‹ Contes de Godard d'AucourChapitre 12 sur 16 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

D'Âchmet à Âtalide.

BELLE Esclave, c'est le sensible Achmet qui vient charmer tes ennuis, par le souvenir des tendres sentimens que tu lui as inspirés. Non, divine Atalide, les mers et les terres immenses qui nous séparent ne t'ont point bannie de mon cœur. Tu m'es toujours chère, et tu me le seras toujours. Que fais-tu au moment que tu reçois cette lettre? Quelque autre objet n'occupe-t-il point ton esprit? Mais, non, il ne forme point dépensées qui ne soient pour moi; je t'estime trop pour en douter; ton cœur ne connoît et n'adore que le mien. Tu me l'as dit cent fois, et cent fois j'en reçus dans tes bras des preuves sensibles. Quels transports te procuroient mes désirs, aussitôt satisfaits que formés ? Ces doux momens sont disparus ; mais chaque jour qui s'écoule me les ramené. Nous les reverrons, belle Esclave, ces jours heureux, qui faisoient le bonheur de ma vie, et dont l'aimable souvenir a pour moi tant de charmes; oui, nous les reverrons bientôt. Mon imagination les devance, en faisant naître en moi ces douces sensations qui le cèdent de si peu à la réalité.

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Dans le récit que Je vais te continuer de mes plaisirs en France, ne va pas t'imaginer que j'aie pu t'oublier un seul instant : je te revois, je te retrouve dans tous les objets que Pamour me présente. J'ai brûlé mon encens sur plus d'un Autel; mais je n'ai sacrifié qu'à toi, qu'à ridole de mon cœur.

Tu le veux, chère Atalide, ma plume pour t'amuser va te tracer mes folies : tout ce qui peut me faire passer rapidement le tems que je perds loin de toi me devient cher; et le plaisir de t'écrire est trop grand, pour que je ne profite pas de tout ce qui peut l'entretenir ; tu vas en juger.

Deux jeunes Moines à barbe de Je ne sais quel Ordre, ennuyés d'un genre de vie trop uniforme, peu satisfaits de l'ordinaire du Couvent et trouvant leur froc un peu rude, cherchoient depuis long-tems l'occasion de le quitter quelques momens. Après avoir rêvé à mille sortes de déguisemens, ils prirent enfin la résolution de se travestir en Turcs, pour aller, à l'abri du turban qu'ils arborèrent, et à la faveur de notre séjour en cette Capitale, dans quelques-unes de ces maisons de plaisirs, si communes à Paris. Ils n'eurent pas plus tôt formé ce projet qu'impatiens de le mettre à exécution, ils saisirent avec plaisir la première occasion. Leur petite provision d'argent étoit faite de longue main, car Je n'imagine pas que le Père Procureur tienne compte de ces sortes

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de dépenses, quand il n'est pas de la partie. Un de ces Dervis avoit été Frère Tailleur. Il ne fit peut-être Jamais si bon usage de sa sainte aiguille, car il fit des habits si conformes aux nôtres, que j'y fus trompé moimême.

Les bons Pères, devenus aussi Turcs que nous, évitèrent, par prudence, de paroître le jour dans les rues, de crainte d'être reconnus; mais, malgré toutes leurs précautions, une aventure, à laquelle ils ne s'attendoient pas sans doute les obligea de décliner leur nom.

Un soir que Je rentrois à THôtel, on me dit que l'Ambassadeur étoit avec un Commissaire, qui venoit se plaindre que quelques-uns de nos Turcs faisoient tapage avec des filles. Said Effendi me fit prier de passer chez lui et me demanda si ce n'étoit point de mes gens. ff Monsieur, poursuivit-il en me montrant l'homme à rabat, vient m'avertir que deux Turcs font carillon dans la rue du Sépulchre. Je ne sais qui ce peut être. » — Il me pria en même tems de m'y transporter moi-même, pour arrêter ce désordre par ma présence.

Quelle fut ma surprise, lorsque J'apperçus effectivement deux Jeunes Turcs que Je ne connoissois pas ! Je leur parlai d'abord notre langue ; mais ils ne purent me répondre qu'en François. Après les avoir regardés un peu attentivement, il me fut facile de Juger que c'étoit quelque déguisement mystérieux; mais

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je n^ comprenois rien. Ces prétendus Turcs me prièrent, en tremblant, de faire écarter le monde qui étoit accouru ; ce qui redoubla ma curiosité. Quand nous fûmes seuls, ils se jette^ rent à mes genoux, en me conjurant de leur pardonner et de ne pas les perdre. Je leur promis, en les relevant, quMls ne leur arriveroit rien, et les engageai à me dire qui ils étoient.

« Nous sommes Religieux de POrdre de

me dirent-ils.

— Hé! qui a pu, leur dis-je, vous forcera choisir un état si peu conforme à vos inclinations?

— Un peu de dépit, poursuivit l\in d'eux, beaucoup de jeunesse, et encore plus d'imprudence. Nés pour le monde, nous y serions honnêtes gens, et nous ne sommes que de mauvais Moines. Obligés de nous sacrifier à Pambition de nos familles, il nous fallut, malgré nous, faire le choix d'une Prison. Pour changer d'état, on ne change pas de cœur. Avec l'âge, les passions se fortifient; la continence les irrite; jugez des progrès qu'elles ont faits sur nous, par la folie que nous avons eue de prendre ce déguisement pour les satisfaire. »

« Faut-il, grand Mahomet, m'écriai-je, que la nature ait si peu de puissance sur le cœur de certains pères de famille! Triste présent pour nous que celui delà vie, lorsqu'elle est malheu-

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reuse ! De quelle reconnoissance peut-on être capable envers ceux de qui on tient un si funeste bienfait ! Quand nous gémissons d^être nés, comment aimer ceux qui nous ont donné Tétre? «

Je plaignis le sort de ces pauvres Dervis. J'aurois bien voulu, par pitié, avant de les renvoyer dans leur cloître, leur procurer les jeunes filles qu^ils étoient venus chercher; mais elles étoient dans un autre appartement avec deux Officiers qui les leur avoient enlevées. C'étoit là le sujet de la dispute; car les Moines, obstinés à ne vouloir pas lâcher prise, se défendoient en braves et ne cédèrent qu'à la dernière extrémité. Je leur promis de tenir cette aventure secrète. Je leur conseillai même de tenter fortune ailleurs avant de quitter le turban, et de tâcher après de se passer de femmes, puisque le Fondateur de leur Ordre avoit jugé à propos de leur en interdire Tusage, et qu'ils avoient eu rimprudence de s'y soumettre par des vœux. Ces pauvres Pères me donnèrent mille bénédictions en me quittant.

Je les fis sortir par une porte dérobée, et je ne sais ce qu'ils devinrent. Ils furent apparemment reprendre leur froc , car je n'en ai pas entendu parler depuis.

Je ne fus pas plus tôt seul, que, réfléchissant à la conduite des deux Officiers François, je fus piqué delà témérité qu'ils avoient eue d'enlever des femmes à des Turcs. Ils le croyoient du

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moins. Je voulus en avoir raison. « Ces jeunes étourdis triomphent, dis-je à Dely qui m''accompagnoit; ils s^imaginent avoir remporte sur des Turcs une victoire complette. Faisonsleur voirqu^ils se trompent. »

Nous entrâmes donc, bien déterminés d'en avoir raison, dans Tappartement où ils étoient à se divertir. L'air fier que j'affectai leur en imposa d'abord, sans les déconcerter. « Je viens, Messieurs, leur dis-je, de renvoyer à l'Hôtel deux de nos gens qui en vouloient à ces Dames. Elles sont si aimables, que je suis surpris qu'ils n'aient pas mieux défendu leur conquête. Vous êtes heureux de n'avoir eu affaire qu'à deux Turcs de cette espèce. J'en connois qui vous auroient vendu plus cher le bonheur de posséder ces belles Françoises.

— Seroit-ce vous? me dit, sans se lever, celui qui étoit le plus près de moi.

— Moi-même, lui répondis-je.

— Hé bien, voyons, poursuivit-il, en tirant son épée et m'en présentant une autre ; voyons si vous avez autant de bravoure que de gravité.

Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à une réponse si vive. Je me mis en défense. L'autre François et Dely ne demeurèrent pas spectateurs oisifs de cette nouvelle scène; ils se joignirent aussi. Mais comment se battre dans une chambre où des femmes allarmées vous arrachent les armes des mains? Elles se mirent

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entre nous et rendirent, par leurs caresses, toute notre fureur inutile.

Deux jeunes personnes des plus charmantes qui survinrent terminèrent la querelle. Chacun trouvant à qui parler, peu à peu les esprits se calmèrent, de façon qu'à Tarrivée du souper, commandé par les Moines, nous nous trouvâmes tous d'accord. La table concilie les plus grands intérêts. Je n'ai pas encore fait en France de repas plus gai. Le vin, dont je commence à connoître le prix, en a bien davantage, quand il est versé par les mains des Grâces, et que nos lèvres peuvent voltiger des bords d'un verre sur la bouche vermeille d'une Belle qui nous sourit.

Acteur de cette scène charmante, qui se passoit sous mes yeux, je voyois avec un plaisir infini ces jeunes Françoises dans le déshabillé le plus galant. Un ruban bleu, passé négligemment dans leurs cheveux, composoit toute leur coëflfure ; des corsets blancs, collés contre leur corps, dont on découvroit les formes, et serrés avec art, en marquoient la taille, que j'aurois renfermée entre mes mains; une gorge d'albâtre en sortoit à demi , avec grâce, et communiquoit de son mouvement élastique à la simple gaze, moins destinée à la voiler qu'à irriter les désirs ; un jupon court de mousseline laissoit entrevoir un petit pied charmant; et un soulier couleur de rose terminoit élégamment par le bas cet assemblage par-

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fait de toutes les grâces. De tems en tems les bras de ces voluptueuses Sirènes, passés négligemment autour de nous, les représentoient dans Tattitude la plus capable d'inspirer de tendres mouvemens au cœur le moins sensible.

Au dessert, ces indulgentes beautés nous secondant, le verre à la main, s'enivrèrent avec nous de vin et d'amour. Quand on eut desservi, sûrs des bontés de nos Dames, nous cherchâmes à en relever le prix par quelque nouveauté piquante. La France a trop d'Académies ouvertes, oii l'on traite de ces sortes de matières, pour avoir eu la témérité d'espérer l'emporter sur nos aimables convives.

Après avoir rêvé un moment, le plus jeune proposa un quadrille de son invention, quant au payement, car pour la façon de jouer les cartes, elle étoit la même que celle en usage. Comme nous voulûmes payer comptant, on assigna aux jettons, aux fiches et aux contrats des valeurs payables en discrétions graduelles. Il ne falloit pas moins qu'un sans-prendre en couleur favorite, pour prétendre aux honneurs d'un triomphe complet, auquel cas l'heureux vainqueur donnoit la loi aux vaincus; et chacun se piquant d'être beau joueur, tout fut payé comptant. Cloé, la divine Cloé, renchérissant sur nous, soutint que ce quadrille amoureux devoit commencer et finir par les tours doubles; ce qui n'étoit pas si mal imaainé.

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La partie finie, je me retirai à PHôtel, fort content de cette petite aventure.

Enfin, las de vivre avec ce qu'on nomme ici des filles, je voulus savoir si la société des Dames de condition avoit quelque chose de plus vif et de plus piquant. Je m'apperçus bientôt qu'elles étoient des femmes comme les autres; et que telle est une honnête Marquise, une Comtesse vertueuse, une respectable Duchesse, qui ne seroit qu'une de nos Princesses à la mode, si le sort Teût fait naître dans un rang moins élevé. Les unes, enorgueillies de leur naissance chimérique, vous vantent sans cesse leur origine, comme si, en amour, savoir aimer et plaire n'étoienî pas les seuls titres enregistrés à Cythere. L'amour n'a pas besoin d'ayeux. Foible ressource à ses yeux qu'un vieux parchemin ! mais chaque peuple a sa manie : pourquoi les François n'auroient-ils pas la leur?

Il est encore une autre espèce de noblesse qui rend les femmes aussi vaines; c'est celle qui naît de l'or, moins respectée, mais plus agréable que la première. Heureusement qu'à Gonstantinople nous n'encensons pas encore ces idoles : puissions-nous demeurer toujours dans la barbarie à cet égard. S'il est de vrais Nobles, ce ne sont, selon nous, que ceux qui, par une vertu grande, ou par quelque mérite distingué, tirent leur famille de la classe commune; mais, par je ne sais quelle fatalité, ce

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sont justement ceux que Ton estime ici le moins. Un fat, né d'un héros, a un degré de noblesse de plus que son père. Le fils d\in homme qui aura eu le talent de fixer la fortune en sa faveur, fût-il un sot, commence à trouver des alliances auxquelles son père n'auroit osé prétendre. Je puis être dans Terreur; mais je pense que le héros est autant au-dessus de Thomme de fortune, que Phomme qui ne doit sa fortune qu'à lui-même est au-dessus de ces Nobles à parchemin, qui doivent tout au hazard d'une naissance, souvent incertaine, qui les a fait naître dans un rang oii leur foible mérite ne les eût Jamais élevés. Ceux qu'on appelle ici les honnêtes gens pensent à peu près comme moi; mais ils jouent un si petit rôle, qu'ils sont souvent obligés de faire leur cour à un tas d'antiques faquins ou de nouveaux ennoblis qu'ils méprisent.

Une des premières femmes de nom, dont je briguai sérieusement les bontés, étoit une Comtesse infatuée de sa naissance. Il falloit, pour oser prétendre à ses bonnes grâces, faire plus de preuves que pour entrer à Malthe. Aussi sous Vmcognito que je gardois, je ne fus qu'un de ses amans sans conséquence, que l'on prend par curiosité dans des tems de disette, et que l'on quitte sans scrupule à la première occasion. La Comtesse de Liiii, c'est le nom et la qualité de cette impérieuse, avoit encore un autre mérite aussi recommandable que le pre-

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mier : joueuse de profession, elle avoit perdu une partie de son bien au jeu. Sa fierté naturelle n''en souffroit pas peu ; aussi falloit-il souvent s'humaniser et baisser d'un ton, pour prêter Poreille à quelques Financiers qu'elle croyoit fort honorer ; mais comme elle étoit charmante, ceux-ci lui pardonnoient des dédains dont ils se dédommageoient en secret. Une jolie femme a tant de prérogatives!

Un jour, le hazard m'ayant conduit avec un ami chez cette Comtesse, dont la maison étoit ouverte à tous les Joueurs, elle fit sur moi une impression si vive, que je ne fus pas le maître de me défendre de l'aimer. J'abandonnai quelque tems mes connoissances, pour sacrifier tous mes momens à cette charmante Françoise. Le jeu me procuroit l'occasion de la voir quand je voulois. Un Joueur à Paris a ses entrées par-tout, tandis qu'un homme honnête, qui n'a pas ce ridicule, est souvent regardé comme un être isolé et inutile à la société.

Madame de Lutine laissoit quelquefois tomber les yeux sur moi, que parce qu'un Turc est ici quelque chose de fort extraordinaire. En vain je cherchai plusieurs fois le moment de lui parler seul ; il me fut impossible de le trouver.

Un soir qu'elle avoit beaucoup perdu, et qu'elle étoit d'une humeur épouvantable, jurant contre le jeu et le Joueur qui l'avoit si fort maltraitée, je fus fort étonné de les voir

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revenir ensemble, et les meilleurs amis du monde, après une demi-heure d^absence. La première pensée qui' me vint, sans être méchant, fut qu'ils avoient trouvé le secret de s'arranger à l'amiable. Je souhaitai cent fois depuis avoir assez de bonheur pour gagner une somme considérable à la Comtesse, bien résolu de lui en faire aussi bonne composition. Je m'appliquai donc au jeu avec plus d'ardeur que jamais. Je gagnai plusieurs fois Madame de Luii; mais comme elle gagnoit aussi, elle me payoit sur-le-champ : assez heureuse, elle perdoit moins qu'une autre.

Il n'est rien cependant dont le tems ne vienne à bout. Un jour que la Comtesse perdoit beaucoup, je voulus profiter de son malheur; car les cartes, ainsi que les armes, sont journalières, et je fus assez heureux pour lui gagner une somme assez forte. Réduite au désespoir, elle déchira inutilement vingt fois les cartes et en demanda d'autres. Elle ne put vaincre sa mauvaise fortune. Le bonheur voulut qu'arrivé des derniers, elle n'eût pas de quoi me payer : le jeu fini, elle lîie tira à l'écart, comme pour me payer; mais, en effet, pour me prier de lui faire crédit pour quelques jours, sur son billet. Comme je l'assurai que j'étois trop charmé de trouver une fois en ma vie l'occasion de l'obliger, pour exiger d'elle plus que sa parole, elle me répondit obligeamment que cela étoit trop honnête.

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Tout en parlant, je la suivis dans son cabinet, où elle alloit, me disoit-elle, me donner sa reconnoissance. « Croyez-vous , Madame, lui dis-je en arrachant la plume de ses mains, que rintérêt soit le motif qui me conduise ici? Non, le jeu n^a servi que de prétexte à l'amour que vous m'avez inspiré; c'est l'amour qui doit me payer. Mes yeux vous l'ont dit assez de fois, si vous aviez daigné les entendre.

— Vous me surprenez, Achmet, me dit la Comtesse en me regardant fixement ; que prétendez-vous? Vous seriez-vous imaginé que je pourrois aimer un Turc, un homme sans délicatesse?— La nature, lui dis-je, ne nous a pas fait un cœur différent de celui des François.

— C'est donc à dire, ajouta-t-elle en se radoucissant, que vous abandonneriez volontiers ce que je vous dois, si je voulois vous écouter?

— Que ne suis-je en état, lui répondis-je, de sacrifier mille fois davantage pour la moindre de vos bontés! — Ah! des bontés, reprit-elle en se jettant sur un sopha; je vous entends. Je dois être flattée que vous comptiez les miennes pour quelque chose. Je ne laisse pas d'aimer en vous ce desintéressement. Si les bonnes grâces d'une femme telle que moi pouvoient se payer, j'avoue que vous mettez celles que vous demandez à un prix raisonnable. Vous me trouvez donc jolie? — ■ Charmante » , lui dis-je, en serrant une de ses mains que je tenois collée contre ma bouche, et en lui jettant

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de tems en tems des regards animés de la plus vive tendresse.

J^augLirai bien de la petite rêverie dans laquelle elle tomba tout d^un coup ; en vain prit-elle après un air plus sérieux et me priât-elle de la laisser tranquille ; comme elle ne quitta pas le sopha, je demeurai constamment à ses pieds, que je tenois embrassés, et ses bras languissamment penchés sans dessein, en apparence, me dirent bientôt qu^elle n'aimoit pas à avoir long-temps des créanciers. Comme, emporté par la violence de ma passion, j'allois cesser d'être son débiteur, elle se leva en colère, en me disant, pour qui je la prenois, et si j'étois Gentilhomme pour oser rapprocher? Je lui appris que j'étois Bâcha à trois queues, mais que je gardois Vincognito à Paris. « A trois queues, reprit-elle, que ne parliez-vous? Vous êtes donc en état de faire crédit aux Dames, et même de leur prêter au besoin? Si j'étois assez heureux, poursuivis-je, pour vous être bon à quelque chose, je m'en ferois un vrai plaisir. — Pourquoi non ? poursuivit-elle. J'aurois encore besoin de mille écus : je vous jure de vous les rendre au premier jour. »

J'aimois : le moyen de refuser? Je lui promis de les lui envoyer le lendemain à son lever. Avec de l'argent, on a beau jeu vis-à-vis d'une Joueuse. La Comtesse, touchée de mes procédés aussi solides qu'honnêtes, se remit sur le sopha et, me prenant la main : « Je

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vois bien, me dit-elle en souriant, que vous voulez vaincre ma résistance. » A ces mots elle se laissa aller languissamment dans mes bras ; et si cela s'appelle être heureux , je le fus.

Depuis ce moment, je ne suis plus surpris de voir quantité de femmes, sans fortune pour la plupart, ne laisser pas de perdre généreusement des sommes assez considérables au jeu. La bourse qui leur fournit de quoi payer est inépuisable.

Je ne manquai pas de porter moi-même le lendemain matin à Madame de Lu\i les mille écus qu'elle m'avoit demandés pour quelques jours. On ne m'eut pas plus tôt annoncé, qu'elle ordonna qu'on fit entrer. Elle étoit encore couchée; mais c'est ici un privilège accordé aux jeunes veuves, de recevoir ainsi les hommes.

« Quoi! vous-même? me dit-elle. En vérité, Achmet, vous êtes adorable : je ferai donc ce soir cette belle partie chez la Duchesse, car je compte sur votre argent? « Je lui dis que je ne savois ce que c'étoit que de manquer à ma parole, qu'il m'étoit trop doux de pouvoir l'obliger, et que j'avois autant de plaisir à lui prêter qu'elle en avoit à recevoir. C'étoit beaucoup dire. Je lui présentai en même tems ma bourse. « Pour cet argent-là, reprit-elle, je veux absolument vous en faire un billet payable à votre volonté, pourvu cependant

qu'elle ne vienne pas trop tôt. » Je lui dis que je n'en e'tois pas pressé, et qu'elle pouvoit en disposer pour autant de tems qu'elle jugeroit à propos, sans qu'il soit besoin de billet; que sa plume ne devoit être employée qu'à écrire à un amant heureux.

« Mais savez-vous, monsieur le Turc, me dit-elle, que je vous trouve excellent? Vous faites les choses de si bonne grâce, que la femme la plus raisonnable se trouve avec vous tout à fait déconcertée. Vous êtes en vérité un homme délicieux. »

Aux termes où nous en étions ensemble, je pouvois, sans témérité, exiger quelque retour de la Comtesse. Elle vit où j'en voulois venir, et de reconnoissance en reconnoissance, nous nous quittâmes tous les deux très satisfaits l'un de l'autre; je laissai mon argent, et elle oublia le billet : le jeu étoit agréable ; mais c'étoit payer les cartes un peu cher.

Quelques jours après, elle m'écrivit de lui prêter cinquante louis, pour six heures seulement, et pour une partie sure. Sa lettre hnissoit par me prier de les lui porter moi-même, parce que ma main, disoit-elle, étoit heureuse et lui porteroit bonheur. Résolu de sacrifier encore cette somme, je me rendis chez cette Dame pour la dernière fois, et j'en revins comme les précédentes, la bourse vuide, et plus que satisfait. Je cherchai fortune ailleurs : la variété est la mère des plaisirs.

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La Marquise de Perrière fut celle sur qui Je Jettai les yeux. C'est une jeune brune, vive, enjouée, pleine d^esprit ; mariée depuis peu, malgré elle, à un homme d'un certain âge, qui n'a de recommandable que de grands biens et beaucoup de bonne opinion de lui-même. Il croit être le premier génie de son siècle. Une vieille médaille, un vieux tableau, ou une étoile qui paroît s'être dérangée dans le Ciel, l'occupe pendant des mois entiers. Il a de plus un cabinet d'Histoire naturelle rempli de coquilles et de chiffons, dont il fait le plus grand cas. Avec ces belles qualités, il est jaloux à l'excès et se croit très en état de satisfaire l'aimable Marquise, qui gémit souvent seule des mauvais quarts d'heure qu'il lui fait passer.

J'avois sçu toutes ces particularités de la Comtesse de Lii\i, chez qui j'avois vu une fois Madame de Perrière, sa parente. Voici comme je m'y pris pour faire réussir mes projets.

Je rendis une visite au vieux Marquis, sans le connoître : étranger à Paris, ces sortes de libertés nous sont permises. Je lui dis que, sur le bruit de sa réputation, j'aurois à me reprocher toute ma vie d'avoir quitté la France sans connoître un homme qui en fait le principal ornement, et qui possède tant de curiosités qui ne se trouvent point ailleurs. La flatterie est un piège dont peu d'hommes savent se garantir, et les sots sont faits pour en être plus les dupes que les autres. Le vieux Marquis me

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reçut avec politesse et finit par m'aimer à la folie. Il fallut commencer par m'ennuyer plus de deux heures à voir toutes les fadaises qui' remplissent son cabinet, et écouter les ennuyantes dissertations qu^il me fit sur chaque chose en particulier. Il déclama contre la décadence du goût en France. « Croiriez-vous, me dit-il d^un ton pathétique, qu'il n'y a presque plus d'amateurs de la belle antiquité? Pour moi, poursuivit-il avec enthousiasme, je me suis toujours fait gloire d'être son plus zélé partisan. Je méprise souverainement tout ce qui ne vient pas de Rome ou d'Athènes. )>

Ce bon-homme disoit vrai, car en vain je voulus plusieurs fois lui parler de sa Nation; il en savoit moins que moi; il m'avoua même ingénument qu'il avoit toujours été si occupé, qu'il n'avoit pas encore pu trouver le tems de lire l'Histoire de France. Pour tout dire en un mot, sans les nouveaux impôts qu'il lui falloit payer comme les autres, il auroit ignoré que l'on étoit en guerre. Combien il est à Paris de ces prétendus savans !

Voilà, chère Atalide, le rival que j'avois à combattre, d'autant moins redoutable pour moi, qu'il avoit des droits légitimes sur l'aimable de Ferriere, et qu'un époux en ce pays est compté pour peu de chose.

Je sçus si bien m'insinuer chez le bonhomme, en adoptant toutes ses idées ridicules et en donnant dans tous ses travers, que je

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gagnai entièrement sa confiance en fort peu de tems. J'étois ce qu'on appelle ici l'ami de la maison : l'indifférence que j'affectai pour toutes les femmes fit qu'il s'ouvrit à moi sur la sienne.

« Que je suis heureux, me dit-il un jour, d'avoir une épouse aussi sage que Madam^e de Ferriere! Croiriez-vous qu'à son âge elle n'a aucun goût pour le plaisir? Plus j'examine sa conduite, plus je la trouve irréprochable; et comment se plairoit-elle au commerce des autres hommes? poursuivit-il; elle est insensible au mien : née froide, nulle passion n'agite son cœur. J'avoue que nos plaisirs seroient plus vifs si elle les partageoit; mais la tranquillité dans laquelle je vis à son égard m'en dédommage. »

La Marquise n'étoit pas si insensible que se l'imaginoit son imbécile époux; mais, comme elle avoit infiniment d'esprit, elle savoit cacher son jeu. Je lus plusieurs fois dans ses yeux qu'elle étoit de complexion amoureuse. J'avois risqué quelques tendres regards, qui furent assez bien reçus; mais il n'y avoit pas moyen d'aller plus loin, ne pouvant me débarrasser de son vieux jaloux, qui ne sortoit jamais de chez lui.

Las de jouer un si sot personnage, j'allois quitter la partie, lorsqu'une Comète, qui parut i, me donna quelque espérance; je pensai

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