‹ Contes de Fromaget; le cousin de Mahomet, avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 3 sur 5 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

^^^^ E suis en état de prouver ^ par mon exemple, que si la vie est un tissu de peines et de plaisirs, on peut aussi soulager les unes et se procurer les autres avec du courage et de la patience. Si Jevoulois trancher du Philosophe, je dirois que vingt fois j'ai vu la mort présente sans en avoir été efrayé ; mais on ne me feroit pas Phonneur de m'en croire, surtout

lorsqu'on sçauroit qu'il ne s'agissoit seulement que d'être empalé, jette aux ganches *, enterré, brûlé vif, ou précipité dans la mer, envelopé dans un sac de cuir. La crainte de ces supplices auroit efrayé tous les Zénons antiques et modernes ; cependant elle n'a pu ralentir en moi une ardeur trop bouillante pour les plaisirs.

Les poètes et les faiseurs de Romans diront qu'on ne doit pas avoir regret de mourir quand on Ta mérité par des galants forfaits. Il est fort aisé à ces Messieurs de débiter de pareilles maximes du haut de leurs greniers, d'où ils ne voyent les choses qu'à travers une imagination déréglée.

S'ils s'étoient vus entre les mains de bourreaux Turcs, ils auroient été charmés, ainsi que moi, d'en être quittes pour un nombre infini de coups de bâton, que j'ai reçus en différentes occasions pour les plus beaux yeux du monde, que je donnois alors au diable du meilleur de mon cœur.

Ce n'est rien moins que Tenvie de voyager qui m'a conduit en Turquie : la mauvaise humeur d'un Régent sous lequel je faisois ma Seconde au Collège d'Harcourt en fut la cause. Ces Pédans ne peuvent souffrir que leurs sem-

* Le gauche est une espèce de tour garnie en dedans de pointes et de crocs de fer fort aigus, sur lesquels on précipite un homme à qui on a lié les mains et les pies. Les malheureux condamnés à ce supplice, restent accrochés à ces pointes où on les laisse expirer.

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blables, et j'étois trop dissipé pour me conformer à leurs usages. Celui-ci me fit un crime, auprès de mes parens, de quelque espièglerie où j'avois extrêmement brillé ; et mon ayeul, bon Bourgeois de Paris, n'ayant jamais tàté de la férule, et ne connoissant pas le flegme affecté de ces Messieurs, pria mon Professeur, moi présent, de me faire si rudement châtier à la première occasion, que je pusse m'en ressouvenir long-tems.

Elle arriva bien-tôt, cette occasion ; un de mes Camarades, confident du Régent, me Payant laissé entrevoir, je ne jugeai pas à propos d'aller en Classe pendant quelques jours : j'espérois trouver, dans cet intervale, les moyens de conjurer Torage qui grondoit sur ma tête ; mais cette absence, bien loin d'améliorer mes atïaires, acheva de les gâter.

Le Pédant fit ses plaintes. On tint un conseil de famille dont le résultat fut que je ferois une retraite à Saint-Lazare, au cas que je ne me prêtasse pas de bonne grâce au châtiment prétendu mérité.

Un membre de ce conseil, frère de ma mère, garçon plus âgé, mais aussi peu sage que moi, m'avertit charitablement du dessein de mes parens. Je profitai de l'avis et m'échapant adroitement, car j'étois, pour ainsi dire, gardé à vue, je pris congé des Dieux domestiques, chargé de tout ce que je pus fourrer dans mes poches.

Je sortis de Paris par la porte de Saint-x\n-

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toine. Une terreur panique me fit aller Jusqu'à Charenton sans oser tourner la tète. J'entrai dans un cabaret, d'où, après m'ctre reposé et rafraîchi, je me remis en cliemin sans sçavoir où j'allois. En suivant la grande route j'arrivai d'assez bonne heure à Villeneuve-Saint-Georges, j'y trouvai tous les habitans en mouvement, à l'occasion de l'arrivée des Galériens, qui étoient partis de Paris pour Marseille ce même jour.

A cette nouvelle, je dis en moi-même : Bon ! voilà ce qui pouvoit m'arriver de mieux dans l'occurrence où je me trouve. Je profiterai de la compagnie de ces Messieurs pour m'éloigner de Paris; en les suivant, je serai en sûreté contre les voleurs, qui n'oseroient aborder une si nombreuse Caravane. D'ailleurs je me figurois qu'il ne falloit pas moins que la Ville de Marseille, telle que je Tavois vue dans les Commentaires de César, pour me servir d'azile contre les attentats de mon Régent.

Une si sage résolution prise, je me levai de grand matin et ma dépense payée, je me mis en chemin après mes nouveaux Compagnons de voyage avec environ trente sols qui, tous frais faits jusqu'alors, me restoient de l'argent que j'emportois du lieu de ma naissance. C'étoit, à la vérité, bien peu pour une si longue route; mais outre que je comptois me restraindre à une petite chère, il me restoit une ressource dans les nippes que j'avois prises à mes parens.

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Elles consistoient en quelques mouchoirs fort beaux et une paire de bas de soye de femme : mais le plus considérable des effets qui fussent en ma possession, étoit un livre de prières garni, à Tantique, de plaques et de fermoirs de vermeil. C'étoit un meuble de famille : ma grand'mère le tenoit de la sienne, qui Tavoit eu de sa bisayeulle.

Quelque modiques que fussent mes finances et mes autres facultés^ j'espérois.. en balançant le peu de dépense que je devois faire, avec les sommes que je comptois tirer de la vente de mes nippes, en avoir suffisamment pour aller, non seulement à Marseille, mais même au bout de la Terre. Cette espérance me soutenant, je rejoignis gaiement la Chaîne, que je côtoyai de loin pendant quelque tems. J'en aprochai insensiblement, et Tun des malheureux qui y étoient attachés me pria, en me présentant son écuelle de bois, de lui donner de Teau d'un ruisseau qui couloit sur notre passage.

Je lui rendis ce service de si bonne grâce, que quelques-uns de ses Camarades me firent une pareille demande. Dans le tems que je satisfaisois les plus pressés de la soif, un Archer, que je ne voyois pas, me donna une bourrade dans le dos, en me demandant brutalement de quoi je me mêlois.

La violence du coup m'empêcha de lui répondre, ce que firent pour moi ceux que j'assistois si charitablement. Ils l'accablèrent d'un

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torrent d'injures : elles furent à Tinsiant payées avec quantité de coups de bâton qu'il distribua, en homme bien en fonds, sur toutes les épaules qui se trouvèrent à portée.

Grande fut la rumeur, et le Commandant de l'Escorte ayant fait faire halte, se transporta sur le lieu du délit, pour prendre connoissance du sujet de la rixe.

L'Archer lui exposa le fait, en l'assurant, sur son honneur, qu'il falloit que je fusse parent, ou tout au moins Camarade de quelqu'un de leurs prisonniers ; ajoutant que c'étoit moins pour soulager leur soif, que je m'aprochois d'eux, que pour leur fournir les instrumens propres à faciliter leur évasion.

Monsieur le Commandant, accoutumé à voir les choses du mauvais côté, donna dans le sens de mon Accusateur et louant la finesse de son discernement, il ordonna que, sans délai, visite fût faite de ma personne.

Les habiles gens pour vider une poche ! En un clin d'œil les miennes furent retournées, et le brillant du livre de prières ayant frapé les yeux du chef de la Sainte Heruiandad Françoise, il voulut le voir de près. Un homme plus expérimenté que moi auroit jugé, à cette demande, que le livre alloit être transplanté dans une autre famille. Ce fut le sentiment de quelques Galériens, qui dirent à demi-voix qu'il étoit perdu pour moi ; mais je n'en croyois rien, tant j'avois bonne opinion de la prud-

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homie d'un personnage qui ne ressembloit pas mal à un honnète-homme.

Hélas! Texpérience me convainquit que la plus heureuse physionomie est souvent une grande menteuse.

Le Chef, le Conducteur de tant dUionnêtes gens, me demanda d'un ton terrible et menaçant, où j'avois volé le bijou, qu'il mettoit déjà dans sa poche. Alors un Archer, prenant la parole, dit, en lui faisant voir un Horace que par hazard j'avois sur moi, qu'il falloit que je fusse un filou d'Eglise, puisqu'on m'en trouvoit encore un livre. Ses Camarades étalans mouchoirs et bas de soye le confirmèrent dans cette opinion.

Tout cela avoit un air de vraisemblance que ma frayeur et mes larmes ne justihoient que trop. Jusque-là, les galériens, donnant dans l'apparence, portèrent un semblable jugement. Quelques-uns même s'étonnoient de ne me pas connoître.

En vain j'entrepris de me justifier, mes juges avoient intérêt de me croire coupable. Innocent, il falloit me rendre mon bien ; criminel, il étoit de bonne prise.

Une idée si naturelle à gens de leur espèce prévalut sur toutes mes raisons, et je crus que l'officier alloit me faire attacher avec les autres, il se contenta de me commander de le suivre, avec ordre à un garde de ne me pas perdre de vue.

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La caravanne reprit sa marche, et chemin faisant mes dépouilles furent partagées.

Je suivois la tête et les oreilles basses ; et faisant réflexion sur Tinstabilité des choses humaines, Je détestois Topulence qui causoit mes malheurs. Cependant, semblable à ces sangsues publiques à qui une Chambre de Justice fait rendre gorge, je regrettois la perte de mes richesses avec autant d'amertume que si je les eusse acquises par des voyes légitimes. Il est vrai que j'y avois plus de part que ceux qui se les approprioient. C'étoiî un compte de mes cohéritiers à moi, dans lequel ces Messieurs ne dévoient pas entrer.

En arrivant à la dînée, pour me concilier les bonnes grâces du commandant, je lui tins Tétrier pendant qu'il descendoit de cheval. Cette marque d'attention pour sa personne lui en donna pour la mienne ; et dans le tems que ses archers conduisoient leur proye dans une grande cour, il me dit de le suivre dans une chambre, où le maître de l'hôtellerie le faisoit passer avec tout le respect qu'il croyoit devoir à la dignité de ce noble oflicier. Je voulus aider à son valet à le débotter, mais il ne le souffrit pas et me dit de l'air le plus gracieux qu'il put se donner qu'il voyoit bien que je n'étois pas fait pour cela ; il ajouta que, dans le peu de tems que j^avois été avec lui, il avoit eu celui de remarquer que, malgré les apparences, la première idée qu'il avoit conçue de moi pouvoit être fausse.

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« Hélas ! lui répoiidis-je, avec un profond soupir, vous avez raison, Monsieur, Je ne suis pas né pour être valet ; et j'ai encore moins de disposition à devenir filou. — Je veux bien vous en croire, répliqua-t-il, mais d'où viennent les effets dont on vous a trouvé saisi ? » Cette question m'embarrassa, il me sembloit difficile d'accorder ce que je venois de dire du peu de disposition que j'avois au larcin, avec celui dont je paroissois coupable. Toutes réflexions faites,, je pris le parti de la vérité. Je le priai de faire sortir son valet. Cette petite précaution lui faisant croire que le secret que j'avois à lui confier devoit être d'une grande importance, il ordonna qu'on nous laissât seuls.

« Çà, me dit-il, allons, voyons, mon enfant, de quoi est-il question ? Je n'ai pas envie de vous perdre ; mais il faut dire la vérité, sans cela point de grâce. » Je ne sentis pas ce que cet exorde avoit d'injurieux; et racontant naïvement ma fuite et ce qui l'avoit occasionnée, je remarquai qu'à chaque circonstance de mon histoire d'écolier, la sérénité se répandoit sur son visage. Je continuai de plaider ma cause, l'effronterie classique chassoit peu à peu la crainte qui s'étoit emparée de mes esprits, et je finis mon plaidoyer par des traits d'éloquence si mâles et si vifs, que mon juge, s'y laissant entraîner, ne put retenir un éclat de rire qui déconcerta l'orateur.

Je tombai dans une profonde rêverie, dont

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mon auditeur me tira, en me demandant amiablement où Je prétendois aller. « Il mMmporte peu, répondis-Je, en quel lieu de la Terre le sort conduise mes pas, pourvu que j'évite le châtiment dont on m'a menacé. — Il est vrai, dit-il en branlant la tète, que vous n'êtes pas le premier enfant de famille qui ait fait pareille équipée ; mais vous êtes encore bien jeune. Cependant, ajouta-t-il, les voyages forment la jeunesse, oui, vous ne ferez pas mal de voir le pais, avez-vous de l'argent? Oh que oui, Monsieur, répliquaije, j'ai trente sols, et lorsque j'aurai vendu le livre qui est dans votre poche, et les mouchoirs que vos Messieurs me gardent, j'en aurai assez pour me rendre à Marseille, oit j'ai dessein d'aller. »

Mon homme rêva quelque tems ; puis, prenant la parole, il me dit que je trouverois peu d'argent de mon livre, ou qu'on me le prendroit infailliblement, et que, comme il avoit conçu quelque amitié pour moi, il vouloit bien m'aider à m'en défaire à un prix raisonnable. « Je le garderai,. poursuivit-il, allez dîner avec mes gens ; puisque vous voulez voir un port de mer, je vous permets de nous suivre. ^>

Je sortis de la chambre en bénissant un homme qui me procuroit la vente de la meilleure partie de mes effets d'une manière si avantageuse; et jele remerciai intérieurement de la facilité qu'il m'offroit de me rendre à Marseille par la commodité de la chaîne.

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J'eus l'honneur d'être admis à la table de Messieurs les Archers, qui avoient d'abord fait quelque difficulté de m'y recevoir. Leur délicatesse se trouvoit blessée de se voir en la compagnie d'une personne soupçonnée d'un vol ; mais leur chef ayant fait dire que j'étois un honnête garçon qu'il prenoitsous sa protection, je n'eus plus de contradictions à essuyer.

Nous nous remimes en marche après un assez bon repas, et chacun reprit ses fonctions. Quant à moi, profitant de la liberté qu'on m'avoit donnée, j'allois suivant ma fantaisie devant, derrière ou à côté de la chaîne. Je hazardai même d'approcher la botte du commandant, et ma témérité eut un heureux succès. Il me questionna, mes réponses lui plurent. « Vous avez de l'esprit, me dit-il , du ton et de l'air dont on le dit quand on veut faire croire qu'on en a soimême; vous ne pouvez manquer de faire quelque chose, surtout dans un pays oti l'on sera charmé d'avoir sur un vaisseau un jeune homme robuste et intelligent. Je me charge, continuat-il, de vous faire trouver une place à mon arrivée. »

Je fus moins affecté de ces louanges que de l'image gracieuse de la fortune qui n'attendoit, pour me recevoir dans ses bras, que le dévelopement de mes talens. Flatté d'une si agréable idée, je comptois pour rien la fatigue d'une longue marche, car j'avois été informé que Marseille étoit plus loin que je ne me l'étois

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imaginé; mais cent soixante et quelques lieues de chemin font un petit objet pour un garçon de seize ans qui va bien à pied, et qui compte sur une subsistance assurée pendant la route.

J'avois déjà pris quatre repas à compte sur le prix de mon livre de prières, lorsqu'on me refusa pour convive au cinquième. J'en portai surle-champ mes plaintes à mon protecteur, qui me répondit, en me rhettant à la porte, que j'avois eu tort de prétendre quMl me nourriroit jusqu'à Marseille.

Le voyageur que l'éclair a ébloui se sent moins anéantir par l'horrible fracas du tonnerre, qui, se brisant en éclats sur sa tête, le laisse dans la cruelle attente du coup qui doit le réduire en poudre, que je ne le fus à ces foudroyantes expressions. Je demeurai longtems immobile; et mon esprit, comparant la longueur du voyage que j'avois entrepris avec les trente sols qui me restoient pour tout bien, désespcroit d'arriver avec mon corps au but qu'il s'étoit proposé.

Je descendis l'escalier, et me rappelant douloureusement ces paroles : Vous ave:[ eu tort de prétendre que je vous nourrirois jusqu'à Marseille, j'entrai dans la cuisine. Là, dans un coin, je fis une chère proportionnée à mes finances. Je doutai longtems si je ne ferois pas mieux de retourner chez mes parens, que de poursuivre le dessein qui m'écartoit du toit paternel.

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Je flottois dans une mer d^incertitudes, lorsque la chaîne défilant pour reprendre sa marche un galérien me dit : « Allons, courage, notre ami- nous avons aujourd'hui une grande journée à faire. Je scai la route, je Tai faite autrefois en qualité de conducteur subalterne; je la faismaintenantcommeforçat,runvautbienrau-

tre. Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. « Cette saillie me tira de ma rêverie ; et considérant le personnage à qui elle échapoit, je vis un <^aillard que je reconnus pour celui qui, le premier, m'avoit demandé de l'eau il y avoit quelques jours. Je marchai à côté de lui. Apres nous être quelque tems entretenus de choses indifférentes : « A propos, me dit-il, qu'est devenu votre livre ? — Hélas ! répondis-je en soupirant, je ne le reverrai plus. - Je le crois, reprit-il, vos mouchoirs pour la plupart sont déjà vendus. Tenez, ajouta-t-il, remarquez à dix places de moi ce vieillard qui paroît courbé sous le poids des ans et des chaînes, il est chargé de la veme de vos bas de soye. La charité compatissante des bonnes gens qui nous voyent passer lui en donnera plus d'argent que n'en auroit 1 Archer qui les a eus en partage, s'il paroissoit les vendre pour son compte. Le propriétaire et le prête-nom partageront ensuite le bénéfice. C'est de cette façon que nous vivons les uns avec les autres. Cet innocent commerce entretient la bonne intelligence entre les deux corps, et chacun y trouve son avantage.

Ne seriez-vous point, lui dis-je, un de ces honnêtes commerçans à cause de votre ancien grade? — J'ai fait une sotise, me répondit-il vivement, de vous avoir fait une confidence si importante. Mes anciens camarades ignorent, ou feignent d'ignorer qui j'ai été. — A votre place, repris-je, j'aurois grand soin de les en instruire. Je suis persuadé qu'en faveur de l'ancienne confraternité, ils auroient quelques égards pour vous.

— Malepeste ! répliqua-t-il avec précipitation, je m'en garderai bien. Si malheureusement pour moi ce bruit étoit répandu, ils m'assommeroient pour l'honneur du corps, dont j'ai été un des membres. Ces Messieurs sont roides sur les bienséances. Sçavez-vous qu'il est inouï qu'un Archer ait mérité les galères ?

— Vous me donnez, lui dis-je, une haute idée de cette troupe; mais pourquoi l'avez-vous quittée? — J'avois peine, répliqua-t-il à me plier à certains tours de souplesse, qu'il faut nécessairement faire pour se maintenir avec agrément dans le corps. Je l'ai quitté ; et pour tranquilliser ma conscience, je me suis fait contrebandier. J'ai été trahi et pris. Un seul jour m'a coûté le fruit de quatre ans de peines et de soins. Mes amis ont tenté d'accommoder l'affaire, par l'entremise d'une sirène du quartier du Palais- Royal, qu'un de nos seigneurs des fermes fait nager en grande eau. La Divinité avoit promis son apui : mais je n'ai pu présenter à l'idole

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qu'une médiocre offrande ; et je vais ramer pour n"'avoirpas eu cinquante mauvaises pistoles. J'en suis tout consolé. Je n'ai point reçu de flétrissure; trois ans seront bientôt écoulés; de plus je suis jeune, et, Dieu merci, fait à la fatigue. »

Après cette confidence il se crut en droit d'en exiger de moi une semblable. Je lui contai donc mon histoire, que je terminai par l'incertitude dans laquelle je me trouvois de continuer la route, ou de retourner chez mes parens. « Si vous aviez de l'argent, me dit-il, je vous conseillerois de faire le voyage avec nous ; mais, ajouta-t-il après avoir un peu rêvé, ne vous mettez en peine de rien. Je vous trouverai parmi nous un emploi qui vous conduira agréablement à Marseille et là, vous prendrez votre parti. »

Sur cette assurance je me rafermis dans le dessein de continuer ma route en qualité de voyageur suivant la chaîne; et dans le même jour j'exerçai l'emploi qui m'avoit été promis.

Semblable à un bon père de famille, le roi, en punissant les excès condamnables de ses sujets, adoucit le châtiment que la bonté paternelle est forcée de prononcer contre des enfans désobéissans. Il corrige la sévérité de ses décrets par la manière de les faire exécuter. C'est pour cela qu'il a fait établir sur le chemin une subsistance pour ceux que Thémis a condamnés à le servir sur ses galères comme forçats. Mais cette administration est confiée à des gens qui

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ne s'en acquittent pas toujours suivant les intentions du prince. De sorte que ces malheureux manquent souvent des choses les plus nécessaires au soutien de l'humanité ; et sans le secours des personnes charitables, ils ne pourroient suporter le poids de leurs fers.

Comme ils n'ont pas la liberté de pourvoir eux-mêmes aux besoins de la vie, il leur faut quelqu'un qui puisse agir en leur place. C'étoit là mon emploi. Je devins le pourvoyeur d'une douzaine d'entre eux ; et la même main qui recueilloit les aumônes en faisoit la distribution avec une intégrité qui eût été à souhaiter dans leur économe. En reconnoissance j'avois part aux bienfaits, et je vivois de pair à compagnon avec les maîtres à qui je m'étois donné.

Je faisois assez gaiement le fatigant métier de valet galérien, lorsque celui du commandant tomba malade à Valence. Un homme de cette importance ne pouvoit se passer d'un domestique. Il jetta sur moi un regard favorable, et m'honora de la place du malade.

Je ne crains point de trop hazarder en avançant que ce choix eût plutôt pour objet sa propre utilité que l'acquit de sa conscience.

Je ne changeai pas avec la fortune ; et loin de ressembler à ces valets insolens qu'un caprice de cette déesse met au fond d'un carosse après les avoir trouvés derrière, je soulageois mes anciens maîtres autant qu'il étoit en mon pouvoir.

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Arrivé au lieu qui fixoit mes désirs, les for- ■çats furent distribués sur les galères, après que mon maître eut rendu compte de sa mission. Cet intègre personnage m'avoit proposé de le suivre à Paris, dont il reprenoit le chemin; mais Je ne Jugeai pas à propos d'accepter sa proposition. Et le quittant du soin d'effectuer sa promesse, au sujet d'une place. Je pris le parti d'en chercher une moi-même.

Un matin que Je me promenois sur le port en rêvant à la malheureuse situation de mes affaires, qui empiroient à vue d'œil. Je iis rencontre d'un de mes camarades de classe. « Hé, mon pauvre***, me dit-il, est-il possible que Je te trouve à Marseille, toi que l'on croit à Paris dans Saint-Lazare? — Je ne suis, comme tu Je vois, lui répliquai-Je, en pension nulle part, •et mes parens ignorent même où Je suis. Mais toi, ajoutai-je, que fais-tu dans cette ville ? Quel dessein te conduit en Provence ? — Le dessein, répondit-il, de m'embarquer pour Constantinople, où mon oncle va exercer la fonction de chef de cuisine de notre ambassadeur à la Porte. Je suis, comme toi, un fugitif. Aux premières nouvelles que nous avons eues de l'emploi que mon oncle va remplir, il m'a pris envie de voir les fiers Ottomans dans le centre de leur empire, dans cette fameuse Constantinople, monument trop durable de la honte du nom chrétien. J'ai proposé cette promenade à ma mère qui, en faisant de grands signes de croix au seul nom

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des Turcs, a voulu me retenir. Je me suis échappé, j'ai rejoint mon oncle, à qui j'ai fait voir une si ardente vocation pour ce voyage, qu''il m'a permis de le suivre. Cette nuit nous confions au perfide élément nos personnes et nos projets.

— O trois et quatre fois trop heureux Dumont, lui répondis-je tristement. La fortune impitoyable n'a pas traité ton camarade avec tant de douceur. Tu vois le malheureux *** à deux cents lieues de ses Pénates, ne sçachant ou donner de la tète et prêt à périr de faim. » A ces mots, que j'accompagnai d'un torrent de larmes que je ne pus refuser à l'idée d'une prochaine misère, mon généreux ami, me serrant entre ses bras, me proposa de faire avec lui le voyage de l'ancienne Bizance. « Je me fais fort, dit-il, de te faire agréer à mon oncle. Il aura vraisemblablement besoin d'un marmiton. Te sens-tu assez de courage pour remplir dignement un poste si nourrissant ?

— Ah ! mon ami, lui dis-je, tu réveilles mon appétit. Oui, partons, cher Dumont, et qu'une hécatombe offerte par nos mains sur les autels de l'humide Dieu des flots nous le rendant propice, il nous fasse heureusement surgir au port fortuné, où sont ancrées les marmites de Son Excellence.

Dumont me présenta à son oncle, qui d'abord me reçut assez mal. Je ne lui en sçus pas mauvais gré. Mon équipage ne prévenoit point en

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ma faveur. Il falloit y regarder de près pour voir que les lambeaux de linge sale et pourri que j^avois sur moi avoient fait autrefois partie de la chemise que j'avois emportée de Paris. Le reste du vêtement ne la déparoit point. Mais M. Dumont Toncle étoit une de ces pâtes d''hommes qui, lorsqu'ils sont prévenus en faveur de quelqu'un, croient aveuglément ce qu'il plaît à ce quelqu'un de leur insinuer. Son neveu avoit un grand ascendant sur son esprit. Il se vit forcé, par les raisons de celui-ci, de convenir que, malgré le délabrement dans lequel il me voyoit, j'avois un air d'éducation qui perçoit à travers mes guenilles. Il n'en fallut pas davantage pour me faire donner passage sur un navire qui nous conduisit à Péra*.

Un auteur moins véridique saisiroit ici l'occasion de faire briller son imagination aux dépens de la vérité, en plaçant, à certaine hauteur, une tempête avec toutes ses circonstances.

* Péra et Galata peuvent être appelles les faubourgs de Constantinople. Ils sont situés sur une colline de l'autre côté du détroit, et forment une espèce d'amphithéâtre, d'où l'on découvre la ville et le port de Constantinople. Ces deux bourgs ne sont habités que par des chrétiens, catholiques Romains et Grecs. Il y a peu de familles Turques. C'est à Péra que sont logés les ministres des princes étrangers, excepté ceux de l'empereur, du roi de Pologne et de la republique de Raguse, qui demeurent dans la ville. Les Turcs n'y viennent gueres que pour y boire en liberté du vin, que les catholiques y vendent; et ils y causent souvent de très-grands désordres quand ils sont yvres.

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Mais comme, Dieu merci, nous n'en essuiâmes point, je crois devoir épargner au lecteur Tennui d'une description qui le glaceroit peut-être malgré le tonnerre et les éclairs qui feroient partie de la broderie.

Je lui épargnerai encore la fatigue d'un voyage à Malte, à la pointe de la Morée ; et lui faisant passer rapidement les Dardanelles* . il doit me sçavoir gré de le débarquer sans accident à Péra.

J"ai pourtant regret à ces noms fameux et sonores de Sestos, d'Abidos, de Bosphore de Thrace, de Pont-Euxin, de Propontide et surtout, à l'histoire de Léandre et de Héro, qui s'enchâsse ici d'elle-même si naturellement.

Le magnifique aspect que celui de Constantinople vue de Péra ! La hauteur des Ciprès et

* Quatre châteaux sur les deux bords du détroit de Galiipoli. entre l'archipel et la mer de Marmara. Mahomet IV, qui a été déposé en 1687, fit construire les deux derniers en 1658. Il y a aux pieds de ces châteaux des batteries de canons sur des plates-formes pour tirer à fleur d'eau sur les vaisseaux qui entreroient ou sortii-oient malgré les gouverneurs. Ces canons qui porteroient cinq cent livres de balle, ne sont chargés qu'avec des boulets de marbre. Les batteries se croisent, et on va ramasser les boulets du côté opposé a celui d'où ils sont partis. Tout cela n'empécheroit pas de forcer facilement ce détroit. Les canons, n'étant assurés que sur des pierres, ne peuvent, pour amsi dire, tirer qu'un coup. On emploie plus de tems à les remettre sur ce qui leur sert d'affût et à les recharger, qu'il n'en faudrait à une flotte pour passer.

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autres arbres, les diverses couleurs des maisons, les minarets peints et dorés des mosquées, la vue du Sérail, celle des vaisseaux qui sont dans le canal, forment le plus superbe coup d^œil que Tesprit puisse imaginer.

Si vous voulez, ami lecteur, une plus ample description de Stamboul *, voyez Taveiviier, ou Thévenot.

J'arrivai à Constantinople en Tan 17 14, dans le tems que Méhémet Riza-beg, chargé de l'ambassade de Perse à la Cour de France, y étoit retenu chez le Chiaoux Bachi * *.

On s'imaginoit à la Porte que, bien loin d'être, comme il Tavoit publié, un dévot musulman que le zèle de sa religion conduisoit à la Mecque, il étoit au contraire un espion du Sophi. M. le comte Desalleurs, notre ministre à la Cour ottomane, et qui sçavoit le secret de l'ambassade, se donnoit, incognito^ de si grands mouvemens pour tirer l'Intendant d'Erivan des mains des Turcs, qu'il n'eut pas le loisir de faire attention au nouveau commensal qu'on installoit dans sa maison.

J'y fus donc reçu, sans avoir été présenté à Son Excellence. Il est vrai qu'un officier de mon espèce n'avoit pas autrement besoin de son agrément pour augmenter le nombre de ses domestiques.

* Stamboul est le nom turc de Constantinople. ** Chef des huissiers, ou exempts de la Porte.

Malgré la bassesse de Temploi que je remplissois, je trouvai le moyen de me distinguer par un endroit auquel sûrement je n'avois pas pensé, et qui fut cependant la source des peines et des plaisirs dont je me suis vu comblé.

Nous avions à Paris un voisin qui jouoit du flageolet en perfection. Les serins du quartier célébroient journellement les louanges d''un si habile maître. Mon ayeul eut envie de posséder un de ces chantres emplumés ; mais comme ceux qui étoient tout instruits coùtoient un peu plus que les autres, il jugea à propos, par un principe d'économie, de me faire aprendre à instruire Toiseau qu'il se proposoit d'acheter. Le bon homme, en agissant ainsi, faisoit, comme on dit vulgairement, d'une pierre deux coups ; il travailloit au plaisir de ses oreilles et ajoutoit à mon éducation un nouveau degré de perfection.

Marché fait avec le voisin, je profitai si bien de ses leçons, qu'en peu de tems je fus en état d'en donner à un serin dont on fit Templette, quand on me crut capable de l'endoctriner.

S'il étoit permis de se servir d'un jeu de mots, je dirois que si cet instrument fut celui de ma petite fortune chez presque tous les patrons dont j'ai été l'esclave, il fut aussi cause que je me vis prêt à mourir sans cesser de vivre.

Un soir qu'après avoir nettoyé et rangé marmites et casseroles, je prenois le frais sur une

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terrasse de la maison du Roi *, et que Je Jouois divers airs sur mon flageolet, que, par parenthèse, J^avois aporté de Paris et qui avoit échapé à Tavidité des Archers par son peu de valeur, un soir, dis-Je, M. Tambassadeur m^entendit fredonner. Il s'informa qui j'étois, et l'ayant apris, il me fit venir devant lui. Son Excellence m^interroeea sur ma famille et voulut scavoir le sujet c[ui m'avoit conduit dans une partie de PEurope si éloignée de ma patrie. Je lui racontai mon histoire fort naïvement. Il m^écouta avec une attention dont Je tirois déjà un bon augure, lorsqu'il me dit d'un ton sévère que J'étois un petit libertin, qu'il auroit soin de me renvoyer à des parens qui dévoient être en peine. En même tems il donna ses ordres pour que Je fusse gardé Jusqu'à ce qu'on eût trouvé une occasion de me faire repasser sûrement en France.

De tous les revers que J'avois Jusqu'alors essuyés de la fortune, celui-ci me parut le plus cruel. Vainement Je me Jettai aux pieds de Son Excellence. Mes prières et mes larmes le trouvèrent inflexible.

Ses domestiques, qui connoissoient sa douceur, étoient surpris d'un traitement que Je ne

* Le roi a fait bâtir à Péra un fort beau palais pour son ambassadeur. On l'appelle par excellence, la maison du roi. Des fenêtres de ce palais on voit sur le port et sur le sérail, qui est vis-a-vis, et de l'autre côté du canal.

paroissois pas avoir mérité. Comme ce Seigneur étoit extrêmement équitable, il ne dédaigna pas de les instruire du motif de sa sévérité à mon égard. « Ce jeune homme, leur dit-il, comme je Tai apris par la suite, est ici exposé à des dangers qui me font tout craindre pour sa religion et son innocence. Les Turcs toujours attentifs à faire des prosélites n^épargneroient ni offres ni caresses pour Pentraîner dans un abîme, que sa jeunesse lui feroit voir couvert de fleurs. Quelque jour il me sçaura gré de Tavoir arraché à la séduction. »

Comme j^ignorois les bonnes intentions de PAmbassadeur je pestai fort contre lui ; et lorsque je me vis seul dans une espèce de prison, j'apostrophai Son Excellence avec des expressions que la suite de la Chaîne et la traversée m^avoient rendues familières. On m'aportoit régulièrement à manger aux heures des repas. Le jeune Dumont, qui se chargeoit volontiers de ce soin, fut celui qui m'inspira le dessein de m'évader. Il prit des mesures si justes que trois jours après ma détention je me vis en liberté.

Mon libérateur m''avoit conseillé de sortir de Péra. Je sçavois le chemin de Constantinople pour y avoir été quelquefois ; mais je ne pouvois traverser le canal que dans la Saïque* de

* Barque à la turque, peinte, dorée, fermée de glaces et garnie par dedans de velours, ou d'autre étoffe. Ces petits vaisseaux sont à voiles et à rames.

Le Cousin de Mahomet.

Son Excellence ou dans quelque autre bâtiment. C'est pourquoi Je jugeai à propos de descendre par Galata, et traversant les cimetières qui séparent ce bourg de celui de Péra, je fis le tour du port, je passai, sur son pont, la rivière qui se jette dans le fond du canal, et j'entrai dans Gonstantinople un peu avant la nuit.

Mon premier soin fut de nVassurer un azile contre ce que j'appelois les persécutions de M. Desalleurs, et les recherches que je prévoyois qu'il feroit faire de ma personne. Un Juif, qui me vit courant çà et là avec inquiétude, me demanda en langue Franqiie*, si j'étois libre ou esclave. Il comprit plutôt par mes gestes que par mes discours que je cherchois une retraite; et sur cela, me croyant un esclave fugitif, il m'en offrit une, dans le dessein sans doute de me voler à mon prétendu patron. Je ne porte pas ce jugement au hazard ; ce qu'il fit dans la suite en prouve la vérité. Il me tint quelques jours caché chez lui, où je lui contai mon aventure.

Le scélérat me fit entendre que j'avois tout à craindre du ressentiment d'un homme aussi puissant que l'ambassadeur. La frayeur qu'il jetta dans mes esprits me fit volontiers consentir à un

* Jargon mêlé d'italien, d'espagnol, de françois, de portugais, etc. Il est trés-facile de le parler, et d'une grande commodité pour les étrangers qui commercent a Gonstantinople et dans les échelles du Levant.

2 8 Contes de Fr orna g et.

expédient qu'il me proposa pour la conservation de ma liberté. Ce fut de me réfugier chez le capitan Bâcha, ou général de la mer. Vous serez en sûreté dans cette maison, me disoit-il, et quand votre ambassadeur vous y sçauroit, il n'oseroit vous en faire enlever. J'aprouvai Texpédient, dont nous remîmes l'exécution au lendemain, sous prétexte, me dit-il, de se servir de cet intervalle pour préparer le chef des eunuques du capitan, qui seul pouvoit mUntroduire dans le Harem * de son maître.

Ce traître juif vint me prendre comme il me Tavoit promis. Il me conduisit mystérieusement au chef des eunuques, à Feutrée de la nuit. Celui-ci parut content de ma figure, et après s'être quelque tems entretenu avec le perfide hébreu, dans une langue qui m'étoit inconnue, ils se séparèrent.

Je fus aussitôt conduit dans une espèce de salle voûtée, où je trouvai une vingtaine de personnages qui s'empressèrent de me saluer en différentes langues. Un François, entr'autres, qui reconnut à mon habillement que j'étois son compatriote, vint m'embrasser la larme à l'œil en me faisant un compliment de condoléance sur ma captivité. Je ne suis point esclave, lui répondis-je, je viens ici de bonne volonté.

* On n'appelle serrail, que les lieux où sont renfermées les femmes du Grand Seigneur, les autres sont nommés harems.

Le Cousin de Mahomet. 2^

Alors Je racontai à ceux qui se rangèrent autour de moi de quelle façon et ce qui m''avoit engagé à me laisser conduire dans le lieu où ils me voyoient. Ils déplorèrent ma crédulité, et le François me jetta dans une espèce de désespoir, en me faisant comprendre que je pouvois bien être la dupe de la feinte compassion du juif. Je passai la nuit flottant entre Tespérance et la crainte.

Mon malheur fut confirmé le lendemain qu'on m'apporta un habit d'esclave, que ne voulant pas vêtir de bonne grâce on me força d'endosser à coups de bâton. Je compris alors toute mon infortune; je détestai le malheureux qui me réduisoit dans un si pitoyable état. J'apris enfin d'un vieil esclave que l'enfant d'Israël m'avoit vendu au général de la mer comme lui apartenant.

Je m'écriai contre la tyranie ; mais on me fit taire comme on m'avoit fait habiller. Ce ne fut pas tout, il fallut aller sur le champ au travail.

Notre patron faisoit bâtir une maison de plaisance entre Calata et Trophana. * Les esclaves avec qui j'avois passé la nuit, servoient les maçons qui la construisoient. On me força d'apprendre, sans se donner la peine de me le montrer,

* Petit bourg où l'on fond toute l'artillerie dont on se sert dans l'empire. Il est étroitement défendu d'en fabriquer ailleurs, sans une permission expresse du sultan, par je ne scai quelle politique, qui ne laisse pas d'avoir son inconvenie.it à cause des frais et de l'incommodité du transport.

un métier que Je n^avois jamais fait. Je m^y pris d^abord fort mal ; mais nous avions affaire à un gardien qui avoit un talent merveilleux pour faire exécuter les choses les plus difficiles.

Son secret cependant étoit tout des plus simplp. Une douzaine de coups de bâton plus ou moins, apliqués sur les épaules par un bras vigoureux, en brisant les omoplates et autres parties adjacentes, donnoit de Tintelligence à Tesprit le plus bouché.

Le rude aprentissage pour un enfant de famille de Paris ! Il fallut pourtant en passer par là ; et en moins de deux jours la crainte du bâton fit un diligent manœuvre d^un écolier paresseux.

J^exerçai ce fatiguant métier pendant près d^un mois qui fut employé à finir le Harem. Il fut question après de travailler aux jardins. Cet emploi auroit été plus suportable pour de pauvres esclaves, sans Timpitoiable gardien, dont laplus douce expression étoit : Travaille^, chiens maudits, ennemis de Mahomet, oiije vous assommerai. Cette phrase étoit ordinairement terminée par des marques de son zèle pour le Prophète.

J^aurois à la fin succombé, malgré un tempérament inaltérable, si M, Tambassadeur ne m'eût tiré de ce misérable état pour me faire passer dans un plus doux, sans pourtant sortir d'esclavage. Ce seigneur, à qui je trouvai moyen de faire sçavoir la perfidie de Tlsraëlite, résolut

Le Cousin de Mahomet. 31

de me tirer du précipice que sa piété avoit voulu me faire éviter. Il s'adressa directement à mon patron ; mais soit que la force de son zèle lui fit employer quelques expressions peu mesurées, ou que le général de la mer, avare comme un Turc, ne voulût pas rendre un esclave quMl avoit acheté, sans le mettre à prix, ils se brouillèrent.

La charité de M. Desalleurs le porta à lui faire offrir une rançon ; mais le patron qui conjectura par cette démarche et les vi-^i/icités qui Tavoient précédée, que je devois être quelque grand seigneur, la fit monter si haut, que je desespérai de sortir d'esclavage. Il s'agissoit de vingt mille écus. Il étoit facile de voir que la passion avoit autant de part que l'avarice à une demande si exorbitante, et M. l'ambassadeur, qui dans les conjonctures présentes ne voulut pas se brouiller ouvertement avec un officier de cette distinction, trouva qu'il étoit de sa prudence de préférer les intérêts de son maître aux miens. Ainsi voulant éviter Caribde je tombai dans Scylla.

Cependant Isouf Bâcha, c'étoit notre patron, mefit venir ensa présence, et par des questions captieuses que me faisoit son Drogueman *, il s'éforçoit de tirer de moi l'aveu d'une naissance distinguée. Mes réponses ingénues sur cet article ne le convainquirent pas. Il ordonna à son premier eunuque de me traiter avec quelque

* Ua interprète.

sorte d'altention en attendant ma rançon. 11 me permit aussi d'écrire à mes parens, et mes lettres qu'il se faisoit interpréter, ne le persuadèrent pas plus que mes discours de la médiocrité de mon origine.

En attendant Téclaircissement que sa cupidité lui faisoit espérer, mon patron me traitoit fort doucement. J'étois employé à la culture de ses fleurs. Les Turcs en sont fort curieux. Ce travail n'avoit rien de trop fatiguant ; mais comme j'étois aussi bon jardinier que bon maçon, le parterre couroit risque de se ressentir de mon ignorance, sans un incident qui me jetta dans un des plus grands périls que j'aye courus en ma vie.

Je soulageois quelquefois mes ennuis avec Taon flageolet. * Isouf m'entendit, me lit Jouer devant lui et fut enchanté de mon harmonie. II en fit le récit à ses femmes qui désirèrent avoir part au plaisir. Je fus conduit dans le lieu qui les renfermoit. Là, sans voir ni être vu, je ravis les cœurs par mes sons mélodieux. On me prodigua des louanges qui me firent comprendre que j'avois touché des oreilles peu délicates.

La louange ne fut pas le seul fruit que je tirai de mon sçavoir faire. Outre que je fus dis-

* Cet instrument n'est pas inconnu en Turquie. Si je m'y suis distingué avec le mien, ce n'a jamais été que par les airs François qui sont plus vifs et plus brillantes que ceux des Turcs.

Le Cousin de Mahomet. 33

pensé de tout travail, les femmes, à qui Je donnois tous les jours le même divertissement, m'envoyoient souvent de petits présens qui ne contribuoient pas peu à Tadoucissenient de ma captivité. Je ne sortois point du palais par les raisons que j^ai dit plus haut; mais un renégat italien, qui avoit la liberté d'aller par la ville, en aportoit du vin que nous buvions pendant la nuit, en dépit de TAlcoran, à la santé de Mahomet. Helas, que cette félicité fut de peu de durée !

Le patron devoit se mettre à la mer, suivant les ordres du sultan. Son dessein étoit de m''embarquer avec lui ; mais ses femmes voulurent que je restasse, et elles le voulurent si bien, qu'il fut obligé d'y consentir. Il eut peur que pendant son absence il ne leur prît fantaisie de me voir comme de m'entendre. Isouf n'étoit pas jeune; il avoit une réputation qui ne lui faisoit pas d'honneur auprès du beau sexe; enfin le public étoit persuadé qu'il n'avoit un harem que pour la forme.

Tous les animaux imberbes sont naturellement jaloux ; celui-ci l'étoit comme un italien ; en un mot, c'étoit le chien du jardinier. Il voulut me voir en état de ne lui faire rien appréhender pour son front. Pour y parvenir, il me détacha son premier eunuque, qui déploya en vain sa rhétorique pour me persuader de me laisser mettre à son unisson. Quoique je ne sçusse pas encore précisément de quelle utilité étoit ce

qu'on vouloit me faire abandonner, la nature se révolta à cette proposition et Je dis tout net à Teunuque, que j'étois trop content de Tétat où cette bonne mère m'avoit mis, pour y souffrir aucune altération. Le patron, à qui mes intentions furent raportées, prit la peine de me dire lui-même fort doucement, quMl me falloit résoudre de bonne grâce à faire ce petit sacrifice, ou aller sur mer avec lui. Il nV avoit point à balancer, aussi Je pris le parti de l'accompagner. Ses femmes, qui apprirent ce changement, voulurent en sçavoir la cause, qu''on se donna bien garde de leur dire. On leur fit seulement entendre que c'étoit pur caprice de ma part. Elles me firent faire de si magnifiques promesses, entre autres celle de la liberté après un certain tems, si Je voulois rester auprès d'elles, que Je les aurois volontiers acceptées, si leur satisfaction n'avoit pas dû me coûter si cher.

Comme les dames sont fort compatissantes aux peines d'autrui. Je suis persuadé que cellesci n'auroient pas si fortement insisté à me faire demeurer au harem, si elles avoient sçû à quelle condition le patron y consentoit.

Quoi qu'il en soit, Isouf ne pouvant tenir contre leur importunité, voulut bien me laisser chez lui, l'opération préalablement faite. En vain Je le conjurai par Mahomet et les cent vingtquatre mille Prophètes, * de me laisser tel que

* Les Turcs n'en comptent pas moins.

Le Cousin de Mahomet, 35

j'étois; il fixa au lendemain le jour de ma dégradation de l'humanité.

Quels affreux momens je passai pendant vingtquatre heures ! Combien de fois maudis-je mon flageolet et celui qui m'avoit appris à en jouer ! Je crois que dans mon desespoir, je fis remonter mes malédictions jusqu'à Pinventeur d'un instrument qui m'étoit si fatal.

Je touchois au jour marqué, quand une de ces révolutions si fréquentes parmi les grands de la Porte me tira d'embarras. Mon patron avoit des ennemis et des envieux de sa place ; ils firent concevoir au sultan des soupçons si violens contre la fidélité d'un homme qu'ils supposoient chercher à s'agrandir, que Sa Hautesse, pour le contenir dans son devoir, lui envoya demander sa tête. Elle lui fit faire cette proposition presque dans l'instant qu'il avoit marqué pour mon supplice.

Isouf, quisçavùit combiencette partie ducorps est utile à la conservation des autres, batailla vigoureusement en faveur de celle-ci ; mais il fallut céder aux efforts des muets qui, après l'avoir étranglé, empaquetèrent bien proprement son chef qu'ils avoient coupé. Ils le portèrent au sultan, pour lui faire voir avec combien d'adresse ils avoient exécuté ses ordres.

Le Grand Seigneur se porte ordinairement pour héritier de ceux qu'il envoyé jouir, par une mort prématurée, des délices du paradis de Mahomet. Ainsi le jour même de l'exécution

j6 Contes de Fromaget.

de mon patron, je fus vendu, pour le compte de Sa Hautesse, à un homme de loi. J''avois vu exécuter le général de la mer, j'avois été vendu et conduit chez celui qui m'avoit achepté sans, pour ainsi dire, que je me fusse aperçu de tout cela ; tant la joie de me voir échappé au péril qui me menaçoit avoit répandu de trouble dans mes esprits.

Méhémet Oïga, ainsi se nommoit mon nouveau patron, me présenta à sa femme que nous trouvâmes dans une petite salle ou elle étoit assise sur des carreaux. Après qu'ils se furent quelque tenis entretenus à mon sujet, à ce que je pus comprendre par quelques mots de la langue turque que je commençois d'entendre, la patrone se leva et me conduisit dans toute la maison qui n'étoit pas fort grande. Elle me fit comprendre autant par ses gestes que par ses paroles quelle devoit être mon occupation ; elle ne me parut pas bien considérable. J'étois pourtant le seul esclave qu'il y eut dans la maison. Voici quels étoient mes nouveaux maîtres.

Méhémet Oïga joiiissoit d'un modique revenu que le sultan augmentoit par ses bienfaits. Ce prince, qui l'avoit reconnu en plusieurs occasions pour un fort honnête homme, lui avoit donné au divan*, une place qui revenoità peu

* Le divan s'assemble ordinairement dans une salle de la seconde cour du serrail. Le grand vizir y préside ou, en son absence, le kaïmakan. Là, ils rendent sur le champ la justice a ceux qui la leur demandent. Les parties plaident

Le Cousin de Mahomet. 37

près à celle d'un petit conseiller en France. Ce personnage étoit une façon de philosophe qui n'avoit pas pris le goût du terroir. Uniquement occupé du soin de rendre la Justice, il fermoit roreille aux sollicitations, la main aux présens et s'embarrassoit encore moins de ce qui se passoit dans sa maison, quand il n'y étoit pas. Ses facultés ne lui permettant pas d'avoir plusieurs esclaves, ou peut-être ne s'en souciant point, il n'en avoit jamais eu qu'un cà la fois, mâle ou femelle comme le hazard le lui avoit fait trouver. Il m'avoit achetté pour remplacer une espagnole à qui il avoit rendu la liberté en considération de ses services.

Ma patrone étoit une Mingrélienne *, belle et blonde comme elles le sont presque toutes ;

eux-mêmes leurs causes. Il y a au-dessus du siège du grand vizir une fenêtre à jalousie d'où le sultan, sans être vu, entend et voit tout ce qui se passe au divan. Ce qui contient les juges et les empêche de faire des injustices à prix d'argent. Métal pour qui grands et petits sont capables de tout faire, dans un pais où domine l'avarice.

Dans cette salle se tiennent les conseils qu'on nomme aussi divans. C'est-a-dire assemblées, qui prennent leur nom du lieu où elles se tiennent. Dans les maisons des particuliers, la salle de conversation, le sopha, l'entrée du logis, se nomment indifféremment du nom général de divan.

* La Mingrelie est située entre le Gurgistan et la mer Noire. C'est la Colchide des anciens. Les femmes en sont presque toutes belles et blondes, quand leur beauté promet, leurs parens les vendent dans leur première jeunesse, ou les loiient, dans un âge plus avance, quand ils n'ont pas trouvé marchand plutôt.

cependant ce n'étoit pas une beauté à la turque. Dans ce pays, outre une certaine grandeur et des traits réguliers, il faut qu'une femme soit fort grasse, si elle veut passer pour belle ; et celle d'Oïga n'avoit que ce modeste embonpoint dont nos dames de France se font tant d'honneur.

Les Turcs extrêmement jaloux les uns des autres le sont fort peu des esclaves chrétiens. Ce sont, disent-ils, des brutes qui n'ont pas assez d'instinct pour juger de la beauté d'une femme. Cette opinion, reçue chez la plupart d'entr'eux, donne lieu à des avantures galantes, que les femmes turques, qui n'ont pas à beaucoup près si mauvaise opinion de nous, sçavent fort bien mettre à profit.

Il est vrai qu'un esclave qui a part aux bonnes grâces d'une turque, risque d'être brûlé vif, quand son amoureux commerce est malheureusement découvert et que c'est une femme, ou d'être circoncis et marié, quand par bonheur elle ne l'est pas. Cette dernière condition, qui met la presse aux tilles, a fait bien des renégats.

Mon patron n'étoit point entiché de l'hérésie dont je viens de parler ; mais sa philosophie lui faisant mépriser ce qui fait crier le vulgaire des époux, il remettoit à Mahomet la vengeance d'une injure qui ne l'empéchoit pas de dormir un quart d'heure de moins. Un homme d'un caractère si bénin méritoit de vivre à Paris.

J'appris tout ce que je viens de dire, le lende-

Le Cousin de Mahomet. 39

main de mon entrée dans sa maison, par un «sclave provençal que je trouvai à la porte d'un bain public, où j''avois conduit ma patrone*. Cet homme, qui depuis dix ans étoit captif à Constantinople, avoit fait plusieurs maisons et sçavoit Thistoire scandaleuse d'une bonne partie de la ville.

L'apétissant deshabillé que celui d'une turque qui, renfermée chez elle, se croit à couvert des regards étrangers. Ma patrone de retour du bain se mit, comme nous disons en France, à son aise**, et comme j'étois dans la maison écuyer, femme de chambre, cuisinier et maître

* Le bain est presque le seul divertissement dont les femmes turques jouissent sans que leurs maris s'y opposent. Aussi ne passent- elles pas un jour sans y aller. C'est là qu'elles se dédommagent de la contrainte de leurs maisons. Le bain n'est pas tout a fait ce qui les attire dans ces lieux publics, un plaisir plus vif les y conduit. On s'imagine sans peine de quelle nature peut être un divertissement, que beaucoup de nos Francoises ne trouvent insipide, qu'a cause de la liberté qu'elles ont de se livrer, quand il leur plaît, à tous les transports de leurs amants.

L'entrée des bains publics est défendue aux hommes sous peine de la vie. On n'a point d'exemple qu'aucun ait osé enfreindre cette défense.

** Les femmes turques sont naturellement fort immodestes; et c'e.-t moins par bienséance que par la crainte qu'elles ont de leurs époux, qu'elles vont dans les riies vêtues avec quelque décence. En récompense, lorsqu'elles sont dans leurs maisons, elles se mettent presque niies ; n'étant couvertes que d'une simare ouverte depuis le haut jusqu'en bas; et d'un pantalon ou caleçon d'une toile fort transparente et si fine, que souvent il ne dure qu'une nuit.

40 Contes de Fromag-et.

d'hôtel, je Taidcii à se défaire de ce que ses habits avoient de plus embarrassant. Après qu'elle m''eut prêté la main à préparer un dîner fort bon pour des Turcs et fort peu ragoûtant pour un françois, je servis mes nouveaux maîtres qui mangèrent aussi silencieusement que des chartreux. Je m'accommodai des restes après avoir desservi.

Telle étoit chaque jour notre façon de vivre. J'avois de plus qu'eux le soin de tenir la maison propre et de préparer Peau pour les ablutions du patron *. Il restoit au logis à étudier, contre Tordinaire des Turcs, ou à cultiver son jardin quand il n'étoit pas occupé au divan. De son côté la Mingrélienne passoit le tems à dormir ou à ne rien faire **.

Quelle différence de cette maison au palais dTsouf! Ici je joûois du flageolet tant que j'avois d'haleine; et cet agréable instrument, m'y procura des plaisirs dont je n'aurois pas été en état de jouir, si Sa Hautesse n'eût trouvé le Capitan Bâcha trop grand de toute la tête.

* L'ablution se fait en se lavant le visage, les pieds et les mains en disant, Seigneur, ôte:^ mes péchés, comme cette eau bte la saleté de mon corps.

** Rien n'est plus paresseux que les femmes turques. Elles sont quelquefois une demie journée assises sur des carreaux les bras et les jambes croisées sans se remuer. Les Turcs disent ordinairement, pour exprimer la paresse de leurs femmes, qu'elles ne se lèvent, pour sortir d'une maison embrasée, que quand le feu prend a leurs caleçons.

Le Cousin de Mahomet. 41

Méhémet donnoit tant de tems aux affaires publiques et ù Pétude des belles lettres, qu'il n'en avoit pas de reste pour sa femme. Fakma *, c'est le nom de cette belle, auroit mieux aimé un peu plus d'attention pour sa personne, que tant de dévouement au bien public et une si forte attache à Tétude. Gens qui négligent leurs femmes pour cultiver leur esprit, en sont rarement bons marchands.

Certain jour de divan que je joûois de mon instrument dans un coin de la salle où la patronne prenoit le frais, elle me fit approcher et prenant le flageolet de mes mains, elle essaya d'en tirer quelques sons. Je lui dis, en riant, que je lui montrerois à en joiier pour peu qu'elle le voulut : elle y consentit. Je plaçai ses doigts sur les trous et je lui fis faire des intonations qui lui parurent si ridicules, qu^elle ne pût s'empêcher d'en rire en se laissant aller sur les carreaux où elle étoit assise. L'occasion étoit belle pour qui auroit eu Tesprit d'en profiter. Ses yeux parloient; mais je n'entendois pas encore si bien ce langage que l'idiome turc.

Je me hazardai pourtant à porter une main

* Fakma signifie fleur de Jasmin. Les Turcs donnent ordinairement a leurs femmes et à leurs enfans un surnom pris, comme le Cognomen des Romains, des beautés, des défauts ou des avantures arrivées à celui auquel ils l'appliquent. On se sert de ce surnom plus que du nom propre. De sorte, qu'a la quatrième ou cinquième génération, un Turc ne scait le plus souvent de quelle famille il sort.

tremblante sur sa gorge, qu'elle avoit entièrement découverte suivant Tusage. Elle la retint avec la sienne, et certain mouvement que nous fîmes comme de concert, ayant mis ma bouche où je voulois placer ma main, Fakma ne s'opposa pas aux petits profits que je tirai de cette méprise.

C'est peut-être, dis-je alors en moi-même, la coutume du pais; chaque nation a ses façons de faire, il faut bien se conformer à l'usage. Comme je me sentois beaucoup de disposition à faire de grands progrès dans l'étude des mœurs ottomanes, je me préparois à tenter de nouvelles découvertes, lorsque Fakma, m'arrêtant en si beau chemin, prit ma tête entre ses mains, me baisa au front et se levant précipitamment gagna le jardin. On pouvoit, je crois, sans passer pour fat, concevoir de grandes espérances pour la suite, avec des commencemens si favorables; cependant je demeurai un peu sot en la volant s'éloigner à grands pas. Je me consultai long-tems sur ce que je devois faire dans cette occurence. Si j'avois été plus expert j'aurois profité de cet instant de foiblesse sans lui donner le loisir d'en revenir ; mais je délibérai si long-tems, que la patrone eut le temps de se remettre et le courage de m'envoyer en ville à propos de rien.

Je marchois dans les rues de Constantinople, en rêvant à mon avanture, lorsque je fis rencontre de Dumont, qui me demanda avec beau-

Le Cousin de Alahomet. 43

coup d'empressement ce que j'étois devenu depuis la mort du général de la mer. Je lui racontai Thistoire de ma nouvelle captivité, jusqu'à la scène qui venoit de se passer exclusivement. Mon ami m''assura qu"'il seroit beaucoup plus facile à M. Tambassadeur de me tirer des mains d'Oïga que de celles d'Isouf, et qu'il me quittoit pour travailler à ma liberté.

Doucement, Dumont, lui dis-Je d'un air embarrassé, ma condition présente n'est pas si fâcheuse qu'elle doive donner tant de peine à son Excellence. Je ne veux pas non plus, ajoûtai-je, qu'il lui en coûte son argent. J'écrirai à mes parens qui sont, Dieu merci, en état de traiter de ma rançon avec un homme aussi désintéressé que Méhémet. Mon ami fixa sur moi des regards surpris? qu'ai-je entendu ? me dit-il, tu refuses une liberté presque sûre, pour te livrer à des espérances que mille accidens peuvent détruire? A ces mots je ne pus retenir un profond soupir qui l'intrigua. J'avois inséré dans ma relation le portrait de Fakma, et le clairvoyant Dumont se douta de ce qui m'obligeoit à éloigner l'instant de ma liberté.

Hon! dit-il en branlant la tète, tu me caches quelque chose : sans doute que ta patrone te retient par ses bontés. Prens-y garde, ***", le bûcher s'allume, je te vois au milieu des flammes. Suis- moi, poursuivit -il, en m'enîraînant brusquement dans un bagne où des

esclaves vendoient du vin * . Il en fit apporter, nous bûmes ; et je lui confiai le secret de mes espérances après m'étre bien fait tirer l'oreille. Il conjectura comme moi, que Famour pouvoit me préparer quelques douceurs; mais il me fit envisager de combien d'amertumes elles seroient infailliblement suivies. En éfet, le moins que j'eusse à risquer étoit la perte de ce que j'avois si heureusement sauvé de chez Isouf.

Nous ne raisonnions que sur le péril purement humain, nous n'étions pas des casuistes pour porter nos vues plus loin. Enfin nous sortîmes du bagne, après avoir largement bû, et nous nous séparâmes, lui, dans la résolution de m'arracher des bords du précipice dans lequel j'étois prêt à tomber, et moi, avec celle d'y donner à la première occasion.

Je rentrai tard au logis sans m'être acquitté

* On passe aux Turcs de boire du vin et non d'en vendre. Ce sont ordinairement des esclaves trop vieux ou estropies qui en font le débit, avec la permission de leurs patrons, auxquels ils payent un droit. Ce métier est fort lucratif. Il y a tel de ces marchands de vin qui pourroit fort bien se racheter sans incommoder son commerce ; mais, ils aiment mieux le continuer, parce qu'ils n'auroient plus ce privilège, qui n'est accordé qu'aux esclaves. Il y avoit de mon tems un certain Provençal, dont personne ne scavoit le véritable nom, que l'on disoit riche de plus de dix mille sultanins (60,000 livres de notre monnoye), qu'il comptoit transporter dans son pais, après avoir travaille encore trois ou quatre ans, et s'être rachepté. Mais comme il etoit une de ses meilleures pratiques, il mourut de trop boire, et son patron devint son héritier, suivant la règle.

Le Cousin de Mahomet. 45

de la commission qui avoit servi de prétexte à m'en faire sortir. Le patron étoit revenu, il me demandoit, et la meilleure des femmes excusoit de son mieux son sobre esclave, qui raconta en balbutiant une partie de ce qui Tavoit retenu si long-tems dehors. Tout autre turc à la place de mon patron m'auroit fait donner cent coups de bâton sous la plante des pieds, au lieu de nVenvoyer coucher, comme celui-ci fit. Méhémet passa une partie de la nuit à préparer, contre le vin, une déclamation qu'il commençoit à me débiter le lendemain, quand un Capigis* vint l'avertir de la part du Grand Seigneur, de se rendre sur le champ au sérail pour assister à un divan extraordinaire.

A peine mon patron fut-il sorti que je me jettai aux pieds de sa femme, à qui je demandai pardon de ne m'être pas acquitté de sa commission. Elle me releva avec bonté, et me faisant asseoir à ses côtés, elle me fit recommencer ce que j'avois dit la veille à mon retour. Je jugeai à propos de ne lui point cacher les efforts que devoit faire mon ami pour me procurer promptement la liberté, et je finis en rassurant, comme il étoit vrai, que mon dessein n'étoit pas de profiter de ses secours. Fakma

* Portier du serrail. Ils sont un grand nombre, leur principalle fonction après celle de garder les portes, c'est de chasser à coups de bâtons la canaille, et sur-tout les Juifs quand ils approchent de trop près.

parut si contente de ma résolution, que je ne feignis point de lui découvrir qu'elle étoit seule la cause de mes refus.

Cette assurance ne me parut pas la toucher beaucoup. J'en fus surpris; et pour augmenter mon étonnement, elle me quitta d'un air sec qui me glaça d'éfroi. J'avois lieu de craindre qu'indignée de ma hardiesse, elle ne la découvrît à son mari, dans cette idée je me crus perdu. Je liélibérois si je ne me retirerois pas à Péra chez M. l'ambassadeur, pour y mettre ma vie en sûreté, quand Fakma traversa le lieu où j'étois sans daigner me regarder, ni faire attention aux larmes que je répandois. Je la suivis à quelque distance, résolu de ne rien épargner pour la fléchir. Elle entra dans son apartement dont toutes fenêtres étoient encore fermées. J'avais à peine fait quelques pas dansl'obscurité, que je me sentis arrêté. Quoique persuadé qu'il n'y avoit que la patrone et moi qui fussions dans la maison, la frayeur me fit pousser un cri, et mes pleurs redoublèrent. Je me figurai dans ce moment de voir entrer les muets qui avoient expédié Isouf, à dessein de me faire un pareil honneur, car c'en est un à la Porte, n'y est pas étranglé qui veut *.

Mais quelle fut ma surprise, lorsqu'après

* c'est de tous les genres de supplice le plus honorable, et tel se laisse docilement étrangler, qui suporteroit impatiemment de se voir décapité.

Fromaôe!

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