UNE NUIT D'AFFUT
Depuis la révolution, la physionomie professionnelle des diverses conditions sociales a constamment tendu à s'effacer, à se confondre sous une banalité uniforme.
Le type du forestier a été un des premiers à disparaître; il est entré aujourd'hui dans le domaine de la légende. . ,
J'ai eu pour compagnon dé chasse et pour ami un des derniers représentants des gardes de l'ancien régime, comme il n'en existe plus à présent que de l'autre côté du Rhin, demi-sylvains et demnaerarods, conservant en pleine civilisation l'indépendance insoucieuse et fière du sauvage, pour lesquels le monde commence et finit aux limites de leur garderie, dont les préoccupations se concentrent sur les anciens, sur les modernes, sur les fauves, sur les bêtes noires confiés à leur surveillance, et qui, en fait de révolutions, ne se sont jamais souciés que de celles de l'atmosphère.
1793, 1814, 1815, 1830 : ces dates mémorables inscrites dans l'histoire en traits de feu, en sanglants caractères, étaient pour lui de simples chiffres. En revanche, si vous eussiez parlé à mon camarade de l'hiver de 1838, où un effroyable verglas brisa des milliers de cordes de bois dans ses futaies, vous eussiez vu son visage se- crisper à ce douloureux souvenir, et ce n'eût pas été sans émotion qu'il eût répondu à vos questions.
Il s'appelait Martial Bourgoin; mais on ne le désignait guèçe que par son prénom, précédé d'un qualificatif que ^ui avait mérité sa haute stature; on disait toujours, le grand Martial.
Le grand Martial ayaitquarnnle-cinqaps. Sa barbe, qu'il portait entière, ses cheveux taillés en brosse, commençaient à grisonner; quelques rides se dessinaient aux an* g) es de son visage, de cette tonalité vigoureuse que donne la richesse du sang et que confirme la vie au grand air; jnais ni les années ni les fatigues n'avaient eu de prisç sur sa robuste charpente* Comme les chênes desa forêt, c'était dans la maturité de l'âge que sa vigueur éclatait avec lane suprême puissance. A le voir chetnifler d'un pied leste, d'un pas mesuré» mais égal,. sûr et cadencé à travers les taillis, franchissant sansefforts; tous les obstacles, qui se trouvaient sur sa route, ha/liers, ravins, fondrières, on l'eût pris pour un jeunehomme.
Le vétéran ce traduisait par l'acuité extraordinaire qu'une longue pratique, un exercice de tous les joursavaient; communiquée b. ses seps ; par la sûreté avec laquelle, sans s'arrêter, presque sans e&aroen, il recpaoaiseait le pied d'un fauve dans le sentier qu'il traversait,; à la pénétration avec laquelle, aux bruitsimperceptibles des branches froissées , des herbes foulées, ,deSf feuille^ soulevées, il décidait quel était le gibier qui, à «son, approche, avait, quitté le gîte, le liteau, ou la reposée. ...
J,a,p}iysionoçaie dij grand Martial n'était pas ce qu'il y ayâjt, de moins remarquable dans sa personne; j'ea airarem$nl,reqcpi}tré d'aussi fraqche, d'aussi ouverte. IL ayfMt emprunté au ipilieu dans lequel il vivait l'inalté-
rable sérénité qui caractérise les choses de la nature; il opposait la même impassibilité au nuage qui passe, aux rayon de soleil qui revient. Ce calme, il le puisait évidemment en lui-même, dans le sentiment de sa force et dans la paix d'une conscience sans reproche. Ce n'était pas, cependant, qu'il s'étudiât à paraître grave ; il était, au contraire, très-facilement accessible àla gaieté, et, quand le rire s'épanouissait sur ses lèvres un peu épaisses, tout le reste du visage en était illuminé.
C'est que vous auriez vainement cherché à vingt lieues à la ronde un homme plus sincèrement heureux que le grand Martial.
Fils et petit-fils de gardes, il n'avait jamais rêvé d'une autre condition que celle de ses aïeux, jamais il n'avait admis qu'il en existât de plus belle. Il aimait trop son métier pour que le devoir ne lui fût pas facile ; il s'en acquittait avec un zèle qui lui avait valu l'estime, puis la considération de ses chefs. Les forestiers de ce temps-là n'étaient pas, comme ceux d'à présent, réduits au rôle de surveillants et condamnés à la carabine dé* fensive; son adresse de tireur, son habileté de piégeur lui avaient valu d'innombrables satisfactions d'amourpropre, des riens qui ne font pas le bonheur, mais qui l'encadrent agréablement, sans compter les bénéfices positifs qu'il mettait au saloir ou qu'il vendait au pelletier ambulant, lesquels ne contribuaient pas médiocrement à assurer l'aisance dans le modeste intérieur de ce philosophe sans le savoir.
Enfin, après avoir de beaucoup dépassé l'âge auquel les gens de la campagne se mettent ordinairement en ménage , le grand Martial avait eu la chance extraordinaire non-seulement de se marier suivant son goût,
mais de voir couronner une flamme vieille d'une bonne Vingtaine d'années.
Dans sa jeunesse, le grand Martial avait éprouvé un penchant assez vif pour la fille d'un fermier voisin de fa garderie de son père, et dont enfant il avait partagé les jeux, à côté de laquelle il avait grandi.
Pour s'habiller d'indienne, on n'en est pas moins ac* «cessible au sentiment des distances sociales.
Il y en avait une certainement entre la jolie fermière que lestait un apport dotal de deux juments, deux vaches, vingt-cinq moutons, douze bons setiers de terre, et ce grand diable de forestier qui arrivait en ménage avec son fusil pour toute fortune et pour tous meubles meublants.
Aussi M11e Élodîe Régnier, c'estle nom de la jeune fille, avait-elle préféré un herbager du Mesle à son ancien camarade.
Le jour de la noce, le grand Martial s'était enfui en fin fond de forêt; il s'était couché sous la futaie et enfoui dans les hautes fougères, bouchant ses oreilles pour échapper aux joyeuses sonneries de cloche qui le poursuivaient jusque-là. Il avait soupiré, peut-être même avait-il pleuré, car il n'est pas de stoïcisme qui tienne contre l'amour. Mais la résignation est facile aux âmes de cette trempe : il s'était dit que tout ce que Dieu fait «est bien sfait, et que, s'il donnait Élodie à un autre, cîétait parce qu'elle devait trouver le bonheur auprès 4e celui-là.
11 s'était relevé si bien fortifié par cette pensée que le
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lendemain iî lui avaït été pqssible de sourire quand le nouveau couple avait passé devant lui. Mais sa résignation n'était pas de l'indifférence ; il était si peu parvenu à dégager son cœur de ce premier lien que, comme nous l'avons dit, les années s'étaient accumulées sur sa tête sans qu'il songeât à le remplacer par un autre.
Cependant l'optimisme du grand Martial ne devait passe trouver justifié. Non-seulement Élodie ne fut pas heureuse avec son hçrbager,, mais celui-ci,, qui était affligé d'une soif immodérée, consomma sa propre fortune, puis la dot de sa femme, puis 1 lié pi t âge de celle-ci, tout cela sous la forme de petits pot» et de demoiselles (1). En Normand avisé qu'il était, il mourut juste quand il ne lui resta plus de quoi payer le contenu d'un misérable, laissant sa veuve et une fille d'une douzaine d'années dans le plus profond dénûment.
Ce fut alors que s'affirma la ténacité de sentiments, qui, sans qu'il l'eût donné à soupçonner, caractérisait le grand Martial.
Aussitôt qu'il connut le malheur de son ancienne amie, il attela son âne. à sa petite charrette, se rendit à Morlagne, où la pauvre femme s'était réfugiée avec son enfant, les amena et les installa triomphalement dans sa maison.
Un an après, il épousait la veuve de l'hêrbager»
Il y avait cinq ans que ces événements s'étaient passés. Élodie Bourgoin, ou plutôt, comme nous disions, la
CM Terme» normands qui indiquent des mesures d'eau-de-vie.
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Martiale, avait alors trente-neuf ans. Par un privilège ordinairement refusé1 aux; femmes de la campagne, elle avait conservé,, avec une grande fraîcheur, un notable reste des charmes dé sa jeunesse. Elle était encore belle' d'une beauté penU-êUe trop opulente, mais indiscutable. Ses joues.rondes £t colorées, comme des pommes d'octobre, rehaussaient, l'éclat de deux yeux noirs, un peu: petits, mai$ toujours vifs. et brillants. Le temps avait, il est vrai, légèrement gâté la finesse des lignes de la bouche; mais c'était à peine si on le remarquait lorsque ses lèyres vermeilles s'entr'ouvraient pour découvrir les trente-deux; perles dont elle était ornée. .Et elle les montrait, volontiers, la Martiale; un peu parce que,,. copine toutes les filles d'Eve, elle- cédait, assez volontiers au ferment de la coquetterie,1 mais beaucoup parce qqe le grand Martial lui avait ménagé une deuxième édition du mariage si différente de la première que, toute étonnée de trouver la vie sb bonne, elle ne pouvait sç passer de lui sourire.
Maintenant que. vous connaissez les personnages, nous allons, si vous le voulez bien, entrer dans leur demeure.
Un soir de décembre, je me dirigeai vers la garderie de Martial,, lequel m'avait préparé un affût de loup qui m'empêchait régulièrement de dormir, depuis un moisqu'il en était question:
11 avait gelé les jours1 précédents.
Dans la nuit, ler temps s'était couvert et la température détendue; la journée avait été sombre, presque crépusculaire; de gros nuages d'un gris de plomb, aux contours couleur de cuivre, alourdis par la neige dont ils étaient chargés, couraient bas et s'amoncelaient du côté de Test.
Au moment où je m'engageai dans la forêt que je devais traverser, le vent faiblit, et le soleil, qui touchait à l'horizon, se montra rouge , ensanglantant de ses reflets les arêtes des masses de vapeurs qui l'encadraient.
L'embrasement du couchant illuminait la futaie sous laquelle je venais d'entrer et lui prêtait une physionomie presque fantastique. En un instant toutes les nuances intermédiaires et transitoires s'étaient effacées; de leurs racines à leur faite les grands hêtres, les chênes géants ressemblaient à des colonnes de métal en fusion, et, sur le tapis des feuilles mortes également empourpré, leurs ombres se détachaient en lignes du noir le plus intense.
Le pittoresque de ce tableau m'impressionnait modérément; j'avais vingt ans alors, et pour moi l'action passait avant la contemplation. En revanche, j'étais trèsdésagréablement affecté par cet état de l'atmosphère, présageant une chute de neige imminente. Si novice que je fusse alors en matière de louveterie, je n'ignorais pas que l'animal dont je préméditais l'assassinat quitte rarement son liteau dans la nuit qui suit l'apparition de ce phénomène.
La maison de Martial était située à l'extrémité d'une pointe que forme la forêt dans les terres cultivées. Deux ou trois champs, jalonnés de pommiers et dont les haies vives avaient été renforcées de palissades , pour les garantir des incursions des plus détestables de tous les voisins, les sangliers, en constituaient l'apanage.
Sous son toit de chaume, dont une ligne d'îris marquait le faite, avec ses trois contrevents verts sur sa façade blanche , elle était singulièrement riante, cette maisonnette du grand Martial, et quand le printemps lui avait ménagé son encadrement de verdure , en dépit
de son isolement , on ne pouvait s'empêcher d'envier le sort de ceux qui l'habitaient.
Ce soir-là, bien que le décor fût un peu lugubre, quand , à l'extrémité du sentier, j'entrevis le léger panache de fumée qui couronnait son unique cheminée , son aspect me sembla plus réjouissant encore.
Je venais de faire deux lieues à pied, et j'arrivais avec un formidable appétit.
Cependant, quand je mis la main sur le loquet du volet supérieur de la porte, à ma grande surprise ce volet résista; il était fermé en dedans. Je heurtai avec la grosse de mon fusil ; on ne me répondit pas.
Dans le premier moment, je me demandai, non sans nquiélude, si je ne m'étais pas trompé de jour, si nous tions bien à celui où le grand Martial m'avait assigné endez-vous. Puis je me dis que, le forestier étant presse certainement en tournée, sa femme et la fille de e!le-ci auraient été probablement chercher leurs vaches lans la forêt, et je m'assis sur un banc situé devant la naison, en face de la fenêtre, afin d'attendre le retour oit de l'un, Soit des autres.
Mon impatience ne me permit pas d'y rester longemps; j'avais réfléchi que les bestiaux n'allaient pas au acage pendant l'hiver, que si ceux du grand Martial laient dehors, ce ne pouvait être que dans le pâtis qui s trouvait en contre-bas derrière la maison; voulant l'assurer si je n'apercevrai» pas les deux femmes, je me vai, je m'avançai jusqu'à l'angle delà chaumière, et je ^ non pas celles que je cherchais, mais un homme qui devait de franchir la haie séparant le jardin de la rairie, et qui s'éloignait d'un pas rapide dans la direcon opposée.
Ma surprise, si vive qu'elle fût , ne me paralysa pas pendant longtemps.
À Tétrangeté de ces allurejs, je supposai immédiatement que le fuyard ne pouvait être qu*un malfaiteur; ma pensée se reporta au silence de mort qui régnait dans cette maison, elle y éveilla un pressentiment sinistre ; je m'élançai sur les traces de l'inconnu , mais je n'eus pas fait dix pas que je nVenteiidis appeler avec force et à plusieurs reprises.
, J'avais reconnu la voix de la Martiale, je m'arrêtai.
C'était en effet la Martiale, fort pâle, mais, suivant son habitude, toujours souriante.
— Quelle mouche vous a: donc piqué, monsieur Georges, dit-elle en ^'avançant vers moi, et pourquoi vous en sauvez-vous comme ça.
- — L'homme ? Vous n'avez donc pas vu l'homnxe? m*écriai-je toujours sous le coup de mon, épouvante.
— Quel homme? répondit-ertle avec un étonneoient admirablement joué, s'il n'était pas sincère.
— Celui que je viens de surprendre trouant la haie de votre jardin , pardieu , et qui s'est enfui à travers les prés ducQté de la rivière l Un voleur, peut-Stre pis encore; il y a un instant* j'aurais juré que, tous vous aviez été assassinés I
La femme du forestier avait regardé d^ns la direction que je lui indiquais;. mais,le fugitif s'étant enfoncé dans les brouillards du bas-fond , elle n'avait rien aperçu. Alors elle s'était retournée de mon côté, m'avait considéré avec une sorte de stupeur, et, le retour aux suppositions lugubres de tout à l'heure qui venait de s'opérer dans mon esprit ayant probablement communiqué quelque crispation tragique à ma physionomie, elle
avait cessé de sourire, mais cela avait été pour éclater. — Assassinés! rien que cela, me disait-elle entre deux spasmes; àh çà mais vous nous croyez donc susceptibles d'y mettre de la bonne volonté, monsieur Georges? Vous me prenez donc pour un agneau qui tend le cou au boucher? C'est que, même lorsque mon homme est sorti, il reste plus d'un fusil à la maison et, bien, que je n'aille pas à la chasse au loup, je vous jure que, pour défendre ma fille, je pourrais tout de môme nVen servir.
— Enfin, la Martiale, répliquai-je avec un certain embarras , la porte était close , j'avais eu beau frapper, on ne m'avait point entendu, et il m'était bien permis...
Bile m'interrompit avec une visible impatience*
— Je ne: vous ai point entendu, parce que j'étais dans la chambre du fond, dit-elle; la maison était close, parce que Lisette est malade, coucbée, que fêtais auprès d'elle et ne vous attendais pas si tôt.
Comme tous les adolescents, je ne voulais pas avoir eu tort dans mes présomptions, et cette préoccupation m'empêchait de remarque? combien mon insistance devenait de plus en plus désagréable à mon interlocutrice.
— Et pois, repris-je encore, cet homme qui était dans le jardin ! Il y était, j'ea suis sûr, puisque, je l'ai surpris encore empêtré dans la haie.
— Bah! quelque pauvre petit gars, qui se sera laissé tenter par les cinq ou six fruits qui sont restés attachés à ce pommier! ;
— Ce n'était pas an petit, c'était un grand gars. Je n'ai point, aperçu son visage, mais à sa tournure, autant qu'à sa taille, il était évident que c'était un homme.
Cette fois, la Martiale n'y tint plus.
— Un homnje! soit, s'écria-t-elle avec une aigreur
nettement caractérisée , un homme) puisque vous y tenez; mais que ça ne soit pas ça qui vous empêche d'entrer; et s'il revient, votre homme, comme Martial ne tardera pas à revenir, vous serez deux pour lui demander ce qu'il désire.
En môme temps et avec une moue un peu dédaigneuse, Élodie Martial me précéda dans l'intérieur. Une joyeuse flambée illuminait la cheminée ; une fressure de chevreuil grésillait dans la marmite; l'atmosphère de la chambre était saturée d'un pénétrant arôme de soupe aux choux, tout me démontrait que j'étais effectivement attendu ; néanmoins, ce que j'avais vu, les manières presque étranges de la femme du forestier, sa gaieté trop affectée, comme son dépit mal justifié, l'impatience avec laquelle elle avait accueilli des inquiétudes fort légitimes, tout cela m'avait mis martel en tête.
Un jeune cœur comme était alors le mien ne s'ouvre pas aisément au soupçon ; d'ailleurs, je savais que jamais la conduite d'Élodie n'avait donné prise à la médisance; sa réputation était sans tache ; il n'y avait qu'une voix dans le village pour rendre hommage à la vertueuse résignation avec laquelle elle avait supporté les difficiles épreuves de sa première utrion , et je connaissais assez les inclinations venimeuses des langues rustiques 'pour apprécier cette unanimité de l'estime comme un véritable brevet d'honnête femme... Cependant l'explication de ce qui venait de se passer était si difficile à trouver que j'en étais réduit à m'adressera moi-mêmecette question :
— Puisque cet homme n'était ni un assassin ni un voleur, que faisait-il, que venait-il chercher dans la maison de mon ami Martial?
Élodie avait commencé à garnir la table de sa nappe bise; elle la couvrit des assiettes et des plats de faïence, aux fleurs, aux coqs de couleurs éclatantes; elle remplit de cidre les pichets bruns au ventre rebondi, mais elle resta silencieuse, tant que durèrent ces allées et ces venues. Si absorbé que je fusse par mes réflexions , ce silence finit par me peser, et le premier je repris la parole :
— Votre Lisette est donc malade ? demandai-je à la Martiale .
— Oui, me répondit-elle sèchement, je vous l'ai dit; depuis ce matin elle est au lit et elle a la fièvre.
— Bah 1 une indisposition de fillette qui disparaîtra aussi vite qu'elle est venue ; vous n'êtes vraiment pas raisonnable de tant vous tracasser pour si peu.
— Que voulez-vous, monsieur Georges , on ne commande pas à son cœur de battre vite ou lentement; le mien ne sait pas aimer modérément, pas plus Martial que ma fille, pas plus ma fille que Martial ; le moindre danger qui les menace l'un ou l'autre suffit à me mettre l'âme à l'envers.
— Cela prouve que vous êtes une bonne mère comme une bonne femme, Élodie, mais vos inquiétudes vont un peu trop loin. Savez-vous que vous m'avez drôlement reçu tout à l'heure? Vous commencez par vous moquer
I de moi, sans rime ni raison ; puis, vous qui ordinairement damez le pion à tous les pinsons du voisinage, vous me montrez une mine renfrognée, triste et sombre comme un jour de pluie. Laissez faire; demain matin, quand Martial et moi nous rentrerons de notre affût, nous trouverons , j'en suis sûr, votre Lisette, fraîche et rose,
gaillarde et rieuse, et nous nous moquerons de vous, elle et moi.
— Que Dieu vous entende, monsieur Georges, murmura la femme du forestier. En même temps, elle s'était avancée dans l'ombre de quelques pas, mais point assez vite pour me dérober une larme qui roulait lentemenisur ses joues et qu'elle essuya furtivement avec son tablier.
— Heureusement, voici mon mari, reprit-elle après avoir jeté un regard au dehors, et, lui , il pourra vous faire l'accueil auquel on a le droit de s'attendre quand c'est à une partie de plaisir que l'on est venu»
C'était effectivement le grand Martial ; il avançait rapidement entre les deux haies d'aubépine, et, à mesure qu'il approchait, il devenait évident que le forestier devait se trouver dans des dispositions d'esprit fort différentes de celles que venait de me confesser Êlodie.
L'humeur du grand Martial était d'ordinaire plus sereine que joyeuse, mais ce jour-là il devait se trouver sous l'influence d'une gaieté si exubérante qu'il était impuissant à en réprimer les manifestations : à travers sa barbe épaisse, toute saupoudrée de frimas, on voyait ses lèvres crispées par le rire; il riait tout seul en marchant, il riait en agitant sa casquette pour me souhaiter,, de loin, la bienvenue; il riait encore quand, arrivé sur le seuilr sa large main serra la mienne.
— A la bonne heure , me dit-il , vous êtes de parole ;. je craignais tantôt que vous n'eussiez renâclé devant la
neige qui nous menace. Mais baste ! voilà les vents qui font mine de tourner à l'est, ça serait de la gelée; les loups voyageraient donc cette nuit, et cela mettrait pas mal d'atouts dans notre jeu. Bonjour, la mère, continuat-il en s'adressant à sa femme; primo , d'abord, viens ici que je t'embrasse, après quoi tu t'occuperas du souper, et vilement.
Tout en parlant de la sorte, le grand Martial était entré dans la maison ; il avait accroché son lourd carnier de cuir derrière la porte, placé son fusil au manteau de la cheminée , essuyé ses souliers boueux sur le balai ; mais en procédant à ces menus détails et en s'adressant à nous, sa physionomie conservait l'épanouissement qui m* avait frappé.
— Il y a quelque chose de meilleur augure que la gelée sur laquelle vous comptez, Martial, lui dis-je, c'est cette gaieté qui ne vous est pas habituelle ; elle veut dire que j'aurai au moins une patte de loup à ma boutonnière en m'en retournant demain, n'est-ce pas?
— Oh l oh ! ne vous emballez pas si vite , répondit le forestier avec un nouvel éclat de rire, vous risqueriez trop défaire buisson creux; certainement il ne me déplairait pas de vous voir rouler votre premier loup y mais ce n'est point l'espoir d'y réussir qui me met de si belle humeur aujourd'hui.
— Eh bien, sur quelle herbe as-tu donc marché alors? lui dit Élodie avec vivacité ; c'est que jamais je ne t'ai vu une figure élargie comme celle que tu nous montres. Voyons, tu n'as pas bientôt fini de nous rire au nez, à monsieur et à moi ?
— Ah! toi, la mère, c'est différent, répondit le forestier en pinçant les lèvres, et en faisant d 'inutiles efforts
pour reprendre quelque gravité. Toi, tu n'es pas tout à fait étrangère à cette gaieté ; c'est à Bodeux que je la dois, mais c'est toi qui en as été le prétexte.
À ce nom de Bodeux, qui était celui d'un camarade de son mari, dont l'humeur envieuse, haineuse et tracassière ne lui était que trop connue , le front déjà bien soucieux d'Élodie se chargea de nouveaux nuages.
— Bodeux! s'écria-t-elle avec une sourde irritation, ce sont les drôleries de Bodeux qui t'ont rendu si joyeux ! Eh bien , Martial, tu ne me ressembles guère, car lorsque je vois ce vilain museau de fouine baver sur les uns et sur les autres quand il ne trouve pas moyen de les mordre, j'ai toujours eu plus d'envie de pleurer que de rire.
— Oh ! tu vas voir : figure-toi, la mère, continua le forestier en cédant à un nouvel accès d'hilarité, que, tant qu'a duré notre martelage, Bodeux n'a cessé de me chapitrer à ton endroit. Suivant Bodeux, je devrais être jaloux de toi; si je ne le suis pas, c'est que je ne t'aime pas, ou que je suis un imbécile 1 Hein! me vois-tu jaloux de toi, la mère? Satané Bodeux, il vous a des imaginations joliment farces tout de même 1
Si farces que fussent, au gré du forestier, les imaginations de son ami Bodeux, elles ne parvenaient pas à dérider sa compagne, au contraire.
— Et que lui as-tu répondu? dit-elle d'une voix brève et incisive.
— Que jamais je n'avais connu les tourments de la jalousie et que j'espérais bien mourir sans savoir ce qu'il en était d'eux ; que ma femme était, il est vrai, un brin fraîche pour une vieille carcasse que ses courses de jour et de nuit n'ont pas revernie; qu'il ne manque effective*
ment pas au village de museaux plus satinés et moins hérissés que le mien, mais que cette femme, étant encore plus honnête qu'elle n'est gentille, saurait bien se défendre toute seule si on l'attaquait; et, en fin finale, qu'il serait aussi maladroit à moi de me mêler de ces affaireslà, qu'il le serait à laLodie en question de venir fourrer son nez dans mes coupes ou dans mes martelages.
— • Et Bodeux, reprit la femme avec le même accent que tout à l'heure, il n'aura sans doute pas manqué de t'indiquer pourquoi et de qui il fallait te montrer jaloux?
— Oui, et c'est là le plus amusant, ta mère ; ah! ah! ah! je crois bien que j'en rirai jusqu'au jugement dernier. Je te le donnerais en mille, que jamais tu ne saurais le deviner. Aussi ne te casse pas la tête, je vais t'en éviter la peine. Tu sais bien Jean-Louis , le fils du farinier de Saint-Paterne , ce petit mauvais gars qui empoisonnait mesgaulis de ses fils de laiton, et qui, lorsque je l'eus pincé, a eu le toupet de dire que le menteur c'était moi ; eh bien, selon Bodeux, ça serait de Je&n-Louis qu'il faudrait que je me méfie. Il paraît qu'il est revenu de Séez, où il s'était mis en condition pour se refaire, après avcjr passé un mois à l'ombre, et, toujours d'après Bodeux, depuis qu'il est rentré au pays, il rôderait autour de la maison, comme un renard autour d'un poulailler! Hein! que dis-tu de celle-là, toi, la mère?
Je n'ignorais pas l'aventure que Martial venait de rappeler; il s'agissait d'un de ces colletages de chevreuils sifréquentsdans les grands massifs forestiers, et qui avait eu un certain retentissement en raison de la jeunesse de son héros, de la position aisée de sa famille et surtout de l'accusation d'imposture que ce jeune homme avait opposée au procès-verbal, accusation que le forestier
devait pardonner beaucoup plus difficilement à son auteur que son acte de braconnage lui-même. Je connaissais également ce Jean-Louis, que, en raison de la similitude des vocations, j'avais quelquefois rencontré dans les bois.
Ce nom, en l'entendant prononcer, je n'avais pu retenir un mouvement de surprise; une lueur soudaine venait de traverser mon esprit : l'homme que j'avais vu s'enfuir, c'était précisément ce Jean-Louis dont Bodeux avait signalé les machinations amoureuses. Une fois sur cette voie, mes souvenirs s'accentuaient successivement et confirmaient l'identité; c'était Jean-Louis que j'avais entrevu , et ce n'en était pas un autre.
Je levai les yeux sur Élodie ; toutes les couleurs de ses joues s'étaient effacées , elle était aussi blême que son fichu.
Son trouble échappait heureusement au mari; il avait pris un tison dans le foyer, il rallumait sa pipe, avec les soins mftmtieux que les gens de la campagne en général et les forestiers en particulier apportent toujours à cette opération. Pendant qu'il l'accomplissait, quelques petits soubresauts nerveux, qui le faisaient tressaillir, démontraient que les imaginations de Bodeux ne lui semblaient pas moins plaisantes que tout à l'heure.
Pauvre grand Martial !
La pipe dûment allumée, mon hôte se redressa sur son escabelle.
— Et Lisette, dit-il à sa femme , comment va Lisette? Tiens, tu avais raison de me reprocher ma gaieté; les sottises de cet imbécile de Bodeux auront été cause que ma première pensée , en entrant ici , n'aura pas été pour notre enfant.
— C'est toujours la même chose, répondit Élodie, visiblement touchée par l'accent que le forestier avait mis dans ces paroles, et dont les yeux étaient devenus humides et brillants; la journée n'a pas été bonne, et j'ai «xigé qu'elle restât couchée.
Cette fois, la modification nouvelle que venait de subir la physionomie d'Élodie n'échappa point à son mari.
— Allons , bon ! s'écria- t-il avec un mélange de douceur et d'impatience, et voilà que tu te prépares à la pleurer; tout à l'heure tu seras plus malade qu'elle! Ah] c'est bien de toi que l'on peut dire que tu ne vois jamais de petits loups. Figure-toi donc bien, la mère, que si j'avais vu dans son mal la moindre apparence sérieuse , mon inquiétude aurait mené les devants; car je ne l'aime guère moins que toi, notre Lise.
— Ohl tu nous le»prouves tous les jours, Martial, répondit Élodie avec une émotion que, en raison de l'ordre d'idées dans lequel j'étais entré, je ne pouvais plus croire sincère ; tu n'as pas été moins bon pour la fille que pour la mère , et c'est un devoir pour toutes les deux de t'épargner le moindre chagrin.
Le forestier s'était levé , il prit sa femme par le col et appliqua sur ses joues deux baisers retentissants.
— Tal ta, ta, ta! vous ne me devez rien, pas plus Tune que l'autre , car la joie est entrée avec vous dans cette maison qu'elle ne visitait guère; tout ce que je demande à elle, c'est de se bien portera toi de ne pas t'effaroucher au moindre bobo, comme une biche qui évente un loup aux abords de sa chambre. Voyons, je vais aller l'embrasser, notre fille.
— Non, elle dort! s'écria Élodie en l'arrêtant.
— Si elle dort, il faut la laisser dormir; il n'y a pas
dans la boutique d'un apothicaire un remède qui vaille celui-là. Voyez-vous, monsieur Georges, il y a des gens qui se font tirer du sang, qui avalent un tas de bouteilles aussi pernicieuses que maussades ; moi, quand je me sens mal à mon aise, etcelam'arrivecommeà d'autres, je me couche, je pique un somme d'une dizaine d'heures, et le lendemain je suis tout étonné de me réveiller guéri. Ah! les médecins se garderont bien de donner cette recette-là à leurs malades; elle tuerait leur commerce, et ils aiment un peu mieux tuer leurs pratiques 1
Après cette grosse plaisanterie, le forestier s'assit sur son escabelle en riant de son rire joyeux.
— Toi, la femme, continua-t-il, fais-nous souper, et vivement; la lune se lève à neuf heures, et il faut que nous soyons bauges dans nos trous avant qu'elle ne les éclaire.
— Nous avons probablement du chemin à faire, dis-je à mon tour, afin d'appuyer sur la recommandation qui flattait mon impatience.
— Non pas , reprit le forestier ; quand nous aurons dit deux mots à la soupe , quatre à la corée de chevreuil qui mijote dans la poêle, que nous serons lestés d'un bon
. coup de cidre, il ne nous faudra pas plus d'un quart d'heure pour arriverau carrefour de l'Étançon, où je vous ai manigancé un affût de premier choix, monsieur Georges. J'ai là, vis-à-vis du pré des Trois- Fontaines, un bijou de charogne qui cuit dans son jus depuis trois semaines et vous embaume la vallée à une demi-lieue à la ronde. Les brigands en ont déjà connaissance , car voici trois matins de suite que je relève leurs pieds aux alentours de mon carnage. Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est ils se lèchent les babines dans leur liteau en pensant à
la noce qu'ils comptent faire à mes dépens. Aussi, et pour que rien n'y manque, il faut nous occuper de la musique; et si vous m'en croyez, monsieur Georges, tandis que nous avons de la lumière, nous allons accorder les violons.
— Oh! lui répondis- je en lui tendant mon arme, qui reposait dans l'angle de la cheminée, je puis charger mon fusil à tâtons; j'ai pris aujourd'hui celui que vous n'aimez guère.
Ce fusil, objet des répugnances de mon ami Martial, étaitdu système Lefaucheux alors dans toutesa nouveauté.
J'essayai, une fois de plus, de le raccommoder avec cette invention, et de légitimer la préférence que je lui donnais dans la circonstance, en lui expliquant comment, le canon étant plus étroit que la chambre destinée à recevoir la cartouche et que cette cartouche ellemême, le projectile se trouvait forcé et acquérait par suite une sûreté de direction qui lui manque "si souvent avec le fusil à baguette; mais, bien entendu, j'en fus pour mes frais de démonstration, et le forestier ne se laissa pas plus toucher par cet avantage de l'innovation que précédemment il ne l'avait été par les autres.
— A votre guise, monsieur Georges, me répondit-il, je ne veux pas vous dégoûter de votre mécanique : tout fusil est bon qui est bien emmanché; tâchez ce soir de mettre au droit, et je serai raccommodé tout de suite avec votre outil. Mais la conûance ne se commande pas, voyez -vous, et je ne troquerais pas contre votre bijou cette vieille escopette avec laquelle je place une balle dans la tête d'un écureuil qui gambade au haut d'un hêtre; ça ne reluit guère, le bois en est tout vermoulu, mais ça n'en est plus à faire ses preuves.
En achevant ces mots, le grand Martial se mit à charger cette arme avec les précautions Infinies qui , comme nous l'avons vu , étaient dans ses habitudes. Il souffla longuement dans les canons, s'assura que la poudre était bien descendue dans les cheminées, bourra, enveloppa ses balles avec de l'étoupe qu'il enduisit de suif et les fit couler dans le canon avec une baguette de fer; puis, ayant placé deux capsules choisies avec le même soin, il se disposa à mettre son arme à côté de la mienne, tandis que je lui disais, avec la satisfaction que je trouvais à prendre une petite revanche de ses dédains :
— Moi , je glisserai une cartouche dans chaque canon en sortant d'ici , et, comme cela, jamais d'accident à craindre.
Cependant Martial n'avait pu terminer sa petite opération sans déranger une paire de sabots de femme qui séchaient au coin de l'âtre. Ces sabots, au lieu de les reposer immédiatement un peu plus loin, il se mit à les examiner avec curiosité.
— Tiens , dit-il enfin, Lisette est donc sortie aujourd'hui?
Élodie, qui était occupée à verser la soupe dans les assiettes, n'avait pu se rendre compte de l'examen auquel son mari s'était livré.
— Lisette? répondit-elle, comment veux-tu que Lisette soit sortie, puisque je t'ai déjà dit qu'elle n'avait pas quitté son lit, et pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que ses sabots sont crottés comme si elle avait fait une marche, reprit le forestier avec indifférence.
La femme se retourna brusquement et, pour la seconde fois, elle pâlit affreusement.
— Les sabots de Lisette ! s'écria- t-elie avec une explosion d'aigreur, c'est moi qui les ai mis , parce que la bride de l'un des miens était détachée; ils sont crottés parce que j'ai été chercher les bétes dans le pré, tourné, viré autour de la maison , où la crotte ne manque pas plus que par les chemins. Tiens, Martial, sois franc, dis plutôt que ce sont les vilenies de cette vermine de Bodeux qui te travaillent la cervelle; c'est sur la foi des infamies qu'il t'a débitées que tu m'accuses,..
— Oh! t'accuserl ne dis pas cela; je sais ce que tu vaux, comme aussi ce que valent les propos de Bodeux : tu me dis que Lisette n'a pas quitté son lit et toi les alentours de la maison, cela suffit et je n'en demande pas davantage. Si j'ai cédé à un mouvement de surprise, si je t'ai interrogée, c'est parce que, avant que tu parles, cette terre rouge qui ressemble à de la brique pilée, et dont ces sabots sont couverts, j'aurais juré qu'il n'était qu'un seul endroit dans le pays où elle se trouvât.
— Et où cela? demanda Élodie haletante.
— Dans le chemin creux qui mène au moulin de Saint* Paterne.
Le grand Martial avait donné son explication avec sa bonhomie ordinaire, et, pour qui connaissait sa franchise et sa droiture, il était évident qu'il n'avait nullement entendu rattacher son observation aux insinuations de Bodeux; mais, dans l'état d'effervescence d'Élodie, elle ne pouvait manquer d'y voir une allusion qui mit le feu aux poudres, elle éclata.
Avec une maladresse, fort commune en semblable circonstance, elle apporta, dans une justification qu'on était si loin de lui demander, une violence , des emportements qui devaient paraître étranges. Oubliant abso-
lument que Martial ne lui avait pas fait l'injure de la soupçonner, qu'il avait traité comme une plaisanterie les allégations venimeuses qui lui donnaient le fils du meunier de Saint-Paterne pour amant, non-seulement elle admit que le forestier y avait ajouté foi, mais elle lui reprocha ces outrages dans les termes les moins mesurés; elle revenait à ce Jean-Louis avec une incroyable insistance et s'attachait à justifier ce jeune homme x sans s'apercevoir que le front de son mari s'assombrissait de plus en plus, signe certain de quelque lutte intime entre la tendresse de celui-ci et les idées que cette colère sans prétexte devait infailliblement lui suggérer.
Cette scène pénible se continua pendant quelques minutes.
Ma situation était des plus embarrassantes.
J'avais subi l'impression que l'acrimonie de cette femme ordinairement si douce, si enjouée, devait produire sur tout esprit raisonnable. Mes doutes se fussent trouvés confirmés, s'ils eussent eu besoin de l'être; j'évitais les yeux d'Élodie, car il ne me semblait pas possible qu'elle pût soutenir le regard de celui qui n'avait qu'un mot à dire pour faire justice de ses indignations de commande* En même temps , je me trouvais de plus en plus affligé par le malheur de mon pauvre Martial; il me semblait impossible que, têt ou tard, la vérité ne finît par se découvrir; je voyais sa vie brisée, je redoutais son désespoir. Enfin, entre ces deux préoccupations de l'ordre sérieux, et par un de ces petits retours égoïstes qui nous sont familiers , je me désolais encore sur ma chasse au loup, dont je m'étais fait une si grande fête et qui,, de plus en plus, prenait une tournure fâcheuse.
Cependant Martial , dont le calme avait résisté à tous les assauts que lui livrait son irascible moitié, avait pris place devant la table en m'engageant à l'imiter. Cette diversion arrêta le flot des reproches et des récriminations, mais sans éteindre une colère qui se traduisit en bouderie; quelles que fussent les instances de son mari et les miennes, Élodie refusa de manger et se borna à nous servir.
Martial faisait de visibles efforts pour chasser des préoccupations importunes et retrouver sa belle humeur. Quelquefois, mis en verve par quelque aventure de chasse dont il avait entrepris le récit, il redevenait lui-même, et sa gaieté communicative m'avait bientôt contraint à sourire. Le plus souvent alors il me prouvait que son cœur s'était rasséréné aussi bien que sa physionomie; il adressait à sa femme quelque parole, affectueuse sous sa forme badine, qui ouvrait à deux battants les portes à une réconciliation. Ces démonstrations, ces avances trouvaient Élodie hautaine et dédaigneuse : elle ne cessa pas de leur opposer un silence presque farouche.
Les dispositions pacifiques de Martial ne résistaient jamais à cette nouvelle épreuve : je le voyais pâlir , son front se plissait, ses lèvres se contractaient, il étouffait avec peine un gros soupir qui soulevait sa poitrine. Bientôt, devenant aussi taciturne que sa compagne, il s'ensevelissait .dans des réflexions qui se prolongeaient jusqu'à ce que, s'aiguillonnant encore une fois luimême, il fût parvenu à reconquérir sa sérénité factice.
Je doute fort que jamais repas de funérailles ait été plus morne et plus lugubre que celui qui présidait à cette nuit d'affût , qui m'avait valu tant d'insomnies.
Enfin nous nous levâmes de table, mon hôte et moi /et je me précipitai sur mon.fusil, moins par désir d'être plus tôt à notre chasse que par besoin d'échapper à ces •tristesses.
Martial avait jeté son arme sur son épaule et passé son carnier de cuir en bandoulière; il bourra sa pipe, «et, pour l'allumer, il s'agenouilla devant le foyer, aux pieds de sa femme droite, raide et impassible sur sa -chaise.
Voyant qu'elle ne mettait pas ce voisinage à profit pour lui adresser quelque bonne parole, ce fut encore lui qui fit le premier pas.
— Depuis que nous sommes mariés, voici la première fois que nous ne nous trouvons pas d'accord , ma pauvre Lodie, lui dit-il , et c'est trop d'une. Dieu m'est témoin que j'avais espéré que les larmes que tu verseras sur moi en me fermant les yeux seraient les premières et les seules que je t'aurais coûtées. Si cette •consolation nous est refusée, tâchons du moins de ne pas prolonger un désaccord que rien ne justifie. Tout à l'heure nous avons eu nos torts tous les deux, moi en ne mesurant pas mieux la portée de mes paroles, toi en l'emportant plus que de raison. Pour mon compte, j'ai déjà oublié ce qui s'est passé ; à ton tour de me pardonner, la mère...
En parlant ainsi, le forestier était resté à genoux, et son accent était encore plus suppliant que son attitude.
Élodie était évidemment touchée ; mais son émotion avait à lutter contre son ressentiment, et ce fut la rancune qui l'emporta :
— Non, dit-elle en se raidissant contre les pleurs qui la gagnaient, tu m'as offensée dans mon honneur,
Martial. Aller me prêter pour amoureux un garçon dont je pourrais être la mère* ce pauvre Jean-Louis qui...
— Ce nom a déjà été trop prononcé ici, Lodie, s'écria Martial en interrompant brusquement sa femme; en supposant, ce qui n'est pas, que je t'eusse crue capable de manquera tesdevoirsje n'aurais jamaisadmis que tu aies choisi pour complice un jeune vaurien que j'ai pris la main dans le sac, en train de décrocher le chevreuil qu'il avait colleté, et qui, devant les juges, a eu l'infamie de m'accuser d'être un parjure et un faussaire. Ne m'en parle donc plus, si tu ne veux pas que je conclue , de l'insistance avec laquelle tu défends ce mauvais drôle, qu'il ne t'est pas aussi indifférent que tu le prétends. Voyons, je vais partir, la mère, me laisseras-tu, pour la première fois9 m'en aller sans un mot d'amitié?
— Oui, répondit sèchement la femme, dont la physionomie crispée indiquait une recrudescence de dépit.
— A ta volonté, dit le forestier avec un nouveau soupir ; alors, en route, monsieur Georges 1 Mais quoi , vous n'avez pas apporté de manteau? Ah! vous aurez compté sur vos -vingt ans pour vous tenir chaud dans votre trou; mais il faut en rabattre, jeune homme. La brise d'hiver, c'est comme le chagrin, ajouta-t-il tristement et en jetant à Élodie un dernier regard, il faut autre chose que de la bonne volonté pour la défier. Heureusement, j'ai une couverture de rechange; elle est à l'écurie ; je vais la chercher ; je vous donnerai la neuve, etje garderai celle-là.
Le forestier alluma sa lanterne et sortit, me laissant seul avec Élodie.
Depuis que j'étais convaincu qu'elle trahissait le
pauvre homme qui avait fait d'elle le culte de tout sa vie, ma sympathique amitié pour la femme du garde était devenue une invincible répugnance. Bien qu plusieurs fois elle se tournât de mon côté, je ne trouvai pas le courage de lui adresser la parole. Je restai assise sur la huche, près de la porte, battant la mesure sur 1$ coffre avec mes pieds.
A la lueur de la flamme du foyer, devant lequel Élo-* die était restée, je voyais son visage enfiévré blêmir efc s'empourprer tour à tour ; tout à coup, se levant à demi sur son escabelle, et avec l'accent du suprême désespoir :
— Et vous aussi, monsieur Georges, vous me croyez coupable ! s'écria-t-elle.
Puis, elle éclata en sanglots et, cachant son visage dans ses mains, elle s'enfuit dans la chambre de derrière, qui était celle de sa fille.
Violemment ému par cette apostrophe, je l'aurais peut-être suivie pour lui arracher des explications, mais la porte de la maison, auprès de laquelle je me trouvais, s'ouvrit brusquement ; Martial parut sur le seuil, et son aspect m'épouvanta. "
Le forestier était pâle comme un spectre, ses lèvres blêmies s'agitaient convulsivement ; il promenait autour de lui des yeux hagards qui semblaient avoir perdu la faculté de percevoir; il fit quelques pas dans la pièce en chancelant comme un homme ivre, puis tout à coup, me reconnaissant, il me saisit par le bras et m'entraîna au dehors en me disant, d'une voix étranglée, ces seuls mots :
— Venez, venez !
Nous avions été tellement absorbés, Martial par ses
douloureuses émotions, moi par les diverses péripéties de cette scène, que ni l'un ni l'autre ne s'était aperçu que la neige, trompant les prévisions de mon ami, s'était mise à tomber. Pour le moment elle faisait trêve ; mais bien que la couche fût de mince épaisseur, le blanc linceul s'étendait sur toute la campagne.
Ce fut à cette circonstance que je dus de ne pas être séparé du forestier avant d'avoir fait trois cents pas hors de la maison.
11 semblait avoir complètement oublié qu'il avait un compagnon ; il marchait d'un pas si rapide que je faisais de vains efforts pour raccourcir la distance qu'il . avait tout de suite mise entre lui et moi; je devais me borner à ne pas perdre de vue la noire silhouette que je voyais glisser comme un fantôme entre les buissons chargés de frimas.
Bien que l'emplacement de notre affût se trouvât sur la droite, Martial avait percé directement dans la forêt, en suivant la ligne de Saint-Remi, où tant bien que mal je parvenais à le suivre ; mais quand nous arrivâmes au fond du vallon où s'ouvre le carrefour de Fontaine- Bouillant, et que borde la futaie, il franchit d'un bond le fossé et pénétra dans le massif, où je le perdis de vue.
Je m'étais mis à courir, mais je ne parvins pas à le rejoindre. Quoique dépouillées de leurs feuilles, les cimes des hêtres géants avaient abrité le sol ; la neige n'en couvrait que quelques espaces, qui faisaient tache çà et là sur le noir tapis, semblables à de gigantesques rosaces ; il n'y avait pas à songer à y chercher une trace. Plein d'inquiétude, j'appelai Martial; rien ne me répondit; je n'entendais plus que les murmures du dôme de
branchages qui ondulaient au souffle du vent. J'avançai -en renouvelant mes appels. Enfin, arrivé près du ru de Fontaine- Bouillant, j'entendis une espèce de gémissement; je me dirigeai rapidement de ce côté, j'aperçus une masse noire au pied d'un hêtre : c'était celui que je cherchais.
Le fusil, la carnassière, et jusqu'à la casquette de Martial, étaient épars sur la terre; lui, l'homme des bois, ifort et puissant comme un athlète, il était assis ou plutôt accroupi et la tête enfouie dans ses mains. Les bras appuyés sur ses genoux, il pleurait avec ces hoquets entrecoupés qui caractérisent la douleur d'un •enfant.
— Martial, mon bon Martial, lui dis-je en me débarrassant moi-même de mon arme pour m'agenouiller à ses côtés, revenez à vous, prenez courage. Que s'est-il 'donc passé?
Il entendit ma voix sans comprendre le sens de mes paroles, me prit la main et la serra dans les siennes avec ce crispement nerveux qu'affectent les doigts d'un noyé quand il saisit une branche qui le soutiendra sur l'abîme.
— Savez-vous pourquoi j'ai voulu venir ici? me defnanda-t-il. C'est que c'est à cette place que j'ai passé ma journée le jour où elle se mariait à un autre. J'ai bien souffert ce jour-là ; il me semblait que le bourdonnement des cloches avait des aiguillons qui se fichaient dans mon cœur à chacun de leurs branles. Ah! c'est bien autre chose à présent ; on n'entend rien, mais ce silence pèse sur mon estomac 'comme si c'était une montagne en plomb, et j'étouffe; c'est que dans
temgs-làj, si je la perdais, je pouvais l'aimer encore ; aujourd'hui, il ne me reste rien, rien, rien. Je voudrais pouvoir ne pas me souvenir.
I Et le forestier donna de nouveau cours à ses larmes. i — Au nom do ciel, que vous est-il donc arrivé, mon ion Martial? m'écriai-je. Vous ne pouvez pas douter de l'amitié que je vous porte ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre au bonheur, s'il peut encore y en avoir pour vous en ce monde; je pleurerai avec tous, s'il n'y a vraiment pas autre chose à faire, mais parlez, je vous en conjure.
— Il m'est arrivé ce que jamais je n'aurais cru possible, répondit le forestier en se redressant et en me mon* tant son visage tout humide ; il m'est arrivé que Boueux a dit vrai, et que, probablement, il en sait plus long encore qu'il ne m'en a raconté !
— Ce n'est pas possible , Martial ; votre femme a pu être inconséquente, légère, quoique ce ne soit guère dans ses allures; elle n'a rien dû faire qui autorise de pareilles calomnies; les apparences sont trompeuses, il ne faut pas s'y fier, vous le savez bien, mon ami.
— Les apparences ? dit-il avec une profonde amertume, est-ce que je ne suis pas resté bon et tendre pour elle tant que je n'ai eu à lui reprocher que des apparences? Pensez-vous que ce serait sur la foi d'appatences que je me serais mis à courir les bois comme un chevreuil que le brout a enivré? Tenez, monsieur Georges, voici ce que, en allant chercher votre couverture, j'ai trouvé accroché aux épines de la haie, vis-à-vis de la porte de l'écurie et dans une trouée toute fraîche qui avait certainement servi de passage à un homme; dites maintenant si ce sont là des apparences 1
En même temps, plongeant sa main entre §es vêtements et sa , poitrine , il en tira un objet qu'il mi tendit. <
Malgré la réverbération de la neige, l'obscurité était intense sous les grands hêtres, et dans cette nuit, faible* ment éclairée par un étroit croissant, souvent voilé pas des nuages bas et rapides, je reconnus cependant un de ces grossiers calepins reliés de parchemin dont se servent les gens de la campagne.
— C'est le livret de ce jeune chenapan, reprit le forestier; s'il' faisait plus clair, vous liriez son nom sur la couverture; il l'aura perdu en s'enfuyant à travers la haie; il était dans ma- maison quand nous; sommes arrivés, vous ou moi.
Je ne savais que trop qu'il ne se trompait pas ; cependant, j'étais tellement affligé de l'accablement dans lequel je le voyais, que je ne renonçai pas à défendre la coupable.
— Eh bien, après tout, qu'est-ce que cela prouve? m'écriai -je ; que ce Jean-Louis a la sottise de poursuivre Élodie et l'impudence plus grande de pénétrer dans votre demeure, mais pas du tout que votre femme l'ait écouté. Qui sait seulement si ces démarches n'ont pas pour but de la compromettre et de se venger, en troublant votre repos, du mois de prison auquel il a été condamné?
— S'il en était ainsi, elle m'eût averti, et j'eusse bientôt guéri le petit bonhomme du mal qui le travaille. Non, monsieur Georges, vous essayez de la justifier parce que vous savez bien que ce serait le plus sûr moyen de me consoler. Ce n'est pas votre estime pour elle, c'est l'amitié que vous avez pour moi qui vous fait
prier. Je tous en remercie, mais vous prenez une peine imtile ; je n'ai plus môme la ressource de me crever les yeux pour ne plus voir : j'ai vu. Elle lui a écrit.
Je savais trop la profonde répugnance des habitants ie la campagne pour toute espèce de correspondance pn général, et pour celle qui se rapporte à leurs sentivents en particulier, pour laisser passer l'affirmation «de Martial sans protester.
— Elle lui a écrit, vous dis-je, reprit le forestier en n'arrachant le carnet et en prenant un papier qu'il froissa avec rage entre ses doigts; voici sa lettre; je n'ai pas eu besoin d'en regarder deux fois l'adresse pour reconnaître son écriture*
Je baissai la tête, atterré et ne trouvant rien à répondre.
— Elle savait que le martelage me retiendrait toute la journée en forêt, continua Martial avec une indicible expression de désespoir, elle l'en avertissait sans doute; sans doute aussi elle l'appelait auprès d'elle. Va donc, pauvre homme, conserve dix-huit ans dans ton eœur l'amour qui le premier Ta fait battre ; fais-en ta religion , ton culte et ton Dieu, oublies tout pour lui. Sois un bon père pour l'enfant que l'on t'apporte, sois pour celle qui jadis t'a délaissé un mari indulgent et tendre : et quand, pour leur donner du pain, tu te seras levé avant le soleil, quand tu auras marché la nuit, le jour, tous la pluie, sous la neige, dans la tourmente, livrant ta poitrine aux balles des maraudeurs qui te guettent tapis dans l'ombre, ce sera à l'un de ces bandits, qui n'a pas Comme toi la barbe grisonnante, des joues hâlées et couturées de rides, que celle qui porte ton nom ouvrira ta porte; les tendres paroles qu'elle te doit,
elles seront pour lui I Ah ! ajouta le forestier avec un> explosion de fureur qui donna à sa voix la portée d'ui rugissement, si pourtant j'étais rentré une heure plu tôt, aujourd'hui 1
— Qu'auriez-yous donc fait, Martial ? lui demandai -j< avec effroi.
— Avez-vous donc déjà oublié les deux sangliers que j'ai roulés l'autre jour dans un routin ? Eh bien , ci coup double, on pouvait encore en faire un plus beau
Cette menaçante allusion s'accompagnait d'un accenl si implacable, d'un ricanement si féroce, que je me levai épouvanté.
J'essayai encore une fois de calmer mon pauvre ami ; je m'abstins, bien entendu, de discuter la culpabilité d'Élodie, elle était, hélas! trop évidente; mais j'essayai de lui faire comprendre qu'en oubliant une femme indigne de lui, il pouvait encore trouver sinon du bonheur, du moins une paisible existence. Ce fut en vain que je dépensai sur ce thème tout ce que le ciel m'avait départi d'éloquence : Martial me laissait dire ; mais s'il m'écoutait, c'était avec une visible impatience. Une véritable catastrophe avait été nécessaire pour l'arracher à la sérénité qui était le fond de son caractère; il eût fallu autre chose que des considérations banales et égoïstes pour panser la cruelle blessure qui venait de déchirer ce cœur d'élite.
Cependant et si tristement que nous eussions employé les heures, elles ne s'étaient pas moins écoulées ; la lune, après avoir quelque temps brillé entre les fûts des hêtres, avait disparu à l'horizon ; j'entendis onze coups tinter à l'horloge lointaine du village, et je proposai à mon compagnon de regagner le logis.
► — Non, me dit-il en hochant la tête, je n'y rentrera» ni aujourd'hui ni demain* Si j'étais seul, je resterais ici , je respire plus à l'aise; il me semble que j'étoufferai entre les quatre murailles d'une chambre. Mais la nuit s'avance, le froid va devenir piquant, quoique la neige ait recommencé à tomber, et je vois que vous grelottez. C'est bien assez de vous avoir ménagé une si drôle de partie de plaisir, je ne veux pas que vous soyez malade à cause de moi. Je vais vous reconduire au château ; je prendrai une botte de paille et je me coucherai dans un coin de l'écurie.
— Ohl Martial, on trouvera bien un Ht pour vous, etr si tout le monde était couché, vous dormiriez sur mon canapé.
Le chemin le plus direct pour gagner ma demeure nous forçait à passer près de la garderie de Martial ;. mais sa résolution de ne pas revoir sa maison était si bien arrêtée qu'il me fit prendre sur la gauche un sentier à peine tracé à travers les taillis.
Malheureusement, à quelques flocons semblables à de blancs papillons, qui avaient jusque-là diapré ces ténèbres, un gros nuage fit succéder une véritable tourmente de neige qui nous aveuglait; Martial marchait le premier, retrouvant sa route au milieu des buissonsaussi sûrement que s'il eût fait grand jour. Quoique je le serrasse d'aussi près que je pouvais, un faux pas m'ayant porté hors de l'étroit sentier, je perdis l'équilibre et je roulai dans un trou dont la neige m'avait dissimulé l'orifice. Je me relevai sans aucun mal, maismon compagnon n'en comprit pas moins que cette manière de cheminer pouvait devenir pour moi périlleuse»
— Parle temps qu'il fait, me dit-il, nous ne nous ti-
rerons jamais du ravin de la Bretèche, que nous devons traverser. Il faut regagner la ligne, monsieur Georges. Après tout, ajouta-t-il, comme s'il se parlait à luimôme, pour passer près d'elle, je n'en mourrai pas.
Nous rentrâmes effectivement dans la ligne de Saint- Rémi, et au bout d'une demi-heure de marche nous étions sur la hauteur qui domine la garderie.
La rafale de neige avait cessé; la campagne qui s'étendait à nos pieds nous apparaissait comme une nappe d'un blanc rayé et tacheté de lignes , de masses noirâtres qui étaient des haies et des bois. Mon regard avait cherché tout de suite le bouquet d'arbres au milieu duquel se trouvait la maison du forestier; à ma grande surprise, il m'avait semblé voir une lueur étinceler dans cette ombre.
Je ne devais pas m 'être trompé, car Martial s'était arrêté, et je l'entendis qui murmurait:
— Pas encore couchée 1
Nous commençâmes à descendre la pente rapide, et nous sortîmes de la forêt. Cent pas tout au plus nous séparaient de la haie dont j'ai parlé, et qui représentait, modestement, l'avenue de la garderie. A mesure que nous approchions de sa demeure, Martial devenait de plus en plus impuissant à dominer ses émotions; il marchait à mes côtés, et j'entendais son souffle de* venu rauque et strident comme celui d'un soufflet de forge.
Au moment où nous arrivions au carrefour, où nous devions tourner à droite pour rejoindre la grande route, il me saisit par le bras et m'arrêta :
— Chut 1 me dit-il.
— Qu'avez-vous donc entendu, Martial?
— Chut! Il est revenu, répondit-il d'une voix basse à peine perceptible, et qui vibrait comme un sifflement.
En même temps, il se baissait pour gagner la baie en rampant, et d'un geste impérieux il me commandait de l'imiter.
Au coin de cette haie, nous nous trouvions à une quarantaine de pas d'une énorme meule de fourrage qui se dressait au milieu du pré.
— Ils sont là, me dit-il, en me la montrant du doigt* Effectivement, j'entendais parler derrière la meule; je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête, et sur tout mon corps perler une sueur froide. Évidemment j'allais devenir le témoin d'un horrible drame.
— Au nom du Dieu qui vous jugera, Martial,... Martial, pitié pour elle I
JJ ne me répondit pas.
Je le vis qui décrochait le fusil qu'il portait sur son épaule; il en arma les deux coups, en ayant soin d'étouffer les craquements des batteries.
— Non, vous ne ferez pas cela, Martial 1 m'écriai-je sans me soucier si j'élevais le voix; non, vous ne vous souillerez pas de ce qui, quels que soient les torts d'Élodie, serait un épouvantable crime 1
En même temps je m'étais cramponné à lui, j'avais essayé de lui arracher son arme ; mais je n'étais pas de force à lutter contre cet Hercule. D'un geste impétueux il échappa à mon étreinte, franchit la haie d'un seul bond, et courut vers la meule.
Alors j'entendis plusieurs cris d'effroi, puis, à deux reprises» successives, le bruit sec des chiens d'un fusil lorsqu'ils ne rencontrent que le fer, et enfin une imprécation furieuse.
Quoique doué d'une certaine agilité et beaucoup plus jeune que le forestier je ne pouvais franchir la baie d'une manière aussi expéditive qu'il l'avait fait ; aussi, lorsqu'à mon tour j'arrivai à la meule, la scène avait changé, de caractère et ^>our première surprise, au lieu de trois personnages que je comptais y rencontrer, j'en trouvai quatre.
Martial, les bras croisés, gardait une attitude farouche; à ses genoux étaient Élodie et Lise, sa fille : la première tendait vers son mari des mains suppliantes, la seconde cachait son visage dans son tablier et sanglotait. Un jeune gars, dans lequel je reconnus tout de suite Jean-Louis, le braconnier, se tenait appuyé contre la meule, tête basse, roulant son bonnet entre ses doigts, pour se donner une contenance.
— Martial, mon homme, mon Martial, pardonnemoi de ne pas avoir eu plus de confiance dans ta tendresse pour ta femme et pour celle que tu appelles ton enfant ! Mais tu as déjà tant fait pour nous, Martial, que ça me semblait une lâcheté de t'associer au chagrin que me donnait ma fille. Elle aimait ce gars qui l'a fait une si grosse injure; j'avais peur, tout à la fois, et de la douleur que ça t'aurait causé et de ta colère contre elle. Enfin, puisqu'il le fallait, je t'en aurais parlé tout de môme ; mais, de leur côté, les parents de Jean-Louis ne se souciaient pas du mariage , ce n'est que ce soir qu'ils ont cédé à ses prières, et le pauvre garçon est venu tout de suite nous l'annoncer. Tu dois comprendre si, tantôt , j'avais l'âme et l'esprit à l'envers, et quand je t'ai vu m'accuser, moi ta femme, moi qui te dois tout, j'ai perdu la tête, je suis devenue folle.
Je voyais Martial qui suffoquait.
— Sacristi ! que c'est donc bon ! s'écria- t-il, riant et pleurant tout à la fois; embrasse-moi, la mère, embrasse-moi avec tes lèvres, avec ton cœur, embraséemoi fort ; ce ne sera qne quand ta m'auras embrassé comme ça, que je serai sûr que je ne rêve pas.
Elodie s'était jetée dans les bras de son mari. Elle profita de l'étreinte pour lui dire à voix basse :
— Hélas ! Martial, je ne suis pas celle qui a le plus besoin de ton indulgence; ne sois pas trop sévère à notre enfant ; nous ne sommes pas nous-mêmes sans reproche; cela nous rajeunissait si bien de nous aimer, que nous avons un peu trop oublié que notre fille devenait grande.
Lise* qui avait deviné qne sa mère intercédait pour elle, avait saisi la main du forestier et la couvrait de ses baisers et de ses larmes.
De son côté, Jean-Louis avait quitté son abri et s'était avancé :
— Monsieur Martial, dit-il avec un accent plaintif, donnez-moi Lisette, je n'irai plus aux chevreuils, je vous le promets.
— Bah ! répondit le forestier en ricanant, si je te dis oui, tu ne me croiras pas ; n'as-tu pas soutenu que j'étais un menteur ?
— Dame! monsieur Martial, vous disiez dans voire procès-verbal que j'avais pris un chevreuil, et c'était une chevrette, une vraie chevrette qui s'était trouvée accrochée à mon bart : vous voyez bien que j'avais raison tout de même dans ma défense. '
— Allons, graine de Normand, dit le forestier, marie-toi, et tâche d'être sage.
Alors le grand Martial radieux prit sa femme par le col, et nous nous dirigeâmes tous les cinq vers la maison. Cependant, tout en cheminant, je le vis passer sa main sur son front avec une sorte de crispation nerveuse.
— Allons, bon 1 qu'avez-vous encore? lui demandaije.
— Oh ! me dit-il avec angoisse, c'est que je viens de songe r à ce qui serait de moi si, pour la première fois depuis vingt ans que je m'en sers, ce malheureux fusil n'avait pas raté tout à l'heure !
— Je ne veux pas que vous gardiez quelque rancune à ce vieux camarade, lui répondis-je en riant; le coupable, ce n'est pas lui, et le voilà.
Et je lui montrai mon Lefaucheux, que j'avais ramassé dans la neige, au milieu du pré où il l'avait lancé dans le paroxysme de sa colère, lorsqu'il avait vu sa vengeance lui échapper.
— Il faisait si noir là-bas sous la futaie, continuai-je, vous aviez si peu la tête à vous, que vous avez pris mon arme pour la vôtre. Gomme il n'était guère question de loups quand nous sommes sortis de la maison, j'avais parfaitement oublié d'y mettre des cartouches. Vous voyez combien j'avais raison de vous dire qu'avec ces fusils-là on était à l'abri de toute espèce d'accident.
— Ne vous en défendez pas, reprit le grand Martial en me serrant la main avec effusion, vous aviez deviné que j'allais commettre quelque folie ; c'est vous qui avez fait l'échange. C'est une obligation de plus que je vous aurai, monsieur Georges, et ce ne sera pas la moindre.
— Hélas I non, et j'ai à me reprocher de n'y avoir pas songé; je ne suis pour rien dans la substitution; c'est le hasard seul qui vous a épargné un grand crime et d'éternels remords.
* — Non, ce n'est pas le hasard, dit le grand Martial en hochant la tête.
— Et qui donc?
— C'est Dieu !