LE CHASSEUR DE CHAMOIS
Le jour commençait à poindre; une large bande grisâtre montait à l'orient, et, à mesure qu'elle avançait vers le zénith, les astres de la nuit, voilant leur lumière discrète, s'éteignaient successivement. Bientôt de l'éclaîrcie s'élancèrent d'ardentes lignes de feu; à leurs reflets, le rocher qui couronne le pic du Rawsberg prit l'aspect d'une masse gigantesque d'or fulgurant; sa base était encore dans l'ombre; les vallées sommeillaient, enveloppées d'un épais manteau de vapeurs qui , à ces premiers rayonnements de l'aurore, se coloraient de teintes opalines; par intervalles, la brise, qui s'était levée, faisait onduler et tournoyer cette brume en vagues géantes; quelquefois elle la déchirait et elle laissait entrevoir, dans Téchancrure, tantôt les masses noires de la forêt, tantôt les formes indécises de quelque site abrupt et sauvage.
Il y avait deux chasseurs dans le sentier qui serpente sur les flancs du Rawsberg ; jeunes tous deux , tous les deux vêtus de la verte livrée des fils de saint Hubert. Il suffisait cependant de les examiner pour reconnaître que tous les deux n'étaient pas nés dans la même condition et n'étaient pas appelés à jouer le même rôle dans la vie. De moyenne taille, celui qui marchait en avant
paraissait doué de la vigueur, de l'agilité qui caractérisent les montagnards; son pied, son jarret avaient la souplesse et la sûreté du pied du chamois pour cheminer sur l'arête du précipice, pour bondir de rocher en rocher au-dessous du gouffre ; son teint, quoiqu'il fût blond, comme celui de Ja plupart des enfants de la Germanie, était bronzé par le soleil et par le hâle.
Le second était grand et mince, trop grand et trop mince pour être très-vigoureux; ses cheveux, sa barbe naissante avaient cette teinte blanchâtre qui est particulière aux gens du Nord, et son teint, pâle jusqu'à paraître blafard, indiquait qu'il avait respiré l'atmosphère des salons plus souvent que l'air incisif de la montagne, comme aussi l'appréhension involontaire contre laquelle il avait à lutter aux endroits où le sentier se changeait en corniche prouvait qu'il était plus habitué à fouler les lapis que les pierres roulantes du Rawsberg.
De temps en temps, le premier des deux chasseurs se retournait, afin de s'assurer que l'autre cheminait sans encombre. Lorsqu'à.un certain effarement du regard, aux gouttes de sueur perlant sur le front de celui-ci, il avait reconnu qu'il commençait à se trouver aux prises avec cette effroyable sensation qu'on appelle lé vertige, il allait à son aide, lui donnait la main et l'aidait à franchir le pas difficile. Cependant tout en multipliant ces témoignages de sollicitude et de prévenance autant de fois qu'il était nécessaire, lorsqu'il avait à s'en acquitter, on voyait glisser sur ses lèvres un sourire indiquant un certain dédain pour ce camarade, et surtout un sentiment orgueilleux de sa supériorité.
Ils étaient arrivés à la zone où s'effacent les derniers vestiges de la végétation, où quelques rosages, des ai*
relies, des genévriers rabougris, disséminés çà et là, représentent seuls la nature active. L'ascension devenait également de plus en plus pénible, de plus en plus périlleuse. Toute trace du passage fréquent de l'homme avait disparu; il fallait l'expérience du premier des chasseur» pour retrouver sa direction à travers ce chaos de blocs amoncelés, qui tantôt forçaient ces deux hommes à gravir des parois presque verticales, et tantôt à franchir, en sautant de pierre en pierre, les crevasses béantes qui les séparaient.
Après une demi-heure de cette gymnastique, le jeune homme haletait; ses forces étaient visiblement épuisées. D'une voix brève, impérieuse, indiquant l'habitude do commandement, il ordonna au chasseur de s'arrêter, et posant sa carabine, se débarrassant d'un léger sac qu'il portait en bandoulière , il s'assit le premier à l'abri d'une roche.
— Par le diable, meinherr Wilhem, s'écria le mon* tagnard avec humeur,* vos jambes sont un peu plus longues qu'elles ne sont solides, à ce qu'il parait; mais, si nous faisons halte tous les cinq cents pas, les chamois auront quitté les gagnages, et vous n'êtes pas du tout taillé pour les aller chercher où ils se seront retirés pour faire leur sieste. Dépêchez-vous donc de souffler, mon garçon, et en route!
Celui que son compagnon venait d'appeler meinherr Wilhem jeta sur ce dernier un regard surpris et empreint d'une irritation contenue ; évidemment, il n'était pas habitué à s'entendre traiter avec cette familiarité.
— Nous partirons quand je vous en donnerai l'ordre, répondit-il; je vous en donnerai Tordre quand je me trouverai suffisamment reposé. Vous m'avez de-
mandé un frédéric d'or pour me conduire, dans la montagne, à la recherche des chamois; vous avez votre argent, le reste me regarde seul.
— Pardon, répliqua le chasseur, dont la physionomie avait repris son expression goguenarde, mais c'est précisément parce que j'ai reçu votre argent, que je tiens à le gagner en vous mettant à même, je ne dirai pas de tuer, mais de décharger votre carabine sur le plus beau des chamois qui aient jamais bondi sur le Rawsberg; il faut, si vous ne rapportez pas ses cornes à Berlin, que vous ne puissiez pas accuser Stephen Raubvogel de votre maladresse. Or, nous avons une heure à marcher avant de gagner les passages ; ne l'oubliez pas.
— Bahl dit Wilhem en débouchant sa gourde, ils seront peut-être assez complaisants pour nous épargner la moitié du chemin.
— Comptez là-dessus, meitiherr le Brandebourgeois, s'écria le chasseur. Si nous avions affaire aux imbéciles de lièvres de vos plaines de sable, je ne dis pas; mais le gentil gibier du montagnard n'a point appris la politesse chez MM. les Français. Il se décidera d'autant moins à descendre au lieu de monter, que certainement il ne soupçonne pas l'honneur que veut leur faire un personnage de votre importance ; car vous n'êtes pas le premier venu, n'est-ce pas,meinherr Wilhem? continua-t-il en accentuant son sourire railleur. Vous appartenez à l'armée, et je gagerais encore que vous servez dans la cavalerie.
— Vous l'avez dit.
-^ Oh , je l'avais reconnu tout de suite à cette marche
facile et légère qui rappelle si bien celle de ces gros ours que nous rencontrons quelquefois sur le Rawsberg. Et vous êtes enseigne tout au moins?
— Mieux que ça, Raubvogel.
— Pesle! Lieutenant, alors?
— Mieux que ça.
— Capitaine?
— Avancez toujours.
— Major ?
— Vous n'y êtes pas encore.
— Oh ! reprit le chasseur d'un air de doute, vous êtes pourtant trop jeune pour commander un régiment.
— J'en avais déjà deux sous «nés ordres, il y a six ans, lorsque nous eûmes la gloire d'anéantir les armées du moderne Attila sous les murs de Leipsick. Mais laissons ces souvenirs, ajouta le jeune homme, qui venait de donner quelques accolades à sa gourde ; mon grade dans l'armée vous importe peu, libre montagnard. Goûtez plutôt à cette eau-de-vie que j'ai rapportée de la campagne qui suivit notre victoire, et vous vous étonne-1 rez avec moi que Dieu ait comblé de tant de dons une nation aussi haïssable que celle de nos ennemis.
— Peut-être a-t-il voulu nous engager par là à leur rendre souvent d'amicales visites comme la dernière, répondit le chasseur, dont la physionomie, un instant partagée entre l'étonnement et le doute, avait repris bien vite son expression malicieuse.
En même temps, il saisit le flacon, et il allait le porter à ses lèvres, lorsqu'un sifflement particulier, qui venait de loin, mais que se renvoyaient les mille échos de la solitude, arriva à ses oreilles; il lâcha si précipitamment
la gourde, qu'une partie de la liqueur qu'elle contenait s'épancha sur la terre, et se collant derrière le rocher qui les abritait :
— A plat ventre! à plat centre, meinherr Wilhem! s'écria-t-il d'une voix vibrante, quoique contenue. Parle diable, vous êtes né coiffé; ce sont les chamois qui viennent à nous. Depuis dix ans que je hante le Rawsberg, voici la première fois que je suis témoin d'un pareil fait. Aplatissez-vous derrière la pierre; faites-vous petit comme le lièvre quand il entend venir le chasseur.
En effet, il n'avait pas achevé de parler, qu'une harde de sept à huit animaux débouchait d'une gorge supérieure, à quelques centaines de mètres de l'endroit où ils s'étaient arrêtés. Épouvantés soit par l'attaque de quelques carnassiers, soit par l'apparition d'un autre chasseur, ils fuyaient en bondissant de roche en roche ; . ils semblaient se diriger vers les bas-fonds et devaient nécessairement passer à courte portée des deux compagnons.
Accroupi derrière son abri , Haubvogel avait déjà épaulé sa carabine, et il ajustait minutieusement, selon l'habitude des gens de sa profession.
— Visez votre collègue, meinherr Vilhem, dit-il à voifc basse à son voisin, ce gros mâle qui marche en tête du troupeau ; c'efst le général des chamois. Moi, je cherche le placement de ma balle dans l'arrièrô-garde.
Le gibier arrivait avec la rapidité de la flèche. Un encaissement trop large pour être franchi se trouvait sur la ligne qu'il suivait; au moment où le gros brocart que le chasseur avait désigné sautait dans le ravin, Wilhem
lâcha la détente de son arme. L'animal fléchit sous le
coup; mais, se relevant aussitôt, il se jeta sur la droite en gravissant une pente assez rai de, et le petit peloton le suivait dans cette direction, lorsque Raubvogel, faisant feu à son tour, le dernier des fuyards roula foudroyé et resta inerte, étendu sur la pierre!
— Alerte ! alerte, meinherr Wilhem ! s'écria le chasseur triomphant. Pour ce qui est du mien, il ne s'agit que de le ramasser; mais le vôtre? J'ai dans l'idée qu'il nous donnera du fil à retordre.
— Par les trois rois, je suis sûr de l'avoir blessé ! répondit le jeune homme, qui haletait d'émotion.
— Parbleu ! Et je vous conseille de vous en vanter ! Penser que, si le ciel ne nous vient pas en aide, un chamois comme celui-là servira de souper au lammergeyer! Un joli chef-d'œuvre, meinherr Wilhem I
Tout en parlant, les deux chasseurs s'étaient dirigés vers l'encaissement dont nous avons parlé et où gisait le corps du chamois abattu. Raubvogel ne prit pas la peine de considérer sa victime; se dépouillant de sa gibecière et de sa veste, il les jeta sur son gibier, afin d'en écarter les aigles qui l'auraient attaqué pendant qu'ils seraient éloignés ; puis, précédant son compagnon, ils gravirent les rochers sur lesquels les animaux avaient disparu. Le chasseur marchait courbé, examinant soigneusement le terrain et cherchant les traces.
— Vous avez mis derrière et un peu trop haut, meinherr, dit-il après un instant; votre bête a été frappée au-dessous de la hanche gauche; voyez, le sang tombe précisément à l'extrémité de la pince. — Cependant, ajouta-t-il après avoir encore fait quelques pas, si les os sont intacts, la blessure n'en est pas moins grave. Il saigne abondamment; le sang qu'il jette est rouge et mousseux; voici une
autre empreinte où la sole se marque tout ensanglantée. Si ses forces s'épuisent, nous avons quelques chances pour retrouver votre gibier, et vous pourrez vous vanter d'être dans les bonnes grâces de la fortune, meinherr Wilhem. Voir un chamois au-dessous des prairies, l'atteindre à la cuisse et le rapporter à la maison, tout cela- le même jour, c'est plus qu'un chasseur ne doit espérer.
La perspective que Raubvogel venait de lui présenter avait singulièrement animé Wilhem. Ses joues blafardes s'étaient teintées d'incarnat, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et en même temps sa vigueur semblait décuplée; il gravissait les pentes les plus ardues, il sautait les anfractuosités, il franchissait les passes les plus difficiles avec une ardeur que le chasseur était forcé de tempérer.
Cependant, quand ils eurent ainsi franchi un millier de mètres, celui-ci commença de donner des signes d'impatience et de dépit qui attirèrent l'attention du citadin.
— Qu'avez-vous donc, maître Raubvogel? dit le jeune homme. Auriez-vous perdu la trace de notre bête? Craignez- vous qu'il retrouve assez de forces pour nous échapper?
— Quand le chamois prend la peine d'indiquer lui-même en lettres sanglantes le chemin qu'il suit, Raubvogel ne perd point sa trace. L'animal que vous avez blessé n'a pas plus de cinq minutes à courir désormais; il vacille sur ses jambes comme un homme qui a pris trop de bière. Voyez, sur ce lais de sable, comme il est forcé d'écarter les pinces pour se maintenir en équilibre. Malgré tout cela, meinherr Wilhem, je com-
mence à croire que ce ne sera pas nous qui nous régalerons de sa venaison.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
— Parce qu'il va droit sur la vallée de Bodo, parce qu'il doit être arrivé au Rosstrapp, parce qu'il en aura risqué le saut, et que, comme tous ceux de ses pareils qui l'ont tenté avec lui, il est à cette heure dans le gouffre. Il sera mangé par les poissons du torrent au lieu de l'être par les aigles de la montagne ; pour nous, il n'en sera pas moins perdu.
— Qu'est-ce que cela, le Rosstrapp? demanda Wilhem.
— Je vous l'apprendrai quand vous aurez fait sa connaissance, ce qui tardera guère à présent, répondit le chasseur.
Effectivement, quand ils eurent fait quelque cent pas et tourné un grand rocher qui leur avait masqué l'horizon, ils se trouvèrent subitement en présence d'un site d'un caractère particulier et d'une sauvagerie grandiose. Ce n'était pas un vallon, c'était une déchirure du Rawsberg qu'ils avaient à leurs pieds; il semblait que, dans quelque formidable convulsion des premiers âges, la montagne s'était fendue à cet endroit sur une longueur de plus d'une lieue. La crevasse, large de trente mètres tout au plus, en avait une centaine de profondeur; ses parois étaient presque verticales. L'œil qui essayait de sopder l'abîme n'apercevait que des roches noirâtres et lisses, entre lesquelles poussaient quelquesunes de ces plantes parasites qui végètent à l'orifice des puits. Le fond de ce singulier vallon se perdait dans les ténèbres, et les mugissements du torrent qui roulait
dans ses profondeurs ajoutaient leurs bruits sinistres à l'horreur de ce tableau.
Bien que le jeune homme ne fût évidemment pas d'humeur contemplative, ce paysage avait produit sur lui une certaine impression, et il restait absorbé dans ses rêveries. Pendant que son esprit flottait entre la stupeur et l'extase, Raubvogel s'était agenouillé sur une énorme pierre plate qui arrivait jusqu'à fleur du précipice, et il examinait minutieusement l'arête extérieure. Au bout de quelques instants, il se releva.
— Eh bien ! il a sauté ! dit-il avec un soupir de regret. Maintenant, si vous tenez à rapporter votre gibier, ce qui est la gloire du chasseur, il faut que vous vous décidiez à l'aller chercher vous-même au fond du gouffre, car c'est une besogne qui ne me tente pas.
— Bah ! répondit en souriant le jeune homme, j'ajouterai deux frédérics à celui que tu as reçu ce matin.
— Ni pour deux ni pour dix; j'ai refusé davantage d'un Anglais, qui voulait emporter dans son pays la couronne d'or qui, il y a bien des années, a pris le môme chemin que notre chamois.
— Quelle couronne d'or? demanda Vilhem avec curiosité.
— L'histoire que je vous ai promis de vous raconter vous le dira , reprit Raubvogel en s'asseyaiit sur la pierre et en faisant signe à son compagnon de l'imiter.
— Longtemps avant que la ville de Wolfenbiittel fût bâtie, reprit-il, un roi qui régnait sur la contrée avait son château où est aujourd'hui situé notre village. Ce roi avait une fille qui se nommait Elfride. Comme elle était belle, comme son père commandait à la plaine aussi bien qu'à la montagne, les prétendants ne lui manquaient
pas; niais elle était aussi fière qu'elle était jolie; elle les repoussait tous, si nobles, si vaillants, si jeunes et si beaux qu'ils fussent. Le roi, qui, devenant vieux, comprenait de plus en plus la nécessité de laisser le gouvernement à des mains viriles, s'impatienta longtemps de ces caprices, jusqu'au jour où, décidé à en finir, il accorda la main de la princesse au burgrave Bodo, qui venait de la lui demander en mariage, et jura par son sceptre que cette union s'accomplirait. Or, parmi les seigneurs qui avaient aspiré à la main d'Elfridc, il n'en était pas un pour lequel elle eût éprouvé plus d'antipathie. Le burgrave n'était plus jeune, il n'avait jamais été beau, et il passait pour méchant et brutal. Cependant le roi résista aux pleurs, aux supplications de sa fille, qui devint la femme de Bodo devant Dieu. Le soir des épousailles, vers la fin du festin, où toute la noblesse de la cour avait pris place, au moment où le vin, coulant à flots, commençait à épaissir les langues et à obscurcir les regards, Elfride, qui pendant toutes les cérémonies était restée soucieuse et pensive, sortit de la salle, descendit aux écuries, jeta une bride sur le col du cheval favori de son père, sauta sur son dos et le dirigea au galop vers la montagne. Mais le burgrave, plus sobre et plus clairvoyant que les autres convives, n'avait pas tardé à s'apercevoir de la disparition de celle qui désormais lui appartenait, et s'était mis à sa recherche. Un palefrenier le renseigna sur ce qui venait de se passer; il appela ses amis à son aide, et tous, montant à cheval, s'élancèrent sur les traces de la fugitive, franchissant les plaines, les vallées, les collines, avec la rapidité de la tempête. Elfride, qui était arrivée à la partie de la montagne où nous som-
mes, entendit derrière elle le galop du noir tourbillon deâ cavaliers; elle vit luire dans l'ombre les étincelles que les fers des chevaux faisaient jaillir des rochers. Lasse d'invoquer depuis le matin Dieu et les saints, éperdue, désespérée, affolée, elle s'adressa à l'esprit des ténèbres. — Satan, Satan, viens à mon aide ! s'écria-t-elle. Plutôt que d'appartenir au burgrave, c'est à toi que je me donne ! — Elle n'avait pas achevé, qu'une effroyable commotion ébranlait la montagne jusque dans ses fondements. Le Rawsberg venait de se fendre en deux; le précipice que vous voyez venait de s'ouvrir entre la princesse et ceux qui la poursuivaient. Tous s'étaient arrêtés; seul, le burgrave, fou d'amour et de rage, enfonçant ses éperons d'or dans les flancs de son coursier, essaya de franchir l'abîme. L'élan du noble animal fut si puissant, qu'il parvint à poser ses sabots de devant sur la pierre que voici, où ils ont laissé leur trace, et qui depuis s'est appelée leRosstrapp, l'empreinte du coursier; mais il retomba en arrière et fut englouti dans le gouffre avec son cavalier.
— Et la princesse? demanda Wilhem, qui avait écouté avec intérêt la légende du chasseur de chamois.
— On ne retrouva son corps ni ici ni ailleurs, et on supposa que le diable, qui n'a pas de semblables aubaines tous les jours, n'avait pas tardé une minute à saisir celle qui se donnait à lui. Cependant, quelques jours après cet événement, un pâtre, que la curiosité avait attiré du côté du nouveau précipice, aperçut dans ses profondeurs la couronne que portait la princesse ; elle était restée accrochée à la pointe d'un rocher. Le roi, averti, vint avec toute sa cour; un des serviteurs descendit dans le gouffre au moyen d'une corde; mais,
au moment où il avançait la main pour la saisir, cette couronne se détacha d'elle-même et roula jusqu'au fond du torrent. Depuis lors, c'est vainement qu'on a cherché à la retrouver, car elle n'a pas manqué d'amateurs, cette relique.
— Eh ! eh ! je le crois bien, dit le jeune homme, ce bijou ne représenterait guère moins qu'une fortune.
— Un peu mieux que, cela, meinherr Wilhem.
La physionomie de ce dernier avait repris une expression passablement dédaigneuse.
— Tous les anciens du pays vous le répéteront comme je vous le dis : il est écrit là-haut que celui qui possédera la couronne de la princesse Elfride, régnera sur l'Allemagne tout entière.
Un silence de quelques instants succéda à ces dernières paroles; elles avaient produit sur Wilhem une visible impression, qu'il s'efforçait de réprimer, mais que révélaient les plis significatifs de son front et de ses lèvres, et surtout le sombre éclat qui avait passé dans ses prunelles d'un bleu terne. Il s'approcha du précipice, et, se couchant à plat ventre, il en contempla attentivement les sombres anfractuosités ; puis, revenant vers le chasseur :
— Raubvogel, lui dit-il d'une voix légèrement vibrante, la tentative du serviteur du roi, il faut la renouveler, il faut retrouver la couronne.
Le montagnard était devenu grave et soucieux.
— Non, dit-il, à tous ceux qui l'ont tenté il est arrivé malheur ; autant me demander de saisir ce nuage qui court au-dessus de nos têtes.
— Ce matin, reprit Wilhem, tu ne croyais pas possible de voir les chamois avant d'avoir dépassé les prai-
ries où ils vont paître, et cependant tu as déchargé sur eux ta carabine. Essaye, continua-t-il avec l'accent inspiré d'un mystique, essaye sans crainte cette descente périlleuse, car non-seulement tu ne cours aucun risque, mais tu es certain de réussir.
— Ah ! il paraît que les éléments figurent parmi les escadrons auxquels vous commandez, meinherr Wilhem? dit le chasseur en revenant à ses tendances goguenardes.
Son interlocutuer n'avait pas paru l'entendre ; il continua :
— II me faut cette couronne, Raubvogel I Mets-la dans mes mains, et tu seras riche ! Mets-la sur mon front, et tu auras servi la volonté divine !
Cette dernière perspective étonna le chasseur sans ébranler sa résolution ; il y répondit par un sourire qui exprimait mieux que de l'incrédulité.
— En ma qualité de bon chrétien, reprit-il, je ne demande pas mieux que d'être agréable à Dieu, notre maître à tous; mais tant que, lui-môme, il ne m'aura pas déclaré son désir que je me rompe le col, je continuerai à hésiter. Cependant nous pouvons peut-être nous entendre. J'aime Éva, la fille de Diétrich, le riche fermier, et je la lui ai demandée; il m'a engagé à repasser quand j'aurai cinq cents frédérics à aligner sur la table. Faites que je puisse me présenter chez le vieux Diétrich, et nous verrons. On peut bien risquer une culbute pour sa blonde amie.
— Oh ! dit le jeune homme, dont les sourcils s'étaient froncés lorsqu'il avait entendu le prix que le chasseur mettait à ses services, deux cent cinquante, c'est
bien assez. Deux cent cinquante frédérics ! Mais jamais montagnard n'a possédé une pareille fortune.
— Pouah ! s'écria Raubvogel avec un éclat de rire, voici meinberr le général qui, comme un juif, marchande la vie de l'un de ses semblables ! "
— Tu auras tes cinq cents frédérics ! répondit Wîlhem, dont le visage s'était coloré d'une vive rougeur.
Le chasseur de chamois tressaillit; mais il reprit avec un sentiment de méfiance qu'il ne prit pas la peine de dissimuler.
— La parole promet, mais c'est la bourse qui donne.
— La parole donne aussi quand elle tombe d'une bouche royale, Raubvogel, et celle qui te promet tes cioq cents frédérics est de celles-là.
— Vous?
— On m'appelle Frédéric-Ludwig-Wilhem de Hoheozollern, et je suis le second fils de ton roi Wilhem III.
Le prestige royal garde une telle puissance dans la vieille Germanie, que, malgré la nuance de scepticisme qu'il avait jusqu'alors affectée, le montagnard fut profondément et visiblement ému de cette révélation du rang de son compagnon. Il se leva d'un mouvement brusque et automatique, et, s'étant respectueusement découvert, il se tint debout devant le prince.
— Vous avez le droit de revendiquer la couronne d'Elfride, Altesse, lui dit-il ; c'est à vous et aux vôtres qu'elle appartient. Vous aviez raison tout à l'heure; sous votre égide, je n'ai rien à redouter. Pardonnezmoi d'avoir parlé de récompense ; j'ignorais qui vous étiez. Maintenant, il vou;s suffit de parler pour être obéi.
Le futur Guillaume IV, qui- était déjà, imbu de certines idées de prédestination divine, parut cependant tuché du dévouement et de l'abnégation de ce pau- |re homme ; il resta rêveur et hésitant pendant quelles instants. L'ambition de posséder le précieux tré- »r l'emporta .cependant sur le sentiment d'humanité [ui lui reprochait d'exposer les jours de l'un de ses mblables pour la satisfaction d'un caprice. — Va, répondit-il enfin, je te donne cinq cents fré- |érics pour la descente ; mais si tu me rapportes la mronne d'Elfride, ce sera mille frédérics que je met- *ai dans ta main.
Cette promesse, qui donnait un démenti à la réputaion de parcimonie que les courtisans avaient déjà ite au prince Wilhem, électrisa le chasseur de cha* lois.
— Il y a une cabane dans les environs, s'écria-t-il ;
cours y chercher du monde et des cordes. Dans un
[uart d'heure, je serai de retour, Altesse, et bientôt
»us tiendrez le joyau deux fois béni auquel je devrai
je posséder Éva la blonde. Que Dieu garde le futur
>uverain des Allemagnes !
Cette flatterie en forme de vivat que l'enthousiasme (bspirait à Raubvogel fit passer un éclair dans le rerd du jeune prince. Lorsque le chasseur eut disparu ferrière les rochers, il se promena pensif sur le Ross- |rapp, jetant les regards tantôt sur le gouffre béant ouvert à ses côtés, tantôt sur les fonds bleuâtres et nacrés de cet horizon de montagnes. Que se passait-il dans l'esprit de cet homme auquel la fortune réservait de si étranges destinées, qu'un hasard allait pousser sur un trône auquel il ne devait pas prétendre* et cfui>
plus tard, sans autre mérite que le bon sens uni à une fermeté voisine de l'entêtement, devait balancer la renommée que les plus grands capitaines ont due à leur génie ? Il était trop religieux pour ne pas être, dans une certaine mesure, accessible à la superstition; peut-être l'idée de voir dans ses mains la couronne à laquelle les croyances populaires attachaient la possession d'un immense pays, partagé en ce moment entre vingt sceptres différents, avait-elle précisé les vagues, les confuses aspirations de cette âme.
Raubvogel revint bientôt, accompagné de quatre chevriers qui portaient un énorme paquet de cordages. Une des extrémités de ce câble fut enroulée et attachée autour d'une roche ; l'autre fut descendue dans le précipice. Le chasseur s'assura qu'elle en touchait le fond; il s'agenouilla, fit une courte prière, et, n'emportant que son bâton ferré, qui devait le garantir des chocs auxquels le balancement de la corde l'exposait, il des* cendit résolument dans l'abîme.
Couchés sur le Rosstrapp, les assistants le virent s'éloigner, puis se perdre dans la buée ténébreuse qui montait du fond ; les vacillements du cordage indiquaient seuls que la descente continuait et que le courageux montagnard n'était pas encore arrivé. Ce cordage, il finit par rester immobile. La demi-heure qui suivit fut pour eux pleine d'angoisses. Arrivé au bout de son dangereux voyage, Raubvogel avait encore à explorer le lit du torrent, dont on ignorait la profondeur. Tous les visages étaient pâles, toutes les bouches restaient muettes. Le prince Wilhem ne parvenait plus à maîtriser son agitation ; les sentiments multiples auxquels il était en proie se révélaient sur son visage.
Enfin, un cri de triomphe, dominant les mugissements du torrent, s'éleva de ces profondeurs, et cinq hurrahs lui répondirent ; presque aussitôt, la corde s'agita de nouveau.
Les cinq hommes, les yeux fixés sur le sombre rideau qui leur cachait l'abîme, s'épuisaient à l'interroger. A la longue, au milieu de cette brume, ils distinguèrent une forme encore indécise, mais qui s'accusa de plus en plus ; c'était celui qu'un instant ils avaient cru perdu, Raubvogel, qui remontait avec une vigueur, avec une résolution indicibles.
Plus pâle que jamais, le front du prince Wilhem se montrait baigné de sueur.
Le chasseur avançait, avançait toujours; il n'était plus qu'à une vingtaine de mètres de l'orifice, lorsque le plus jeune des chevriers s'écria :
— 11 a la couronne ! il a la couronne de la princesse Elfride ! Voyez, amis ; elle est passée dans son bras, où elle jette autant de feux que le soleil à son lever.
Le pauvre Raubvogel l'entendit.
Il avait effectivement là couronne, et, dans l'ivresse de son triomphe, oubliant la prudence, il lâcha la corde d'une de ses mains pour agiter le trophée, en criant à son tour :
— Hurrah !
Cet enthousiasme lui fut fatal.
Les spectateurs virent l'autre main du malheureux glisser le long du câble, puis l'homme disparaître. Ils entendirent un second cri, cri de désespoir et de mort, puis le bruit sourd et mat d'un corps qui se brisait sur les roches.
Raubvogel, le hardi chasseur de chamois, était re-
tombé dans le torrent du gouffre avec le trésor qu'il avait.tenté de lui ravir.
Le prince Wilhem n'avait fait qu'entrevoir la couronne de la princesse Elfride; mais cela n'empêcha pas que, cinquante et un ans plus tard, il ne fût salué empereur d'Allemagne par les souverains confédérés, dans le palais même de Louis XIV, à Versailles.