‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 7 sur 16 · RIEN DE TROP · texte numérisé non relu

RIEN DE TROP

A M. Clérault.

Je sais que la sagesse des nations nous recommande de laver notre linge en famille; mais saint Hubert a établi des liens si étroits entre les membres de notre corporation, qu'il ne me semble point déroger à ce principe en initiant nos lecteurs à la petite lessive amicale à laquelle nous allons nous livrer, vous et moi.

Vous avez mis tant de grâce à me présenter aux perdrix rouges de la Sologne, vous témoignez d'une si extrême indulgence quand vous avez à citer ma bien modeste personnalité, que je suis honteux de vous chercher chicane à propos d'une lettre qui m'a fait passer les plus agréables moments puisqu'elle réveillait en moi les meilleurs souvenirs que m'ait laissés la saison ; puisque, connaissant chaque accident du théâtre, j'ai assisté, je serais presque tenté de dire j'ai pris part à toutes les scènes que vous me racontez avec tant de verve et de couleur. Mais vous en avez quelque peu appelé à mon jugement, et je me vois bien forcé de vous répondre que, tout en appréciant comme vous les charmes de la chasse d'arrièresaison au chien d'arrêt, je n'en prise pas moins les très-sérieux agréments des battues, pour lesquelles je vous trouve un peu trop sévère.

Et d'abord, quelle tarentule vous a piqué, mon cher Glérault? Pourquoi diable tenez-vous tant à établir un parallèle entre deux modes de chasse qui ne sont pas le moins du monde exclusifs l'un de l'autre?

Vous est-il jamais arrivé, en sortant de table, de perdre votre temps à rechercher si le faisan rôti qui vous a été servi était ou non supérieur au suprême de volailles, aux cailles en caisse qui figuraient les entrées ? Je ne le pense pas. Chacun de ces mets a eu sa façon de provoquer l'épanouissement de vos papilles, sa part dans l'état légèrement extatique que l'on appelle la digestion, et vous seriez bien malavisé d'en troubler les jouissances pour demander à l'analyse si la somme de volupté que vous devez à l'un est un peu plus forte que le plaisir que vous a causé la dégustation de l'autre.

Voulez-vous une comparaison plus relevée ?

Que vous répondrait don Juan, si vous le mettiez en demeure de déclarer s'il préféra la brune à la blonde, la grande dame à la grise l te, la bourgeoise à la paysanne ? Il vous disait qu'il a tour à tour juré à chacune d'elles qu'elle était la plus charmante, et que, quoi que vous en pensiez, il était sincère, au moins au moment où il parlait.

Vous ne vous en êtes pas aperçu, je le jurerais ; mais savez-vous que, dans votre enthousiasme pour le chien d'arrêt, vous oubliez totalement les préceptes de la charité chrétienne? Vous feriez des Tantales d'un tas de nos confrères qui, lorsque le mirage par vous évoqué aurait été dissipé, prendraient en dégoût les récréations auxquelles la configuration topograpbique de leur pays les condamne.

Vous avez dans votre poche une terre d'élection où le

chasseur n'a que l'embarras du choix ; où il passe du lièvre aux perdrix rouges et grises, de celles-ci aux bécassines, aux canards, aux sarcelles dont foisonnent vos innombrables étangs, tout cela tenant l'arrêt en décembre, presque aussi solidement qu'à l'ouverture. Dans un pareil Eldorado, la chasse au chien couchant est effectivement la plus rationnelle comme aussi la plus féconde en émotions ; mais cette primauté qu'elle a chez vous, elle la perd à l'arrière-automne dans d'autres contrées, moins heureusement partagées.

J'en ai dix à vous citer au bout de ma plume; je me contenterai de celle à laquelle vous devez vos carniers les plus plantureux de l'ouverture de la Beauce. Une fois les blés mis en terre et levés, vous abonneriez -vous, mon cher Clérault, à en faire votre terrain de chasse au chien d'arrêt? Je serais le premier à vous en dissuader, parce que ce métier, — c'en est un, — je l'ai pratiqué.

Il y a trois ans, me trouvant démonté de chiens courants, je suis sorti tous les jours avec mon vieuxThug. Or savez-vous ce que je relève sur mon carnet de chasse du 15 octobre au 28 janvier ? S ept perdrix, une bécasse, un lapin , deux lièvres, et soixante-neuf bredouilles. Lorsque je rentrais, après avoir trimé quatre ou cinq heures dans les terres labourées, crotté jusqu'à l'échiné, les jambes roidies, le nez passé à l'indigo et la carnassière flasque, la chasse n'avait pas cessé d'être pour moi le plaisir des dieux; mais c'est égal, je regardais furieusement de travers mon pauvre collaborateur, et je l'eusse volontiers échangé contre un Ramoneau, quel qu'il fût.

Les battues, que vise principalement votre article, n'ont pas moins leur raison d'être. Elles s'imposent aux chasses suburbaines, en raison de la médiocre étendue de

celles-ci, de la nature du gibier dont elles sont peuplées, du mode de location dont elles sont l'objet, et aussi du peu de loisirs dont disposent généralement les amodiataires.

Laissons de côté les grands domaines de l'aristocratie et de la finance , où la première condition d'une fête cynégétique est d'être somptueuse; tenons-nous-en à des tirés plus modestes.

Le prix de location des chasses où ils s'effectuent se sont tellement élevés, depuis quelques années, que le nombre des fusils autorisés n'est plus proportionné avec leur étendue. Il y aurait deux manières de les exploiter au chien d'arrêt : la première, en attribuant aux sociétaires des jours de chasse différents les uns des autres; la seconde, en les réunissant le même jour pour chasser soit en ligne, soit individuellement.

Dans le premier cas, un canton aussi resserré se trouverait bien vite veuf de sa dernière pièce de gibier, si ce gibier y était quotidiennement tourmenté. La seconde méthode offre d'autres inconvénients. La chasse en ligne, praticable en plaine , dans des taillis de moins de cinq ans, à la rigueur dans les gaulis de quinze à vingt ans, ne Test guère dans les bois intermédiaires; la majorité des enceintes ne serait pas attaquée; le parcours individuel multiplierait le nombre des accidents; de plus, l'absence de tactique ferait en vérité la partie trop bellejaux pseudo-braconniers du voisinage, qui*, le jour où viennent les amodiataires, ont l'habitude de s'embusquer sur les limites pour fusiller tout ce qui sort.

Ce n'est pas tout. Il est encore cette question du lapin, la pierre angulaire des tirés, mais qui est aussi celle

des procès et expose à de cruelles revendications de dommage. La battue est un des plus sûrs moyens d'en refréner l'abondance. Et puis le faisan ! Au bois, quand la feuille est tombée, sur dix de ces oiseaux qu'arrêterait un chien d'arrêt, huit appartiendraient au beau sexe de l'espèce. Nous avons la conscience bien assez large à leur endroit. Que serait-ce si on nous laissait l'excuse de l'épaisseur du fourré ?

Enfin, pour terminer cette nomenclature des raisons qui décident les chasseurs parisiens à chasser presque exclusivement en battue, une fois novembre arrivé, j'ajouterai que la plupart d'entre eux ne peuvent consacrer à leurs plaisirs que quelques heures dérobées à leurs affaires. Contraints de faire vite, ils veulent néanmoins faire bien. Je sais parfaitement que tout renchérit, mais avouez aussi que ce serait vraiment abusif que de payer deux, trois ou quatre mille francs les soixante-neuf bre douilles dont je vous entretenais tout à l'heure.

Maintenant, mon cher Clérault, ôtes-vous bien certain que la battue soit aussi dénuée de jouissances cynégétiques que vous l'affirmez? Ces jouissances se caractérisent par les émotions éprouvées , et je vous garantis que la battue en soulève. Quand votre chien se couche sur la bruyère, la queue tendue, les oreilles frémissantes, vous palpitez de votre côté, votre gorge se resserre et vous sentez des frissons passer dans la racine de vos cheveux. Ces sensations, ici ce n'est plus l'arrêt du chien qui en battue les détermine, ce sont les bruissements d'un pied furtif sur les feuilles, .le craquement d'une branche morte, une ombre entrevue dans le taillis, les cris des traqueurs signalant un chevreuil, une bécasse;

mais, pour êlre produit par des causes différentes, l'émoi n'en est pas moins poignant, il vous captive tout autant.

Vous envisagez la battue uniquement comme une occasion de tir; mais le tir se lie si intimement avec les incidents préparatoires de toute chasse, que la distinction est presque subtile. Le tir en battue est loin d'être œuvre d'écolier, mon cher Clérault; il exige, beaucoup plus que le tir en plaine, la spontanéité et la justesse du coup d'œil. Un lapin qui traverse, un chevreuil qui saute un routin, ne sont pas commodes à arrêter. Un faisan qui se lève en bordure, c'est l'a b c du métier; mais ce même faisan, quand il passe en plein vol, un bon fusil peut le manquer sans encourir de déchéance. Quant à la perdrix en rabat, c'est le pain des forts, et c'est bien à propos d'elle que vous vous faites illusion en pensant qu'avec de l'habitude on finit toujours par y réussir. J'ai tant et tant vu de tireurs honorables jeter leur poudre au vent lorsqu'ils avaient pour objectif cet oiseau , qui vous arrive alors avec des façons de boulet de canon et passe rapide comme l'éclair, que je suis tenté de croire que.'ce tir est un don inné, qu'on acquiert bien difficilement, lorsqu'on ne l'a pas reçu de la nature. Feu le vicomte de Dax était un de ces élus. J'ai assisté à bien des chasses au rabat dans ma vie, et * je vous déclare que je n'ai pas rencontré dix chasseurs qui fussent, sur ce point, en état de lutter avec lui.

Tenez, mon cher Clérault, je puis vous mettre en mesure» d'apprécier rigoureusement, c'est-à-dire par chiffres, les difficultés du tir en battue. Mon vieil ami et no- . tre collaborateur de la Rue est un des invités ordinaires

des chasses les plus magnifiques du département de Seine-et-Marne, c'est-à-dire de toute la France. Delà Rue est un chasseur d'un tempérament exceptionnel; chez lui la passion résiste aux entraînements du plaisir pour se concentrer sur des observations sérieuses , soit théoriques, soit pratiques. 11 dédaignera très-bien la satisfaction de rouler un lièvre ou de peloter une perdrix, s'il trouve sur son chemin un enseignement à recueillir. Aussi , dans tous les tirés auxquels il assiste, a-t-il la plupart du temps le fusil à l'épaule et le carnet à la main. Sur ce carnet, il pointe strictement le nombre de coups tirés, il relève le chiffre des pièces abattues. Ce curieux mémorial a enregistré le double résumé de chasses impériales, princières, de celles des plus giboyeux cantons du département dont je vous parlais tout à l'heure. Ceux qui y ont pris part ne sauraient passer pour ne point avoir l'habitude du tir en battue, et néanmoins de la Rue m'a plusieurs fois affirmé que la proportion des victimes aux cartouches brûlées y était généralement comme un est à trois, c'est-à-dire à peu près la môme que dans les chasses en plaine.

De tous les compliments dont il vous a plu de me bombarder, mon cher Clérault, il n'en est qu'un que j'accepte sans bénéfice d'inventaire, c'est celui d'être tenu, par vous , pour un chasseur, parce que c'est aussi le seul que je crois mériter. Le savez -vous, sur quoi se fonde cette opinion ou cette présomption , comme vous voudrez? Sur ce fait que j'ai réalisé le programme que je vous esquissais au début de mon épître, que j'ai apporté une égale passion à chasser l'alouette au miroir, à poursuivre les grives dans les vignes , qu'à rembucher un loup, qu'à relever les ruses d'un lièvre sur

ses fins, qu'à jouer mon bout de rôle dans les grands tirés auxquels on a bien voulu me convier, et qu'après examen de conscience, il me serait absolument impossible de préciser à laquelle de ces fêtes j'ai dû la plus grosse part de jouissances.

Tenez, je ne suis entré qu'une seule fois dans un des postes à feu chers à la Provence, et mon cœur palpite encore au souvenir des agréables sensations que je dus à celui-là pendant une heure trois quarts.

La précision de mon chiffre éveille votre curiosité. Je vais vous raconter mon aventure, et ce sera un moyen de terminer cet article un peu plus gaiement •que je ne l'ai commencé.

J'étais arrivé à Marseille, porteur d'une lettre de recommandation pour M. Y***, un des négociants les plus importants de la ville, et grand chasseur, m'avait-on dit.

M. V*** fit à la traite tirée sur sa bienveillance un accueil que je n'aurais pas osé espérer. Il me reçut comme un ami que l'on retrouve, et, avec une expansion toute méridionale, il exigea que je quittasse immédiatement l'hôtel de Noailles pour venir réinstaller dans une villa de Saint-Barnabe qu'il habitait avec sa tille.

Cette cordialité vous donne la mesure du tempérament de M, V***. C'était le meilleur homme de la terre. Je ne lui ai connu qu'une faiblesse : il avait passé quelques mois à Paris, et il voulait absolument y avoir laissé le parler du terroir. Au bout d'une heure de causerie j'avais reconnu où le bât le blessait, et, pour répondre de mon mieux qux gracieusetés dont il m'accablait, je lui insinuai le plus sérieusement du monde qu'il n'avait pas le moindre accent.

— Oh! dit-il, vous \o\xsficez touzours du monde, vous autres Parisiens !

Je lui jurai qu'il n'en était rien, et M. V*** , facile à convaincre, reprit, en jouant la modestie :

— Eh ! mon bon ! ici, il n'y a que les zens de rien qui ont de Yassent!

Cette sincérité confirma ma conquête ; les prévenances de mon hôte prirent des proportions qui me rem* plissaient de confusion.

Je n'avais pas été moins heureux du côté de Mlle Laure, sa fille. Mlle Laure était une enfant de quatorze ans , à la chevelure brune et opulente, dont les grands yeux noirs affectaient déjà cette profondeur caractéristique des* beaux yeux méridionaux. Nécessairement M,le Laure s'exprimait avec le grasseyement provençal; seulement il y avait un certain charme sur ces lèvres enfantines, et elle ne le désavouait pas, comme faisait son père.

La petite fille avait pour favorite une perruche à longue queue, . qui répondait au nom de Coralie> et dont elle raffolait. Je fis à Coralie une cour assidue. Au bout de deux jours, cette beauté brésilienne daignait accepter mon doigt pour perchoir. Après trois, elle venait grignoter le morceau de sucre que je tenais entre mes dents. Ces éclatants témoignages de la sympathie de la perruche ne pouvaient manquer de me concilier les bonnes grâces de sa jeune maîtresse.

Il y avait une grande semaine que j'étais à Saint- Barnabe, mes courses dans Marseille et dans ses environs avaient pris si bien toutes mes journées qu'il n'avait pas été question de chasse. Un matin, à déjeuner, je mis la conversation sur ce chapitre. Ce fut comme le psit de la traînée, de poudre ; l'explosion fut im-

— Immédiate. C'était bien réellement la corde sensible de M. V***. Subitement emballé, il entama avec une volubilité passionnée, et cette fois sans se soucier du plus ou du moins fassent de son langage, le récit de ses expéditions dans la Grau, dans la Camargue, dans les forêts du littoral, la narration des exploits qu'il accomplissait dans ce parc même de Saint-Barnabe où je me trouvais, et où, chaque année, il tuait une trentaine de bécasses, il prenait, ou fusillait de deux à trois cents cailles.

J'avais fini par me laisser enflammer par la verve enthousiaste de mon hôte. J'ouvrais des yeux grands comme des portes cochères. Je lui confessai que les tableaux qu'il venait d'évoquer m'inspiraient l'ambition d'ajouter mon modeste appoint aux dernières des victimes qu'il avait énumérées.

rr- Eh! mon bon! s'écria l'excellent homme, croyezvous que j'eusse attendu si la soze eût été possible? Mais nous sommes en avril. Les bécasses, elles sont passées, et les cailles, elles ne sont pas encore venues. Nous n'avons plus que le poste à feu.

— Et au poste à feu , qu'est-ce que l'on tue?

r— Ce que l'on tue? Mais de tout, mon bon : des palombes et des tourterelles , des merles et des grives...

— Et des chastres? repris-je avec une intention maligne.

— Sans doute, des s as très, puisque le sastre il est une grive; sans compter que MM. Méry et Dumas ont beau se moquer, le sastre, il est aussi un gibier autrement fin que tout ce que vous avez dans le Nord. Et puis , voyezvous, mon bon, avec ses postes à feu, la Provence est

le seul pays où Ton sasse d'un bout de l'année à l'autre sans être empessé.

— Allons ! va pour le chastre et le poste à feu!

Le lendemain, au point du jour, M. V*** frappait à ma porte. Il me guida à travers le parc, qui avait bien une dizaine d'hectares, me conduisit dans sa partie la plus reculée , et s'arrêta devant un énorme massif de verdure formé par des lierres , des arbrisseaux sarmenteux et grimpants. Je touchais à la porte du poste à feu sans avoir soupçonné que ce fouillis de végétation dissimulât une cabane. En y pénétrant, ma surprise fut plus grande encore : le poste à feu de M. V*** était un véritable boudoir. Rien n'y manquait, ni le divan provençal assez vaste pour siester de compagnie, ni les fauteuils , ni les glaces. Une boîte de cigares sur un guéridon, une cinquantaine de volumes sur les rayons d'une étagère, une cave à liqueurs sur la table, pouvaient vous aider à tromper les ennuis de l'attente.

Ouvrant une étroite fenêtre masquée par les pampres, M. V*** me désigna une énorme yeuse au feuillage sombre qui se trouvait à une quinzaine de pas de la cabane et au sommet de laquelle on avait fixé un jeune arbre mort, mais encore garni de toutes ses branches. Il m'expliquait en même temps que ce serait sur cet arbre que les passagers aériens, sollicités par les invites des appelants de leur espèce, que son jardinier avait placés dans les alentours , descendraient et se mettraient à ma discrétion. Puis il me quitta, non sans m'avoir fait remarquer qu'il ne me souhaitait pas bonne chance.

Je n'ai jamais eu de goût pour les meurtres inutiles, et je ne fus pas plutôt seul que cet affût aux oisillons me sembla superlativement bête. Je posai mon fusil

dans on angle de la pièce , j'allumai un cigare et je me jetai sur le divan, bien décidé à ne pas jeter un regard sur les cimaux.

Je ne regrettais pas mon lit, car la matinée était charmante. Une brise fraîche , toute chargée du parfum des violettes, embaumait mon réduit. Les feuilles des lierres chatoyaient comme des émeraudes aux rayons du soleil levant, et les appelants dans leurs cages remplissaient la solitude de leurs chansons.

Je m'abandonnai pendant à peu près un quart d'heure aux agréables sensations que trouvaient là mes yeux , mon odorat et mon ouïe, puis la curiosité me sollicita. Ne fallait-il pas s'assurer si ces postes à feu tant prisés des Provençaux pouvaient donner un résultat quel qu'il fût? Je quittai ma couchette et je me dirigeai sans grandes précautions vers la fenêtre. Un oiseau sautillait sur les cimaux, et dans cet oiseau je reconnus un mauvis. Une grive , c'est presque un gibier.

Avant même que j'eusse énoncé ce*considérant qui le vouait à la mort, j'avais repris mon fusil, et le pauvre voyageur, dégringolant de branche en branche , venait rebondir sur le sol.

Ce premier meurtre me mit en appétit. Je commençai à faire à la fenêtre de plus fréquentes apparitions. Un second oiseau s'arrêta bientôt sur les cimaux; aux incessants trilles par lesquels il répondait aux provocations insidieuses de ses collègues , il était impossible de le méconnaître. C'était un pinson ; un pinson l J'hésitai. Mais bast ! quand on chasse au poste à feu, on ne chasse pas au coq de bruyère, et v'ian ! le pinson s'en alla rejoindre le défunt mauvis.

Du coup, j'avais bel et bien attrapé un accès de la

fièvre marseillaise. J'installai une chaise devant la fenêtre : je m'y plaçai à califourchon , le fusil à la main. A ma portée , sur un guéridon , un paquet éventré de cartouches, et je commençai à interroger anxieusement le bleu intense de la voûte céleste. Quand je croyais voir un imperceptible point noir se détacher sur son azur, je me sentais frissonner. Si la forme d'un oiseau-s'accusait encore vague, je haletais. Descendra-t-il? Ne descendra-t-il pas? Les appelants avaient beau faire rage, je les taxais de paresse. Peu s'en fallait que je ne leur criasse : a Plus fort! plus haut! » comme à l'Ambigu. Quand le passager, décidé à faire halte , décrivait ses courbes avant de s'abattre, ma vue commençait à se troubler. Heureusement qu'elle redevenait assez nette aussitôt qu'il était arrêté.

Après une heure trois quarts de cet exercice , j'avais tiré quatorze coups de fusil et aligné sur la petite table de la cabane quatorze pièces, dont trois pinsons et une fauvette, et, je vous le jure, j'étais enchanté de la séance. Hélas! le ciel, ne voulant pas que je devinsse un héros de poste à feu , m'avait réservé un dénoûment qui devait à tout jamais m'en dégoûter.

Mes yeux ne quittaient plus les ci maux. Cependant, à un moment où je les abaissais, j'aperçus quelque chose qui remuait dans l'épais feuillage du chêne vert qui formait leur base. Je regardais plus attentivement : je crus distinguer un bec. Je n'en'étais pas bien certain , mais à coup sûr on grouillait là-dedans , et , avec la précipitation de l'enfièvrement etde.l'inexpérience, j'ajustai.

Le coup ne fut pas plutôt lâché que j'eusse voulu le retenir. Quelque chose en dedans de moi-même me disait qu'il me serait fatal. Effectivement , à travers la

fumée, j'entrevis un plumage vert, une longue queue. Je jetai un cri et me précipitai en dehors. J'arrivai juste pour assister à la dernière convulsion de la perruche de ma gentille petite amie , de la pauvre Coralie, que je venais d'assassiner.

Mes sensations, vous les devinez, et je n'ai pas à vous les décrire. Mais j'étais réservé à des émotions plus violentes encore que celles-là.

Avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître, j'entendis la voix de M. V***; il arrivait.

Je ramassai précipitamment la morte et je la fourrai dans ma poitrine entre la chemise et la peau* Heureusement mon hôte était entré dans la cabane, il y avait trouvé mes quatorze précédentes victimes, et l'enthousiasme que le résultat souleva chez lui l'empêcha de remarquer mon trouble.

— On peut faire une chasse aussi belle , s'écriait le brave homme, mais de plus belle, point!

A sa grande surprise, je lui déclarai que pour ce jourlà je ne pousserais pas plus loin mes exploits, et, résistant à ses instances , j'insistai pour retourner à la maison. Gomme nous entrions dans le vestibule, j'aperçus vide et ouverte la cage de la pauvre Coralie, et mon cœur se serra. M. V*** l'avait remarquée.

— Bon! dit-il, voilà encore cette satanée perruche qui s'en est allée faire l'école buissonnière. Heureusement qu'elle connaît le chemin, et qu'elle sera rentrée avant que la petite ne descende de sa chambre.

Rarement j'ai éprouvé une impression plus poignante que celle que ees paroles produisirent en moi. Je songeai qu'en échange de l'hospitalité si fraternelle que j'avais reçue dans cette maison, j'allais laisser le chagrin

et le deuil dans le cœur de l'aimable enfant qui en était le sourire et la joie.

Heureusement, j'avais également puisé dans ce que venait de dire M. V*** une inspiration qui me faisait espérer de détourner de moi cette triste éventualité , si je parvenais à la réaliser.* Je montai dans ma chambre y je m'habillai en toute hâte , je mis Coralie dans ma poche, et, sortant par les derrières, je me jetai -dans le premier fiacre que je rencontrai, en ordonnant au cocher de me conduire chez un marchand d'oiseaux.

— Avez-vous une perruche absolument semblable à celle-ci? dis-je à cet homme , en posant sur sa table la favorite de la petite Lattre.

— J'en ai vingt au milieu desquelles, si celle-ci vivait, e vous défierais de la distinguer.

— Très-bien, mais il m'en faudrait une qui parlât et parlât même très-bien.

— Ah ! bagasse ! s'écria le marchand, j'ai votre affaire. Cette commère que vous voyez sur ce bâton, elle a la langue plus affilée qu'une paire de Génoises ; c'est vrai , sûr, je vous le dis. C'est comme le petit tambour de Cassis : on lui donne deux sols pour battre sa caisse, et, quand il a commencé, il en faut quatre pour le faire taire.

J'examinai la babillarde : j'avais effectivement la chance de tomber sur le parfait sosie de feue Coralie, et Dieu sait si j'étais content. Le prix débattu, on mit mon acquisition dans un sabot, et je filai vers Saint-Barnabe de toute la! vitesse d'un fiacre marseillais, aussi fier, aussi triomphant que si j'y rapportais la Toison d'or. Je pus me glisser dans le vestibule sans être aperçu, j'introduisis la remplaçante dans la cage, sans oublier d'en refermer la porte, et je remontai dans ma chambre.

Dix minutes après, j'entendais Laure qui appelait son père à grands cris. Je descendis lentement l'escalier, tremblant que ma substitution n'eût déjà été découverte.

— Père, viens donc gronder cette méchante Coralie , disait la jeune fille ; elle a l'air de ne me pas. reconnaître, et, tiens, elle m'a mordue.

Effectivement elle montrait à l'un de ses doigts une ecchymose sanguinolente.

— Eh té ! c'est ta faute, répondait l'excellent homme. Tu la laisses courir la prétantaine : comment veux-tu qu'elle ne devienne pas sauvage ?

En même temps M. V*** avait tendu le poing à la perruche qui, subjuguée cette fois, se laissa prendre sans difficulté.

— Allons, dit Laure qui s'était rapprochée, demandez bien vite pardon à votre maîtresse, vilaine. Parlez-lui, voyons :

— As-tu déjeuné, ma petite cocotte?

L'oiseau tournait, virait sa grosse tête; mais la jeune fille avait beau multiplier ses incitations, il paraissait décidé à ne pas ouvrir le bec, ce que M. V*** attribuait aux remords de sa méchante action. Tout à coup, au moment où, de guerre lasse, mon hôte se décidait à la remettre dans la cage, la perruche gonfla sa gorge, et, d'une voix gutturale, mais parfaitement accentuée :

— Caramba ! dit-elle.

— Qu'est-ce que cela? demanda Laure.

M. V*5** fronçait les ^sourcils, et moi, je devenais de plus en plus perplexe.

— Como va desalud? reprit la perruche.

v— Mais c'est de l'espagnol qu'elle nous jacasse ! s'écria

mon hôte abasourdi. Tron de l'air ! elle n'a pourtant pas poussé jusqu'à Barcelone dans sa promenade de ce matin ?

Le marchand d'oiseaux ne m'avait pas trompé. Une fois que Coralie II était en train , c'était un véritable moulin à paroles; seulement, au lieu de français, c'était du castillan qu'elle égrugeait.

L'arrivée du facteur coupa court à la stupeur de mes hôtes. Une lettre qu'il m'apportait me servit de prétexte pour retourner le jour même à Paris. Je prévoyais que Coralie II allait devenir pour eux une source d'étonnements à jet continu, et je désirais échapper à la nécessité de leur fournir des explications plus ou moins plausibles.

Je ne revis M. V*** que cinq ou six ans après : il revenait de Birmingham où il avait marié sa fille à un ingénieur. 11 me parla tout de suite de ma fameuse chasse au poste, et je ne mis pas moins d'empressement à lui demander des nouvelles de Coralie.

— Étonnante, mon bon, étonnante, cette bête ! Vous vous en souvenez? d'espagnol, elle n'en savait pas un mot; elle sort, et, zeste, elle vous ramasse ça comme une peau d'orange sur la Ganebière. Et la povrette, elle est si zoyeuse, qu'elle reste un grand mois sans dire de français gros comme une pistasse. Eh bien, mon bon, elle vous a appris l'anglais avec une égale facilité. Il n'y avait pas deux zours que mon zendre il venait à la maison, et elle te répétait / love you toute la zournée, et sans plus fassent que moi-même dans ma langue maternelle. Mais c'est égal, si vous étiez resté seulement une heure de plus dans le poste à feu, quelle casse/ mon ami, quelle casse/

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