‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 4 sur 16 · LE MOULIN DU DIABLE · texte numérisé non relu

LE MOULIN DU DIABLE

Ils s'en vont, ils disparaissent, les moulins à vent dont les grêles silhouettes jalonnaient si gentiment la campagne, et qui ne remuaient jamais leurs bras de géants sans que l'on s'attendît avoir apparaître Don Quichotte. Le progrès a inventé l'usine, et l'usine a tué le moulin ; la vapeur a détrôné le vieux Borée, comme elle ne tardera pas à reléguer la Naïade elle-même dans les vieilleries avec le reste du bagage mythologique. On les voit, ces humbles monuments de l'industrie primitive de nos -aïeux, replier leurs ailes les uns après les autres, comme des oiseaux fatigués, et un morne silence succède à leur chansonnette. Muets, immobiles, déserts, ils luttent quelque temps contre l'assaut incessant des intempéries •et des années ; les mousses rongent le toit et Térniettent; les planchettes des murailles se gondolent, s'écartent, se disjoignent, la lézarde devient crevasse, la crevasse se fait de jour en jour plus béante; bientôt du joli moulin il ne reste plus qu'un noir squelette qui à son tour disparaîtra, et le tertre qui lui servait de base marquera seul la place qu'il occupait sur la colline.

Je sais cependant un moulin à vent qui a vu ses frères se coucher et s'abattre les uns après les autres, et qui .semble décidé à leur survivre.

Il est situé à une lieue d'Orphin, sur un monticule

caillouteux et dénudé qui domine la vaste plaine, et sur lequel végètent péniblement quelques broussailles rabougries. Rien de plus aride, rien de plus désolé que le paysage qui l'entoure et le moulin n'en paraît que plus joyeux ; du matin au soir on le voit tourner ses grandes ailes, du soir au matin on entend le bruit de son tic-tac. Je fis sa connaissance un soir d'automne ; il avait plu dans la journée et l'atmosphère restait chargée de vapeurs embrasées; de gros nuages d'un gris de plomb, aux arêtes étincelantes, couraient rapides; illuminé par un des plus chauds rayons de l'astre à son déclin , le moulin se détachait sur ce fond d'ombres, sa noire carcasse semblait être en feu ; dans leur rotation ses longues antennes rayonnaient comme des flammes; il m'apparaissait avec une physionomie aussi fantastique que Test son nom , car on l'appelle le Moulin du Diable. Tous les accidents de la nature, toutes les constructions humaines dont la crédulité populaire a fait les honneurs à quelque initiative diabolique ont une histoire; ces histoires se ressemblent toujours un peu, mais elles n'en sont pas moins originales, et je vous demande la permission de vous transmettre celle qui m'a été racontée à propos du moulin d'Orphin,

Il y avait autrefois sur la colline un autre moulin, placé à une cinquantaine de mètres de celui que nous y voyons aujourd'hui. Le meunier de ce moulin avait une fille et un moulant, c'est-à-dire un garçon meunier; le moulant aimait la petite meunière, la petite meunière ne détestait pas le moulant : c'est toujours ainsi que cela se passe dans la réalité aussi bien que dans la chanson. . Mais il arriva qu'un gros fermier de Marcoussis, séduit par les jolis yeux de la fillette, la demanda en mariage ,

et, celle-ci ayant pleuré au lieu de se réjouir de l'aubaine, le bonhomme devina qu'il y avait garçon meunier sous roche et flanqua le sien à la porte.

Le soir, le pauvre amoureux traversait la forêt pour s'en retourner à Houdan, qui était son pays; il était bien triste, et, tout en marchant, il poussait des soupirs à faire tourner les ailes de son moulin, s'il se fût encore trouvé à leur proximité. Cependant si sombres, si poignantes que fussent ses préoccupations, lorsqu'il arriva à un certain carrefour, il se souvint que ce carrefour était hanté, et il allongea le pas en frissonnant de la tête aux pieds.

Une grande ombre noire, qui déboucha en même temps que lui d'une route transversale dans le carrefour, changea cet émoi en épouvante; mais, l'ombre s'approchant, il reconnut que le nocturne voyageur était un vénérable curé qui cheminait le bâton à la main, il se sentit rassuré et le salua respectueusement. Ils marchèrent côte à côte en devisant de la pluie et du beau temps ; puis, ne doutant pas de l'excellence des conseils, de l'efficacité des consolations que pouvait lui donner ce saint homme, le moulant raconta son histoire.

— Péuh! dit le prêtre avec un gros rire, un tel mal n'est pas sans remède, mon cher fils; il s'agit tout simplement de devenir plus riche que le fermier de Marcoussis, et ce sera lui qu'on mettra à la porte.

— Tout simplement ! s'écria le moulant, mais vous ne savez donc pas, mon père , qu'il a sept cents moutons et, parlant par respect, plus de cinquante bêtes à cornes.

— Bien, bien 1 reprit le curé ; alors il faut bâtir un moulin à côté de celui de votre maître; un moulant a toujours l'oreille et quelquefois le cœur des pratiques; dès le premier jour vous lui enlèverez la moitié de ses

maunées, et la crainte de perdre le reste le décidera à vous donner sa fille.

— A la bonne heure ! ceci est un peu mieux inventé. Et le bonheur de faire enrager le père Claudin me chatouillerait quasi au tant que le plaisir d'épouser Claudine; mais un moulin coûterait au moins trois mille livres, je n'ai que;deux écus, et, ajouta le meunier avec un gros soupir, nous ne sommes plus au temps où Dieu faisait des miracles !

— Psit 1 s'écria le curé en jouant avec son bâton, estce que le diable n'en a pas toujours un dans sa poche au service de ses amis.

Le moulant s'arrêta, et, ayant considéré son compagnon avec plus d'attention, il aperçut le pied fourchu et un petit bout de queue qui retroussait la soutane.

Pour un amoureux désespéré, pour un garçon meunier maltraité, plein de rancune, pour un paysan cupide et ambitieux', la tentation, était forte; il y céda. Le lendemain matin, un beau moulin tout flambant neuf se dressait à côté de l'ancien , et en s'éveillant le père Claudin eut la désagréable surprise de voir son ex-moulant paisiblement occupé à orienter les ailes d'un établissement qui, comme un champignon, était sorti de terre pendant la nuit.

Les choses se passèrent ainsi que le diable l'avait prédit : la crainte de la ruine l'emporta sur le désir de voir sa fille devenir une grosse fermière ; le père Claudin donna celle-ci à son nouveau concurrent, et l'associa à ses affaires. Les deux moulins prospérèrent; il ne se mangeait p^s à deux lieues à la ronde une bouchée de pain qui n'eût passé par leurs meules ; puis le bonhomme mourut, en laissant son commerce au ménage.

Le quart d'heure de Rabelais fut long à venir. Les deux époux étaient vieux lorsqu'il arriva Un beau matin, on frappa à la porte ; le meunier, qui était allé ouvrir, recula d'épouvante en reconnaissant le visiteur, qui n'était autre que Satan en costume de travail, c'est-àdire nu et la fourche à la main.

— Je viens te chercher, mon cher fils, lui dit celuici. Allons, presto, fais ton petit paquet, et partons. La construction de ta bicoque m'avait mis en goût pour les moulins ; je viens d'en bâtir un superbe sur mes domaines; mais il me manque un meunier capable pour le diriger, et j'ai compté sur toi. Ne trembles donc pas comme cela; tu moudras des âmes au lieu de moudre du blé, et voilà tout. ^

Au bruit du colloque , la meunière était accourue ; elle vit son mari dont le visage était devenu aussi pâle que son habit, elle vit le démon, elle devina ce qui se passait, car le pauvre meunier, qui n'était pas sans inquiétude, l'avait depuis longtemps mise dans la confidence de son terrible secret.

En fine mouche qu'elle était, elle commença par le prendre de très-haut avec le créancier, l'accablant de reproches et saupoudrant même sa mercuriale de quelques injures :

— On ne surprenait pas les gens de la sorte, sans avis, sans sommation préalable. — C'étaient là des façons de goujat et de malappris. — Si le diable avait des droits sur son mari, il n'en avait aucun sur elle, et c'était elle qui aurait à souffrir de ses procédés incongrus 1 — Il y avait plus de cinquante maunées au moulin; sans garçon, sans aide d'aucune espèce, pouvait-elle les engrener? — Le pays allait être affamé ! En même temps elle lais-

sait entrevoir qu'elle serait assez disposée à accompagner son époux dans son voyage, mais à la condition qu'elle aurait au moins le temps de mettre ses petites affairesen ordre, de rendre de la farine à ceux qui lui avaient confié leur grain, afin de laisser derrière elle la réputation d'une brave et honnête meunière, etc., etc.

Soit que le diable fût de bonne humeur, soit qu'il se laissât prendre à la perspective d'emporter deux âmes au lieu d'une, soit, ce qui est plus vraisemblabe , qu'il eût hâte de mettre un terme à ce flux de paroles qui couvrait le tic-tac du moulin, il accéda à la demande de la dame. Non-seulement il accorda la journée au meunier pour terminer ses maunées, mais il lui promit de l'aider, et, ne s'en tenant pas aux paroles, il chargea lestement un sac de grain sur ses épaules et le porta à Tengrenoir.

Vers le midi, la meunière vint annoncer aux travailleurs que le dîner était servi. La table était mise à côté de la meule dont on surveillait ainsi le jeu, sans se déranger. La meunière avait poussé la prévenance jusqu'à garnir l'escabeau destiné à Satan d'un gros sac , pour qu'il fût assis plus douillettement. Mais au lieu de prendre sa place entre les convives, la rusée commère s'en, alla se cacher derrière le blutoir, et là, munie d'une longue tige de seigle, elle commença à chatouiller l'échiné du diable avec les barbes de l'épi.

Se croyant agacé par une mouche, celui-ci essaya de l'écraser par un revers de main qui eût défoncé un vaisseau ; mais la mouche, c'est-à-dire l'épi de la meunière, revint à la charge, et le diable, qui trouvait le vin bon et la causerie du meunier agréable, ne voulant plus se déranger, commença de faire jouer saqueue de

ci de. là pour se débarrasser de l'importune. Il la fit jouer tant et si bien que son extrémité finit par être prise entre les deux meules, et que son propriétaire, violemment arraché de son escabeau, commença de tourner avec ces meules à raison de deux cent cinquante tours par minute environ. Il poussait des cris... de diable, bien entendu; la meunière, le meunier surtout, riaient à se tenir les côtes.

— Renonce à toute espèce de droits sur mon corps aussi bien que sur mon âme! cria celui-ci.

— J'y renonce! j'y renonce! dit Satan en passant devant eux.

Le meunier allait arrêter le moulin; sa femme le rétint :

— Un instant..., à tout marché il faut des épingles. Les ânes crèvent de soif dans ce moulin, je veux une belle mare à deux pas d'ici.

— La mare est faite, murmura l'infortuné démon, qui haletait; puisse-t-elle servir à te noyer, maudite sorcière !

Alors le vieux meunier tourna une clavette ; les meules et leur prisonnier firent encore une centaine de révolutions, puis ils cessèrent de tourner. Le diable dégagea sa queue bien meurtrie , et il s'en alla tout penaud.

Et voilà comment il y a une belle mare sur le monticule caillouteux, et pourquoi le moulin d'Orphin doit survivre à tous les autres.

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