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LE MAITRE PECHEUR

Si familier que l'on soit avec le boulevard des Italiens, on ne se représente jamais sans une certaine surprise ce qu'était, il y a vingt-cinq ans, le Paris que nous avons sous les yeux aujourd'hui. Mais si cette rapide métamorphose de la vieille Lutèce a quelque chose de merveilleux, celle de sa banlieue est bien plus prodigieuse encore.

On se retrouve dans ces percées grandioses, on reconnaît les anciennes rues sous leur nouvelle physionomie monumentale; dans la campagne suburbaine, au contraire, la révolution est radicale ; dans ces déserts, jadis jalonnés de loin en loin par quelques cabanes noires, à demi effondrées, si sordides que leur destination restait incertaine, dans ces champs, pour la plupart abandonnés aux chardons, les maisons de campagne coquettes, pimpantes, ombreuses, fleuries, se pressent, s'accumulent si nombreuses, qu'il est impossible de préciser où finit le faubourg, où commence le village.

La transformation a été d'autant plus surprenante qu'elle a été spontanée; le gouvernement d'alors lui est resté complètement étranger; nul intérêt dynastique ne sollicitant pour elle, le grand bâtisseur impérial ne s'est aucunement soucié de l'effervescence du

moellon dans ces lointains parages. L'éclosion de cette trentaine de petites cités champêtres, qui font une ceinture à la grande ville, fut uniquement le résultat de la prospérité commerciale et du développement du bienêtre, une conséquence de la modification qui s'opérait «dans les traditions jusqu'alors exclusivement citadines du bourgeois parisien.

La mode s'en mêla. Vers 1865, tout boutiquier jaloux de la considération de ses pairs devait posséder sa maison des champs; le cottage, la culture d'un carré de légumes sous l'cail de Dieu, étaient devenus les objectifs non-seulement des gros détaillants, mais des artisans à leur aise. La fièvre de l'établissement champêtre prit le caractère que la fièvre du papier affectait sous la régence. On se rua sur les terrains que la spéculation dépeçait et jetait eu pâture aux amateurs ; it n'y en eut pas pour tout le monde. Sur les riants coteaux de Louveciennes, de Meudon, de Marly, de Nogent, de Saint-Germain, le moindre coin était monté à des prix fabuleux. Heureusement, la masse de ces villégiateurs instantanés n'était pas difficile. Ils concluaient logiquement que, tout ce qui n'était pas Paris ayant un égal droit au titre de campagne, on pouvait se contenter de ce qui lui ressemblait le moins, et les cantons les moins agrestes, les plus infertiles, trouvèrent leurs acquéreurs aussi bien que les oasis.

Le village de la Varenne-Saint-Maur est un des plus mal partagés de ces lieux dits de plaisance ; il est situé au milieu de la presqu'île que forme la Marne avant de se jeter dans la Seine, dans une plaine aussi aride que peu pittoresque, et sans autre charme que la lointaine perspective de la colline sur laquelle s'étagent les

jolis villages de Champigny et de Chenevières. Cependant la Varenne-Saint-Maur, qui en 1852 était un hameau d'une vingtaine de maisons, compte aujourd'hui les villas par centaines; on y trouve des cafés, un marché, des restaurants, une maison d'école, une église, et môme, ce qui manque à bon nombre de chefs-lieux d'arrondissement, une salle de spectacle !

L'incroyable développement d'une agglomération dans de pareilles conditions s'explique par l'extrême bon marché que les terrains y conservèrent. Les petites bourses, infiniment plus multipliées que les grosses, y affluaient ; il était difficile d'aller à Corinthe à meilleur compte. Aussi les maisons y poussaient-elles hors de terre, aussi drues que les champignons après une pluie d'orage ; c'était par enchantement que les jachères s'encadraient d'un quadrilatère de murs blancs qui, du reste, était loin d'ajouter aux agréments du paysage. Un beau matin, les fenêtres s'agrémentaient de rideaux; on comptait un habitant de plus à la Yarenne, et les indigènes étaient tellement blasés sur ces apparitions que c'était à peine s'ils s'enquéraient du nom du nouveau colon.

Au printemps de 1866, un honnête mercier que l'on appelait M. Tabourier, après avoir, pendant une trentaine d'années, débité des aiguilles et du cordonnet aux couturières du quartier Saint-Martin, était venu s'établir dans une petite maisonnette qu'il avait fait construire à l'angle de la rue de la Fidélité.

Nécessairement, les préférences de M. Tabourier devaient avoir été inspirées par les considérations économiques que lui imposait la modestie de sa fortune; cependant elles lui étaient également dictées par un goût

que nous devons d'autant moins passer sous silence qu'il jouera un rôle important dans ce récit, par celui de la pêche à la ligne.

Soit vocation spéciale, soit conséquence de la compression que ces ardeurs avaient trop longtemps subies, ce goût s'élevait chez l'ancien mercier à la hauteur d'une passion, et le voisinage de la Marne avait eu sur le choix de sa future/ retraite,beaucoup plus d'influence que le bas prix du quart d'arpent sur lequel il s'agissait de l'installer.

M. Tabourier ne s'était point décidé à l'étourdie : en homme expérimenté et qui veut fermer la porte aux regrets, avant d'ériger le moindre pignon sur quelque rue que ce fût , il avait commencé par explorer, dans un bachot spécialement acheté dans ce but, non -seulement les différents cantons de la Seine et de la Marne, mais même ceux de l'Oise, afin de choisir, pour établir ses pénates, celui qui lui semblerait le plus poissonneux.

Après nombre d'expériences négatives , la première fois qu'il lança sa ligne au-dessous du bac de laVarenne, la main du hasard accrocha une carpe défaille respectable à son hameçon. N'ayant jamais eu jusqu'alors d'autres tributaires que le goujon modeste et l'ablette plus modeste encore, habitué à considérer le gardon comme la baleine des eaux douces, le mercier en perdit la tête. Ses irrésolutions étaient fixées; il avait découvert le rivage béni où l'attendait le bonheur : en attendant qu'il y plantât sa tente, il commença par y arrêter son bateau.

Personne ne contrecarra cette décision.

Mme Tabourier était morte, dix ans auparavant, en laissant une fille, unique fruit de son union avec le mer-

ciêr. Cette fille, qui, à l'époque où celui-ci se décida à vendre son fonds de commerce, entrait dans sa vingtdeuxième année, était d'âge à hasarder quelques observations, mais des circonstances spéciales en avaient fait l'esclave docile des volontés paternelles.

Femme intelligente, épouse dévouée jusqu'à l'abnégation, Mma Tabourier avait adoré son mari ; mais son culte pour lui ne l'avait point aveuglée sur l'insuffisance des moyens de celui-ci et sur la faiblesse de son caractère. Non-seulement elle le savait incapable de diriger ses affaires,mais, ayant rempli auprès de lui un rôle plus maternel encore que conjugal, elle avait redouté qu'il ne pût pas supporter la privation des soins, des prévenances, des douces gâteries qui allait s'ajouter à la douleur que lui causerait sa perte. Cette pensée empoisonnait ses derniers moments. Elle avait fait venir sa fille à son chevet ; elle lui avait fait jurer de continuer la mission providentielle que la mort allait l'empêcher de poursuivre, de veiller sur son père, de l'aider dans la direction de leur petit commerce, de lui rendre la vie douce et facile, et de ne l'abandonner jamais.

Madeleine avait promis, et les événements démontrèrent que, malgré l'âge encore si tendre de sa fille, Madeleine avait alors douze ans, Mme Tabourier n'avait pas eu tort de compter sur la précocité de son cœur et de son esprit. Restée seule avec le pauvre veuf, elle passa sans transition des jeux du premier âge aux graves préoccupations de la femme de ménage, et prit, à la fois, la direction de la maison et du grand enfant qu'elle appelait son père. Seulement, comme toutes les âmes tendres et délicates, elle s'exagéra quelque peu les obligations que son serment lui imposait,

elle surenchérit sur les attentions, sur les câlineries qu'elle avait vu sa mère prodiguer à M. Tabourier ; elle compléta l'œuvre commencée par celle-ci ; la mercière avait gâté son mari, elle l'acheva.

Celui-ci se laissait faire.

La mort de sa femme avait provoqué chez lui encore plus d'épouvante que de douleur; il mesurait avec effroi les conséquences de l'isolement qui allait devenir son partage, et la terreur d'avoir à marcher désormais sans cet appui l'emportait encore sur le désespoir que lui causait une* perte dont il appréciait toute l'étendue ; lorsque la tendresse de sa fille eut comblé le vide entrevu, s'il ne se consola pas encore, il se rassura du moins, et chez un égoïste, — ai-je besoin d'ajouter que M. Tabourier exagérait quelque peu de culte de sa personne ? — quand l'esprit est calme, le cœur est près d'être satisfait.

Il retrouvait l'existence douce et heureuse dont la défunte lui avait fait une habitude, avec un appoint : la jeunesse , la gentillesse de Madeleine donnaient à ses soins un charme de plus. Active et laborieuse , couchée sur les livres pendant des heures entières , ayant l'œil aux moindres détails de la vente, cheville ouvrière du petit négoce, elle ne négligeait point la surveillance de l'intérieur; le mercier trouvait en se levant, dans la salle à manger, sa tasse de chocolat toute fumante et les rôties de pain beurrées dont il était friand ; le déjeuner et le dîner, servis ponctuellement, s'agrémentaient souvent de quelqu'une de ces surprises gastronomiques auxquelles M. Tabourier avait toujours été sensible; la petite 611e n'oubliait jamais, à l'heure où se ralentissait la vente , de lui apporter sa canne et son

chapeau pour qu'il allât faire sa promenade ; enfin le soir, lorsqu'il était couché, elle ne cédait à personne Je soin de border sa couverture et d'éteindre sa lumière.

On concevra donc, d'après ces antécédents , que Madeleine, pour laquelle tous les caprices de son père étaient des lois , n'eût rien trouvé à dire lorsque celuici s'en remit aux carpes du choix de leur habitation future.

En revanche, quand la détermination fut prise, le terrain acheté, lorsque les ouvriers furent à l'œuvre, il ne cessait plus de retracer à sa fille le tableau des jouissances qui l'atteudaient dans ce paradis terrestre.

— Tu verras, fillette, lui disait-il, comme nous serons heureux là-bas ! Plus de soucis, plus de tracas ; plus de gens auxquels il faut servir deux sols de fil avec autant d'empressement que s'ils vous apportaient mille francs ! Rien à faire ! et puis un air !... Depuis que je le respire, en allant visiter les maçons, il me semble que je suis rajeuni de dix ans! Enfin, songes-y donc, ma mignonne, tous les jours je te conduirai h la pêche ! Tu me verras prendre des poissons!... Toi aussi, tu en prendras... pas si gros que les miens, peut-être, mais il faut un commencement à tout. Tiens, il me tarde tant d'y être, que je n'en dors plus ; cette nuit, je me suis réveillé trois fois.

Madeleine laissait dire son père et souriait, et, sur la foi de ce sourire, M. Tabourier était convaincu que sa fille acceptait la maison de la Varenne comme .devant être pour elle un septième ciel.

Deux jours après leur installation, M. Tabourier, qui avait consacré sa soirée à poser des lignes de fond, entra

vers quatre heures du matin dans la chambre de Madeleine. La jeune fille dormait profondément; il la réveilla sans pitié, et comme celle-ci lui demandait, non sans étonnement, l'explication de celte alerte matinale :

— Ah ! ah ! s'écria joyeusement l'ancien mercier, si tu savais la surprise que je t'ai ménagée, si tu savais ce qui t'attend, il y a belle lurette que tu serais levée et habillée. Cent cinquante hameçons à tirer de l'eau, ma fille, sans compter, bien entendu, les carpes, les chevennes, les perches, les anguilles, qui doivent y être suspendues à l'heure qu'il estl

— Mais, père, il me semble qu'il ne fait pas encore jour, murmura la jeune fille en étouffant un bâillement.

— Tant mieux, morbleu! nous serons sur la Marne avant Je lever du soleil, c'est essentiel au succès !... Dépêche-loi, petite, tu tiendras les avirons! Hein? quand je te disais que tu t'amuserais, fillette, tu vois à présent que je n'ai point menti.

Un quart d'heure après, le père et la fille cheminaient sur la route qui conduit de Saint-Maur au bac de Chenevières. Les pâles clartés qui commençaient h monter du côté de l'orient étaient obscurcies par une pluie légère, à la vérité, mais glaciale. Madeleine grelottait sous le manteau qu'elle avait jeté sur ses épaules, mais l'ex-mercier, bouillonnant d'impatience, lui recommandait un parfait dédain pour ce qu'il appelait une petite rosée.

On arriva aux bords de la Marne: malheureusement, comme tous les programmes, celui que M. Tabourier avait tracé des conquêtes qui les attendaient ne devait pas se réaliser.

La plupart des poissons que son imagination éche-

velée lui avait représentés attachés en chapelet à ses lignes avaient eu le mauvais goût de s'abstenir, et la capture se réduisit à deux anguilles et à une déception.

Madeleine ne fut point étrangère à cette dernière partie des bénéfices. En dépit de la bonne volonté qu'elle mettait à conduire le bateau, des conseils, des admonestations de son père, la manœuvre se ressentait de sa profonde inexpérience. Au moment où M. Tabourier, d'une voix que l'émotion rendait tremblante , annonçait que les violentes secousses qu'il recevait indiquaient la prochaine apparition d'un poisson , — consé quent, — un coup d'aviron donné à faux engagea le cordeau sous le bateau. En tacticien consommé, le prisonnier profita du point d'appui pour briser le fil qui le retenait, et M. Tabourier ramena sa ligne parfaitement veuve et de l'hameçon et de l'imprudent qui s'y était attaché; le pêcheur, dans son désespoir, poussa une imprécation terrible , qu'accentuait encore un geste menaçant. Le moral de la jeune fille était déjà fort ébranlé par les petites épreuves de la matinée; ces démonstrations furibondes eurent raison de la patiente condescendance qu'elle opposait aux caprices paternels 1 elle éclata en sanglots.

La vue des larmes de sa fille triompha du sentiment personnel dont le Cœur de M. Tabourier était blindé; il lâcha la ligne, se jeta à genoux sur le fond du bateau, prit les mains de Madeleine , les couvrit de baisers en lui disant :

— Pardonne-moi, mignonne, je suis un brutal indigne de ta tendresse... mais aussi, c'était un si beau poisson 1

Cette aventure eut pour Madeleine deux conséquences : Tune fâcheuse, et l'autre plus agréable.

La petite partie de plaisir que son père lui avait ménagée lui valut un gros rhume qui la retint quelques jours dans sa chambre ; mais aussi M. Tabourier, encore plus convaincu qu'il n'aurait jamais en elle qu'un trèsmédiocre auxiliaire, qu'il ne fut attendri par la petite maladie que ces débuts dans le métier avaient occasionnée, renonça complètement à lui attribuer les fonctions de son écarteyeux, et la laissa à la maison.

La vie qu'elle y menait, en compagnie d'une vieille servante , était loin d'être gaie

Le grand quadrilatère qui devait devenir le jardin n'avait encore que ses murs blancs pour récréer la vue. Les arbres dont il avait été planté représentaient une collection de manches à balai de toutes les dimensions; les quelques carrés de légumes souffreteux qui végétaient tristement dans ce sol sablonneux n'en étaient pas encore à constituer un ornement.

Sans relations avec le voisinage, Madeleine ne quittait pas son intérieur, mais ses habitudes étaient si paisibles, ses goûts si calmes que, malgré la monotonie des distractions qu'elle y trouvait, elle avait uni par s'y plaire, et que peu s'en fallait qu'elle ne trouvât pas trop exagéré le tableau de félicité idéale dont son père l'avait bercée.

Cependant, non-seulement Madeleine était jeune, mais elle était jolie; ses beaux cheveux châtains encadraient un visage d'un ovale parfait, dont les traits étaient d'une régularité irréprochable; sous leurs longs cils noirs, ses grands yeux bleus avaient une expression de candeur et de douceur qui donnait à sa physionomie un charme irrésistible, mais elle ne semblait pas se douter qu'elle pût être pour les gens qui la rencontraient un objet

d'admiration ou d'envie, et elle donnait à sa toilette beaucoup moins de soins qu'aux quelques fleurs qu'elle avait plantées dans un angle de ce désert que son père intitulait pompeusement son jardin.

Celui-ci ne laissait pas que d'encourager la nouvelle vocation de sa fille, mais négligemment, avec la condescendance qu'un homme tout entier aux graves questions de la politique ou de l'économie sociale manifeste pour les distractions puériles du monde élégant. Il avait marché à pas de géant dans la carrière du pécheur à la ligne; la science de l'hameçon n'avait plus de secrets pour lui. Les plus uns, les plus soupçonneux des poissons, les carpes, foisonnent dans le bassin profond qui se trouve en aval du bac de Ghenevières; stimulé par les difficultés de leur prise, sans se laisser épouvanter par la patience surévangélique qu'elle réclame, il s'était résolument attaqué à cet objectif supérieur, et, soit hasard, soit qu'il fût réellement plus adroit que ses rivaux, ses succès dans la guerre qu'il leur déclarait avaient été aussi nombreux qu'éclatants.

11 avait eu la gloire d'arracher à leurs humides retraites quelques monstres dont les colossales dimensions avaient fait sensation sur les rives de la Marne, et lui avaient valu une notoriété qui s'étendait de Champigny à Créteil. Il était beaucoup moins connu dans ces parages par son nom que par le sobriquet que l'admiration publique lui avait décerné, celui du pécheur de carpes, ou bien par celui du carpier% comme disaient les indigènes, gens que n'effrayait point un néologisme.

M. Tabourier portait ce témoignage de ses triomphes avec autant de modestie à peu près qu'Alexandre et Napoléon Ier leur titre de Grand. 11 fallait le voir, le di-

manche, revenir chez lui à l'heure précise où le flux des Parisiens en villégiature donnait quelque animation à la rue du Bac. Grave, convaincu comme un missionnaire, il traversait la foule en portant dans son épuiselte, craquant sous le poids, la plus gigantesque de ses victimes, jouissant des exclamations de surprise que la vue de celle-ci arrachait aux passants , affectant Tindifférence, en réalité savourant la délicieuse ivresse que procure le complet épanouissement de la vanité.

Pendant que son père devenait le lion aquatique des deux la Varenne, Madeleine s'attachait de plus en plus aux fleurettes qui représentaient Tunique distraction de sa solitude.

Positiviste absolu en ce qui ne le concernai pas, M. Tabourier eût souhaité que la sollicitude de sa fille s'étendît à des productions plus utiles, les choux, les carottes, les haricots, etc., dont il prônait les mérites ' et les charmes. Cependant, comme il comprenait vaguement l'étendue des sacrifices que la piété filiale imposait à son enfant, il n'avait pas hésité à abandonner un coin de terre à ses plantations frivoles; un jour qu'il était allé à Paris renouveler sa provision d'asticots , il avait même poussé la prévenance jusqu'à lui rapporter une douzaine de rosiers et deux ou trois bourriches de géraniums, defuschias, de verveines, destinés à orner ce petit parterre. Enfin , il avait surenchéri sur ces attentions en construisant lui-même à Tun des angles une petite tonnelle sur laquelle les vignes vierges, les gobeas, les liserons étendirent assez rapidement leur végétation luxuriante pour permettre à la jeune fille de trouver de Tombre dans son jardin.

Une circonstance spéciale diminuait quelque peu les

mérites de cette gracieuse munificence de M. Tabourier. Le jardin de Madeleine formait hache dans la propriété voisine; quand l'ex-mercier avait voulu le clore de murs comme le reste de son terrain, une contestation à propos du bornage s'était élevée entre le maître de cette propriété et lui, en sorte que cette partie n'avait point reçu son contingent d'aï bres fruitiers et restait fermée avec des planches, jusqu'à ce que le point en litige eût reçu sa solution.

Un jour, vers midi , M. Tabourier était à la pêche, suivant son habitude, et Madeleine lisait sous sa tonnelle; il est probable que le livre qu'elle tenait était d'un in* térét médiocre, carde temps en temps elle relevait la tête pour promener un regard distrait sur les trois parallélogrammes et le rond qui composaient ses domaines.

En allant et venant de la sorte, ses yeux s'arrêtèrent sur un grand acacia qui, du jardin contigu , s'étendait jusque chez M. Tabourier, et dont les grappes d'un rose tendre en pleine floraison embaumaient l'atmosphère. Elles excitèrent l'admiration de Madeleine et quelque peu son envie ; une branche basse descendait sur la clôture en planches dont nous avons parlé, elle était aussi une des plus fleuries. Sans réfléchir à la portée de son action, elle posa son pied entre une des jointures delà muraille improvisée, éleva le bras, se haussa, se grandit et essaya de saisir l'objet de sa convoitise , mais elle n'y parvint pas; ses doigts l'effleuraient, lorsqu'elle perdit l'équilibre et tomba en arrière en poussant un petit cri.

Madeleine se releva assez interdite.

L'insuccès lui avait inspiré des doutes sur la légitimité de la conquête; elle tremblait maintenant d'avoir été.

aperçue. Elle essayait de se remettre, lorsque le bruit sec de branches que Ton cassait se fit entendre dans le jardin d'à côté, et, presque aussitôt, une demi-douzaine des tiges désirées vint tomber successivement aux pieds de la jeune fille. Celle-ci ne songea point à les ramasser. Gomme une biche effarouchée, elle s'enfuit sans regarder derrière elle, et de la journée elle n'osa revenir à son jardin.

Le lendemain, son émoi durait encore : soulevant son rideau, elle jeta un regard dans le parterre.

Les branches d'acacia gisaient sur le sable ; l'ardeur du soleil avait déjà flétri leur feuillage , et leurs grappes rosées commençaient à prendre une teinte jaunâtre. En revoyant ce témoignage de sa mésaventure de la veille, elle laissa vivement retomber le rideau; rougissant de son enfantillage, un instant après elle le relevait, et elle reconnaissait alors que, de leur côté, ses fleurs- alanguies avaient penché leurs corolles et réclamaient irrçpérieusement l'arrosoir. L'état de détresse dans lequel elle les voyait lui rendit quelque audace; elle descendit, ouvrit doucement la porte, et, étouffanfle bruit de ses pas sur le sable, respirant à peine , elle se mit à sa besogne.

Cependant le silence qui régnait de l'autre -côté de la clôture finit par la rassurer. En l'examinant avec attention, elle remarqua un trou rond dans une des planches, et elle supposa que c'était par cette ouverture que la personne qui, la veille, lui avait lancé les rameaux d'acacia, devait l'avoir observée.

Curieuse, à son tour, de connaître l'habitation voisine, elle écouta longuement, et, n'entendant aucun bruit elle se glissa le long de la palissade, arriva à la solution

de continuité et en approcha son visage. Elle recula aussitôt et resta pendant quelques secondes comme anéantie : son œil avait rencontré un oçil noir et trèsardent qui s'était fixé sur elle avec des étincellements d'escarboucle !

Il est inutile d'ajouter qu'elle s'enfuit plus tremblante, plus éperdue encore que la veille, et, comme la veille également, elle ne quitta plus la maison. Elle attendit son père avec une certaine impatience, décidée à lui raconter ce qui s'était passé, et à réclamer pour le théâtre de ses loisirs une fermeture un peu plus hermétique.

Celui-ci, qui rentra plus joyeux encore que d'habitude, ne lui laissa pas le temps de parler : il avait rencontré le propriétaire de la maison voiàiné, tin homme charmant, disait-il, et non-seulement cette affaire de mur mitoyen, qui ne laissait pas que de le préoccuper, s'était, séance tenante, terminée à l!amiable, mais cet aimable garçon lui avait encore demandé l'autorisation de venir, le soir même, entamer avec lui de cordiales relations.

Si candide que fût Madeleine, elle avait compris que sa personne n'était probablement pas étrangère aux dispositions si inopinément pacifiques de ce personnage. Le débat étant fermé, il était certain que le jardin le serait très-prochainement; elle ne dit rien: à son père; mais, décidée à se soustraire à une entrevue que ce qui s'était passé la veille et le matin lui faisait présager comme devant être très-embarrassante pour elle , elle! prétexta un violent mal de tête et remonta dans sa chambre immédiatement après le dîner.

M. Tabourier était seul lorsque le voisin $e présenta.

Si désagréable que fût la déception, celui-ci né se mit

pas moins en frais pour plaire à son hôte il y réussit si complètement que le lendemain, au déjeuner, l'ancien mercier avait passé de la satisfaction à l'enthousiasme.

11 apprit à sa fille que son ex-adversaire se nommait Lucien Bersot, qu'il avait vingt-huit ans, que la mort de son père, riche marchand de vin, l'avait laissé de bonne heure propriétaire d'une fortune considérable. Il ajoutait que si M. Lucien était joli garçon , ce qui ne gâtait rien, il lui avait reconnu des qualités solides, que les gens de bon sens prisent un peu plus haut que les vains agréments de la personne, la maturité de la raison et de l'esprit; il cita à ce propos quelques compliments que le visiteur lui avait adressés sur ses succès à la pêche et qui avaient évidemment produit sur lui la plus agréable impression.

Madeleine écoutait sans mot dire, rougissant malgré elle; cependant M. Tabourier ne parvint probablement pas à lui faire partager son engouement pour leur nouvelle connaissance, car la seconde fois que M. Lucien Bersot se présenta à la maisonnette, elle trouva encore le moyen de s'esquiver.

Dix fois celui-ci renouvela sa tentative : il ne fui jamais plus heureux.

Cependant, loin de se laisser rebuter par ces démonstrations farouches, le voisin redoublait d'assiduités. Renonçant en apparence à triompher de l'humeur récalcitrante de l'invisible Madeleine,. il concentra sur le père les mille attentions qui devaient faire de lui l'ami de la maison, et dont quelques-unes ne laissaient pas que d'arriver, par ricochet, jusqu'à la fille. Tantôt c'était un panier de jolies plantes que M. Tabourier rapportait triomphalement, et dôtot Lucien lui avait fait don; tan-

tôt de beaux fruits qu'il avait cueillis sur les espaliers de celui-ci, espaliers un peu moins hyperboliques que ceux du jardin de l'ancien mercier. Enfin, Lucien acheva la eonquéte de M. Tabourier en le conjurant de lui donner quelques leçons de l'art dans lequel il excellait. Du moment où la confiance de son jeune ami l'eut élevé à la dignité de professeur, le père de Madeleine ne jura plus que par lui.

A dater de ce jour, les deux voisins fournirent une seconde édition d'Oreste et de Pylade.

Chaque matin, M. Tabourier réveillait le jeune homme, le gourmandant sans façon sur sa paresse, et, quand il était descendu, ils s'acheminaient vers la Marne, théâtre de leurs exploits mis en commun, et le soir c'était encore ensemble qu'ils revenaient.

Cette intimité durait depuis une quinzaine : un jour, ils étaient comme d'habitude dans le bachot, attaché à de longs pieux fixés au milieu du lit de la rivière. Assis sur un pliant très-confortable, le professeur était doublement abrité contre les rayons torréfiants d'un soleil d'août pa$ un vaste chapeau de paille et par un de ces immenses parapluies de coton qui s'épanouissaient ja- Tdis dans les marchés. Il tenait à la main un court scion de baleine à l'extrémité de laquelle une ligne de soie était attachée. Cette ligne se terminait par une pelote de terre glaise farcie d'asticots, au milieu de laquelle se dissimulait l'hameçon également garni de cette friandise. La ligne étant maintenue à l'état de tension, le moindre choc que reçoit la pelote donne un contre-coup à la main du pêcheur, qui, au moment où le poisson, ayant brisé l'enveloppe, saisit l'appât et l'entraîne, le ferre par un coup brusque et n'a plus qu'à l'enlever.

. C'est ce qu'on appelle la pêche à soutenir, M. Tabpurier la préférait à toutes les autres méthodes, c'était à celle-là qu'il devait ses plus beaux triomphes. : Il faut croire qu'en dépit de son assiduité et de sa banne volonté, l'élève n'avait pas fait de grands progrès dans ses études , car il n'en était encore qu'à Yà bc d»

En sa qualité d'apprenti, il n'était pas admis aux bénéfices du parapluie. Il se tenait sur la levée de l'arrière, et sa miseioil consistait à passer à M, Tabourier les divers engins dont celui-ci avait besoin, à lui tendre l'épuisette aux moments critiques, à recevoir de ses mains le poisson capturé, qu'il enserrait dans la boutique. Quand ces occupations lui laissaient des loisirs, il les employait à pétrir la glaise en boulettes.

Quoiqu'il fût exposé à une chaleur d'une trentaine de. degrés;, et contre l'ardeur de laquelle un élégant chapeau de canotier le défendait du reste assez mal, depuis deux semaines il s'acquittait de ces intéressantes fonctions avec un zèle qui de s'était pas un instant démenti.

-n Ne vous lassez p*s de nettoyer votre terre, Lucien,

lui .disa.it familièrement le mercier, il faut quelle devienne .douce, et onctueuse comme du beurre; qu'il n'y reste pa£ le moindre grayier; surtout I Les infirmes du pays, qui se disent des pêcheurs, ; — cela fait, pitié, — n'y regardent; pas de si près, je le sais bien, mais .aussi on s'çn aperçojt à, 1$ population de leur boutique. Un petit, caillou c|ans unç pilote, mon ami, c'est pomme la coquetterie dans le cœur d'une femme; il semble que cqla ne soit rieri du. tout, et les plus grands malheurs n'ont point d'autre cause;

— Vous auriez tort de vous plaindre, cher maître, répondit le jeune homme; d'abord» voici de la glaise exemple

de la moindre impureté, je vous le garantis; d'un autre côté, ce ne serait'pas à mademoiselle votre fille que tous pourriez reprocher le défaut dont vous parlez. Quand on pense que moi, qui suis, j'ose m'en flatter, votre ami intime , je ne suis pas encore parvenu à échanger deux mots avec elle.

— Caprice de petite fille, mon cher Lucien. Cette enfant-là m'adore, voyez-vous, et elle ne se soucie pas plus de ce qui n'est pas son père que de ce qui se passe dans la lune, répondit M. Tabourier avec componction.

— Petite fille, petite fille, reprit l'élève ; mais, s'il faut en croire les on-dit, M110 Madeleine aurait vingt-deux ans, et c'est un âge où, sans cesser d'adorer son père, une jeune personne n'est point fâchée d'avoir un mari à aimer.

A cette insinuation que son disciple lui lâchait à brûle-pourpoint, M. Tabourier redressa la tête comme un cheval au bruit de la trompette, et un nuage assombrit sa physionomie.

Jusqu'alors, tout était pour lui dans le meilleur des mondes; mais depuis qu'à la douce et confortable existence que lui ménageait la tendresse de sa Qlle il avait réuni les joies que lui fournissait la satisfaction de sa passion favorite, sa félicité avait pris un caractère et des proportions tout simplement idéales. Avec l'inconsciente naïveté de l'égoïste, il ne lui semblait pas possible que cette situation bienheureuse pût être altérée dans le moindre de ses détails; jamais il ne s'était arrêté à l'éventualité que venait d'évoquer Lucien; en songeant qu'elle aurait certainement pour conséquence le redoutable isolement auquel il avait si miraculeusement échap-

pé, il fut pris d'un accès d'humeur d'autant plus violent qu'il était plus concentré.

— Que diable ! jeune homme, s'écria-t-il sans déguiser son impatience, vous bavardez sans plus vous gêner que si vous étiez sur un champ de foire. Si vous prétendez devenir un pêcheur, vous ferez bien de meltre des sourdines à votre langue; sans cela, je vous en avertis, il serait plus sage d'y renoncer.

Mais Lucien, qui commençait peut-être à trouver le pétrissage de la glaise un peu monotone, devait être décidé à brûler ses vaisseaux; car il reprit d'une voix ferme et sans se laisser arrêter par la véhémence de la boutade :

— Monsieur Tabourier, un honnête homme n'y va pas par quatre chemins; quand ses vues sont pures et droites, il a le devoir de les exposer avec franchise. Ma position, vous la connaissez maintenant aussi bien que moi; complètement revenu des erreurs de la jeunesse , je ne doute pas que tous ceux auxquels vous vous adresserez ne vous fournissent d'excellents renseignements sur ma conduite. Je ne vous dissimulerai donc pas plus longtemps que, depuis que j'ai aperçu mademoiselle votre fille, elle a produit sur moi une impression que rien désormais ne saurait effacer. Je sais qu'elle est aussi bonne que charmante, et je suis décidé....

Une exclamation furibonde du maître pêcheur arrêta net le jeune homme dans sa péroraison.

— Mais vous ne voyez donc pas que mon amorce est touchée 1 dit le pêcheur à voix basse, mais avec un accent que l'indignation faisait vibrer.

— Monsieur Tabourier, je vous en supplie , murmura Lucien, il s'agit du bonheur de votre enfant, et...

L'ancien mercier ne 1- écoutait pas; la figure injectée, les yeux étincelants, il suivait avec une anxiété fiévreuse les légères trépidations de son brin de baleine.

Tout à coup sa main se releva par un mouvement sec et nerveux. Hélas! la ligne mollit, la plume dont elle était garnie remonta à la surface et s'en alla lentement au fi) de l'eau.

— Mille millions de tonnerres I je l'ai mahquée! s'écria M. Tabourier subitement devenu pâle; et une belle pièce encore 1 Cela pesait dans les sept à huit livres; je sens cela à mon doigt, exactement comme si je les avais dans une balance! Je l'ai manquée, et par votre faute, maugrebleu !

— Au nom du ciel, monsieur Tabourier, ditLucien, ne songez plus à ce malheureux poisson; votre réputation en ce genre est établie par tant de hauts faits que ce n'est pas une carpe de moins qui* pourra la diminuer.

L'irritation du maître pêcheur était si vive qu'il resta complètement insensible à cette flatterie.

— Ah! reprit-il avec une profonde amertume , je n'ai que ce que je mérite. Voilà qui m'apprendra à emmener dans mon bateau des gens incapables de comprendre que la pêche est une affaire grave et sérieuse, et qu'on ne trouble pas celui qui s'y livre en l'entretenant de fariboles.

— Une faribole , le mariage de votre unique enfant ! s'écria Lucien, qui à son tour commençait à s'animer; vous n'y pensez pas, monsieur Tabourier. Eh bien! j'ai commencé ma confession, et, bon gré mal gré, vous en entendrez la fin. J'aime M114 Madeleine; je doute que, sous bien des rapports, vous rencontriez un parti

plus convenable; je vous demande- sa main; à présent répondez-moi.

— Sa main ! dit le maître pêcheur en affectant une insouciante légèreté que démentait intérieurement sa conscience légèrement troublée ; sa main I Ainsi ce n'est pas une plaisanterie? Quel âge ayez- vous , jeune homme?

— Yingt-six ans, vous le save?.

-7 Vingt-six ans! s'écria M, Tabourier avec l'accent d'une commisération profonde ; étonnez-vous dpnc, après cela, si tant de mariages se dénouent devant les tribunaux! Monsieur Lucien Bersot, vous m'avez demandé une réponse, la voici : j'avais trente-sept ans lorsque je conduisis feu Mœe Tabourier à l'autel; elle-même elle avait dépassé la. trentaine. Nous nous sommes, tous lç5 deux, également bien trouvés d'avoir attendu la maturité, de l'âge pour, ntfus conjoipdre; je tiens à ce que cette garantie .du bonheur, que je considère comme étant, de toutes, 1^ plus essentielle, ne manque pas à ma fille ; dans une douzaine d'années , si vous êtes encore dans les mêmes sentiments, prenez la peine de repasser ; nous verrons ce que nous aurons à faire.

Puis, sans écouter les supplications que Lucien continuait .de lui adresser, M- Tabourier se mit aux avirons et ramena son bateau à la rive , où il prit congé de son disciple dans des termes qui équivalaient à un congé dans les règles.

; 11 ne faudrait pas se figurer que cette aventure laissa le cœur de M, Tabourier spns quelque remords.

Il n'y a rien d'absolu dans les sentiments humains» pas même dans les pires. Lorsque sa colère fut calmée.

il ne put s'empêcher de reconnaître que M. Lucien Bersot avait eu raison, et qu'il trouverait difficilement pour sa fille un parti aussi avantageux que celui-là; il conçut quelques doutes sur l'abnégation qu'il apportait à remplir sa mission paternelle : il se demanda, mais sans trop répondre à la question , si , dans cette circonstance, il n'eût pas été de son devoir de s'oublier un petit peu, pour songer davantage à l'enfant qui, depuis tant d'années, lui prodiguait les témoignages de sa tendresse et de son dévouement.

Mais si éclatante que soit la vérité, quand son intérêt personnel est en péril , un égoïste ne manque jamais d'arguments pour se soustraire à ses exigences, M. Tabourier en trouva : s'exagérant les inconvénients des unions prématurées, il finit par se persuader lui-même de l'excellence de la fln de non-recevoir qu'il avait opposée à la demande de son voisin; et puis cet amour si spontané, si brusque, que nulles relations préalables ne justifiaient, ne fallait-il pas le ranger dans la catégorie de ces sentiments éphémères qu'un jour voit éclore et qui s'effacent le lendemain? Pouvait-il, raisonnablement, aventurer le bonheur de sa fille sur d'austi pauvres garanties? Bref, le maître pêcheur s'en dit tant et tant, qu'en dépit des velléités de repentir dont nous avons parlé, il finit par se convaincre qu'il était le plus sage, le plus «prévoyant et aussi le plus tendre de tous les pères.

En dépit de cette opinion consolatrice, M. Tabourier ne laissait pas que d'être moins gai, moins communicatif que par le. passé; ses ardeurs pour la pêche n'avaient subi aucune atteinte; cependant, en même temps qu'il accentuait les démonstrations affectueuses dont sa

fille était l'objet , il rentrait de meilleure heure et passait moins de temps sur le théâtre de ses exploits.

Sept à huit jours après la scène que nous avons racontée, l'ancien mercier éprouva une surprise assez désagréable quand il monta dans son bateau.

Dans la soirée précédente , deux pieux avaient été fixés dans la rivière, à cinq ou six mètres environ de ceux auxquels M. Tabourier s'attachait; un rival avait évidemment l'intention de pécher dans ses eaux désormais.

Les passions, petites et grandes, ont des exigences identiques; le conquérant d'une douzaine de goujons ne voit pas ses compétiteurs d'un meilleur œil que son collègue le conquérant d'empires..

Quand il reconnut cette invasion de ses domaines, M. Tabourier fronça les sourcils et se trouva immédiatement approvisionné des plus malveillantes dispositions à l'égard de l'auteur de cet attentat à ce qu'il tenait pour le plus légitime de tous les droits.

Cependant , couvant son irritation et méditant l'improvisation qu'il aurait à adresser à ce malappris > M. Tabourier avait descendu sa première pelote dans la rivière, lorsqu'un bruit d'avirons clapotants lui fit relever la tête. Il aperçut alors, se détachant du rivage, un bachot tout flambant neuf, peint du plus effronté de tous les vert-pomme , dans ce bachot tout l'attirail du pécheur, les lignes, l'épuisette, jusqu'au parapluie, et M. Lucien Bersot qui, manœuvrant avec plus de bruit que d'habileté, s'en venait prendre possession des fa* meux pieux dont le voisinage l'avait si fortement irrité.

Les prétentions que révélait l'équipement du jeune homme parurent si outrecuidantes à M. Tabourier, que

sa colère s'évanouit comme la fumée au vent qui la disperse; ce fut avec un sourire presque gracieux sur les lèvres qu'il fendit à son ancien disciple le salut que celui-ci lui adressa en passant à une longueur d'aviron de son poste.

— C'est donc vous que j'aurai l'honneur d'avoir pour voisin sur mer aussi bien que sur terre, mon cher monsieur, lui dit-il, eh bienl j'en suis enchanté; cela va me permettre de juger si vous avez mis à profit les quelques leçons que je vous ai données ; n'oubliez pas la dernière surtout, monsieur Lucien ; à la pêche, il faut être aussi sobre de paroles que prodigue d'asticots.

— On fera de son mieux , mon cher maître , répondit Lucien, et j'espère arriver à vous prouver que vous n'avez point donné vos soins à un élève par trop indigne de votre grande renommée.

La bienséance empêcha le maître pêcheur de répondre par un éclat de rire à ce nouveau témoignage de la présomption du jeune homme, mais il se dédommagea en riant dans sa barbe; l'accès de sa gaieté fut si intense, que les trépidations de son abdomen, se communiquante sa main , eurent pour effet de briser la pelote de glaise de sa ligne, et qu'il lui fallut la renouveler.

Il remit son engin dans l'eau, bien décidé à contenir en lui-même cette exubérance de belle humeur, et il reprit l'immobilité de statue que les amateurs de ce sport d'élite doivent conserver pendant des jourpées entières. Mais il était dit que M. Tabourier ne pécherait pas tranquille cette fois-là : il y avait à peine dix minutes qu'il était rendu à son recueillement machiavélique, que de bruyantes exclamations partant du bateau de Lucien vinrent de nouveau l'en arracher.

— J'en tiens un ! j'en tiens un ! criait le jeune homme avec l'enthousiasme d'un débutant.

Le maître pécheur se retourna, et, à la courbure prononcée de l'extrémité de la ligne, il reconnut qu'en effet un poisson devait y être accroché ; mais il dédaigna d'applaudir au premier succès de son élève, haussa dédaigneusement les épaules et se remit à contempler l'eau qui se jouait autour de sa cordelette, en murmurant :

— Aux innocents les mains pleines ! Le poisson a de singuliers caprices de venir à un hameçon qui devait être drôlement esche. Bast ! quelque méchante brème d'une livre et demie, la jolie prise ! C'est bien la peine de faire1 tant d'embarras ! Nous allons bien Voir si cela durera.

Gela dura si bien que le calme, à peine rétabli, était troublé une seconde fois ; lorsque M. Tabourier regarda, Lucien tenait déjà sa capture dans son épuisette, et il fut impossible au maître pêcheur de ne pas reconnaître en elle une carpe de dimensions très-respectables. Il ne riait plus du tout; au contraire, ses lèvres s'étaient contractées avec l'expression d'un profond dépit.

— Eh bien 1 c'est la seconde, cher maître ! s'écria le voisin triomphant ; j'espère que vous n'avez pas perdu votre temps et vos peines, et que vous devez être fier de moi ?

M. Tabourier grommela quelques mots mal articulés qui ne durent pas arriver jusqu'au bateau voisin, mais H resta troublé, inquiet, se retournant à chaque instant pour s'assurer de ce qui se passait de ce côté, et, quand une troisième fois il vit que Lucien avait pris un troisième poisson, il ne put retenir une exclamation de colère.

— Saperlolte I mais vous péchez donc avec de la eorde de pendu, vous ? s'écria-t-il assez brutalement.

— Non, cher maître, répondit gaiement le jeune homme, je ne la prodigue pas à mon hameçon, mais j'en ai toujours une provision dans ma poche; aussi je réussis ordinairement à tout ce que j'entreprends, et j'ai été bien étonné, l'autre jour, lorsque vous avez répondu par un refus si sec et si formel à une requête qui me tenait cependant bien autrement au cœur que la gloire de devenir votre émule à la pêche.

M. Tabourier n'en écouta pas davantage; ramassant avec précipitation tous ses engins, il détacha son bateau, regagna le rivage et rentra chez lui d'une humeur massacrante.

Le lendemain, bouillant de prendre sa revanche de son humiliation de la veille, il se rendit à son poste avant l'heure habituelle.

Lucien avait probablement devancé l'aube, car il était déjà au sien,, et le maître pécheur déboucha sur la berge pour assister à la capture d'une carpe du plus gros format, de l'un de ces monstres qui avaient porté si haut la réputation de M. Tabourieretdont il précisait le poids eh kilos, grammes et centigrammes avec tant d'orgueil.

Atterré par l'insolence de cette chance, il gagna silencieusement sa place en se jurant, m petto, de ne point accorder la moindre attention aux faits et gestes de son voisin, quand bien même celui-ci pécherait un crocodile.

Cette résolution fut mise à de cruelles épreuves ; pour le pécheur improvisé, la journée ne fut pas moins heureuse que ne l'avait été celle de la veille.

L'effervescence de Lucien était calmée; sa joie ne débordait plus en cris, en rires fous ; mais le clapotement du poisson qui résiste et se débat, le remue-ménage des outils, disaient assez clairement à l'oreille expérimentée de M. Tabourier ce qui se passait derrière lui ; il était alors aux prises avec une furieuse démangeaison de juger de visu de la valeur réelle de la capture, il lui fallait une véritable force d'âme pour résister à la tentation de tourner la tête.

Il eut ce stoïcisme.

Hélas ! il faut bien le dire , il avait d'autant plus de mérite à tenir bon que, tandis que les succès de son voisin tenaillaient si cruellement le cœur du vétéran, la ligne de celui-ci ne lui accordait de consolation d'aucune espèce. Soit simple hasard, soit que la violence des sentiments qui l'agitaient paralysât ses moyens, que le léger tremblement de sa main, se communiquant au scion qu'elle tenait, suffit pour écarter les hôtes aquatiques de ses amorces, aucun d'eux ne se décida à les toucher. Il eut beau faire pleuvoir les fèves, le blé cuit, les asticots autour de sa place, aussi nombreux, aussi pressés que les flocons de neige un jour dé tourmente, la soie indicatrice restait tendue dans une immobilité désespérante.

Cependant M. Tabourier persévéra jusqu'au soir ; le crépuscule avait jeté ses voiles grisâtres sur l'étincelant miroir des eaux de la Marne lorsque, découragé, en proie à une prostration invincible, il se décida à m* tire un terme à cette tâche aussi fastidieuse qu'elle était inutile.

Il ne touchait pas encore au sommet de son calvaire : le bruit des nombreuses prises de son rival s'était déjà

répandu dans le pays ; les amateurs, les désœuvrés, réunis, groupés sur la rive, y avaient attendu Lucien, et, curieux de juger par eux-mêmes de la réalité de cette nouvelle pêche miraculeuse, ils étaient descendus dans son bateau, ils inspectaient les nombreux prisonniers que contenait la boutique. Non-seulement M. Tabourier dut entendre les interjections admiratives, les compliments qu'ils adressaient à son trop heureux rival, mais l'un d'eux, le père Corbière, le passeur, l'apercevant, lui dit avec la malicieuse bonhomie du paysan heureux d'humilier un bourgeois un peu trop fier : V

— Eh bien ! père carpier, il parait que ce n'est plus aujourd'hui votre tour? Dame! que voulez-vous, nous sommes vieux, mon bonhomme, et, comme toutes les femelles, la chance va à la jeunesse !

M. Tabourier s'éloigna rapidement. Le lendemain, pour la première fois depuis qu'il avait établi ses pénates à la Varenne, il ne vint pas à la rivière.

Il est bien rare qu'un cœur sincèrement épris puisse parvenir à bouder longtemps l'objet de sa passion ; celle de M. Tabourier était trop vraie et trop profonde pour qu'il gardât rancune à la pêche, cause innocente de ses infortunes.

Après deux jours de réclusion , pendant lesquels sa mélancolie, son accablement donnèrent de vives inquiétudes à Madeleine, il se décida à retourner à son bateau; mais les temps étaient bien changés, et il lui fallut abdiquer les allures triomphales qu'il affectait autrefois en suivant la rue du Bac. Les bourgeois n'abandonnaient plus leurs petites opérations horticoles pour accourir et lui demander curieusement les résultats de la

pèche de la veille; il ne rencontrait plus de néophytes pour réclamer ses conseils sur l'endroit de la rivière où il convenait de se placer, l'amorce à choisir, etc. La diminution de son prestige était patente, elle présageait une prochaine et complète déchéance dont la perspective l'affectait comme l'eût fait un arrêt de mort.

Cependant, quarante-huit heures de réflexions arriéres lui avaient fourni une idée, et cette idée le soutenait encore.

Les pêcheurs sont non-seulement superstitieux , comme tous les gens qui ont à compter avec le hasard, mais ils ajoutent une foi assez mal justifiée à certaines compositions empiriques qui communiqueraient aux amorces un attrait irrésistible, et avec l'appoint desquelles la bredouille ne serait jamais à redouter. La liqueur à carpes du fameux Kresz aîné lui rapporta des sommes considérables, bien que son efficacité n'ait jamais été très- clairement démontrée. M. Tabourier n'avait trouvé qu'un moyen d'expliquer les incroyables résultats obtenus par l'ancien disciple dont, mieux que personne, il connaissait l'inexpérience ; il les attribuait à la possession de quelque merveilleux spécifique ; il était aussi avide de s'assurer de la réalité de ses soupçons que de venger les échecs antécédents.

En manœuvrant pour gagher sa place, il fredonnait, il affectait l'humeur la plus folâtre, et cette fois ce fut lui qui le premier adressa la parole à Lucien, qui, nécessairement, était également à son poste.

— Eh bien! jeune homme, lui dit-il en assujettissant les deux cordes qui maintenaient le bateau le long des fiches, sommes-nous satisfait? Péchons-nous toujours ?

— Pendant que vous avez été malade, cher maître, ré-

pondit Lucien d'un air dégagé, car il faut que vous ayez été malade pour que je fusse si longtemps privé de votre aimable voisinage, j'en ai pris trente-deux. Je parle des carpes, bien entendu, car les brèmes, les gardons, nous ne comptons pas ça, nous autres maîtres pécheurs ! Mais, ce matin, il faut qu'il y ait quelque chose, soit dans l'air, soit dans l'eau, je n'en suis encore qu'à ma troisième.

M. Tabourier jeta sur son interlocuteur un regard empreint d'une expression de pitié dédaigneuse :

— Sa cervelle ne résistera pas à ses succès, pensa-t-il; puis il ajouta à voix haute et avec son accent le plus ironique :

— Peste! mais si vous continuez, vous allez dépeupler la Marne !

-«— Oh! reprit Lucien , je ne suis pas fâché que cela se soit un peu calmé, cela commençait à devenir si furieusement monotone qu'hier soir je songeais à m'en aller sur les bords du Volga pocher le sterlet, qui est, tous ne l'ignorez pas, le roi des poissons, comme la carpe en est la reine,

— Au reste, cela ne devrait pas vous étonner, lui répondit M.; Tabourier avec une intention machiavélique, lorsque, comme vous, on a de la corde de pendu.

— Oh! de la corde de pendu ou autre chose ! murmura Lucien, comme s'il lisait à livre ouvert dans l'esprit de son ancien professeur.

M. Tabourier avait disposé son pliant et venait de s'asseoir ; il se releva si brusquement qu'il le renversa, et, s'accrochant à l'un de ses pieux , il s'écria :

— Ah l vous l'avouez donc enfin?

— Quoi ?

— Que vous avez la liqueur à carpes, la bonne , la vraie, celle que j'eusse payée de son poids d'or, si j'avais su où la trouver 1

— Eh ! eh! cher maître, réponditLucien en ricanant, vous pouviez l'avoir à bien meilleur marché, car, si précieuse que soit la possession d'un pareil trésor, il est bien certain que je n'aurais pas refusé de le partager avec mon beau-père !

M. Tabourier tourna immédiatement le dos à son voisin sans répondre à l'apostrophe que celui-ci venait de lui lâcher à brûle-pourpoint. Il se remit sur son siège, confectionna une de ses pelotes avec des précautions plus méticuleuses encore qu'à l'habitude et la lança dans la rivière. Quand il eut repris son attitude de guerre, les réflexions dont nous parlions tout à Theure se représentèrent à lui avec une intensité importune ; les remords qu'il avait si gaillardement étouffés l'assaillirent avec une violence inattendue.

L'alliance M. Lucien Bersot lui apparaissait grosse d'avantages qu'il n'avait pas jusqu'alors soupçonnés; il lui semblait à peu près certain que ce prétendant riche, sage, aimable, bien qu'un peu jeune, et, pardessus le marché, détenteur de la fameuse liqueur à carpes, avait toutes les qualités requises pour assurer le bonheur de sa compagne. Le refus qu'il avait opposé à sa demande, il ne s'en fallait plus que de trèspeu qu'il ne le qualifiât comme un acte de folie. Si ses regrets étaient vifs, il avait aussi trop d'orgueil pour songer à revenir sur sa décision, surtout lorsque, après les dernières paroles du jeune homme, sa démarche eût pu paraître dictée par des préoccupations intéressées qu'il répudiait : il ne songeait donc pas à renouer

les négociations; seulement, sous le flux de reproches que lui adressait sa conscience, il devenait de plus en plus troublé et de plus en plus repentant.

Un incident inespéré vint heureusement faire trêve aux orages qui bouleversaient le cerveau du maître pécheur.

Son petit scion, jusqu'alors inerte et rigide, commença à s'animer; de légers frissons se communiquèrent à la main qui l'enserrait, accusant ainsi l'attaque de la pelote dans les profondeurs où elle gisait. Le cœur du désespéré se mit à battre comme il avait battu le jour où , pour la première fois, il lui avait été donné de tenir une carpe à la pointe de son hameçon ; frémissant depuis les pieds jusqu'à la pointe des cheveux, pâle, haletant, la respiration lui manquait. Cependant les mouvements de la baleine, s'étant accentués, devenaient des secousses qui la faisaient plier. M. Tabourier ferra en fermant les yeux et en se recommandant mentalement à saint Pierre.

Jamais la saccade magistrale qui caractérisait sa méthode n'avait été envoyée si à propos ; un brusque mouvement du poisson, dont l'aiguillon barbelé venait de mordre les chairs, faillit arracher le scion aux doigts du maître pécheur, qui, à la violence de la résistance autant qu'aux largos globules d'air venant éclater à la surface, comprit qu'il avait arrêté une proie de premier ordre.

Cependant l'issue de la lutte, — cela en était une véritable, — était encore bien douteuse.

Les défenses du poisson s'accentuaient de plus en plus, elles prenaient un caractère de violence que jusqu'alors M. Tabourier n'avait jamais rencontrée; il son-

gea un instant à appeler le voisin à son aide, mais il repoussa avec indignation cette lâche suggestion de ses angoisses. Debout sur la levée de son bateau, il s'effor-? çait de maintenir sa courte baleine dans une situation perpendiculaire, afin que son élasticité amortît la puis* sance des secousses. Malheureusement, la blessée tournait, virait de tribord à bâbord et de bâbord à tribord avec une impétuosité prodigieuse, et M. Tabourrer, qui n'était plus assez jeune pour être très-alertè, avait quelque peine à trouver une parade pour toutes les bottes qu'elle lui portait.

Plus malheureusement encore, dans la vivacité de l'une de ces ripostes, son pied ayant glissé sur le platbord humide, il perdit complètement l'équilibre et tomba, la tête la première, dans la rivière, en abandonnant avec la ligne le monstre qui faisait rage à son extrémité.

L'accident était d'autant plus grave que le maître pêcheur ignorait les principes élémentaires de l'art de la natation et que la Marne, à cet endroit, n'a pas moins de quatre à cinq mètres de profondeur. /,

Mais, de son bateau , Lucien n'avait perdu aucun des détails de cette scène qui allait finir si tragiquement : il se jeta à l'eau tout habillé, plongea, découvrit le père de Madeleine accroché à une touffe d'algues vertes, et le ramena à la surface parfaitement vivant, quoique évanoui.

Quand le maître pêcheur revint à lui, il se retrouva assis sur le plancher de son bateau; agenouillé à ses côtés, Lucien lui donnait des soins.

Il faut le dire à sa louange, aussitôt qu'il fut parvenu à coordonner ses idées, sa première pensée fut pour sa

fille, le nom de Madeleine vint tout de suite sur ses lèvres ; mais bientôt ses instincts de carpiér reprirent le dessus sur ses sentiments de père/il fit un effort pour se soulever et regarder s'il n'apercevrait pas flottant sur la rivière la ligne au bout de laquelle était son poisson.

— Et ma carpe? s'écria- t-il.

— Votre carpe, la voilà, cbermaître,dit le jeune homme en lui indiquant du doigt l'épuisette à travers les mailles de laquelle on apercevait les écailles dorées d'un poisson gigantesque dont la taille approchait de celle d'un enfant.

Jamais révulsif ne produisit un effet aussi spontané que celui-là. D'un bond , M. Tabourier se mit sur ses pieds, il courut à l'épuisette, la souleva, et soupesant attentivement son contenu :

— Vingt livres ! elle pèse vingt livres ! disait-il d'une voix vibrante d'émotion! Quelle pièce! et quel malheur c'eût été , qu'elle fût perdue !

Puis se retournant vers le jeune homme :

— Monsieur Lucien, lui dit-il avec l'accent d'une émotion véritable, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi* Me sauver la vie, c'était bien, c'était très-bien sans doute, mais vous donner là peine d'épuiser une carpe !... Oh ! c'est là un procédé... un procédé dont je ne vous serai jamais assez reconnaissant. Mais comment diable , avez-vous pu parvenir à vous en emparer ?

— Dame ! cher et grand maître, répondit modestement \è jeune homme, on est votre élève, ou on ne l'est pas.

— Tenez, reprit M. Tabourier après quelques secondes

d'hésitation, je ne suis pas content de moi, je puis bien vous l'avouer ; votre conduite envers moi me fait un devoir de vous exprimer mes regrets de la brusquerie avec laquelle je vous ai répondu l'autre jour... Mais, voyez-vous, mon jeune ami, j'ai pour ma fille une telle affection, sa présence m'est si nécessaire qu'à cette brusque proposition d'une séparation, je... j'ai...

— Une séparation ! s'écria Lucien en interrompant le bonhomme, mais je n'ai jamais songé à vous séparer de votre enfant, cher maître! Nos maisons sont coatiguës ; au lieu de bâtir un mur, nous eussions ménagé une communication entre nos jardins, et, sans quitter son mari, ma femme n'eût point cessé d'être avec son père.

— Mais, saperlotte ! il fallait donc le dire tout de suite ! s'écria M. Tabourier rayonnant.

— Alors.,, vous consentez...

— Je consens, je consens c'est-à-dire que si ma

fille le voulait, si vous parveniez à lui plaire... Ayant toujours fait passer son bonheur avant tout, je ne contrarierais pas ses inclinations.

Il faut croire que M. Lucien Bersot satisfit à la condition que lui imposait le mercier, car, quinze jours après, il n'était question à la Varenne que de son prochain mariage avec la jolie Madeleine.

Le jour de la signature du contrat, M. Tabourier,. qui traitait de nouveau le jeune homme avec la familiarité la plus affectueuse , l'emmena dans un angle du salon, et, le tenant par un bouton de son habit :

— Savez-vous, mon cher gendre, lui dit-il , que j'ai le droit de vous considérer comme un véritable Gascon ?

— Comment et pourquoi, cher beau-père?

— Et cette fameuse liqueur à carpes que vous deviez partager avec moi ?

— Permettez-moi de la remplacer par ma confession, mon cher beau-père ; elle consistera à vous avouer qu'il n'y a jamais eu plus de liqueur que de carpes prises par moi.

— Comment,' saperlottel Et celles que de mes yeux je vous ai vu tirer de l'eau.

— Je les avais achetées là veille à Rodien, le pêcheur, mon cher beau-père ; j'en avais une vingtaine dans ma boutique, que j'accrochais tour à tour à ma ligne pour me donner le plaisir de les prendre.

— Ou celui de me faire enrager, répondit M. Tabourier avec une parfaite bonne humeur. Eh bien, franchement, j'aime autant cela ! Du reste, je ne m'y étais jamais trompé; dès le premier jour où je vous ai vu pétrir une pelote, j'avais deviné qu'il n'y aurait jaitiais en vous l'étoffe d'un maître pêcheur!

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