme, bien que dûment prévenu, je ne parvenais point

à faire entendre à ma cervelle que j'avais devant les yeux un des plus dangereux traîneurs et panneauteurs des environs de Paris. Figurez-vous un petit homme à l'air humble et paterne représentant par sa physionomie autant que par sa tournure le type accompli du magister de village, avec une face blafarde sous une maigre toison poivre et sel très soigneusement ordonnancée pour atténuer une calvitie naissante, laquelle face, encadrée de courts favoris blancs , était toujours rasée de près et agrémentée d'une paire de ces énormes lunettes à verre rond et à monture d'argent que l'on ne voit plus que dans les portraits du commencement du siècle. Ajoutez à ce signalement la mise proprette de l'artisan en villégiature dominicale; linge blanc, petit paletot bleu, râpé mais scrupuleusement expurgé du moindre grain de poussière, pantalon de drap retroussé au-dessus de la cheville de façon à le préserver du contact doublement compromettant de la rosée ou de la boue, et sur ce portrait, dites- moi si vous n'eussiez pas comme moi redouté de vous prononcer sur d'aussi honnêtes apparences.

Je ne crois pas en avoir rencontré beaucoup de plus trompeuses. Tel que je vous le montre, ce bonhomme causait aux chasses suburbaines des dommages peut-être plus sérieux et certainement plus constants que ceux qui figuraient à l'actif du fantastique Berger noir. Le père la Lunette exerçait, sur le quai des Orfèvres, je ne sais plus quelle profession; le détail du reste importe peu, car elle ne lui servait, bien entendu, qu'à couvrir son métier véritable, le braconnage. Dans celui-là, je ne sais trop s'il chômait un seul jour depuis le premier janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre. L'été il prenait des cailles à la tirasse, il appelait avec assez d'habileté pour parier qu'il

ferait monter un de ces oiseaux sur son dos. Une fois les grains abattus et la plaine dépouillée, il revenait à son outil favori, le traîneau. Il connaissait admirablement tous les coins et les recoins de la Brie, il les exploitait tour à tour toujours fructueusement grâce à l'étude approfondie qu'il avait faite des cantonnements de la perdrix et surtout parce qu'il n'opérait jamais avant de s'être livré à quelques reconnaissances préparatoires.

Travaillant à petit bruit, avec un seul compagnon, sa présence dans un canton restait presque toujours inaperçue. Si par hasard il avait été signalé, il endossait un pantalon de rechange qu'il emportait- toujours dans ses expéditions , ramassait quelques paquets d'herbe , et le garde, qui le rencontrait, se découvrait poliment devant cet honnête herborisateur qui venait de détrousser son canton. Malgré ses prédilections pour le traîneau, il lui était quelquefois infidèle; il cédait facilement aux séductions dufuretage, se mêlait volontiers de panneauter et enfin ne dédaignait pas de s'associer à quelques campagnes de la pantière dont les équipes étaient toujours jalouses de se ménager les bénéfices de son savoir-faire et de son expérience. Malgré sa diplomatie, en dépit des avantages que lui fournissait la décence de son extérieur, le père la Lunette revenait si souvent à l'eau qu'il y gagna plus d'une fêlure. Je citerai encore une fois le vieux garde mon voisin qui, malgré toutes les ficelles et rubriques du père la Lunette, le pinça, s'il m'en souvient* au moins deux ou trois fois.

Je ne parlerai que pour mémoire d'Isidore Petit, dit Poil de vache y par lequel doit se compléter cet aimable quatuor, d'abord parce qu'il n'avait encore rien produit de bien saillant à celle époque, mais surtout parce que le bout

de rôle qu'il jouera dans l'aventure qui va suivre, fera suffisamment connaître les instincts de ce jeune vaurien.

Si Bobo ne taisait trop rien des faits et gestes de ses camarades, il ne se montrait pas plus discret quand il s'agissait de lui-même; en ce qui le concernait, la confession fut complète; j'ajouterais sincère, si je n'avais cru m 'aperce voir que, vantard comme la plupart de ses pareils, il cédait volontiers aux menues satisfactions qu'il trouvait dans l'amplification.

Bobo était un spécialiste comme le Berger noir, comme le père la Lunette; ses prédilections avaient le braconnage du faisan au brancher pour objet , lequel , il faut le reconnaître , se rapproche un peu plus de la chasse que les tueries dont les filets sont les instruments. S'il faut s'en rapporter à ce qu'il me raconta , il était bien peu de bois ou de parcs dans un rayon de dix lieues autour de Paris , où il n'eût goûté, au moins une fois , les charmes d'un tiré nocturne.

Les réserves si bien gardées de Ferrières elles-mêmes paraissaient ne pas lui être complètement étrangères; toutefois, et je suis heureux de rendre cet hommage à la vigilance des braves serviteurs qui président à leur conservation, il en parlait avec une certaine nuance de respect; les chiens du parc semblaient surtout avoir acquis des droits positifs à sa considération et, bien que doué d'une force peu coûamune, il n'était pas tenté d'user avec ces quadrupèdes de la recette qui avait si bien réussi à son collègue le Berger noir.

Quoi qu'il en fût, il me donna sur sa manière de procéder des détails qu'il est d'autant plus opportun de reproduire que ce désastreux maraudage s'exerce avec une intensité croissante aujourd'hui. §

C'est quelquefois par bandes de cinq ou six hommes que les braconniers exécutent leurs invasions dans les propriétés faisandières; le plus souvent ils sont deux afin de se rassurer contre les surprises soudaines; rarement ils vont isolés à de semblables expéditions. L'éclat de la lune n'est point nécessaire à leur succès; parfois il peut leur nuire. Us perdent le bénéfice de l'obscurité qui les abrite et, en même temps, les contours de l'objectif qu'il s'agit d'atteindre diminuent de netteté dans le scintillement des rayons lunaires. Les nuits sereines, où la douce lueur des étoiles répand sur la voûte céleste une clarté qui demeure suspendue dans l'atmosphère , sont celles où l'oiseau branché est le plus aisément perceptible, où l'on trouve le plus de facilité à l'ajuster.

L'état de l'atmosphère ne doit pas davantage fournir à un garde de prétextes pour Se relâcher de sa surveillance. S'il gèle, il est possible que les faisans se recèlent pour dormir dans les touffes de bruyère ou bien dans quelque buisson , mais les braconniers ont souvent des chiens, et mis à l'essor pendant la nuit, l'oiseau se réfugie presque toujours sur l'arbre le plus proche.

Les nuits dont des torrents de pluie doublent les ténèbres, ne sont pas moins fatales à ce gibier. Les braconniers ne redoutent guère l'averse et très souvent ils possèdent une vue qui, dans l'obscurité , peut lutter d'acuité avec celle des espèces félines ; alors , malheur aux faisans ! Glacés par l'humidité qui a transpercé leur plumage , étourdis par le fracas des détonations, insensibles à la chute successive de leurs camarades de lit, ils perdent le sentiment de la conservation, ils oublient l'usage de leurs ailes. En ne négligeant pas la précaution de commencer le massacre par ceux des pauvres oiseaux qui

étaient le plus près du sol , des tireurs ont pu en abattre cinq ou six sur le même arbre , sans que la grêle de mitraille fouettant les branches inspirât aux survivants l'idée de fuir cette dangereuse chambre à coucher.

En quête de faisans, le braconnier se garde bien de tirer sur le premier qu'il rencontre .11 sait que, dans le silence des nuits, une seule explosion suffit à donner l'éveil; il faut que chaque minute du répit qui lui sera accordé lui rapporte au moins une victime. Il parcourt le taillis, étouffant le bruit de ses pas, sondant les profondeurs du feuillage desséché que l'hiver a laissé sur les chênes, s'assurant par un léger bruit qui provoque un mouvement chez l'oiseau engourdi qu'il ne sera pas le jouet d'une illusion , car n'est pas faisan tout ce qui dans la nuit en a l'apparence. Si dans un rayon d'une cinquantaine de mètres, il a signalé cinq ou six faisans branchés à peu de distance les uns des autres , il commence par jeter parterre celni qui a complété son nombre ; il revient dans la direction du premier en tuant successivement tous ceux qui se retrouvent sur sa route, les engouffre dans son sac, et s'enfuit précipitamment vers une autre partie du bois où il renouvellera sa manœuvre, tandis que les gardes le chercheront où il ne sera plus. Cette manière d'opérer est si vieille que nous comprenons difficilement qu'elle réussisse encore. Ne serait-il pas plus habile de se rendre, au premier coup de feu, dans le canton où les probabilités et l'expérience indiquent que les maraudeurs vont se diriger tout à l'heure.

La répression du braconnage du faisan est difficile; pour l'obtenir, il faut procéder avec la patience du sauvage ; il faut pousser la persévérance jusqu'à l'entête-

ment. Convaincus de l'inutilité des marches et des contre-marches vis-à-vis d'un ennemi qui se couvre de la double obscurité de la nuit et du bois , ayant conscience de l'immense avantage que l'homme qui demeure immobile dans' l'ombre acquiert sur celui qui marche, les gardes doivent se résigner à de longues factions dans l'enceinte la plus giboyeuse. Ils se masqueront dans les buissons les plus voisins d'un arbre chargé de coqs, après avoir préalablement débranché le plus de faisans possible dans le canton, et ils attendront. 11 y a de grandes chances pour que les braconniers passent à leur portée et se laissent tenter par l'appât; aussi quelques coups de fusil tirés dans les alentours ne doivent-ils pas les décider à quitter le poste s'il est bon. Ces hommes, quand ils ne. se voient pas inquiétés , deviennent d'une audace presque naïve ; leur vanité de malfaiteurs attribue toujours l'impunité temporaire dont ils jouissent à la terreur qu'ils inspirent. Ne voyant pas paraître les gardes, ils continueront leur razzia et finiront toujours par arriver à l'embuscade.

11 ne me resterait probablement qu'un excellent souvenir de mes relations avec Germond dit Bobo si , sachant me contenter de la verbeuse complaisance qu'il apportait à me divulguer les théories de son petit métier, je n'avais eu la curiosité de m'assurer de visu qu'elles étaient parfaitement conformes à la pratique.

Un autre mobile me poussait dans cette voie périlleuse et jalonnée d'écueils.

J'étais, à cette époque, le collaborateur assidu d'un illustre écrivain dont la renommée ne s'est pas, comme tant d'autres, amoindrie depuis qu'il n'est plus et dont aussi les hautes qualités du cœur rendent la mémoire

singulièrement chère à tous ceux qui l'ont approché, Alexandre Dumas père.

Nous avions sur le chantier un roman qui s'est appelé le Père la Ruine, dont nous avions placé la scène dans le village même où j'habitais et qui avait un flibustier d'eau douce pour principal personnage. Je m'étais mis .dans la tête que la réalité ne devait pas manquer de me fournir quelques types curieux de braconniers de terre ferme, lesquels figureraient avec avantage aux seconds plans de notre œuvre , et cette perspective me rendait d'autant plus désireux d'étudier de près les personnages dont Bobo m'avait dessiné les silhouettes.

Les inconvénients, même d'une simple excursion dans ce monde interlope, étaient si manifestes et les accidents à prévoir si désobligeants que , bien que je n'aie jamais été d'une grande force sur la prudence, j'eusse vraisemblablement résisté à ces tentations malsaines. Malheureusement, j'en parlai à un de mes amis, en ce moment mon hôte, et son intervention me fit perdre les bénéfices de mes sages réflexions.

Bien que, lui aussi, il soit mort, je désignerai ce personnage par une initiale. Ce que j'ai à raconter de lui ne manque pas plus d'originalité que n'en manquait sa personne; mais ce que j'ai à révéler de son existence a de tels côtés de tristesse que je dois taire ce nom aujourd'hui gravé sur une tombe.

M était un des êtres les plus heureusement doués

de la nature qu'il m'ait été donné de rencontrer; il avait été joli garçon, distingué de manières comme d'éducation ; dans sa jeunesse il avait été fort recherché dans le monde et très apprécié de ses amis : élève d'Ingres et prix de Rome, il avait promis un peinlre distingué;

garçon d'esprit, il avait donné au Palais-Royal, à d'autres théâtres encore, une quarantaine d'actes dont quelquesuns obtinrent un incontestable succès, et tout cela pour aboutir à la bohème dont, sur le tard, il devint un des représentants les plus complets et aussi les plus connus.

Quelques années auparavant, à la suite de Tune de ces déceptions sous lesquelles fléchissent les âmes les plus solidement trempées, M.... avait demandé la guérison de son cœur blessé à cette consolatrice meurtrière qu'on appelle l'absinthe. La verte sirène lui avait-elle donné l'oubli? J'en doute, mais ce dont je suis certain, c'est qu'elle lui avait pris son talent, sa santé, sa dignité, en attendant qu'elle mît sa terrible griffe sur le reste. Il avait tour à tour perdu l'amour des lettres, la passion de son art, le goût du travail, et, à chaque vide qui se faisait dans son existence, l'empire de la perfide liqueur s'étendait d'autant; bientôt, comme les mangeurs d'opium, ce malheureux en était arrivé à ne plus vivre que pour, que par elle. Lorsqu'il était à jeun, son état d'affaissement moral et physique faisait peur et faisait pitié; il fallait les âpres tenaillements de l'alcool sur le système nerveux pour animer ce visage morne, pour faire passer un éclair dans ces yeux sans regard, pour restituer quelque lucidité à ce cerveau engourdi jusqu'à l'inertie et lui permettre de retrouver, de loin en loin, une de ces saillies primesautières, de ces mots scintillants dont jadis il avait été si fécond.

Je ne crois pas qu'il y ait un spectacle plus lamen-* table que celui d'une âme éteinte, d'un mort vivant; plus d'une fois je m'étais promis de m'y soustraire en rompant des relations dont je souffrais, sans que le pauvre garçon en tirât grand profit; mais cette liaison

était de celles qui datent de si loin qu'on ne s'en affranchit jamais complètement. M.... avait été non seulement mon camarade , mais mon ami de collège, et je faiblissais toujours lorsque, le voyant malheureux, il me rappelait ce passé.

Après avoir oblitéré l'intelligence, le vampire aux yeux verts commençait à s'attaquer à la machine. Les complaisances de l'estomac ne vont pas longtemps jusqu'à accepter l'absinthe pour unique aliment. M.... tombait fréquemment malade. 11 était garçon, il n'avait plus de famille, et, comme il ne travaillait pas plus du pinceau que de la plume, qu'il ne restait aucun vestige de son patrimoine, on peut avoir une idée de ce que pouvait être la situation de ce malheureux lorsque le mal l'avait cloué dans son lit.

C'était toujours dans des cas semblables qu'il s'adressait à moi, et j'avais beau me répéter qu'après tout c'était sa faute , me souvenir de mes objurgations perdues et de mes conseils dédaignés , je ne savais pas rester insensible à ce tableau de misère; et puis, il me semblait toujours que cette nouvelle leçon ne pouvait manquer de porter ses fruits et, de plus belle, je caressais l'espoir de ranimer la flamme dans ce cœur d'artiste, d'arrêter mon ancien copin sur ce chemin de la dégradation où il allait si vite, espoir parfaitement chimérique comme les promesses dont, en pareil cas, il n'était point avare. Enfin, pour ramener mes sentiments à leurs proportions réelles, j'ajouterai que, dans cette pitoyable décadence, M.... conservait une incontestable originalité, un tour d'esprit assez amusant pour rémunérer largement l'hospitalité qu'on lui accordait.

A la suite d'une crise plus aiguë, plus grave que les

précédentes, il était chez moi, en convalescence, lorsque Bobo fit à la maison sa première apparition, et, malgré le pittoresque de sa tournure et de sa conversation, M l'avait pris immédiatement en grippe.

Le motif de cette aversion, je vous le dirai tout de suite, car certainement vous ne le devineriez jamais. Le braconnier s'était donné le tort de se présenter à la maison un jour où il avait laissé dans les pots un petit brin de sa raison. A dater de ce moment l'artiste n'avait pas pris la peine de déguiser sa répugnance pour cet homme, et comme je lui en avais demandé les raisons, il m'a* vait déclaré avec une véhémence trop indignée pour ne pas être sincère que jamais il n'avait pu supporter la vue d'un ivrogne!

L'horreur de l'intempérance, chez les autres, comme aussi la résolution toujours irrévocable, mais toujours ajournée à Tannée suivante, de reparaître à l'exposition prochaine se caractérisaient en monomanie chez mon vieux camarade. Il avait entendu Bobo me proposer de me ménager une entrevue avec a ses collègues, » et lorsque celui-ci avait été parti, car jamais M.... ne des- ! serrait les dents tant que le braconnier était là, il avait pris la parole :

— J'espère bien, m'avait-il dit, que tu ne laisseras pas échapper cette occasion d'étudier ces chenapanslà sur le vif? Il faut les voir, car on ne décrit pas plus dans ton métier ce qu'on ne connaît pas que, dans le mien, on ne peint sans modèles. Il va sans dire que je t'accompagnerai : d'abord parce que je ne dormirais pas tranquille, si je te savais seul dans les bois en compagnie de l'espèce de bête brate dont tu t'es engoué. De ce que je ne compte plus les services que tu m'as

rendus, il ne s'ensuit pas que j'oublie ce que me coi mande la reconnaissance.

Mon futur protecteur se montrait certainement pli généreux qu'en réalité il n'était redoutable; je ne l'< remerciai pas moins de ce témoignage de sa gratitud| et j'essayai de le faire revenir d'une opinion, à mon grf trop sévère. Je lui représentai que Bobo, un peu simpl d'esprit, se livrant à des actes blâmables, n'en conserva] pas moins, dans le milieu le plus pervers, des sentiment attestant une honnêteté native dont il était juste de li tenir compte ; j'ajoutai que, loin de suspecter sa boni foi, j'étais convaincu qu'il se ferait plutôt casser la têt< que de laisser toucher à un cheveu de la mienne. Rie] n'y fit; à tous mes arguments M.... répondait paruj significatif plissement des lèvres.

— Je ne partage point cet optimisme, dit-il sentei cieusement et avec un accent légèrement aigre-doux] un homme qui s'enivre est, selon moi, capable de tout Mon Dieu, continua-t-il en s'apercevant probablement de la stupeur avec laquelle je l'écoutais, moi aussi j< boirai un verre, deux verres, trois jrerres d'absinthe| mais je sais m'arréter quand il le faut, et personne n< peut se vanter de m'avoirvu grisl

Il n'y avait rien à répliquer ; on ne discute pas ave< les gens qui nient la lumière avec un pareil aplomb; jeï courbai la tête absolument attéré, et, comme de juste,! M.... accepta mon silence comme un aveu tacite deJ l'authenticité de son affirmation. ,1

— Mais, reprit-il, du moment où je serai avec toi,jl ceci importe peu ; à nous deux nous pouvons tenir têleJ à quatre vauriens de ce calibre, et, malgré ses cinq!) pieds huit pouces et son col de taureau, je t'assure que1

ton Bobo lui-môme ne me fait pas peur; nous irons donc.

— Au contraire, mon cher ami, et tout rassuré que je serais, d'abord par ta présence et ensuite par ma parfaite confiance dans celui avec lequel le cas échéant, tu te proposes de combattre, je te réponds, moi, que nous n'irons pas.

— Et pourquoi cela?

— Parce que Ton risque autre chose que des horions en aussi mauvaise compagnie, parce que tel incident pourrait survenir qui nous ferait accepter comme les associés de ces descendants bien descendus de Robin- Hood et que je ne suis pas du tout certain de voir H. le juge d'instruction devant lequel nous serions conduits, admettre que c'est le plus pur amour de l'art qui nous a décidés à nous promener, toi et moi, au milieu de là nuit, à travers la plaine.

M.... croyait volontiers aux dangers que créait son imagination essentiellement fantaisiste; en revanche il était absolument réfractaire à l'évidence d'un péril quand il n'y avait pas songé le premier. I! traita de pures visions l'éventualité que j'avais évoquée et s'efforça de triompher de mes répugnances.

— Tu regretterais amèrement plus tard l'occasion perdue, me disait-il insidieusement ; un portrait photographié d'après nature suffit quelquefois à la fortune d'un roman, ce doit être une mine d'or à exploiter que les caractères et les physionomies de ces gens-là. Et puis, c'est un moyen de t'assurerqueton Monsieur Bobo t'a raconté autre chose que des balivernes. Rien ne m'ôtera de l'idée que ce mastodonte-là ne braconne pas plus que toi ou moi, qu'il dort paisiblement toutes les nuits

dans son lit et que ses histoires sont unefaçon de te rembourser des verres de vin que tu l'envoies boire à la cuisine. Moi de mon côté je tirerais un bon profit de notre petite expédition. Tu sais la rapidité avec laquelle on oublie à Paris; s'effacer c'est mourir. Or il y a dix ans qu'on n'a vu rien de moi au salon ! — Y a-t-il vraiment autant que ça ? Je n'en sais trop rien. — Mais il n'importe, il faut absolument, entends-le bien, que j'accroche cette année quelque grande machine à la cimaise, il faut que je leur apprenne le dessin et le modelé à tous ces fabricants de paysages en coton et de bonshommes en baudruche, il faut que je leur fasse voir ce qu'on appelle de la pâte ! J'y crèverai ou j'aurai ma toile. Or je compte bien trouver parmi ces chenapans quelques belles têtes de Saxons pour cette Edith au col de cygne dont tu connais la maquette. Je les croquerai et, s'il le faut, avec quelques pièces de cent sols, nous les déciderons à poser. Voyons, que tu ne sois pas curieux de ces intéressantes études, cela te regarde ; mais tu sais que jenemefaispas d'illusion, je n'en ai plus pour longtemps et tu ne voudras pas que je m'en aille de ce monde avant d'avoir érigé ce qui sera mon monument.

A vrai dire, je ne m'effarouchais que médiocrement de ce crime de lèse-postérité avec lequel mon vieux camarade essayait de troubler ma conscience. Je ne connaissais que trop, hélas ! les nombreuses circonstances subsidiaires qui condamnaient la pauvre Edith au col de cygne à ne jamais sortir des limbes auxquelles, du reste, elle devait commencer à s'habituer. Mais dans l'état valétudinaire qui le sevrait de son stimulant ordinaire, ou du moins ne lui permettait pas de l'absorber à la dose suffisante, M... était morose et chagrin, il

prit des attitudes de victime qui, d'abord comiques, ne tardèrent pas à devenir agaçantes. Était-il de bonne foi? obéissait-il aux tendances taquines de son caractère? Je n'en sais rien, mais il ne laissa échapper aucune occasion de m'apprendre qu'à dater de ce jour je portais à ses yeux la responsabilité de la perte de son avenir!

Bobo, apporta un nouveau ferment à l'idée fixe dont mon hôte était travaillé. Il nous apprit que le Berger noir était dans les environs, il me proposa de me faire rencontrer avec lui. Le sobriquet romanesque de cet homme acheva de détraquer la cervelle de l'artiste. Des allusions détournées et insidieuses il passa aux provocations directes ; je me vis en butte à une de ces persécutions sans répit que l'on baptise, dans les ateliers, du nom caractéristique de scies.

Vainement, m'adressant à sa raison, j'essayai de lui prouver l'inanité de ses illusions ; je lui démontrai qu'il trouverait dans les dessous du monde parisien des silhouettes bien autrement saxonnes que celles que lui fournirait le braconnage. Jamais M... ne consentit en démordre; à l'entendre, ce serait moi qui, en le sevrant de types à la Léopold Robert, l'empêcherais de donner un pendant aux célèbres tableaux des Moissonneurs et des Pécheurs de l'Adriatique. Ces obsessions me devinrent tellement insupportables que je me décidai à risquer quelque chose pour en finir. Bobo nous ayant avisés d'un rendez-vous que lui assignait le Berger noir pour faire un coup de panneautage dans les environs de la Malnoue, il fut convenu que le soir même nous irions le rejoindre au carrefour que forme le chemin de Che^ nevières à "Villiers avec la route de la Queue en Brie*

Après lie dîner, lorsqu'ayant chaussé mes souliers et bouclé mes guêtres, je redescendis au salon, j'y retrouvai M.... vêtu d'un costume de la plus étonnante fantaisie. Il avait emprunté à ma garde-robe une vieille culotte de velours fort large, des jambières rouges et des espadrilles calabraises dont les larges rubans se croisaient et se recroisaient sur [ses tibias; un gilet, une veste de paysan de la Cornouaille, constellée de centaines de boutons, représentaient le vêtement supérieur, par-dessus lequel il avait ceint une vaste ceinture rouge, de laquelle émergeaient les crosses de deux pistolets d'arçon, et un énorme kandjiar détaché d'une panoplie. Cette tenue farouche se complétait par un capuchon tcherkesse, rabattu sur les yeux et dont les deux bouts se nouaient sous le menton ; il y avait ajouté comme coiffure supplémentaire un capot de marin entoile jaune goudronnée.

En d'autres circonstances, j'aurais ri de bon cœur de la tournure que lui prêtait ce déguisement international, mais, m'exécutant sans aucune espèce d'enthousiasme, je me trouvais dans des dispositions passablement grincheuses, et je lui déclarai fort sèchement que si je lui reconnaissais le droit de se mettre en avance sur le carnaval, je ne souffrirais point qu'il emportât une autre arme que celle qu'il me voyait dans les mains, c'est-àdire un bâton respectable.

L'injonction souleva un premier orage, mais en me voyant commencer à déboutonner mes guêtres, M.«. comprit que cette fois je ne céderais pas et il se décida à sacrifier l'armement pour ne pas s'être vainement mis en frais du reste du costume. En veine de concessions, il voulut bien encore échanger les espadrilles qu'il des-

tinait à étouffer le bruit de ses pas (!) contre des souliers plus bruyants, mais aussi plus convenables pour marcher dans les terres détrempées.

Malgré ce premier succès, je ne tardai pas à reconnaître que je n'étais pas au bout de mes traverses.

J'avais moi-même enchaîné mon chien pour qu'il ne me suivît pas. En débouchant dans Chenevières, j'aperçus dans Pombre une forme de quadrupède qui courait des bordées devant nous; j'appelai, et Garçon vint gambader autour de moi.

— Tu as donc détaché ce chien? demandai-je à mon camarade.

— Parbleu 1 puisque nous allons à la chasse ; il n'est que juste qu'il soit de la partie; et puis si ces gens-là font les méchants, nous ne serons pas de trop de trois pour leur répondre.

J'étouffai un soupir et je haussai les épaules, mais M.... ne laissa point à mon impatience le temps de se manifester; nous passions devant un marchand de vin dont la porte était close, mais la raie de lumière qui passait par un entrebâillement du volet indiquait que le débitant n'était pas couché.

— » Quelle chance ! s'écria mon compagnon ; cette côte est raide comme le chemin du ciel, je suis en nage. Est-ce que tu ne trouves pas qu'il fait terriblement soif, toi?

— ■ Oh I pas du tout.

— Oui, mais tu ne refuseras pas de t'approvisionnes d'une pauvre petite absinthe pour la soif à venir?

Et sans attendre ma réponse il frappait à coups redoublés sur le volet.

—De l'absinthe ! mais tu n'y penses pas? Nous sortons

de table ; j'avais toujours entendu dire que l'on prenait de l'absinthe pour se mettre en appétit.

— Eh bien 1 me répondit flegmatiquement mon camarade, est-ce que nous ne devons pas déjeuner demain matin?

Pas plus que moi, lecteur, vous n'eussiez trouvé de réplique à la logique de cet homme de précaution et comme moi, refoulant votre humeur sous les dehors de la résignation, vous l'eussiez suivi dans le cabaret où il vida non-seulement son absinthe, mais celle que poliment il avait fait verser dans un verre à mon intention.

Malheureusement ce diable de village de Ghenevières est d'une longueur désespérante et ne manque pas précisément de marchands de vins; bon gré, mal gré, il me fallut subir une seconde station où les choses si passèrent exactement comme à la première.

Depuis plusieurs semaines, M.... était privé du stimulant auquel il avait habitué son cerveau, aussi ces libations, pour lui modestes, suffirent-elles à galvaniser ce système nerveux si tristement engourdi; affranchi presque instantanément de l'humeur sombre, taciturne, quinteuse surtout, que j'ai signalée, il retrouva une sorte de lucidité et de vivacité de l'imagination et aussi quelque peu de la verve qui l'avait jadis caractérisé ; amusant parfois, il eût encore paru aimable, si ces tendances à la fixité dans l'idée, qui sont le trait distinctif de la surexcitation alcoolique, n'eussent parfois abouti à un assommant radotage.

Notre futur guide recueillit tout de suite les bénéfices de cefe dispositions souriantes. Au moment où nous arrivions au carrefour, Bobo se levant d'un fossé dans le-

quel il se tenait couché vint à nous en modulant un léger sifflement de reconnaissance, et M. . ., oubliantles infractions à la sobriété qu'il avait si amèrement reprochées au braconnier et en raison desquelles il avait si longtemps affecté de ne pas lui adresser la parole, fut, cette fois, le premier à lui tendre la main.

— Eh bien, lui demanda-t-il, c'est donc décidément ce soir que vous allez nous faire faire la connaissance de ce fameux Berger noir?

Bobo secoua son torse épais avec un mouvement convulsif, il porta la main crispée à sa tête comme pour arracher une poignée de ses cheveux ras comme le crin d'une brosse.

— Ne m'en parlez pas, s'écria-t-il, c'est nous qui n'avons pas de chance ; le Berger noir ne viendra pas !

— Ah! dit M.... visiblement rendu à ses antipathies par cette nouvelle, et pourquoi diable nous fausse-t«il la politesse? S. M. Napoléon III Paurait-elle invité au bal des Tuileries, par hasard ?

— Vous croyez rire, et vous êtes bien près de la vérité, tout de même, répondit Bobo avec sa bonhomie ordinaire ; si le Berger noir ne danse pas chez l'empereur, il a du moins fait connaissance de son violon, il a été pincé ce matin à Marolles avec six faisans dans un sac, son compte est réglé, le voilà pour six mois à l'ombre.

J'étais enchanté du contre-temps et j'ouvris immédiatement l'avis de regagner la maison; mais cette fois, ce fut Bobo qui manifesta une opposition énergique.

— Oh ! que non pas, dit-il, je vous ai promis de vous montrer comment on travaillait au panneau et que le Berger noir y soit ou n'y soit pas, vous le verrez tout de même. J'ai joliment trimé depuis ce matin pour em-

baucher une équipe; j'ai Zidore et deux collègues, ils nous attendent chez la mère Taupier où j'ai porté des lapins et commandé le souper; vous ne voudriez pas que je me sois donné tout ce mouvement-là pour rien, n'est-ce pas?

M..., adouci par ce témoignage de la bonne volonté de notre guide, joignit ses instances à celles du braconnier. Noctambule comme tous les buveurs d'absinthe, en dehors des préoccupations artistiques que vous savez, il n'eût jamais laissé échapper une occasion de fausser compagnie à sa couchette. Nous continuâmes donc à suivre le chemin de Villiers, Bobo marchant en avant, afin de parer aux rencontres dangereuses; comme nous arrivions dans le bas-fond qui précède le pont de la ligne de Mulhouse, nous le vîmes s'approcher de trois ou quatre grandes meules de blé placées au bord de la route; il plongea son bras dans Tune d'elles, eu tira une carnassière qu'il endossa, un fusil qu'il passa en bandoulière, et nous faisant laisser le village à notre gauche, il nous menasauter la ligne à un kilomètre au-dessus de la station ; de là nous regagnâmes la route de Ferrières qui traverse Villiers, et le braconnier nous montrant une masse noire qui s'estompait sur les ténèbres, nous commanda de nous arrêter.

— C'est là, dit-il à demi-voix ; sentez-vous comme ça embaume le fricot? La Taupière est une fière cuisinière, allez 1 Elle n'a pas sa pareille pour sauter un lapin. Mais c'est égal, les grippe-Jésus pourraient bien être en train de nettoyer les nôtres; l'affaire da.Berger noir les a mis en révolution ; avant d'entrer il faut s'a ssurer si la souricière n'est pas tendue.

En môme temps, s'effaçant le long des talus de la

route, et nous forçant à l'imiter, il donna un o&up de sifflet aigu et prolongé auquel, après deux minutes d'attente, répondit un autre coup de sifflet se modulant par vibrations sourdes.

— Allons, allons, dit Bobo avec son gros rire, nous pourrons piquer dans la ratatouille sans craindre de ramener un gendarme au bout de notre fourchette. Les amis sont là et nous attendent.

Le cabaret de la mère Taupier était situé à une distance assez considérable de la dernière maison de Villiers; il bordait la route, mais par une précaution indiquant que ses hôtes ordinaires n'étaient pas curieux de visites inattendues, la porte et Tunique fenêtre qui jadis ouvraient sur le chemin avaient été déplacées et transportées dans le mur qui faisait face à la campagne; il nous fallut donc faire le tour de la maison et patauger dans une boue fétide pour pénétrer dans l'intérieur.

Bobo nous introduisit dans une salle basse rappelant à la fois le logis d'un pauvre paysan et la guinguette de la banlieue. Plancher de terre tellement bossue, tellement jalonné de crevasses et de fondrières qu'on trébuchait à chaque pas, solives et murs noirs de fumée, ceux-ci marbrés de taches ou de sillons blanchâtres aux endroits où le plâtre dont ils avaient été revêtus avait cédé ; au lieu de cheminée un fourneau à pieds qui n'avait gardé que deux des carreaux de sa faïence; dans un angle un mauvais lit de fer, dont la solidité compromise avait été confirmée avec de grosses cordes, et sur ce lit un matelas unique et effrayant de maigreur. Sur des planches, tout autour de la pièce, des bouteilles la plupart vides, quelques-unes pleines de ces liqueurs aux couleurs engageantes : Parfait amour, elixir de Ras-

pail, Eau des braves, etc. Le milieu de la salle était occupé par une table vermoulue et une demi-douzaine de chaises et d'escabeaux vénérables qui, s'il en fallait juger par leurs cicatrices et leurs membres éclopés, devaient avoir afssisté à bien des batailles.

Quatre de ces sièges étaient occupés, mais hélas ! la table Tétait également. A son centre, se prélassait un immense plat de terre brune, à moitié vide, auquel quatre litres à moitié pleins servaient de satellites; dans ce plat, on apercevait les restes de ces fameux lapins, dont notre guide avait de si loin apprécié les senteurs balsamiques. A voir l'ardeur avec laquelle chacun des quatre convives , trois hommes et une vieille femme dédaignant le luxe aristocratique des fourchettes et des assiettes, faisaient incessamment voyager leurs couteaux du plat à leur bouche et de leur bouche au plat, il était clair que nous étions arrivés à temps si nous tenions à apprécier les talents culinaires de la Taupière autrement que par ouï-dire.

Je comprenais de plus en plus que nous étions embarqués dans une expédition non seulement dangereuse mais désagréable, et je n'avais pas envie de rire, cependant ma mauvaise humeur dut céder devant la consternation que la physionomie de notre guide traduisit à ce spectacle.

Debout, les bras ballants, — avant d'entrer dans le cabaret et suivant une précaution que jamais les braconniers ne négligent, Bobo avait cherché une cachette à l'extérieur pour son fusil et sa carnassière, — il roulait de gros yeux effarés, qui, allant du ragoût aux convives, ne semblaient pas réussir à le convaincre de la la réalité ce qui de s'était passé. Enfin, il se dirigea brus-

quement vers le fourneau , scruta les flancs d'une marmite, et s'étant assuré qu'il n'y restait rien, il la repoussa avec violence.

— Eh bien! à la bonne heure, s'éeria-l-il, c'est moi qui fournis les lapins, c'est moi qui commande le fricot et c'est vous qui le mangez. Tu savais pourtant bien, toi Zidore , que je ne viendrais pas seul et tu pouvais bien te gêner un peu pour les gens que je devais amener.

Zidore, dit Poil de vache , auquel Bobo venait de s'adresser, était le quatrième des braconniers dont je vous ai parlé; c'était un type accompli du mauvais sujet de village que la fréquentation des cabarets, des bals de la barrière a en même temps consacré voyou parisien; il avait du premier la sotte grossièreté et l'astuce, du second les vices impudents et la dégradation morale.

Il était petit et paraissait chétif, cependant la longueur des bras, les nerveuses attaches du col indiquaient une certaine puissance musculaire. Quant à sa physio nomie elle était nettement ignoble. Museau de fouine sur une face terreuse, livide, déjà ravagée par la débauche; front bas disparaissant tout entier sous une épaisse chevelure d'un rouge de brique, dont les mèches pendantes, rejoignaient les sourcils; pommettes et mâchoires saillantes; lèvres minces dont le pli perpendiculaire à leurs extrémités lui donnait un aspect farouche encore accentué par l'expression malicieuse de ses yeux d'un bleu clair et profondément encavés.

Il s'en fallait de beaucoup que Zidore nous eût fait un accueil cordial; ses camarades, — deux personnages d'une banalité complète, — et la mère Taupier leur partenaire avaient répondu tout juste poliment à notre

salut lorsque nous étions entrés, mais le premier n'avait pas môme soulevé la casquette rejetée en arrière dont il était coiffé, il avait même affecté de ne pas tourner la tête de notre côté. Ayant surpris ce témoignage de ses dispositions , je ne fus pas étonné de l'entendre répondre avec aigreur à notre guide.

— Eh bien ! après? dit-il , avec l'accent traînard et gras du faubourien, fallait-il pas pour te plaire que nous crevions de faim à côté de la marmite pleine. Tu n'avais qu'à arriver avant nous puisque tu tenais tant à être servi le premier.

— C'est pas ça, repartit sentencieusement Bobo qui paraissait assez fier d'être en mesure de donner une leçon de savoir-vivre au collègue , tu avais le droit de commencer sans moi, je ne dis pas non; mais du moment où tu savais que j'amenais une société, tu devais attendre ma société ; c'est de règle ça, et si tu n'avais pas été éduqué comme un habillé de soie, tu le saurais.

Cette mercuriale malgré l'accent péremptoire avec lequel elle était prononcée ne fit qu'une médiocre irapression sur celui auquel elle s'adressait: Zidore reprit en haussant dédaigneusement les épaules.

— Est-ce que je la connais ta société? Est-ce que je savais s'ils viendraient où s'ils ne viendraient pas, et puis d'ailleurs, moi, je ne me suis pas encore fait leur domestique.

Cette allusion aux visites qu'il me rendait n'échappa point à notre guide ; il répondit avec colère, la discussion eût promptement dégénéré en rixe si, sans adresser la parole à Zidore, M... et moi nous ne fussions intervenus; nous représentâmes à Bobo que nous venions de quitter la table quand il nous avait rencontrés, que nous n'a-

vions faim ni l'un ni l'autre et nous le suppliâmes de manger sans davantage s'occuper de nous. L'appétit extraordinaire dont Bobo était affligé nous servant d'auxiliaire, il finit par se calmer et par s'attabler avec ses compagnons , non sans maugréer par intervalles contre la gloutonnerie avec laquelle ceux-ci s'étaient appropriés les meilleurs morceaux.

Je m'étais versé un verre de vin et M... qui avait fini par découvrir une bouteille de sa liqueur favorite et s'en était emparé vint s'asseoira mes côtés.

— Eh! bien? me dit-il à demi-voix, et avec l'accent du reproche, ils sont jolis et propres tes malandrins ! Essaye donc de coiffer d'un casque celle que tu voudras de ces sales têtes , on le prendra pour un bonnet de coton ! II n'y a pas l'étoffe d'un Saxon de deux sols dans toute cette racaille que ton Bobo nous a amenés voir comme des curiosités; tu vois si j'avais raison de te dire de te méfier de lui et de ses promesses.

Cette interversion des rôles que nous avions joués l'artiste et moi, me révolta ; mais ce n'était pas l'heure de le ramener aux sentiments de confusion dont en ce moment il eût dû être accablé. Je me contentai de lui répondre que le vin étant tiré il fallait au moins faire semblant de le boire , c'est-à-dire quitter le plus tôt possible cette vilaine compagnie avec les honneurs de la guerre.

Pendant ce rapide colloque, un nouveau conflit avait surgi à l'autre extrémité de la table. Bobo avait demandé au jeune vaurien s'il avait apporté son filet et celui-ci lui ayant sèchement répondu que non, la colère de notre guide s'était immédiatement rallumée.

— Et pourquoi ne l'as-tu pas apporté, lui demandât-il.

— Parce que ça ne m'a pas convenu, donc, répliqua

Zidore.

— Pourtant ce matin lu m'avais promis, il était bien entendu que tu le prendrais? Si tu m'avais averti, j'aurais été chercher les cinq pièces de panneau du père Maguin, lu sais bien qu'il ne me les aurait pas refusées?

— J'ai réfléchi. Ce matin je t'avais dit oui, et ce soir je te dis non. Qu'est-ce que tu veux , je trouve que le Berger noir, ça peut suffire aux grippe-Jésus ; je ne tiens pas à leur fournir l'occasion d'un coup double dans la même journée.

En parlant ainsi, Zidore avait lancé un regard sournois et haineux dans notre direction ; il n'en était pas besoin pour que je devinasse les tendances de l'insinuation ; mais il me parut que la prudence, comme le sentiment de notre dignité , nous commandaient le dédain et je me tus ; mais Bobo dont l'intelligence ne brillait pas par la vivacité se crut mis directement en cause.

— Tu te méfies de moi ? s'écria-t-il en frappant la table d'un coup de poing qui fit tressauter le plat et renversa deux bouteilles.

— De toi, non, répondit sèchement son jeune compagnon, de ta bêtise, oui. Je ne crois pas, moi, aux bourgeois qui quittent leur lit pour s'amuser à regarder travailler lesbraco, surtout, ajouta-t-il en parvenante arrêter son regard sur le mien pendant quelques secondes, surtout lorsque ces bourgeois ont dans le pays une chasse où il nous est arrivé, à toi Bobo aussi bien qu'à moi, de flâner de temps en temps.

Cette "fois l'apostrophe était. directe, je ne devais plus la laisser sans réponse.

— En bon français , cela veut dire, mon garçon, que vous nous jugez capables de vous avoir tendu un traquenard où vous resteriez vous et vos camarades. Je ne vous remercie pas de cette excellente opinion de notre loyauté , mais en revanche je reconnais volontiers que Monsieur et moi nous avons ce que nous méritons , et que la leçon nous ne l'avons pas volée. Il faut toujours s'attendre à voir les gens, que l'on se hasarde à rencontrer, vous supposer les sentiments qu'eux-mêmes ils éprouvent. Mais tranquillisez-vous, mon ami, nous sommes d'autant plus disposés à renoncer à votre panneautage que les grippe- Jésus, comme vous dites, ne feraient peut-être pas entre les spectateurs et les acteurs une différence que, plus que jamais, nous tenons avoir établie; nous allons donc, Monsieur et moi, vous souhaiter bonsoir et bonne chance.

En achevant ces paroles je m'étais levé et j'avais glissé un louis dans la main de la mère Taupier pour payer les dépenses de la soirée ; mais ce brusque départ ne faisait pas le compte de Bobo; il mit en jeu toute son éloquence, toute sa bonne volonté pour essayer de me retenir; offrant de descendre au Tremblay, où demeurait le propriétaire des panneaux dont il avait parlé et de les rapporter; mais j'étais trop satisfait de la nouvelle tournure de l'expédition pour me laisser ébranler et je résistai à ses instances.

Soit qu'il eût compris l'inanité de sa méfiance, soit que le prix dont j'avais payé un souper que nous n'avions pas mangé lui eût donné à supposer que les peines qu'il se serait données n'auraient pas été sans récom-

pense, Z'idore- Poil de vache s'était singulièrement adouci; à quelques phrases insidieuses qu'il avait jetées dans la conversation , il était clair que je n'avais qu'un mot à dire pour que son filet à lui se retrouvât comme par enchantement; mais ce mot bien entendu je ne le dis pas. Alors surgit un incident qui faillit avoir des suites funestes.

Ne voulant témoigner d'aucune espèce de crainte, j'avais refusé l'escorte de Bobo qui voulait absolument m'accompagner, et je faisais tous mes efforts pour décider M... à se lever et à me suivre. Mais le malheureux artiste en était à la période contemplative de l'alcoolisme. A peu près étranger à ce qui se passait autour de lui, ses yeux fixes suivaient avec une sorte de béatitude les miroitements opalins de la terrible liqueur dans son verre , et il ne pouvait pas se décider à sortir de cette sorte d'extase. Pendant que je multipliais mes objurgations , Zidore essayait d'emmener Bobo dans le bois de Grâce, où il voulait, disait-il, faire sa nuit sur les comètes au brancher. Non-seulement celui-ci, qui avait au garde de ce domaipe quelques obligations qu'il tenait à reconnaître résistait énergiquement à ces propositions, mais il faisait de son mieux pour dissuader son collègue de prendre cette direction et, avec sa naïveté ordinaire , il ne trouva rien de mieux pour y réussir que de faire un portrait terrifiant de la vigilance et de la sévérité de ce garde.

— Bah! dit l'autre avec un ricanement sinistre, j'ai deux coups à son service , et si ça ne suffit pas , voilà pour le saigner comme un mouton.

Et en même temps il plantait dans la table un énorme couteau catalan qu'il tenait à la main.

J'avais entendu cette horrible menace , elle me fit perdre le sang-froid que je m'étais attaché à conserver. Non. seulement le propos n'avait point échappé à mon ami M... mais malgré l'engourdissement patent de ses facultés il avait produit sur lui une impression sin gu Hère; il s'était levé tout d'une pièce et il fixait sur le jeune bandit des yeux noyés mais fulgurants.

— Ah! m'écriai-je d'une voix que l'indignation rendait vibrante, avant de le saigner, vous auriez réfléchi que c'est un homme et vous ne feriez pas ce que vous dites.

— Un homme! répondit-il avec une rage farouche , un garde, c'est moins qu'un gendarme, et un gendarme c'est moins qu'un chien. Tenez, continua-t-il en arrêtant au passage Garçon qui, depuis que je m'étais levé, allait et venait dans la salle et semblait aussi désireux que moi d'avoir quitté cette maison, tenez, c'est à vous cette bête-là, j'hésiterais peut-être à lui envoyer du plomb : à un gendarme, à un garde, jamais !

Je détournai la tête avec dégoût et j'appelai Garçon que le mauvais drôle s'était mis à caresser.

— Ah! dit-il avec impudence, vous avez donc peur que je lui donne la gale, à votre chien?

— Peut-être, mais ce qui est certain, c'est que je tiens beaucoup à ne pas être exposé à mettre ma main où un bandit de votre espèce aura posé la sienne !

Zidore poussa un rugissement de colère et brandissant son couteau, il se disposa à sauter sur la table qui nous séparait; j'avais levé mon bâton pour le recevoir; de son côté Bobo qui, je dois lui rendre cette justice , n'hésita pas une seconde à prendre notre parti, avait immédiatement saisi le collègue par la blouse, et comprimait ses efforts.

Malheureusement en écoutant ces réponses cyniques, le diapason de l'indignation du buveur d'absinthe s'était considérablement élevé ; en môme temps que s'accomplissaient les trois mouvements que je viens de décrire, il avait saisi sa bouteille et avec une vigueur dont je ne l'aurais plus supposé capable, il l'avait lancée à la tête de l'assaillant; plus malheureusement encore ieprojectible se trompa d'adresse, et ce fut l'infortuné et généreux Bobo qui le reçut en plein visage.

Il témoigna de son étonnement plus que de sa douleur par un oh ! formidable, mais il ne lâcha pas le jeune bandit, et ce fut heureux pour le futur auteur de l'Edith au col de cygne auquel Poil de vache eût fait certainement un mauvais parti !

— Sauvez-vous, Messieurs, filez, il n'est que temps, nous avait crié notre champion qui, en même temps, pour faciliter notre retraite, avait d'une ruade renversé avec la table les pots et la méchante lampe qui éclairait cette scène.

Le conseil n'était pas facile à mettre en pratique. Je m'étais débarrassé, d'un coup de poing, d'un des camarades de Zidore qui m'avait saisi à la gorge, M... luttait contre le second; mais bien qu'à l'instar des héros d'Homère il prodiguât les épithètes les plus ronflantes à son adversaire , bien qu'il lui annonçât sur tous les tons qu'il allait le pulvériser, la lutte ne semblait pas tourner à son avantage. Dans l'obscurité, j'étais parvenu à l'emppigner par le bras , en réunissant toutes mes forces je réussis à le tirer en arrière, à le pousser dehors; alors ayant recours à mon bâton, auquel je fis décrire quelques tours de moulinet, j'écartai les deux braconniers qui essayaient de me disputer le passage,

et je unis par me retrouver moi-même à l'air libre, non sans un indicible soulagement, à côté de mon camarade.

Il était temps ; le démon des combats avait décidément fait élection de domicile dans le cerveau de M...; il se disposait à rentrer pour recommencer la bataille.

— Filons, lui dis-je avec un accent qui n'admettait plus de réplique , jouons des jambes et ne nous retournons pas.

Je l'entraînai sur la route et sans le lâcher je me mis à galoper, après m'être assuré que mon chien nous avait suivis. Lorsque nous eûmes à notre droite et à notre gauche les maisons du bourg de Villiers, nous commençâmes à respirer. Nécessairement , mon ami le peintre mit le répit à profit pour me faire plusieurs scènes. Il voulait absolument que je reconnusse l'imprudence qu'une sotte curiosité m'avait fait commettre; il me reprochait aussi avec une incroyable amertume d'avoir lâché pied devant des gens que nous devions sinon exterminer, du moins châtier!

Bien entendu je le laissais dire. Nous avions dépassé le pont du chemin de fer, et il me semblait percevoir le bruit d'un pas précipité sur la route, je m'arrêtai pour écouter, je dis à M... d'en faire autant.

— Tiens! murmura-t-il , ils nous poursuivent; tant mieux, ajouta-t-il en faisant jouer son bâton au-dessus de sa tête , nous allons prendre notre revanche en rase campagne.

— La partie ne serait guère égale, mon pauvre garçon.

— Comment? comment? mais c'est-à-dire que si tu n'étais pas venu me l'ôter de mes mains , celui que je tenais ne serait parti qu'étranglé !

— Oui! mais ils doivent avoir des fusils cette fois ; ta as bien entendu qu'ils ont parlé d'aller tirer des faisans au brancher; ils avaient probablement caché leurs armes comme Bobo, avant d'entrer dans le cabaret. — Mais après réflexion, il ne me semble pas que ce soit eux qui sont sur la route; ils auraient coupé au court, en passant sous Gueilly, pour nous attendre au passage, la méthode est plus sûre et on court moins de risques; comme ces chenapans-là sont extrêmement capables d'avoir eu cette petite idée, si tu veux m'en croire, nous allons quitter le chemin et nous gagnerons la maison à travers champs.

Sans attendre sa réponse, je lui donnai l'exemple en sautant le fossé. Ma demeure se trouvant au bord de la Marne, j'avais pris à droite, dans la direction de Champigny, et je calculais qu'en suivant une ligne diagonale elle devait infailliblement nous ramènera notre porte. Malheureusement les vignes que nous rencontrions à chaque instant et dont le sol accidenté se prête si mal aux marches de nuit nous forçaient à de fréquents zigzags, et, en me trouvant devant un bois que je ne reconnaissais pas, je compris que nous devions nous être égarés. Nous avions devant nous un sentier assez large et fermé d'une barrière qui semblait traverser ce massif; je me décidai à m'y engager supposant qu'il me rapprocherait de la vallée où je retrouverais le chemin de Champigny à Sucy qui contourne les bords de la rivière

Nous marchions depuis cinq minutes sous le couvert, M...., qui levait plus volontiers le coude que les jambes, et qui déjà s'était plaint plusieurs fois de la fatigue, était devenu silencieux et cheminait à quelque distance en arrière, lorsque tout à coup un coup de feu éclata

entre lui et moi, dans l'intérieur du taillis, et à si faible distance que la lueur de l'explosion en illumina les branches.

Ma première pensée fut qu'on avait tiré sur nous. J'appelai M.... et je pris ma course. La même idée lui avait probablement rendu sa vigueur, car il m'eut bientôt dépassé. Nous sortîmes du coupe-gorge et après avoir descendu la déclivité du coteau, nous retrouvâmes comme je l'avais présumé le chemin de Sucy, sur lequel nous nous lançâmes sans ralentir notre train. Dix minutes après nous entrions dans le massif de peupliers et d'aulnes dans lequel s'encadrait mon chalet.

— Eh bienl eh bien! nous dit une grosse voix dans l'ombre, par où diable avez-vous donc pris, que vous avez mis tant de temps à arriver? il y a plus de vingt minutes que je vous attends.

C'était Bobo, auquel je serrai la main de bon cœur en lui racontant ce qui venait de se passer.

— Oh! me répondit-il, pour être un gredin, Poil de vache est un gredin, c'est sûr; aussi quand vous avez été partis et pour lui apprendre à respecter ma société une autre fois, je lui ai administré une tournée dont les marques ne s'en iront pas à la première lessive. Mais ça n'est pas lui qui vous a tirés; d'abord quand je suis parti il était trop affairé à rajuster son œil dans sa coque pour avoir eu fini tout de suite, et puis s'il vous avait mis en joue, la nuit et si près que ça, je vous assure bien qu'il ne vous aurait pas manques. — Eh bien, mais, ajouta notre guide qui honorait Garçon d'une considération toute particulière, et votre chien, qu'est-ce que vous en avez donc fait ? je ne le vois pas.

Un frisson passa dans ma chair. Je venais de me rap-

peler que ce chien, je l'avais aperçu pour la dernière j fois en entrant dans le petit bois, et que depuis je ne! l'avais plus revu; et je me demandais si reculant devant I l'assassinat du maître, le jeune scélérat ne se serait pas vengé sur ranimai. Cette anxiété fut bientôt dissipée. Bobo avait lancé un coup de sifflet strident qui avait dû1 s'entendre à une demi-lieue, il vibrait encore que le déserteur apparaissait marchant gravement et à pas comptés.

— Mais il tient quelque chose dans sa gueule, s'écria M... qui s'était baissé pour le caresser.

— Mais c'est un coq, dis-je moi-môme en recevant l'objet que Garçon me présentait, et un coq superbe.

La vue de ce gibier avait provoqué chez Bobo un accès" de. gaieté d'une telle vivacité, qu'il s'assit au milieu du chemin, sans trop de souci des ornières, pour en com-J primer les élans.

— Oh! elle est bien bonne celle-là, disait-il, et maintenant je puis vous conter votre histoire. Il y avait, faut croire, un autre collègue en campagne ; oh! il n'en manque pas dans le pays, allez. Celui-là s'était avisé de décrocher ce faisan de sa branche; il a tiré tout juste au moment où vous passiez ; le chien a été au coup de feu, comme c'était son devoir, il a ramassé le gibier comme le veut son métier, et voilà comment pendant que vous vous ensauviez, l'autre là-bas cherche toujours sa comète ! Ah ! ah ! non d'un chien, ça fait mal de rire comme ça! Et d'autant plus que vous m'avez joliment avarié la mâchoire avec votre coup de bouteille, vous M. M.... Il va en falloir des gargarismes pour guérir le mal que vous m'avez fait.

— Oui, oui, répliqua mon vieux camarade avec une

que certaine impatience, tandis que j'ouvrais là porte, mon ami va vous faire donner un verre de vin, mais usezen avec modération; car, ne l'oubliez pas, ni lui ni moi nous ne pouvons souffrir les ivrognes!

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