EN BRETAGNE
Alphonse Karr a dit quelque part que le plus beau poisson qu'on ait jamais pris est toujours celui que l'on a manqué.
On pourrait trouver pour les chasseurs un aphorisme équivalent, le plus beau pays de chasse qu'ils connaissent est toujours celui où ils ne sont pas appelés à exercer leur petit métier. Du reste, il n'est pas de rôle , pas de condition sociale où l'homme échappe à cette soif inextinguible de l'idéal, elle nous consume ; heureusement qu'en même temps elle nous console et nous aide à arriver cahin-caha à l'inévitable dénoûment.
Il faut bien que je l'avoue, ce dérèglement de l'imagination me possède et travaille à gâter les jouissances positives que je puis goûter.
Au temps où mon ami de la Rue m'ouvrait un petit coin de ce paradis des fils de Saint-Hubert que l'on appelait, alors, le domaine de la liste civile, où la gracieuse bienveillance du prince de la Moskowa m'avait classé au nombre de ses permissionnaires, j'étais déjà affligé de cette maladie. Si largement que mes appétits de carnage trouvassent à se satisfaire , ces tendances trouvaient aussi le moyen de se manifester; ne pouvant raisonnablement pas rêver davantage, je me figurais qu'il
y aurait infiniment plus de satisfaction à tuer autrement. Ma cervelle exécutait fore steeple-chases dans les régions peu civilisées où une si large part est réservée aux émotions de l'imprévu ; où, après avoir vu un caribou rouler sous la balle de son rifle, on peut encore ajouter à son butin de la journée soit un bisou, soit un élan, voire même quelque ours grizzly.
Le résultat le plus clair de cette concurrence des expéditions de ma cervelle était de me rendre aussi injuste que maussade pour mon excellent bote de Villefermoys. Je vitupérais contre la monotonie de ses tirés ; je me donnais le genre de déclarer que tant et tant de lapins, cela finissait par devenir assommant ; je crois bien même avoir été jusqu'à Paccuser de nous conduire malicieusement dans les cantons où il n'avait laissé quedespoules! Il m'est impossible, vous le comprendrez, de perdce cette bonne occasion d'exprimer à mon camarade de la Rue mon repentir de toutes les épreuves auxquelles j'ai soumis sa patience et son amitié. Quant à lui promettre que cette résipiscence m'empêchera de recommencer au besoin, c'est une autre affaire.
Si ces aspirations tracassières m'avaient travaillé lorsque, toutes les dix minutes environ, lièvres, faisans, lapins ou chevreuils se faisaient un véritable plaisir de s'offrir à mon plomb , on peut juger de l'essor que se donna le vagabondage de mon humeur aux débuts fallacieux de certaine campagne où je vis des perdreaux soi-disant novices déployer la tactique des plus astucieux vétérans; lorsque je constatai qu'il fallait faire un métier de facteur rural pour parvenir à les saluer, trois ou quatre fois dans la journée, de coups
de fusil tirés à des portées invraisemblables. La nostalgie de tout ce qui n'était pas la plaine rase ne tarda guère à s'emparer de moi.
Une excursion dans les forêts américaines, si brève que je l'eusse faite, était peu compatible avec mes engagements avec quelques journaux. Mais j'avais à ma porte la Bretagne, une autre terre à peu près vierge, et dans ma poche une invitation d'y passer quelques jours.
J'ai été bercé*avec des récits dont les richesses cynégétiques de ce pays étaient le thème. Je soupçonnais bien qu'elle devait s'être un peu civilisée , c'est-à-dire avoir procédé à l'extermination de son gibier, depuis les ans de grâce 4834-1835, où mon père avait tenu garnison à Pontivy ; qu'elle n'en était plus au temps bienheureux où un lièvre coûtait 15 sols, une bécasse 30 centimes sur ses marchés; mais la vieille Armorique s'était, dit-on, si stoïquement maintenue dans ses antiques croyances, ses mœurs, ses traditions , que je ne jugeais pas impossible qu'elle eût non moins énergiquement résisté à la contagion de la lèpre du braconnage. Je me hâtai donc de bonder ma malle de cartouches et de la boucler, et, deux heures après, le chemin de fer nous emportait, elle, mon chien Thug et moi dans la direction de Saint-Brieuc.
Ne craignez pas que je m ette la circonstance à profit pour enrichir mon itinéraire d'un léger pastiche des petits volumes de M. Joanne. Je vous fais grâce de mes impressions de touriste, sachant bien que, seules, celles du chasseur peuvent vous intéresser; j'ai autant de hâte d'y arriver que, tout en roulant dans les wagons de la compagnie de l'Ouest, j'en avais d'entamer quelques relations, avec les perdreaux bretons.
Il faut cependant que vous me permettiez de vous raconter une petite anecdote qui ne manque pas de couleur locale.
Il était huit heures du soir quand je fis mon entrée dans la capitale du département des Côtes-du-Nord, et, en ma qualité de ventre affamé , je suivis docilement le plus agaçant des nombreux ciceroni qui entourent les abords de la gare', à l'hôtel où il plut à celui-ci de me conduire.
— Combien êtes-vous pour la couchée ? me dit, au moment où j'entrais, une grosse servante en bonnet à barbes.
— Deux, mademoiselle ; monsieur et moi , répondisse en riant et en montrant le chien que je tenais en laisse.
La Bretonne ne fit aucune réflexion et me conduisit consciencieusement à une chambre à deux lits. Mais le lendemain , je trouvai non moins consciencieusement inscrite sur ma note cette mention : deux couchers, 2 fr. 50.
Et comme je protestais contre cette dualité, arguant que Thug, ayant dormi sur le paillasson , il n'était pas juste que je payasse des draps qu'il n'avait pas salis :
— Ah! monsieur, me répondit la fille, quand les monsieurs prennent la chambre à deux lits , s'ils couchent avec leurs femmes, c'est tant pis.
L'argument était sans réplique. Je payai, et je montai dans la voiture qui m'attendait, avec Thug dont la queue ondulait majestueusement. Peut-être avait-il compris qu'on l'avait accepté pour mon conjoint, et manifestaitil son orgueil de figurer dans la dépense sous une qualité aussi respectable.
De Saint-Brieuc à Paimpol, ma dernière étape, il y a dix lieues. Une route singulièrement étroite et horriblement montueuse y conduit; mais cette route, qui court le long de la côte, vous livre de temps en temps de si splendides échappées sur l'Océan, elle traverse des vallées si pittoresques, si accidentées, qu'elle peut figurer dans le nombre bien restreint de celles que l'on trouve trop courtes.
Le trajet fournissait d'ailleurs un autre prétexte à mes observations. J'avais toujours été frappé de la prédilection de M. EugèneGayot pour les chevaux bretons, et bien souvent, quand il me semblait manifester plus de foi dans l'avenir de leur race que dans celui de nos percherons , j'avais été tenté de l'accuser de partialité. En admirant les deux intrépides et infatigables petits animaux attelés au char à bancs , en les voyant monter au trot les rampes les plus raides, les descendre au galop sans broncher, sans faire un faux pas , sans avoir presque besoin d'être soutenus, je commençai à soupçonner que le jugement de Téminent hippologue n'était pas aussi erroné qu'il me l'avait semblé , et plus tard , lorsque , dans les fermes que je visitai, je me trouvai en présence d'attelages d'une taille et d'une conformation vraiment satisfaisantes, je rendis pleine justice à ses appréciations.
De Paimpol à Lézardrieux, il n'y a qu'une lieue breonne, soit 5 kilomètres en français : c'est vous dire qu'elle fut franchie assez vite. A midi précis, j'arrivais à ce dernier chef-lieu de canton, situé sur la large baie que forme le Trieux à son embouchure, et j'apercevais la silhouette considérable de M. X..., qui m'attendait.
Avant même que la voiture se fût arrêtée, j'avais crié
a a. » • • . — Et des perdreaux, en avez-vous par ici?
— Énormément, me répondit-il , en levant vers le ciel deux bras qui n'arrivèrent qu'à la hauteur d'un premier étage.
Plus tard , je reconnus qu'une certaine exagération dans l'enthousiasme était à peu près Tunique défaut qu'il fût possible de signaler dans cette bonne et généreuse nature, une des plus sympathiques que j'aie rencontrées; mais je ne connaissais pas encore ce petit défaut de la cuirasse , et dans mon transport, me précipitant en bas de la voiture, je crois bien que je l'embrassai autant pour la bienvenue que pour la bonne nouvelle qu'il me donnait.
Pendant que nous échangions nos congratulations r et que le cocher déchargeait mes bagages, j'avais remarqué derrière X... une Bretonne d'une quarantaine d'années, petite, trapue et fortement râblée, vêtue d'un mauvais jupon noir passablement troué, d'un petit châle marron, également très-délabré, croisé sur la poitrine, coiffée du bonnet du pays, laquelle donnait un coup de main à mon conducteur. En recevant la malle des mains de celui-ci, elle la maintint sur la roue de devant pour la charger plus commodément sur son épaule.
— ;Un instant, dis-je en l'arrêtant, celte malle est fort lourde , et vous feriez peut-être bien d'appeler le garçon de l'hôtel.
La Bretonne, qui jusqu'alors s'était contentée de toujours sourire, élargit sa bouche de façon à me découvrir jusqu'à la dernière de trente-deux dents irréprochables de blancheur.
— Oh ! dit-elle, le garçon est tout venu , puisque c'est moi pour le quart d'heure; quant au coffre, j'ai enlevé des sacs de pommes de terre auprès desquels il est une vraie plume. Et je n'ai pas menti , le bon Dieu le sait bien.
— En effet, dit mon ami, qui s'était rapproché , vous pourrez la voir tous les jours travailler au déchargement de nos bateaux.
Toute contestation devenait oiseuse, car la Bretonne, avec autant de vigueur que d'adresse, avait déjà enlevé le colis, et , prenant pourappoint un sac de nuit dans sa main gauche, elle se dirigeait vers l'auberge du pas leste et dégagé d'une laitière chargée de son pot au lait.
— Peste! m'écriai-je, si tout est régulier dans votre pays, mon cher ami, vous pouvez être sûr que je ne me frotterai pas à vos gars. Mais voyons, déjeunons vite, d'abord parce que mon estomac crie famine, ensuite parce que les pieds me démangent et que je veux courir le pays; je me reposerai demain enrpéchant.
— Demain , je ne pourrai vous accompagner, itfe répondit mon ami, le gouvernement me réclame; d'un autre côté , nos pêcheurs ne sont pas encore revenus de l'île de Senn, où ils sont allés tendre leurs casiers à homards; mais vous aurez Fanchonick.
— Qu'est-ce que cela, Fanchonick? lui demandai-je avec une certaine inquiétude.
Il me désigna , en clignant de l'œil , la Bretonne qui revenait chercher les menus objets.
— L'Hercule en coiffe ! elle pêche donc?
C'est son principal métier, et vous ne la verriez point ici, si nous n'étions pas dans la morte-eau. Je commençais à regarder Fanchonick avec une cer-
laine considération. Toujours souriante , elle nous avait suivis dans ma chambre, et elle assistait avec curiosité au déballage des effets indispensables à l'excursion préliminaire que je méditais. Quand je tirai mon fusil de sa boîte, une désagréable surprise m'attendait : j'avais chassé la veille de mon départ, il avait été mouillé , et les canons rouilles se présentaient dans le plus piteux des états.
— Descendez à la cuisine, dis-je à la Bretonne, et ayez l'obligeance de demander à l'aubergiste un peu d'huile et un morceau de vieux linge.
— Donnez, donnez, me répondit Fanchonick en me prenant l'arme des mains, je vais vous fourbir cela; je ne mens pas, ça me connaît.
Je jetai à X... un coup d'œil Interrogateur qui le fit •éclater de rire.
— Vous pouvez lui confier votre fusil , me dit-il ; je ne vous réponds pas qu'elle vous le nettoyé aussi finement •que votre armurier, mais elle est trop habituée à en manfer pour vous le rendre avec la moindre avarie.
— Ah çà ! mais elle chasse donc aussi , votre Fanchonick?
— Le brigadier des gendarmes prétend qu'elle braconne , je n'en sais rien ; ce dont je suis sûr, c'est que l'hiver elle a toujours un fusil dans son bateau ; après cela , il y a tant de canards dans la baie qu'elle est bien excusable de céder à la tentation. Lorsque je serai retenu par mon service , elle ira avec vous à la chasse comme à la pêche, et ne vous conduira pas aux mauvais endroits. — N'est-ce pas, Fanchonick?
Fanchonick , qui en ce moment astiquait les canons avec une sorte de fureur, interrompit sa besogne.
— Oh ! faut pas mentir, s'écria-t-elle en levant la main encore armée de sa guenille, pour ce qui est de cela, je vous le promets bien.
J'étais passé, à son égard , de la considération à l'admiration' la plus vive , et quand elle eut reposé dans l'angle de la cheminée mon fusil étincelant de netteté, curieux de me faire un ami de cette Bretonne universelle, je lui glissai une pièce de vingt sols dans la main.
X... me gronda. Il paraîtrait qu'en échange des divers services que Fanchonick venait de me rendre , quatre sols constituaient une rémunération magnifique. Mais quand on est né prodigue, on n'a pas l'intuition de ces sortes de phénomènes.
Une'theure après, nous suivions , X... et moi, un chemin qui nous conduisait à un plateau où il connaissait , m'avait-ii dit, deux magnifiques compagnies.
Tout enmarchant et en jasant, j'observais son costume de chasseur breton , qui a, avec celui que nous endossons pour battre la campagne, des différences assez tranchées dans ses parties inférieures, les plus essentielles, comme chacun sait. Il réalise k la lettre un des plus célèbres types des.'admirables romans de Fenimore Gooper, celui de Bas-de-Cuir. Ni bottes, ni guêtres, ni jambières, de solides souliers, aux clous saillants et cramponnants , ^t un pantalon dont les jambes , delajointure des cuisses aux pieds, est extérieurement garni en peau de chien, et qui se trouve encore renforcé de la même manière sur ce que j'appellerai le post-face.
Mon compagnon m'expliqua que, les ajoncs étant la remise ordinaire des perdrix, il était indispensable~cfe se blinder de la sorte, pour les relever.
— Bast ! lui dis-je avec pas mal de suffisance , il y a
bien longtemps que ces arbrisseaux bérissés et moi nousavons fait connaissance : j'en ai quelquefois rencontré dont les aiguillons ne rentraient pas dans leur manche ^ comme les poignards de la Comédie française ; mais un chasseur a le devoir de dédaigner ces égratignures.
Cependant je ne laissais pas que d'éprouver une certaine inquiétude. Dans le trajet de Sain t-B ri eue à Paimpol j'avais déjà remarqué que chaque champ s'encadrait dans un quadrilatère de levées, flanquées et couronnées par une plantation d'ajoncs; mais, de la distance où je les voyais, ces défenses m'avaient paru beaucoup moinsredoutables que les doubles haies buissonneuses dont s'entoure chaque parcelle dans le Perche, et avec lesquelles je suis familiarisé depuis mon enfance; je comptais bien n'éprouver aucune difficulté à les franchir. Depuis que je les examinais de plus près, mon opinion se modifiait considérablement.
Le chemin que nous suivions était encaissé dans un double talus, à soubassement de pierres, parfaitement perpendiculaire, une sorte de muraille haute de près de trois mètres et garnie à sa partie supérieure des chevaux de frise ordinaires, et, plusieurs fois déjà je m'étais demandé comment on pouvait parvenir à pénétrer dans ces citadelles. Je comptais bien un peu retrouver en Bretagne ces braves échaliers du pays percheron avecleurs étriers de droite et de gauche, mais je m'apercevais aussi que, loin de se prêter à l'escalade, chaque barrière que je rencontrais avait été soigneusement renforcée par des bourrées de ronces et d'épines fort artistement entrelacées et assujetties. La poterne était moins engageante encore que le rempart.