I. Les Gradins subsistoient alors sur nos théâtres
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que caresse le Comte de B... qui vieut de céder enfin sa précieuse au Duc de T... — Voici TAbbé de Saint-D..., dit un autre. Parbleu! il en tient. On dit qu'il est amoureux de la nouvelle Actrice, et qu'il lui a déjà proposé de partager avec elle une vingtaine de mille livres de rente que lui rend TAbbaye qu'il vient d'obtenir.
Tous ces sots propos, chère Atalide, ne valent-ils pas bien une ariette? J'enrage quelquefois contre la symphonie qui me fait perdre quelque chose de plus intéressant que toutes les sottises que débitent les Acteurs d'un ton héroïque.
C'est ainsi que toutes les fois que Je vais aux Spectacles, J'apprends quelque chose de nouveau. Au commencement de mon séjour à Paris, quand Je voyois une Dame dans une loge avec un homme, Je le croyois son mari. Que Je m'abusois !
« Détrompez-vous, me dit un Jour un certain fat, à qui Je faisois part de mes réflexions; ce que vous dites là est du plus mauvais ton. Un époux avec son épouse, y pensez-vous? on diroit par-tout qu'il en est amoureux. Jugez s'il se feroit siffler. Il n'est rien de si bourgeois. A peine cela se voit-il aux Secondes : pour le Paradis, passe.
— Quoi! lui dis-Je, un François d'un certain •état, qui a choisi une femme pour sa compagne, qui doit, selon sa Religion, se contenter
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d"'une seule et ne faire avec elle qu'un corps et qu'une ame, se feroit siffler, dites-vous, s'il Taccompagnoit aux Spectacles? avec qui donc veut-on qu'il aille! les autres lui sont interdites.
— Ah! vraiment, me répondit ce jeune fou, vous pensez plus à notre Religion que nous n'y pensons nous-mêmes. Je n'avois, parbleu! pas encore fait cette réflexion-là. Elle n'est pas mauvaise; mais je ne vous conseille pas de la communiquer à d'autres : on se moqueroit de vous. Vous ne savez pas apparemment, vous diroit-on, qu'il y a deux choses dans une Religion : la spéculation et la pratique. Je suis un bon Chrétien en spéculation, par exemple.
— Mais, Monsieur, dis-je à cet homme, que sert de croire, si l'on n'agit pas selon sa croyance ?
— Je n'en sais pas tant, me répondit-il; je n'ai pas fait ma théologie. Parlez à Monsieur l'Abbé que voilà. Il vient d'être reçu tout récemment Docteur de Sorbonne. Il sait encore ses cahiers par cœur.
— Qui! moi, dit l'Abbé, parler de théologie à l'Opéra? cela seroit nouveau; je ne suis pas si pédant : je prêche dimanche aux Cordeliers, Monsieur peut venir m'entendre. »
le promis d'y aller et n'y manquai pas. Croirois-tu, belle Esclave, que cet homme, après avoir ordonné des jeûnes et des mortifications, s'étendit sur le danger qu'il y avoit
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d'aller aux Spectacles et soutint qu'il n'y avoit point de salut pour ceux qui les fréquentoient? En sortant de là, un bon équipage le conduisit chez lui, et le soir je le vis se promener au Luxembourg avec des Dames, en attendant l'heure de la Comédie. Quel Ministre ! rien de si commun à Paris que d'en trouver qui lui ressemblent.
Ce sont les Abbés, dit-on, qui ont amené la mode en France d'entretenir des femmes et de les mettre dans leurs meubles, ne pouvant décemment en avoir chez eux. Ils ont eu bientôt des jaloux de leur bonheur : chacun s'est empressé de suivre leur exemple. Un homme qui passe pour galant dans le monde ne manque jamais d'avoir quelques-unes de ces femmes, que l'on prend par air, que l'on garde sans amour, et que l'on quitte sans peine. Un Seigneur de la Cour en a-t-il abandonné une, c'est à qui l'aura au sortir de ses mains sacrées. Les favoris de Plutus se la disputent.
Les François qui nous blâment à l'égard du beau sexe se rapprochent ainsi insensiblement de nos mœurs. Nous réunissons plusieurs femmes dans un seul endroit, pour servir à nos plaisirs. Ils ont aussi plusieurs Belles; mais ils les dispersent dans différents quartiers, pour en faire le même usage que nous. Ils les rassembleront bientôt dans un serrail. Un Prince n'a qu'à en donner l'exemple : peut-être quelqu'un l'a-t-il déjà fait. Voyageur curieux,
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f ai voulu suivre la mode du pays où je me trouve, pour être en état de juger si la méthode Françoise est meilleure que la nôtre.
L'occasion de trouver de ces femmes qui servent l'amour sans le connoître n'est pas ce qui manque ici. Rien de plus respectable et de plus méprisable à la fois, que le sexe en France. Il porte tout à l'excès. Une femme retenue l'est ici plus qu'un homme. S'abandonnet-elle au plaisir, elle donne dans l'autre excès. En renfermant les femmes, nous les empêchons, il est vrai, de faire éclater leur vertu ; mais comme la plupart sont fragiles, nous les mettons à l'abri de leur propre foiblesse : chaque pays a ses usages, et quoiqu'ils paroissent opposés en apparence, ils tendent souvent également au même but : au bien.
Ce que je ne puis comprendre, c'est que les François, qui trouvent je ne sais quoi de sauvage dans la Loi qui permet à Constantinople de vendre des jeunes lilles, ne sont pas étonnés de les voir ici se vendre elles-mêmes au plus offrant, et trafiquer encore de leurs appas en détail avec le premier venu. S'il est vrai qu'une de nos deux Nations soit encore barbare, à laquelle doit-on donner ce nom? J'ai plus de femmes sous mes loix, en cette Capitale, que dans mon serrail. Voici la différence que je mets entre elles et vous. Celles que j'entretiens en France ne se connoissent point, et vous vous connoissez toutes : accoutumées à ne plaire
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qu'à votre maître, Timpossibilité de pouvoir le tromper vous attache à lai seul. La liberté dont jouissent ici les filles dévouées au plaisir les rend incapables d'un vrai attachement. L'argent me donne ici le même pouvoir sur elles que celui que Mahomet m'accorde sur vous : ce que vous faites par obéissance, par devoir, elles le font par intérêt.
Quand nous vous avons une fois achetées, vous êtes à nous, et cela est juste; mais une femme à Paris, après s'être vendue vingt fois, est encore libre de s'exposer à l'encan, sans que personne y puisse trouver à redire. Ainsi la plus belle d'entre vous n'a pas tant rapporté à celui qui me l'a vendue, qu'une Jeune Parisienne peut gagner ici en quinze jours, — pouvant se vendre quinze fois, sans cesser d'être à elle.
Toutes les Françoises ne se ressemblent pas. Il en est d'un caractère doux, aimable et digne de faire le bonheur du plus accompli des hommes. Telle est la première Dame que j'ai connue en France. Je te possède, belle Atalide : je m'applaudis d'avoir en ma puissance peutêtre l'unique qui lui ressemble.
La marquise de Chambertin, que je mets en parallèle avec toi, est une de ces brunes piquantes dont les grâces de l'esprit le disputent à celles du corps. Comme l'appartement de cette Françoise donne sur la rue de l'Hôtel de notre Ambassadeur, j'eus occasion de l'appercevoir plusieurs fois à sa fenêtre pour nous
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voir; car un Turc est ici quelque chose de si extraordinaire, qu'on ne peut assez le considérer. Tout Paris se moque de cette sotte curiosité, et tout Paris ne laisse pas de Tavoir.
Un soir que je m'avisai de passer plusieurs fois sous les balcons de cette Belle, je rencontrai une de ses femmes. Je Tabordai et la priai poliment de m'apprendre qui étoit la Dame qu'elle servoit. « C'est une jeune Veuve, me dit-elle, qui est venue à Paris pour un Procès, qu'elle vient d'avoir le malheur de perdre. Je suis avec elle, il est vrai; mais je vais la quitter. Elle m'a donné mon congé, n'étant plus en état de me garder. Elle s'obstine à rejetter avec aigreur mes avis salutaires. Que je la plains ! ne faut-il pas s'accommoder au tems? Si elle vouloit m'écouter, elle feroit bientôt la meilleure maison de Paris, et je ne donnerois pas alors sa condition pour une autre. Pour moi, ajouta cette fille, ne sachant depuis long-temps comme ^est l'argent de ma maîtresse, je fais ce que je peux. Madame, toujours retirée seule dans le fond de son appartement, en proie aux chagrins qui la rongent sans cesse, me laisse assez libre de mon tems. Une maîtresse qui paye mal n'est pas exigeante. »
Je demandai à cette fille officieuse si on ne pourroit pas voir cette belle affligée? « Il est assez difficile, me répondit-elle ; le charme de la solitude est Tunique plaisir auquel se livre ma trop sensible maîtresse, digne, hélas! d'un
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meilleur sort; mais écoutez, monsieur le Turc, car vous me paroissez galant-homme, nous avons donné congé au maître de la maison que nous occupons : vous pouvez venir demain matin, sous prétexte de vouloir louer; je vous introduirai moi-même, et comptez sur moi. »
Je trouvai ce moyen simple et assez bien imaginé ; j'eus cependant regret de voir quMl falloit attendre. Tu sais, belle Atalide, combien je suis vif et ardent dans mes désirs : les obstacles m'irritent; il fallut cependant m'armer de patience.
Je ne manquai pas le lendemain de me trouver au rendez-vous, sur les onze heures; la Marquise étoit à sa toilette. Cette aimable Françoise me reçut avec politesse et, me conduisant elle-même par-tout, me vanta la commodité du logement qu'elle quittoit , disoit-elle, à regret.
« Hé pourquoi le quitter. Madame? lui dis-je. — Hélas! un Procès de conséquence perdu, me répondit -elle en soupirant, jette bien du dérangement dans les affaires d'une famille. »
L'ingénieuse Manon, qui apporta le café, obligea sa maîtresse, qui étoit polie, à me prier d'en prendre. On sait notre passion pour cette liqueur. Il fallut s'asseoir. Manon se retira, et je repris la conversation où nous l'avions quittée. Je continuai de plaindre la Marquise de la nécessité qui l'engageoit à quitter un si
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beau quartier; et il fallut essuyer tout le récit de son Procès, dont elle n'oublia pas la moindre circonstance: il me parut si juste, que j'eus peine à comprendre comment elle avoit pu le perdre.
« Quels Juges assez barbares, lui dis-je, ont osé vous condamner, Madame? Comment ce que vous venez de me dire n'a-t-il pu les convaincre? Au défaut de vos raisons, vos charmes ne devoient-ils pas les séduire?
— Hélas, reprit cette Belle en poussant un profond soupir! ces restes malheureux d'une beauté passée m'ont peut-être été bien funestes. Une femme vertueuse ne se fait que trop d'ennemis. Que sais-je si mes refus!.... mais, non, j'aime mieux croire que le bon droit n'étoit pas de mon côté. Ne noircissons pas la conduite de ceux à qui le Ciel a remis le soin de décider de nos fortunes. Plus éclairés que nous, ils peuvent voir plus loin,
— J'ai vu, Madame, lui répondis-je, des Françoises qui ne pensoient pas si généreusement que vous, et qui m'ont peint la justice qu'on rend en ce pays avec d'autres traits.
— Elles pouvoient se tromper, interrompit l'aimable Marquise ; croyez-moi , Monsieur, changeons de discours. »
Je ne pus m'empécher d'admirer la modération de cette Dame, après la perte d'un procès considérable, qui la réduisoit à un état des plus tristes : tant la vertu a de puissance sur les
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cœurs dont elle s'est une fois emparé. « Qu'espérez-vous faire? lui dis-Je. La vertu, comme vous le voyez, est d'un foible secours en ce pays, puisque ceux qui devroient être ses protecteurs la persécutent.
— J'ignore le parti que je dois prendre, me répondit-elle en essuyant ses yeux baignés de larmes ; mais je ne vois que trop que le chagrin qui me dévore me débarrassera bientôt d'une vie importune.
— Vivez, Madame, lui dis-Je; la fortune peut changer : elle ne fait pas la guerre au mérite. »
Elle me répondit qu'elle étoit résolue d'aller passer le reste de ses Jours malheureux, inconnue il tous les hommes, dans le fond de quelque Province. « Le Seigneur, ajouta-t-elle, ne m'abandonnera pas; ce n'est plus qu'en lui que J'espère ; toute ma Patrie n'est que corruption, »
Je ne voulus pas abuser plus long-temps, pour cette fois, de la patience de la Marquise. Je la priai de me permettre, en qualité de voisin, de venir la voir de tems en tems. Elle me répondit obligeamment que je lui ferois toujours beaucoup d'honneur. Une coquette eût feint de ne le pas vouloir; mais une femme vertueuse est plus hardie qu'une autre ; il lui échappe souvent de ne pas penser au mal, n'en étant pas capable.
Au sortir de chez Madame de Chambertin, je me rendis au Luxembourg, pour y rêver à
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Pentrevue que je venois d^avoir avec cette Françoise. Je ne sentois plus la même violence dans mes désirs. La vertu malheureuse inspire aux hommes généreux plus de respect que d'amour. Je conçus le dessein de donner quelques secours à cette Dame. Mais comme je ne fis jamais le bien que pour lui-même, différent de la plupart des François, qui ne cherchent, en donnant, que la gloire de passer pour généreux, Je rêvai long-temps comment je pourrois, sans être connu, faire tenir à la Marquise Pargent que je lui destinois. Jamais Tesprit de l'homme n'est plus fertile, que quand il est inspiré par l'envie de bien faire.
Outré, chère Atalide , de la présomption des François, qui nous regardent comme des hommes sans mœurs, je suis charmé quand je puis trouver en moi quelques vertus que je ne vois pas en eux. L'histoire âC Emilie, qu'un Ministre de leur Religion voulut séduire, le Procès de Madame de Chambertin, perdu par l'injustice de ses Juges, me portèrent à exercer des vertus contraires.
« Si la Religion et la Justice, me disois-je quelquefois, qui sont les fondemens les plus solides d'un Etat, et ce qui doit lui être le plus sacré, sont violés impunément chez les François, quel est le sujet de l'orgueil de cette Nation dédaigneuse? De quoi se glorifie-t-elle ? Quel est donc son avantage sur la nôtre? »
Les exemples que je viens de citer ne sont
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pas rares en ce pays. Tu peux le savoir par toimême, chère Atalide; c^est de ta Patrie dont je parle. Combien de veuves et d'orphelins gémissent sous le poids de Foppression ! Combien de femmes doivent leur séduction à des Ministres de leur Religion !
Plein de zèle pour faire respecter la mienne, muni d'une somme d'argent assez raisonnable, je me rendis le lendemain chez la Marquise. Elle étoit absente. Je ne trouvai que Manon. (c Hé bien, lui dis-je, comment se porte ta belle maîtresse? — Elle ne vit plus, me dit cette fille, elle languit. Je viens d'apprendre à l'instant qu'elle n'avoit plus à compter sur une petite somme qu'elle attendoit avec impatience. Cette nouvelle va lui coûter la vie. Je n'oserai jamais la lui apprendre. »
Je remis à Manon la somme que Madame de Chambertin attendoit et la priai de dire à la Marquise que cet argent étoit de la personne qui le lui devoit. Je finis par lui défendre de faire connoître à sa maîtresse qu'il venoit de moi. « Hé pourquoi? reprit cette fille; ce seroit le moyen de l'engager à la reconnoissance. — Ce ne seroit plus un bienfait, lui dis-je, si elk me le payoit. J'ai plus de plaisir à donner, qu'elle n'en aura à le recevoir. Une bonne action porte sa récompense avec elle. «
Cette femme de chambre parut surprise de ma réponse. « J'avoue, me dit-elle, que je ne connoissois pas encore les Turcs.
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— Ce sont des hommes comme les autres, lui répondis-je; tous, à ma place, en agiroient de même. Pour secourir les malheureux, il ne suffit que d'avoir de Thumanité. »
Je sortis, de crainte que Madame de Chambertin ne soupçonnât la vérité en me trouvant chez elle à son retour. Un honnête homme est plus soigneux de cacher le bien qu'il fait qu'un libertin de cacher ses débauches.
Je n'allai revoir cette aimable Dame que deux jours après, sous prétexte de savoir quand elle comptoit quitter son appartement. Elle me reçut avec toute la politesse possible et me dit qu'ayant reçu quelque argent qu'elle attendoit, elle restoit, « Si cependant vous ne pouvez attendre, ajouta-t-elle, Je chercherai à me loger ailleurs. — Trop charmé, belle Françoise, lui dis-Je, de pouvoir encore jouir quelquefois de l'honneur de vous entretenir, je serois au désespoir de vous gêner, et je gagnerai trop à n'être pas éloigné de vous. »
Lié plus étroitement que jamais avec l'aimable de Chambertin, je la vois tous les jours; je goûte avec elle les douceurs de l'amitié la plus parfaite. Par mille innocents stratagèmes, je trouve le moyen de satisfaire à ses besoins. Manon, qui paye bien, dit à sa maîtresse que tout le monde lui fait crédit avec plaisir. On croit aisément à ce qu'on souhaite.
Si j'étois né sans passions, content des douceurs de l'amitié, la Marquise eût fait seule
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mon bonheur en France. Sans cesser de Testimer, de la respecter et de la soutenir, je suis le doux penchant qui m^entraîne vers le plaisir. L'homme a des passions qui le maîtrisent : tu le sais, belle Atalide. La nature a ses droits, ils sont impérieux.
A voir Tair dédaigneux avec lequel nous regardoient les Belles de cette Capitale, je crus d'abord que ces beautés tières avoient juré de ne pas se prodiguer avec nous; c'étoit du moins à qui commenceroit. Elles attendoient que quelqu'une eût frayé le chemin, pour savoir si nous valions la peine qu'on s'humanisât en notre faveur. Les intéressées, qui ne sont pas en petit nombre, étoient sur-tout curieuses d'apprendre si la paye étoit bonne. Je sus leurs pensées par Manon, qui est faufilée parmi tout ce qu'il y a de mieux en filles dévouées au plaisir. La misère l'a voit portée à tirer parti de ses charmes. La condition de sa maîtresse, devenue meilleure par mes bienfaits, ne la fit pas changer. Tel est l'attrait de la volupté : a-t-on commencé à s'y livrer, on ne peut plus s'en défendre. Cette fille ne m'est pas inutile; elle est devenue l'agente et la surintendante de mes petits soupers.
Ce fut un jour que nous tenions conseil ensemble, et que je lui demandois si, par son moyen, je ne pourrois pas avoir quelques-unes de ses amies, qu'elle m'apprit leur répugnance à se livrer à un Turc. Elle ajouta qu'elle en
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avoit déjà détrompé plusieurs, et qu'elle espéroit dans peu mettre les autres à la raison. « J''ai parlé pour vous, poursuivit-elle, à une jeune lille des plus aimables, qui demeure ici près. C'est une assez bonne personne. Elle est entretenue par un homme d'affaires, à qui la fortune commence à tourner le dos : elle va le lui tourner aussi, c'est l'usage.
— Je veux voir cette fille », dis-je à Manon. Comme la nuit commençoit à tomber, elle m'y conduisit, après avoir été reconnoître les lieux, et s'informer s'il n'y avoit pas compagnie. Je me rendis donc chez cette Françoise. Les premiers complimens faits, il fut question de dire ce que je prétendois donner par mois. Je m'expliquai clairement, et mon offre fut acceptée. Cette artificieuse Coquette me parla en termes si éloquens de son bon cœur, et me dit avec tant de naïveté que c'étoit la nécessité qui l'engageoit à m'écouter, que je la crus. Je me figurai même qu'elle avoit pris du goût pour moi. On aime à se flatter. Comment ne m'y serois-je pas trompé? Tant de François le sont tous les jours! La sincérité, chère Atalide, n'est pas la vertu de ta Nation.
Nous nous mîmes à table. Le souper fini, comme j'allois commencer mon mois et entrer dans mes droits, on frappe à grands coups à la porte. On ouvre, par mon ordre. C'étoit le Financier. Ma vue l'embarrassa, et la sienne ne laissa pas que de me déconcerter; mais la
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Belle me rassura et m'étonna en même tems par Paccueil qu^elle fit à mon rival.
« Ah! ma chère, lui dit-il avec douceur, j'ai une prise de corps. Je viens chercher ici un asyle contre mes créanciers.
— Je ne puis vous garder, lui dit cette fille avec une dureté qui me fit peine. Je me suis arrangée avec Monsieur, ajouta-t-elle en me montrant; il est chez lui. »
Je ne pus soutenir plus long-tems la noirceur de ce procédé. Je me levai en colère, et prenant ce François par la main : « Suivezmoi, lui dis-je; je vais vous donner Pasyle qu'on vous refuse. Pour vous, la Belle, ajoutai-je, je vous conseille de chercher fortune ailleurs : si j'étois maître ici, vous pouvez mettre appartement à louer. »
Je sortis en même tems et conduisis M. Derval, c'est le nom du Financier, à l'Hôtel de notre Ambassadeur. Je l'y gardai près d'un ,mois dans mon appartement, où j'eus soin de ne le laisser manquer de rien. J'en fis un ami.
« Croiriez-vous, me dit-il un jour, que cette malheureuse, qui a refusé de me recevoir chez elle, et dont vous avez vu l'indignité, est une misérable qui me doit tout, et qu'elle est la plus grande cause du désastre de mes affaires? Je l'ai retirée de l'état le plus déplorable qui fût jamais. Je lui ai sacrifié épouse, honneur, fortune, tout en un mot. Qu'un homme est
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malheureux, ajouta-t-il, quand il a la foiblesse de s^attacher à de si vils objets, qui ne méritent que ses mépris ! Combien il en est qui se croient aimés et dont on aime que la bourse ! constans à donner, ils trouvent à ce prix des cœurs constans. Je n'en ferai plus la fatale expérience. Cest trop donner aux caprices de Pamour. Je retourne à une épouse aimable, dont j'ai mérité cent fois Tindifférence, et qui m'aime encore. Il n'en est que trop qui gémissent comme elle loin de leurs époux, tandis qu'ils passent leur vie dans la débauche, avec des malheureuses, la honte de leur sexe. »
Il n'étoit que trop vrai que Madame Derval adoroit son mari. A peine cette généreuse Françoise eut-elle appris le lieu de sa retraite, qu'elle y vola. (' Ne craignez rien. Monsieur, lui ditelle en l'abordant, je ne viens point vous accabler de reproches, mais faire seulement un nouvel effort pour tâcher de mériter votre amitié, dont je ne suis apparemment pas digne, puisque vous me l'avez refusée. J'ai des terres; vous pouvez les vendre pour satisfaire vos créanciers. Je suis prête à signer que je les leur abandonne; mais daignez me rapporter un cœur que je vous demande depuis si longtems. »
M. Derval, interdit et confus de n'avoir pas encore répondu à tant d'amour, n'eut que la force de dire à son épouse : « Demandez à Achmet, Madame, en quels sentiments j'étois à votre éffard. »
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J'assurai cette charmante Françoise qu'elle pouvoit compter sur le cœur de son époux. « C'est moi qui vous en assure, lui dis-je : l'amour par ses douceurs va vous faire oublier celles de la fortune que vous avez perdues. Vous allez vivre dans un état heureux, également éloigné de la misère et des grands biens. »
Leurs affaires étant heureusement terminées, je reconduisis M. Derval à son hôtel. Quel spectacle attendrissant que de voir ces deux tendres époux dans les bras l'un de l'autre! En comparant la modeste douceur de cette vertueuse femme, avec la dureté de cette Coquette intéressée, dont Je ne me souviens qu'avec indignation, je ne pouvois comprendre qu'elle eût pu balancer un moment tant d'aimables attraits, qui me rendoient jaloux du bonheur de mon nouvel ami.
Je ne te dissimulerai pas les combats que je me livre sans cesse, pour éteindre la passion que la vertueuse Derval a allumée dans mon cœur. Faut-il que je sois l'ami de son époux! en vain Je me dis à moi-même qu'il est permis en France, que c'est même l'usage de trahir son ami, et de faire ses efforts pour corrompre et lui enlever ce qu'il a de plus cher : le nom d'ami est trop sacré parmi nous pour me livrer à cette lâche perfidie.
J'allai faire part de mes réflexions, à ce sujet, à Madame de Chambertm, qui les approuva.
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Elle apprit avec joie que M. Derval, qu^elle connoissoit, étoit retourné avec son épouse.
Comme je lui dis que je ne pouvois m'imaginer ce qui Tavoit éloigné d'une Dame si aimable : « Je suis aussi surprise que vous pouvez rêtre, me dit-elle, de voir la moitié des hommes, de mérite d'ailleurs et d'esprit, pleins de mépris pour leurs épouses, qu'ils abandonnent et qu'ils sacrifient à ces débauchées, le poison de la société : il en est de ces sortes de femmes comme d'un équipage; certaines gens auroient honte d'être vus à pied, et de n'avoir pas de maîtresse. C'est un luxe malheureux de ce siècle pervers. Un homme qui jouit d'un certain bien, et qui veut passer pour être à la mode, ne manque jamais d'avoir quelques filles d'Opéra sur son compte. 11 s'en fait gloire. Il la produit. C'est précisément un cheval de manège, qu'il prend par air, et dont il se défait par caprice. »
J'admirai la bisarrerie de cette mode chez une Nation qui se pique de tout faire par sentiment, et qui vous dit de sang-froid que l'amour ne consiste que dans l'union des cœurs.
Le discours de la Marquise, loin de me guérir, me fit naître l'idée de vivre quelque tems avec une de ces femmes à la mode. Comme je ne compte pas revenir sitôt en France, je veux la connoître à fond.
Je commençai par chercher une maison com-
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mode, persuadé que j'aurois bientôt une de ces filles de plaisir, pour autant de tems que Tappariement que je lui destinois.
Je n^eus pas plus tôt fait la découverte d\in de ces petits Palais d^amour, que Je le fis meubler sur-le-champ, avec moins de magnificence que de goût. C'est un des avantages de cette Capitale de pouvoir en un moment y mettre à exécution tous les caprices, quels qu'ils puissent être. A Paris, un homme riche a plus d'esclaves empressés à le servir, que le plus puissant de nos Bâchas.
Je ne fus pas long-tems à trouver une de ces beautés à la mode, qui n'attendent que l'occasion. Les Coquettes font ici entre elles une sorte de république. Elles se connoissent. Elles ont leurs émissaires. Je ne sais si celle qui est chargée des intérêts de ce petit Etat, qui se conserve libre au milieu de la France, qu'elle met sans cesse à de fortes contributions, n'avertit pas celles qui se trouvoient vacantes, que je faisois meubler un appartement destiné à quelques-unes d'entre elles. Mais dès le jour même, je reçus de tous les quartiers de Paris plusieurs lettres, dans lesquelles on me donnoit des adresses où je trouverois, me dit-on, des beautés, dont j'aurois lieu d'être satisfait, et qui se feroient un plaisir de passer avec moi quelques mois. Je vis bien que l'oncommençoit à mieux penser des Turcs, et que j'avois eu raison de chercher d'abord la petite maison. Je me rendis
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chez quelques-unes au hazard. Celle qui me plut davantage fut une jeune personne, nommée Zélie, assez délicate, pleine de vivacité, et qui me parut avoir des sentimens. Elle me promit de se rendre dès le soir même dans mon nouveau serrail, pour en venir prendre possession. Elle nY manqua pas.
Ainsi, en moins de deux jours, je me trouvai dans ce qu'on nomme ici son ménage. Maison, femme, domestiques, tout étoit nouveau à mes yeux. J''avois fait avec ces derniers le même bail qu'avec leur maîtresse.
Zélie arriva sur les quatre heures du soir dans un carosse de remise, qu'elle renvoya; elle fut enchantée de la propreté qui regnoit dans ce séjour délicieux. Je conduisis cette Belle par la main dans l'appartement que je lui avois destiné. Elle y trouva dans un petit cabinet une toilette toute dressée, où il ne manquoit rien de ce qui est nécessaire à une Coquette, et il ne faut pas peu de chose. Comme elle commençoit à se plaindre de ce qu'elle ne voyoit ni sopha, ni lit de repos, meubles, disoit-elle, dont il étoit impossible de se passer : — « Entrez dans ce boudoir, lui dis-je, vous y trouverez ce que vous souhaitez. » — Elle en parut si satisfaite, qu'elle courut se jeter sur un petit lit de repos, apprêté par les mains des amours. — « Voici mon meuble favori, dit-elle, j'en prends possession. C'est ici, cher Achmet, que je veux
Mémoires Turcs. i8i
vous faire goûter des plaisirs inconnus dans vos tristes serrails. Je ferois la leçon à toutes vos Esclaves. Approchez. » — Les grâces, renjouement de cette Françoise, son air libre, et si conforme à celui que nous vous accordons en ces tendres momens que nous consacrons à Pamour, tout me charma en cette jeune personne. Je me mis auprès d'elle.
'.( Hé bien, me dit-elle, en me serrant dans ses bras, conibien comptez-vous me donner par mois, mon cher? Je ne suis pas intéressée; mais encore est-il bon de savoir à quoi s'en tenir.
— Quelle façon de faire l'amour! Cinquante louis, lui dis-je, vous satisferont-ils?
— Hé! 'ààonc.Achmet ! pour qui me prenezvous? reprit Zélie. Un Turc doit payer plus qu'un autre. Dans dix ans, passe, je. me donnerai à ce prix; mais à dix-huit! vous n'y pensez pas : étes-vous raisonnable? Ce n'est pas pour avoir des rubans; doublez du moins la somme ; vous devez être bien satisfait si je m'en contente, et vous n'en serez pas moins redevable à mon amour et à ma complaisance.
— Je ne le puis, lui dis-je; éloigné de mon pays, je n'ai pas ici les ressources que je pourrois avoir à Constantinople. '.-
Ce n'étoit pas que je n'eusse bien pu lui donner ce qu'elle exigeoit de moi; j'y étois même résolu; mais elle ne me l'eut pas plutôt demandé, qu'elle perdit à mes yeux la moitié
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de son prix; d^ailleurs Je n^avois pas dessein de me borner à une seule de ces filles-là; je voulois faire à Paris un cours complet de galanterie : je m'obstinai donc à ne vouloir donner à Zélie que ce que je lui avois offert d^ibord. Elle s'obstina à le refuser avec aigreur, et toutes ses grâces, dont j'avois été enchanté, s'évanouirent à mes yeux.
Combien de fois je te souhaitai dans ce moment, belle Esclave, pour éteindre dans tes bras le reste de Tamour que j'avois pris dans les yeux de cette intéressée! elle ne me déplaisoit cependant pas encore ; mais je commençois à ne plus désirer que d'obtenir une fois ses bontés, car cette fille ne me parut nullement propre à la société.
« Que je suis malheureuse, me dit-elle, d'avoir renvoyé mon carosse ! la nuit commence à tomber. Quedeviendrai-je? Je serai contrainte de coucher ici. Pensez à ne pas m'approcher.
— Vous serez satisfaite », lui dis-je, en la quittant avec toute la fierté d'un Turc méprisé. Je m'amusai quelques momens à rêver seul au caractère de cette fille, qui m'avoitparu d'abord avoir des sentimens. Ma folie étoit d'être aimé. Je ne me sentois cependant pas la force de laisser sortir Zélie. Elle étoit belle, et ses charmes n'avoient que trop fait d'impression sur mon cœur, Je venois de la quitter un peu brusquement. Comment oser retourner? Le
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souper que Ton servit m'en fournit le prétexte. Elle se mit à table sans me parler. Nous n'étions que nous deux. Quel triste tête-à-téte! Combien de fois, chère Atalide, ne regrettaije pas ces fêtes que je vous donne au serrail, où le bonheur de pouvoir plaire à votre maître vous fait mettre tout en usage?
Je servis à boire à ma boudeuse. Elle sourit en tendant son verre. « En vérité, me dit-elle en bâillant, je commence à m'ennuyer : quels amoureux que les Turcs! qu'ils sont aimables! que les femmes de Constantinople sont à plaindre!
— Pas tant que vous vous l'imaginez, lui disje, parce qu'elles ne vous ressemblent pas. Occupées du seul soin de nous plaire, elles ne veulent que ce que nous voulons.
— C'est tout le contraire en France, me répondit Zélie; il faut que les hommes se plient à nos humeurs et s'accoutument à nos caprices, quand il nous plaît d'en avoir.
— Je sais la coutume bisarre de ce pays, repris-je, et que le François naît esclave d'un sexe créé pour son amusement; aussi en est-il bien puni, tandis que nous avons sous nos loix autant de Belles qu'il nous plaît, qui, soumises à nos volontés, n'ont d'autre étude que celle de nous procurer du plaisir. Souvent une seule, et même dépourvue de ces dons que la nature accorde à votre sexe pour notre bonheur, lui commande avec empire et lui fait com-
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mettre des bassesses dont rougiroit le dernier d'entre nous : d'ailleurs, je sais encore que les François achètent quelquefois le droit de commander à certaines femmes que Pintérêt leur soumet.
— Je vous entends, reprit Zélie; vous me mettez du nombre de ces beautés mercenaires. Je ne vous savois pas encore si bien instruit. Sachez, monsieur leTurc, que je n'en diminuerai rien, quoique vous puissiez dire : nous sommes toutes impayables. Si je me sacrifie, si j'abandonne tout sentiment d'honneur et de vertu pour m'abandonner à un homme, il faut que la fortune me de'dommage. Un peu d'or peutil trop payer un pareil sacrifice? Vous autres gens à turban, croyez toujours trop acheter nos bontés. Apprenez à vous conformer aux usages du pays oia vous êtes; nous ne connoissons pas ici la ridicule Loi de votre Mahomet. »
Ces petits débats animoient la conversation. Le vin ne servit qu'à l'échauffer de plus en plus. Vers la fin du repas, Zélie commença à s'attendrir. Peut-être étoit-elle fàchee de l'avoir pris sur un si haut ton avec moi. « C'est assez tenir table », dit-elle en se levant.
Je lui donnai la main pour la conduire dans l'appartement où elle devoit coucher. Elle porta d'abord les yeux sur le lit et me regarda ensuite avec une modestie feinte, qui me fit croire que son caractère étoitde les savoir tous prendre. Que pouvois-je penser d'un semblable
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Protée? Plus Je réfléchissois sur Thumeur de cette fille, moins Je Fainiois; mais Je Taimois encore : je ne m^appercevois que trop qu'elle n'avoit nul goût pour moi, et qu'un vil intérêt étoit le seul motif qui la faisoit agir. Résolu d'en tirer parti sans m'y attacher. Je me livrai à toute la vivacité du feu qui m'animoit : nous fûmes bientôt d'accord. J'en passai pour cette fois par où elle voulut, sans tirer à conséquence, et je fus heureux.
Le lendemain, Je ne fus pas plus tôt éveillé, que je me mis à considérer Zélie qui dormoit encore. Que je la trouvai belle! sa tête négligemment penchée de mon côté, ses cheveux et sa coëffure dans un aimable négligé, ses mains sans défense, son sein en désordre, dont la blancheur m'éblouissoit, tout servit à renouveller des feux qui n'étoient pas encore bien éteints. Je me précipitai dans ses bras avec transport, et tous ses défauts disparurent encore à mes yeux. J'eus honte de lui en avoir trouvé. Je lui prêtai des raisons pour les autoriser; et, malgré ce que je m'étois promis la veille, j'en vins Jusqu'à conjurer Zélie de demeurer avec moi. Je m'apperçus bientôt qu'elle étoit charmée de mon retour. Elle voulut profiter de ce moment favorable pour me faire augmenter ses appointemens.
Le plaisir fini, le charme cessa, et je ne la vis plus que comme une fille intéressée et sans délicatesse. « Vous pouvez me quitter, puisque
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vous le voulez, lui dis-je avec assez de froideur. »
Piquée de son côté de me trouver si peu d'empressement pour la retenir, après s'être flattée d'un triomphe parfait : a On m'avoit toujours bien assurée, dit-elle d'un ton piqué, qu'il n'y avoit rien à gagner avec vous autres Turcs, et que vous étiez des gens grossiers. » Elle se leva en colère après ce peu de mots, s'habilla en silence, ordonna à un Domestique d'aller chercher un carrosse; je lui donnai ce que je lui avois promis, et nous nous quittâmes sans regret.
Je n'ai vu cette Françoise qu'une seule fois depuis à l'Opéra avec un Financier. Tu sais quelles sortes de gens ce sont que ces Messieurs-là. Une fille intéressée pouvoit-elle mieux tomber? Combien de fois ces favoris de Plutus n'ont-ils pas relevé la république chancelante des Coquettes de Paris, dont ils font le plus ferme appui ?
Je ne fus pas long-temsseul sans m'ennuyer. L'homme est né pour la société. Je regrettai Zélie. « Une autre, me disois-je, aura d'autres défauts. Dois-je espérer de trouver des femmes parfaites dans l'espèce de celles dont je cherche à m'amuser? »
Je retournai chez Madame de Chambertin, dont j'étois devenu l'ami, et à qui je portai encore secrettement de nouveaux secours. Manon, surprise de mon aventure avec Zélie, m'apprit,
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pour me consoler, qu^il lui venoit d''arriver de Province une petite parente fort aimable, qui feroit bien mon affaire. « Sa mère, qui est ma cousine, me dit-elle, me Ta confiée; elle veut que jela mette chez une Marchande de modes; mais c^est dommage, je prétends la pousser dans le monde; elle est Jolie, elle fera son chemin : il faut bien avancer sa famille, Thérèse, c'est le nom de ma parente, ne me paroît pas encore bien aguerrie avec les hommes; je serois charmée de lui faire faire son apprentissage avec un Turc; après cela, elle iroit tête levée et ne rougiroit plus de rien. J'ai envie de vous renvoyer ce soir, Achmet; qu'en ditesvous? Il faut que je sois bien de vos amies...
— Ah! Manon, que je t'aurai d'obligation! dis-je à cette fille; compte que je serai le plus reconnoissant des hommes. Ne pourrois-je voir cette charmante personne?
— Je m'en garderai bien, me dit-elle ; un Turc l'effrayeroit. Je ne lui dirai pas même à qui je l'envoie, et pour quoi je l'envoie : c'est à vous, quand vous l'aurez, à vous en tirer comme vous pourrez. »
Une fille si neuve me promettoit un plaisir délicat. Je partis plein d'impatience pour l'aller attendre dans ma petite maison. Mon esprit se repaissoit avec plaisir de mille idées charmantes qui se succédoient les unes aux autres. Combien le reste du jour ne me dura-t-il pas! Mes désirs étoient d'autant plus ardens, que je
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n'avois pas encore vu celle qui les faisoît naître. Je répétois seul le personnage que je devois jouer avec Thérèse. — « Par où commencer? me disois-je quelquefois. Ne me rebutera-t-elle pas? » Enfin un fiacre arrêté devant ma porte me fit penser que c'étoit la Belle. Je ne me trompois pas.
On vint me Pannoncer. Elle entra ; son air de candeur, de simplicité me frappa. Elle me remit une lettre, en me faisant une profonde révérence, les yeux baissés. C'étoit Manon qui m'écrivoit. Cette fille me marquoit qu''elle avoit dit à sa parente qu'elle Tenvoyolt servir une Dame qui Tavoit demandée ; que je n'avois qu'à m'arrangeren conséquence; qu'en conscience elle ne pouvoit rien prendre sur elle et ne vouloit rien avoir à se reprocher. Quel scrupule!
« Celle que vous venez servir, dis-je à Thérèse, après un moment de réflexion, vient de partir pour la campagne; elle doit revenir demain.
— Ma cousine Manon, reprit cette fille avec douceur, m'avoit dit cependant que je trouverois Madame; mais puisqu'elle est absente, je reviendrai. »
Je lui dis qu'il étoit inutile de s'en retourner pour si peu de tems, qu'elle pouvoit demeurer. Elle n'osa me contredire et resta.
M'appercevant de son trouble, et qu'elle étoit comme effrayée de se trouver seule avec moi :
Mémoires Turcs. i8p
« Que craignez-vous? lui dis-je, je suis un homme comme un autre. Cette barbe, qui vous paroît si extraordinaire, étoit à la mode en France, il n^ a pas encore bien des années ; mais votre Nation est si changeante, qu'à moins de rimiter dans ses caprices, il est difficile de lui ressembler long-tems. Est-ce qu'un Turc qui vous aimeroit, qui auroit des égards, de la complaisance, ne pourroit pas vous plaire?
— Il n'en est pas de ce caractère, me répondit-elle. — Mais enfin, s'il en étoit quelqu'un, lui dis-je, ne pourriez-vous pas faire pour lui ce que vous feriez en faveur d'un François que vous aimeriez? — Hélas! à qui se fier? me dit Thérèse. Les François ne sont pas plus constans que les autres. »
Cette réponse, accompagnée d'un soupir, me fit penser que cette fille n'ctoit point si novice qu'on me l'avoit vantée. Je lui demandai si elle avoit à se plaindre de quelque volage, et l'assurai qu'elle pouvoit me parler avec confiance; que je ne lui ferois pas un crime d'une foiblesse la plus pardonnable de toutes, ajoutant qu'elle étoit trop charmante, pour n'avoir Jamais été aimée. J'eus beau la questionner, elle ne voulut pas m'en dire davantage. « Il est vrai que les François sont si légers, lui dis-je, que l'on risque de s'y fier. La Dame que vous venez servir me l'a dit tant de fois, qu'il ne m'est pas permis d'en douter. Elle en est si dégoûtée, qu'elle les a tous abandonnés pour
ipo Contes de Godart d' Q/lucour.
me suivre ici, où je lui fais le sort le plus heureux. Rien ne lui manque; je préviens jusqu'à ses moindres désirs, et n^ai de plaisir que celui de lui en procurer. Ma vue la révolta d^abord, je vous l'avouerai ; mais bientôt, gagnée par mes bienfaits, séduite par mes caresses, et connoissant mon bon cœur, elle s'est accoutumée à me voir. Elle m'aime enfin et n'a pas de plus grand bonheur que celui de vivre avec moi. »
C'est ainsi que je tâchois de chasser peu à peu de l'esprit de l'aimable Thérèse les idées désavantageuses que la prévention lui avoit données des Turcs. Je la conduisis moi-même par tout mon petit Palais, qu'elle trouvoit fort à son gré. Je ne voulus rien précipiter, de crainte de reculer mes affaires, persuadé qu'avec le tems je serois heureux. Je formai même un projet d'amour tout nouveau. J'entrepris, non seulement de vaincre la répugnance de cette fille, en l'accoutumant à mon caractère; mais je voulus encore m'en faire aimer de cet amour sensible que je ne connoîtrois pas sans toi, chère Atalide. Ce projet me divertit; je regrettai peu le tems qu'il me faudroit employer pour le faire réussir. J'avois assez d'autres femmes à voir dans la Ville, pour satisfaire mes désirs pressans : ce plan, une fois formé, voici comment je m'y pris pour le mettre à exécution.
Le lendemain je feignis avoir reçu une lettre
Mémoires Turcs. ipi
de cette maîtresse imaginaire, que je disois être à la campagne, par laquelle j'apprenois qu'elle ne pouvoit revenir sitôt. J'en parus fort affligé, et j'en témoignai mon chagrin à Thérèse, qui peu à peu s'enhardissoit avec moi. Elle prit la chose le mieux du monde et mit tout en usage pour me consoler. « Il faut prendre patience, me disoit-elle avec cette douceur enchantée, qui la rendoit adorable à mes yeux : Madame veut peut-être vous surprendre agréablement. »
Plus je me désespérois, plus cette aimable fille s'efforçoit de dissiper ma mélancolie, dont elle étoit le tendre objet , en m'alléguant mille raisons. « Qu'on est à plaindre, lui dis-je, quand on aime, et qu'on est éloigné de celle qui allume nos feux! Oui, je lui préparois les plus doux transports: l'ingrate!... Oh! fautil!...
— Pourquoi l'appeler ingrate ? me dit Thérèse. Peut-être soufïre-t-elle autant que vous de ne pas jouir de votre chère présence. Ne soyez pas injuste ; le plus tendre de tous les hommes, comment ne pouroit-elle pas vous aimer? Non, nos François ne sont pas capables d'une si belle flamme. Un Turc! qui me l'eût dit! je ne l'aurois jamais cru ! »
J'étois enchanté d'entendre cette fille. Chacune de ses paroles faisoit une nouvelle blessure à mon cœur. « Si vous en trouviez un qui me ressembliit, lui dis-je, auriez-vous de la repu-
it)2 Contes de Godart d'oducour.
gnance à Taimer? » La question étoit embarrassante. Thérèse changea adroitement le sujet de la conversation et refusa d^y répondre.
Je n'en dis pas davantage pour cette fois ; j'affectai même de la quitter d'un air de chagrin et fus jouer ailleurs un rôle moins difficile. Je découchai ce jour-là, pour une de ces filles que j'entretenois dans des appartemens particuliers, selon Pusage du pays. Là rien ne m'empêcha d'être heureux, et je le fus médiocrement. Je commence à croire que les obstacles sont nécessaires aux amans, et qu'ils ajoutent à leurs plaisirs. C'est toi, chère Esclave, qui la première m'en as fait faire la douce expérience.
Depuis mon arrivée à Paris, j'avois déjà eu beaucoup de Françoises; mais je m'appercevois bien qu'aucune n'avoit eu de goût pour moi. J'espérois faire avec Thérèse l'essai d'un plaisir nouveau. Je retournai donc auprès d'elle dès le lendemain matin. J'affectai un air encore plus rêveur qu'à mon ordinaire. Je levois les yeux au Ciel. Je frappois dans mes mains, en disant à haute voix : « C'en est donc fait, je ne la verrai plus ! l'infidelle m'abandonne! qui l'auroit dit? Volage Françoise, est-ce donc là ce que vous m'aviez promis? »
Thérèse, attentive à tout ce que je disois, sembloit s'intéresser à mon sort, a Hélas ! lui dis-je, je vous avois fait venir pour servir celle que j'aimois; mais la perfide a passé dans les
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bras d'un autre : je n'en puis plus douter. Méritois-Je ce traitement?
— Elle ignore sans doute, me dit cette fille, avec combien d'ardeur vous l'aimez. Seroit-il possible qu'une femme pût se refuser à tant d'amour?
— En êtes-vous bien persuadée, lui dis-je, et votre cœur vous inspire-t-il ces généreux sentimens? — 'Oui, me répondit-elle en rougissant. ■»
Charmé de sa réponse, je lui demandai si, à l'exemple de mon infidelle, elle ne se croiroit pas dispensée de payer un Turc de retour. « Ce n'est pas, poursuivit-elle, depuis que vous m'avez appris à les connoître. Il est peu de François qui les valent à mes yeux. Croyezmoi, oubliez celle qui vous oublie ; il en est tant d'autres capables de vous en faire perdre la mémoire. — Je n'en connois qu'une, lui dis-je, digne de la remplacer dans mon cœur. » Mes yeux, animés de la plus vive tendresse, lui dirent assez que c'étoit elle.
Thérèse se troubla et, baissant les yeux avec timidité, jetta un profond soupir. Qu'elle me parut différente de cette Zélie intéressée qui vouloit me vendre jusqu'à la moindre de ses caresses! Je ne voyois dans Thérèse que l'amour le plus tendre. Je ne fus pas long-tems à me convaincre que j'en étois l'objet. Son silence m'apprit ce que sa voix embarrassée commença vingt fois et ne put achever : quelle
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douce situation pour un cœur né sensible! a S''il est vrai, chère Thérèse, lui dis-Je en serrant ses mains dans les miennes, s^il est vrai que j"'aie allumé dans votre cœur quelque tendre sentiment, que tardez-vous de me l'apprendre? Craignez-vous de me rendre le plus heureux des hommes? Vous êtes venue ici pour servir; commandez-y, tout vous obéira. Prenez la place de mon ingrate. Venez, que je vous conduise dans un appartement plus digne de vous ^que celui que vous avez occupé. »
Elle s'y laissa aller, non sans quelque résistance. « Je vous donne, lui dis-je, tout ce que vous voyez. »
Ses yeux, sans affectation, se promenèrent en silence autour d'elle ; elle s'assied sur le premier fauteuil, et je la laissai un moment seule pour réfléchir à son nouvel état. Misérable dans sa province, n'ayant jamais eu les choses les plus nécessaires, que devoit-elle penser d'un homme qui lui faisoit une espèce de petite fortune ? J'espérai qu'en acceptant mes bienfaits, elle réfléchiroit à quelle reconnoissance l'engageoient les présens que je lui faisois. Elle y pensa sans doute.
Je ne quittai cette aimable fille que pour m'abandonner de mon côté aux plus douces idées. Je me peignois un plaisir si vif, un bonheur si parfait, que sans toi, chère Atalide, j'aurois préféré cette jeune Françoise à toutes les femmes de mon serrail. J'excitois mes de-
Mémoires Turcs. i^^^
sirs, j'enflanimois mon cœur des plus tendres feux, prêt de les éteindre dans les bras de Tobjet aimé. Le moment qui précède le bonheur égale, s^il ne surpasse, le plaisir lui-même.
Je ne fus pas long-tems à retourner à Thérèse; mon impatience étoit extrême. Je trouvai cette Belle couchée sur une chaise longue, visà-vis sa toilette, et qui se regardoit avec complaisance dans un miroir. Elle en rougit en me voyant. Je voulus Tembrasser. Elle fit un effort pour me repousser de ses bras; mais elle tomba sans force dans les miens, telle que jeté vois, c\\Q.xQAtalide, quand, prête à céder à mes doux transports, tu t'abandonnes à mon amour sans réserve.
Je portai cette charmante fille sur le sopha du boudoir, sans qu'elle fit trop de résistance : une douce langueur s'étoit emparée de tous ses membres ; mais elle n'y fut pas plus tôt, que, revenue à elle et effrayée du désordre dans lequel elle se trouvoit, elle voulut le réparer, « Arrêtez,' lui dis-je, pourquoi cacher ce que la nature a formé de plus parfait? » Thérèse détourna les yeux, mais eut la complaisance de me souffrir un moment, et ne fit qu'autant de résistance qu'il en falloit pour augmenter mes désirs. Une première faveur met en droit d'en exiger une seconde.
Ce petit combat me rappelle, chère Atalide, le jour heureux que, pour la première fois, j'éprouvai avec toi le plaisir de vaincre la résis-
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tance d'une femme sensible qui cherche à reculer le moment de sa défaite : tu m'as appris à me soumettre aux usages de ton pays.
Les François fontTamour comme la guerre : ils commencent par s'emparer des dehors, avant d'attaquer le corps de la place. Nous agissons tout au contraire. Nous allons droit au but. Chacune de ces méthodes a ses avantages. Les François gagnent une victoire à chaque pas; nous n'en gagnons qu'une, mais elle équivaut à toutes les leurs.
Las de combattre inutilement à la Françoise avec Thérèse, j'allois m'y prendre à la Turque, lorsqu'un sentiment d'honneur me retint. Je me ressouvins du serment que je fis à Mahomet le jour que je triomphai de toi, de ne jamais user de violence envers aucune femme. Un cri perçant que jetta Thérèse, et qui fut jusqu'à mon cœur, y réveilla ma vertu assoupie : j'en revins donc de si loin aux prières. « Cédez, dis-je à cette Belle, cédez au plus amoureux de tous les hommes; ne craignez pas que je vous ravisse, malgré vous, un bien qui n'est qu'une chimère, quoique vous le regardiez comme quelque chose. Il est à vous ce bien imaginaire. Trop peu de jeunes Françoises en disposent à leur gré, pour qu'on puisse le leur disputer. — Ah Dieu ! me dit Thérèse, quel moment! Pourquoi faut-il que je vous aime! Qu'ai-je dit?
— Vous m'aimez? lui dis-je; mon bonheur
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est certain. — Arrêtez, reprit-elle; non, je ne le souffrirai jamais. Souvenez-vous que vous m'avez promis de n'user d'aucune violence. — Il est vrai, lui répondis-je, en modérant ma vive ardeur; mais vous m'aimez. Qu'est-ce donc que l'amour, selon vous, si ce n'est un sentiment vif qui fait souhaiter de posséder ce qu'on aime? — Je commence à l'éprouver, me dit Thérèse, que je tenois toujours entre mes bras. Mes forces m'abandonnent; où suis-je? Ah! ciel! » A ces mots, sa voix expira sur ses lèvres. Elle détourna les yeux de dessus moi, et les miens de parcourir tant de charmes. Je fus heureux. La Belle immobile sembloit n'avoir plus de sentiment; mais des soupirs qu'elle vouloit étouffer, et qui se succédoient sans cesse, m'assuroient du contraire.
Revenue de cette douce ivresse, dans laquelle l'amour plonge nos sens au moment de son triomphe, elle se mit à répandre des larmes. Juge de mon empressement à les essuyer. Que je les trouvois précieuses! — « Retirez-vous, me dit-elle en me repoussant, sans oser me regarder. Cruel ! falloit-il abuser d'un moment de foiblesse! que les hommes sont dangereux! vous m'allez mépriser, vous le pouvez. Je le mérite.
— Pardonnez, lui dis-je en me jettant à ses genoux, pardonnez, belle Françoise, une faute, si c'en est une, commise par un excès d'amour : pourriez-vous vous repentir?...
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— Ah ! si je m'en repens, poursuivit Thérèse, en douteriez-vous? Reprenez vos présens. Je vous les abandonne. C'en est fait. Je fuis pour jamais une demeure qui m'a été si funeste. »
En vain je voulus attirer sur moi les regards de cette tendre affligée, en prenant une de ses mains qui couvroit ses yeux; elle se leva et courut s'enfermer dans un cabinet voisin, en me priant de ne pas la suivre. Je n'osai lui désobéir. Je demeurai donc seul, et la tristesse succéda à la joie dans mon cœur. Un plaisir qui coûtoit des larmes à celle qui me l'avoit procuré cessoit d'être plaisir pour moi. L'amour n'en est un, qu'autant qu'on le partage avec l'objet aimé.
Je me jettai à genoux devant un portrait de Mahomet et le pris à témoin que je n'avois point faussé mon serment, n'ayant point fait de violence à cette fille, mais seulement profité d'un moment de foiblesse.
Je voulus entrer dans le boudoir où Thérèse s'étoit retirée. Il ne me fut pas possible. Elle s'y étoit renfermée. Je priai en vain. On ne me répondit rien. Craignant qu'elle ne se trouvât mal, je volai à une petite porte secrette, qu'elle ignoroit. Elle ne l'entendit pas plus tôt ouvrir, qu'elle courut s'y opposer. Iln'étoit'plus tems; la nuit étoit entièrement tombée, et nous n'avions point de lumière, de sorte que Thérèse se trouva encore dans mes bras. Elle voulut
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s'en arracher; mais je la retins, en lui jurant de conserver pour elle tout le respect qu'elle pouvoit désirer. Je le lui jurai tant de fois, qu'elle commença à se laisser persuader.
« Peut-on compter sur vous? me dit-elle d'un ton de voix plus plein de douceur que de courroux. — Oui, lui dis-je. Sans mes sermens, ma parole eût suffi. « Je voulus sonner pour qu'on apportât des lumières. Thérèse s'y opposa de toutes ses forces. « Je ne pourrois, me dit-elle, soutenir vos regards. « Je pris sa main tremblante, que je portai à ma bouche pour la baiser. « Ah! laissez-moi, de grâce, s'écria cette Belle; c'est par là que vous m'avez conduite où je n'aurois jamais cru arriver : n'allez pas recommencer, je vous en conjure, j'en mourrois de douleur. J'ai une grâce à vous demander, me la refuserez-vous? — Parlez, lui dis-je : cesser de vous aimer est la seule chose que je n'aurois pas la force de vous accorder. — C'est cependant la seule que j'exige de vous, me répondit Thérèse. Permettez que je vous quitte pour toujours : qui a pu être foible deux fois pourroit l'être toujours. — Vous ne m'aimez donc plus? repris-je avec vivacité. — Vous craindrois-je, ajouta cette tendre fille en pleurant, si j'étois telle que vous le dites, et telle que je voudrois être? Mes craintes vous disent assez ce que je m'étois promis de me cacher à moi-même toute ma vie. »
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Un Domestique, qui apporta des bougies, interrompit un entretien si doux. Quel trouble ne ressentit pas la trop chaste Thérèse! «Je vais mourir de honte, me dit-elle, si vous ne vous retirez. »
Comme on alloit servir, je lui demandai si elle ne souperoit pas. Elle me répondit qu^elle ne vouloit rien prendre et se jetta dans un fauteuil : je le roulai dans la salle à manger et la plaçai à table vis-à-vis de moi ; elle n'osoit lever les yeux; enfin, à force de prières, j'obtins qu'elle boiroit un coup de vin de Champagne et qu'elle prendroit un morceau.
Ne sois point surprise, chère Atalide, de ce que je bois du vin, contre la Loi de Mahomet. Tu sais que, plus fidèle qu'un autre au Dieu de mes Pères, je suis au-dessus des vains préjugés, enfans de la politique, et dont se laisse séduire un peuple grossier, sous le nom sacré de la Religion.
Thérèse, un peu remise, laissa enfin tomber un regard sur moi; mes yeux toujours fixés sur elle l'ayant surprise, elle détourna aussitôt les siens pour les fixer ailleurs. Cessoient-ils de regarder un objet pour passer à un autre, j'avois un coup d'œil dans le trajet qu'ils faisoient. A quoi ne s'accoutume-t-on pas avec le tems ! d'abord elle rougit moins. Le vin l'enhardit et anima ses regards : au dessert, elle commença à me faire des reproches. « Falloit-il, me dit-elle avec douceur, profiter d'un
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moment de foiblesse? Que je suis malheureuse! que deviendrai-je à présent? Un Turc! Ah ! grands Dieux ! Non, Achmet, je ne vous verrai plus.
■ — ^Quoi! vous pourriez, lui dis-je, vous résoudre à ne plus voir le plus passionné des hommes? Vous le haïriez? Non, charmante Thérèse, je ne le puis croire. La nature qui a pris tant de soin de vous embellir n'a pas refusé la sensibilité à votre cœur. C'est le partage de votre sexe, — Faut-il, dit-elle en soupirant, que j'en aie fait la fatale expérience ! »
A ces mots, elle se mit encore à pleurer, en me regardant tendrement. Ses larmes me touchèrent. Je voulus les essuyer. Quelle fut ma surprise lorsque Thérèse, saisissant ma main tout d'un coup, au lieu de la rejetter, l'approcha doucement de ses lèvres et la baisa avec transport, en me jettant un regard animé de la passion la plus vive! Pénétré de reconnoissance, je l'embrassai en lui jurant de ne l'oublier jamais,
« Pardonnez, me dit-elle toute tremblante, comme si elle m'eût otïensé, pardonnez, cher Achmet, je n'ai pas été maîtresse de ce tendre mouvement. Je me trahis. Ah Dieu ! j'ai honte de moi-même, »
En achevant ces mots, elle se leva ; mais elle voulut en vain s'échapper de mes bras. Je la suivis et la conduisis dans l'appartement destiné à la Dame imaginaire qu'elle venoit servir.
202 Contes de Godart d'Q-^ucoiir.
Thérèse refusa d'abord d'y passer la nuit et finit par céder à mes prières. Je voulus l'aider à se déshabiller; elle s'y opposa fortement et me dit qu'elle ne le feroit pas même en ma présence. Je lui promis de ne la pas gêner, et elle parut satisfaite de ma soumission. Comme je prévis qu'elle alloit encore me demander une autre grâce, je sortis sans lui laisser le tems de parler, ne voulant pas lui promettre plus que je n'avois la force de tenir.
A peine fut-elle couchée, que je parus devant son lit. « Que voulez-vous encore? me dit-elle. — ■ Passer la nuit dans ce fauteuil, lui dis-je, si vous êtes assez cruelle pour refuser de me recevoir. — ^Vous recevoir! s'écria Thérèse. Ah ciel! mais, Achmet, y pensez-vous? — Ne vous alarmez point, repris-je; je suis incapable d'user de violence avec vous. — Vous n'en êtes que plus redoutable, ajouta Thérèse. Retirez-vous, de grâce. Laissez-moi. Vous baisez mes mains! Sont-elles donc trop fortes? Vos lèvres leur impriment une foiblesse qui les rend incapables de me défendre. Céderai-je encore? Ah, Dieu! qu'on est foible quand on aime! »
Sa voix s'éteignoit peu à peu en prononçant ces dernières paroles : de tendres soupirs leur succédèrent. Aguerri dans ces sortes de combats, le fauteuil devint bientôt un meuble inutile.
Depuis cette nuit délicieuse, Thérèse^ accou-
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tumée à me voir, ne fait plus que baisser les yeux par pudeur, quand Tamour me conduit à ses pieds. Nous vivons ensemble dans Tunion la plus parfaite. Elle m''a avoué mille fois depuis qu^elle seroit fâchée de n''avoir pas cédé à mes transports, et que son cœur, toujours d'intelligence avec moi, m'avoit aidé à la séduire. Comme elle a de Pesprit, je n'ai pas eu de peine à lui persuader que les plaisirs que Pamour procure ne peuvent pas être criminels. Les hommes prêchent ici la même morale -à leurs maîtresses et une toute contraire à leurs épouses; mais il n'y a que les sottes qui en soient dupes ; et telle paroît le croire aux yeux de son mari, qui s'en rit en secret dans les bras de son amant.
Fidèle observateur de la Loi de Mahomet, je ne donne pas tout mon tems à Thérèse; pour me mettre à la mode, j'ai pris une Actrice de l'Opéra. C'est avec elle que je me forme pour me faufiler ensuite avec ce qu'on nomme ici la bonne compagnie, les honnêtes femmes : on m'assure qu'elles ne ressemblent pas toutes à la Marquise de Chambertin. Je t'en dirai dans peu des nouvelles. Elles méritent bien une Lettre particulière.
Tu travailles, dis-tu, à mon portrait, chère Atalide; que j'aurois de plaisir de le voir tracé de ta main, et de juger si l'amour, qui a guidé ton pinceau, t'a bien servie! Non, belle Esclave, de tous les plaisirs que je goûte en
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France, il n'en est point de plus doux pour moi que celui de penser que tu m'aimes toujours.
Je suis charmé de ton empressement d'avoir des Comédies Françoises pour me les jouer à mon retour. Parmi celles que je t'envoie, tu trouveras l'Oracle^. Que ne puis-je aussi t'envoyer l'aimable Actrice qui en fait tout le prix, et que toi seule pourras remplacer! Que j'aurois de plaisir à la voir parmi vous, vous étiez faites pour vivre ensemble. Elle a cette tendresse, cette sensibilité précieuse que j'adore en toi, et le plus beau présent que la nature puisse faire à une femme. Si j'étois assez heureux pour la posséder dans mon serrail, toutes les fêtes que j'y donnerois commenceroient par une représentation de l'Oracle, et je serois l'heureux Charmant à qui la belle Liicinde donneroit ce tendre nom. Mais il manque quelque chose dans l'endroit le plus intéressant de cette Pièce. La preuve que le fils de Souveraine donne qu'il est un homme, et non pas une machine organisée, n'est pas suffisante, selon moi : je lui en ferois donner encore une autre. Il parle, est-ce assez ? La Fée qui fait danser les statues peut bien les faire parler aussi. Je jetterois le mouchoir à l'aimable Lucinde; et au lieu que, pour accomplir l'Oracle, elle dit simplement qu'elle aime Charmant, je
I. Cette Pièce était alors dans sa nouveauté, et Mademoiselle Gaussin dans tout son éclat.
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lui en ferois donner des preuves. Elle reviendroit ensuite à Souveraine, qui lui diroit :