‹ Contes de Godard d'AucourChapitre 13 sur 16 · I. La Comète de · texte numérisé non relu

I. La Comète de

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que notre Astrologue ne manqueroit pas d^aller à l'Observatoire lire dans le Ciel ce qui s\^ passoit. Je ne me trompois pas. Bien informé du jour et de Theure qu'il sortiroit, je choisis ce tems pour aller lire dans le cœur de sa femme. Il ne faut pas moins que. des phénomènes pour tirer notre amateur de son cabinet.

Je me rendis donc chez lui à dessein de lui demander à souper. Comme j'étois fort connu dans la maison, quoique le Portier m'eût dit que Monsieur étoit absent, je ne laissai pas d'entrer. Je me rendis d'abord au jardin, espérant y trouver la jeune Marquise; je savois qu'elle y alloit tous les soirs prendre le frais.

La première personne qui s'y présenta à mes yeux fut Madame de Perrière. Je courus à elle. J'augurai bien du trouble que lui causa ma présence. Elle parut d'abord interdite. « Que souhaitez-vous, Achmet? me dit -elle d'une voix embarrassée. Monsieur est sorti. — Ce n'est pas lui que je cherche ici. Madame, lui répondis-je ; c'est vous-même. — Moimême! reprit-elle en se troublant encore davantage, et qu'avez-vous à me dire? — Que votre sort est bien à plaindre, de passer ainsi les plus beaux de vos jours dans la solitude la plus triste, inconnue au monde dont vous feriez les délices. — Que vous êtes bon de me plaindre! ajouta-t-elle avec douceur. Les

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femmes de condition, en France, ne naissentelles pas esclaves des caprices de leurs parens, qui les vendent au plus offrant? Et celui que l'on aime le moins est souvent celui que la Loi nous ordonne d'aimer le plus. — Une aimable personne a toujours de quoi se venger, lui dis-je. — Il est vrai, reprit-elle en souriant, que si la vengeance est permise quelquefois, c^est en ces sortes d^occasions. Un homme qui nous épouse malgré nous mériteroit bien que l'on fît quelque chose malgré lui. Croiriezvous bien, ajouta-t-elle, qu'il y a plus d'un an que je n'ai été si long-tems seule avec un homme. M. de Ferriere ne peut garder un ami huit jours. Il a le don de les ennuyer si fort, qu'aucun n'y peut tenir. Je ne sais en vérité comment vous avez pu vous accoutumer à son humeur.

— L'amour est bien puissant, belle Françoise, dis-je à cette Dame; c'est lui qui me conduit ici. Ce Dieu m'est témoin que c'est pour vous seule que j'y viens. — Pour moi! s'écria-t-elle avec une surprise mêlée d'un peu de complaisance. — Oui, pour vous, lui dis-je. Depuis le jour que ie hasard vous offrit à mes yeux, chez Madame de Lii:[i, je ne suis plus le maître de rejetter les impressions charmantes que vous avez faites sur mon cœur. Il y a trop longtems. Madame, que je cherche à vous en faire l'aveu, pour ne pas profiter de cet heureux moment; dussiez-vous vous offenser de

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Tamour que j'ai pris dans vos yeux, je ne puis le cacher davantage. Ne le condamnez pas, après l'avoir fait naître. »

Un soupir et un profond silence furent toute la réponse que l'on me fit. Je recommençai à jurer à cette Belle que je l'adorois : je la pressai dans mes bras.

« Que vous êtes séduisant! me dit -elle; enfin, c'étoit donc là ce que signifioient ces tendres regards que j'affectois de ne pas comprendre, mais qui flattoient trop mon amourpropre pour ne pas y être sensible ? Une femme répandue et accoutumée aux flatteries des hommes y fait moins d'attention; mais moi, qu'un époux retient captive, comment ne serois-je pas flattée du premier hommage qui a pu parvenir jusqu'à moi? »

A la faveur de la nuit qui commençoit à baisser, je me hasardai d'embrasser la Marquise, qui me dit avec embarras de la suivre sur la terrasse, d'où nous pourrions voir la Comète. M'appercevant que pour y aller, il falloit passer une allée des plus sombres, à travers laquelle j'entrevoyois à peine une espèce de jour, je donnai le bras à cette Dame et me mis en devoir de l'y conduire. Arrivés sous cet épais feuillage : « Que cet endroit, lui dis-je, seroit favorable à la vengeance! Ah ! Marquise, si vous m'aimiez, nous verrions bien la Comète un autre jour! Demain, par exemple, M. de Perrière nous l'expliqueroit; et demain,

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quand vous voudriez me rendre heureux, vous ne le pourriez plus. »

En finissant ces mots, je lui donnai encore un baiser. Elle se mit à folâtrer, à fuir devant moi; mais je Teus bientôt rejointe, et me jettant à ses genoux, que j^embrassai, soit foiblesse de sa part, soit que je la pressai trop fort, ils plièrent, et la Marquise tomba. L'éclat de rire qu'elle fit m'enhardit; et au lieu de lui prêter la main pour la relever, je la retins dans mes bras. Si le jour nous eût éclairé dans ce petit combat, j'aurois sans doute été bien dédommagé de la vue de la Comète; ce jeu dura quelque tems; mais on ne joue pas impunément avec Pamour : rarement ce Dieu est dupe. L'aimable de Perrière y prit goût. « Que vous êtes entreprenant ! me dit-elle avec vivacité. C'est assez rire. Quittons ce lieu. Ton ne s'y voit pas, vos mains m'échappent dans les ténèbres, finissez. »

Cette Belle ne faisoit cependant nul effort pour se relever. Tout à coup mes sens se confondirent; je ne sais ce que je devins, je perdis connoissance ; revenu à moi-même, je me trouvai entre les bras de la Marquise. Elle me parut immobile, et sans quelques soupirs qu'elle laissoit échapper de tems en tems, et que, par une douce agitation, sa poitrine me renvoyoit, j'aurois craint pour sa vie. On meurt de plaisir, ainsi que de douleur. Je fis alors réflexion à ce que notre Astrologue

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m'avoit dit de Tinsensibilité de son épouse, et qu'elle ne prenoit pas même de plaisir avec lui. Je ne pus m'empécher de rire de la crédulité de ce bon vieillard.

La Marquise se réveilla tout à coup, comme d'un profond assoupissement, et me repoussa d'abord, en me disant, si c'étoit ainsi que Ton en agissoit avec une honnête femme ; puis se relevant avec embarras, la tête appuyée sur ses mains, elle prit, en rêvant, le chemin de la terrasse, sans vouloir me parler. Je la suivis. « Hé bien, lui dis-je en y arrivant, vous voyez que nous y sommes encore à tems. La Comète ne fait que commencer à paroître. M. de Perrière, une lunette à la main, assiège sans doute en ce moment le Ciel de ses regards; mais ne craignez pas, Madame, que sa lunette porte jusqu'ici.

— Vous badinez bien à votre aise, reprit cette Belle ; je ne suis nullement contente de vous. » — Elle me fit encore quelques reproches, qui se terminèrent par me dire, que si cela m'arrivoit davantage, elle en avertiroit son mari. Je n'en crus rien, et je crois que je n'eus pas tort. En quittant la terrasse, elle eut la sage précaution de faire un grand détour, pour éviter la sombre allée qui m'avoit été si favorable.

Comme il éloit tard, et que le Marquis n'arrivoit point, sa moitié me pria ne pas demeurer davantage avec elle, de crainte de donner de la

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Jalousie à son époux. Je quittai donc cette aimable Françoise, après lui avoir dit que je reviendrois le lendemain dîner avec elle ; à quoi elle ne re'pondit rien.

Je ne manquai pas de m'y rendre. Juge, chère Atalide, s'il y fut parlé de la Comète. Le Marquis soutint que la queue paroissoit dirigée vers son jardin. Il demanda à Madame de Ferriere si elle Tavoit vue. Elle répondit mal à cette question et ne put s'empêcher d'en sourire, en me jettant un coup d"œil, auquel je répondis par un autre aussi expressif que le sien.

M. de Ferriere m'offrit obligeamment de m'expliquer, dès le soir même, ce phénomène de dessus sa terrasse. « Il n'y a qu'à vous faire préparer ici un lit, me dit-il, et nous passerons une partie de la nuit dans le jardin. »

Je n'eus garde de rejetter cette proposition, qui pouvoit me procurer de nouveaux plaisirs. Que le jour me sembla long! Enfin, la nuit venue, on soupa de fort bonne heure, pour avoir plus de tems. La Marquise nous accompagna, et nous passâmes tous ensemble l'allée charmante qui m'avoit si bien servi la veille. Deux yeux de plus rendoient la scène bien différente : il n'y avoit pas moyen d'espérer un pareil sort. Mais comme il faisoit fort sombre, je ne laissai pas, tout en cheminant, d'agacer la Marquise que son époux tenoit par

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le bras. Elle ne faisoit qu'en rire et me serroit la main de tems en tems, en répondant au Marquis qui lui parloit de la Comète qui parut en Je ne sais quelle année.

A force de jouer le bon-homme, un geste indiscret de ma part faillit nous trahir. Arrivés à Pendroit fortuné où l'amour avoit comblé mes vœux, voulant prendre la main de Madame de Ferriere, pour lui rappeler mon bonheur, je pris celle de son mari, qu'il portoit de côté et d'autre en gesticulant ; mais je sçus si à propos applaudir à ce qu'il disoit alors, en lui serrant la main, qu'il témoigna en être satisfait, et prit mon geste pour une démonstration d'amitié, ou pour un mouvement d'admiration, causé par ce qu'il disoit.

Parvenus sur la terrasse, il nous fit part de ses savantes réflexions et nous expliqua la marche de la Comète par l'algèbre, selon les règles de Kepler; mais toutes les fois que, curieux des secrets du Ciel, il avoit un œil fermé, et l'autre sur la lunette, je volois un tendre baiser à son aimable épouse, et ne voyois qu'elle, quoique je répondisse à son mari que je découvrois de ma vue dans le ciel tout ce qu'il y voyoit lui-même : je n'avois garde de le contrarier; j'ajoulois même, de tems en tems, qu'il me sembloit voir du nouveau, pour l'engager à ne pas quitter sa lunette.

Enfin, fatigués d'avoir vu tant de belles

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choses, nous rentrâmes, et le Marquis me conduisit lui-même dans l'appartement qui m'étoit destiné. Je vis avec plaisir qu'il n'étoit pas éloigné de celui de Madame de Ferriere, sans faire réflexion que la chambre à coucher de son époux y communiquoit. Je me livrai un moment aux idées charmantes qui passèrent alors par mon esprit.

Quand tout le monde se fut retiré, je me rendis doucement a la porte de la Marquise; mais au bruit que je fis pour l'ouvrir^ j'entendis la voix d'un homme, qui demandoit ce qu'on vouloit. C'étoit M. de Ferriere. « Ah! je vous y prends, lui dis- je sans me déconcerter; vous êtes un plaisant Astrologue, tandis que le Ciel est tout en feu, et que l'on y voit la chose la plus surprenante, vous dormez tranquillement. Je ne sais si vous verrez encore quelque chose; j'en doute. — Que je vous ai d'obligations ! s'écria le bon-homme «, avec une joie^qui égaloit presque la mienne.

Pendant qu'il se levoit, j'entrai pour répondre aux différentes questions qu'il me faisoit sur ce que j'avois vu.

Quand il fut prêt, j'ouvris une fenêtre, en annonçant avec colère qu'on ne voyoit plus rien, et qu'il pouvoit se recoucher. « Me recoucher, dit-il, c'est pour le coup que vous auriez raison de vous moquer de moi. Bon pour vous, qui avez tout vu, à la bonne heure; il peut paroître encore quelque chose. » — Plus

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je le pressai de se remettre au lit, moins il en eut d'envie. Nous sortîmes ensemble. Il prit le chemin du jardin, moi, en apparence, celui de mon appartement, et revins bientôt à la Marquise, qui éclata de rire, en apprenant que je n'avois rien vu, et que c'ctoit par présence d^esprit que j'avois trouvé fort à propos ce prétexte qui m^avoit si bien réussi.

« Cela est fort bien, dit-elle; mais ne' comptez cependant pas passer ici la nuit : retournez dans votre appartement. » Cela ne m'empêcha pas de rester; il semble que les plaisirs sont plus vifs quand Tamour nous les procure par quelques ruses. Crainte d'être surpris par M. de Ferriere, je m'arrachai enfin avec peine des bras de sa chaste moitié.

Avec les femmes honnêtes, il n'y a que le début qui coûte. J'ai vu depuis l'aimable Marquise autant de fois que l'occasion s'en est présentée; et je ferois un livre entier de tous les tours que nous avons joués à son époux. Je me réserve, chère Atalide, le plaisir de te les conter de vive voix.

Après Madame de Ferriere, j'eus affaire à la femme la plus fiere que j'aie encore connue ; aussi étoit-ce une Duchesse. Tout se fait chez elle avec poids et mesure. Elle nepouvoit souffrir en plein jour mes petites libertés, elles révoltoient sa dignité; souvent elle exigeoit de moi que je misse mon turban sous le bras quand j'arrivois chez elle, parce que tous ses courti-

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sans n^y paroissoient que découverts, en cette attitude respectueuse. Je fus congédié pour n''avoir pas connu un de ses ancêtres, mort au Siège de Candie. Je pris mon parti sans peine. De telles amours ne sont pas faites pour un Turc.

Quelle variété dans les caractères ! Celle qui lui succéda , quoique d^aussi bonne maison, mais sans pudeur, faillit me déconcerter : avec elle, tout se nommoit par son nom; elle fut la première à me tutoyer : son impudence me déplut. La modestie est la première des grâces ; elle plaît aux hommes qui en ont le moins.

Une de ses amies que j^eus quelque tems après m'amusa infiniment par sa singularité. Un peu timide, mais d'une minauderie capable d'impatienter le moins empressé des hommes, ce ne fut qu'après un tems infini et des complaisances sans nombre, que je pus enfin en obtenir quelque chose. Elle me répétoit sans cesse que je la tourmentois, que cela Téchauffoit horriblement; qu'après qu'elle auroit pris le petit-lait au mois de Mai, ou les eaux de Passy, elle verroit ; enfin, le mois de Mai passé et le petit-lait pris, je présentai tout de nouveau ma très humble requête : on me demanda quinze jours pour se remettre d'une saignée.

Ce terme expiré, un soir que je la conjurois d'avoir quelque égard à ma constance, elle parut prête à céder à mes transports. Comme je mis.

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sans doute, un peu trop de vivacité dans mes poursuites, et que jeprenois apparemment mal mon champ de bataille : « Y pensez-vous, Achmet? me dit-elle; vous allez m'estropier. » En vain je lui promis les plus grands ménagements; il fut impossible de lui faire entendre raison. Je voulus Pattirer sur un sopha. « Je m'en garderai bien, reprit-elle, mon mari, avant de partir pour la Bohême, faillit m'y casser la jambe. » Tout en voulant éviter le sopha, elle fit un faux pas et tomba sur son lit, excédée, anéantie de fatigue. Ce ne fut pas tout: comme malheureusement le lit se trouva mal fait, elle vouloit remettre la partie ; mais, sans l'écouter davantage, je l'y retins le plus doucement qu'il me fut possible; elle prit un oreiller, déserra son lacet, ses jarretières, ôta son collier et quittoit enfin ses pantoufles, quand on ouvrit la porte : c'étoit sa femme de chambre. La Dame, sans la renvoyer, feignit avoir mal à la tête et vouloir se coucher. D'impatience, je sortis en enrageant et n'ai pas revu depuis cette impertinente bégueule.

Une Financière d'une beauté ppu commune, mais encore plus béte, et dont l'ame se ressentoit de son épaisse opulence, me tint huit jours en haleine. Enfin, pour la réduire, il fallut lui dire que des Duchesses, des Comtesses, des Marquises l'avoient devancée. Elle se crut alors honorée de partager leur bonne fortune et jugea que je devois être un homme d'un mérite

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rare. Bientôt elle en fut convaincue ou de'sabusée.

Quoique répandu à présent dans le grand monde, je ne laisse pas d'entretenir les mêmes liaisons avec mes premières connoissances, et Taimable Thérèse est toujours la régnante.

Pour varier mes plaisirs, car j''ai Pesprit un peu libertin, il me prit un jour envie de réunir la plupart des filles que je connoissois par la Ville, et de leur donner une de ces fêtes voluptueuses en usage parmi nous. Cette idée me parut plaisante, je ne fus pas long-tems à la mettre à exécution. La m^aison de Thérèse, qui est à proprement parler mon serrail, fut le rendez-vous de Taimable compagnie, composée de douze Beautés de choix, de tous les états et de tous les spectacles. C'étoientles filles les mieux faites, les plus aimables et les plus folles ; elles réunissoient d'ailleurs les talents agréables : je leur fis présent à toutes d'un déshabillé rose et argent, habit de combat du dernier goût, et de la chaussure la plus élégante. Leurs cheveux négligemment bouclés descendoient sur leur sein, qu'ils cachoient assez pour faire désirer d'en voir davantage : de la gaieté, beaucoup de bougies, le coup d'œil étoit ravissant.

La fête débutoit par un concert de voix et d'instrumens, qui fut suivi d'un bal. Ces Nymphes commencèrent par danser toutes ensemble, puis deux à deux, et enfin seules. Couché négligemment sur un sopha, la tête appuyée sur

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un carreau, et seul spectateur de cette scène enchantée, je jettois le mouchoir à celles qui faisoient sur moi le plus d'impressions. Thérèse eut les pre'micesde cette fête, qui fut suivie d'un grand souper; et le vin, père des plaisirs, la fit recommencer avec plus de chaleur qu'auparavant ; enfin, le sommeil s'empara de tous nos sens, et ces Beautés tombèrent de fatigue sur différentes ottomanes," où elles passèrent la nuit.

A mon réveil, le lendemain je me trouvai entre les bras de deux femmes; deux autres étoient couchées sur les pieds de mon lit, et le reste dispersé autour de l'appartement. Je contemplai un moment, avec volupté, tant de charmes ; l'une étoit négligemment penchée sur les genoux de sa compagne; une autre, dans un désordre charmant, dormoit, la tête renversée sur le sein découvert de son aimable voisine, et laissoit entrevoir le sien à demi caché par une de ses mains. Toutes les autres étoient dans des situations à peu près semblables.

Elles se réveillèrent à un signal que je fis ; autre coup d'œil enchanté, elles coururent toutes à moi et se disputèrent à l'envi le bonheur de me donner le premier baiser. J'en reçus un de chacune, que je leur rendis avec usure.

Nous passâmes de là da ns un jardin délicieux, où un déjeûné champêtre nous attendoit ; sous

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une cabane couverte à\\n feuillage épais, regnoit autour un canapé couvert de mousse et semé de fleurs apprêtées par les mains des amours. Cette verdure entremêlée des robes couleur de rose et du teint éblouissant de ces charmantes Françoises, que quelques rayons du soleil, perçant à travers le feuillage, venoient rendre plus vif, formoit une variété admirable. L'éclat du vin, brillant dans les verres, y ajouta bientôt de nouveaux charmes, que l'amour prit encore soin d'embellir.

Comme c'étoit la dernière entrevue que je comptois avoir avec ces femmes, je leur fis à chacune des présens conformes à leur goût, en leur promettant de me souvenir toute ma vie des bontés qu'elles avoient eues pour moi. J'offris de faire un sort heureux à celles qui voudroient me suivre à Constantinople. Il n'y eut que Thérèse qui me fut assez attachée pour le désirer. Je l'en aimai davantage. Après avoir fait de tendres adieux à toutes les autres, je les renvoyai; car je méditois une conquête qui demandoit tout mon tems, et qui pût dignement couronner mes aventures en France.

Que penseras-tu de moi, chère Atalide? Je ne suis plus cet Achmet généreux, qui, sensible aux malheurs de la Marquise de Cliambertin, ne vouloit d'elle que le plaisir de l'obliger. Le commerce des François, ou plutôt l'amour m'a fait avoir d'autres vues. On ne peut pas rester long-tems simple ami d'une femme ai-

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mable. L'amour a ses droits particuliers, et les feux qui croissent lentement n'en deviennent que plus forts.

Un jour que je conversois à mon ordinaire avec cette vertueuse Dame, sur la bizarrerie des coutumes de sa Nation, je me trouvai des désirs si vifs, que je n'eus pas de peine à m'appercevoir que l'amour y étoit pour quelque chose : auparavant, je ne voyois cette Françoise que pour lui procurer quelques soulagements; je commençois à en chercher auprès d'elle. Thérèse fut la seule que je ne lui sacrifiai pas ; encore ne la voyois-je que rarement.

Tant d'assiduité de ma part, mon air mélancolique, rêveur, et mes yeux, qui n'avoient peut-être pas été si discrets que ma bouche, engagèrent un soir la Marquise à me demander ce que j'avois. « Vous soupirez, Aclwiet, me dit-elle, seriez-vous charmé de quelque Beauté nouvelle, insensible à vos vœux? Pourquoi garder le silence? Ne suis-je plus votre amie? Craignez-vous que je vous reproche votre légèreté? Elevé dès votre enfance dans des maximes suivies par les plus sages et les plus respectables de votre Nation, approuvées, recommandées même par votre grand Prophète, je ne suis pas surprise de les trouver dans votre cœur.

— Que vous êtes bonne, Madame, lui di^-je, de vous intéresser au sort d'un malheureux

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indigne de vos bontés! Oui, j'aime; mais celle que J'adore, élevée dans une autre croyance, en m'excusant elle-même de m'attacher à plusieurs femmes, se refuse d'aimer un seul homme. Si l'aimer, c'est l'offenser, le Ciel m'est témoin que j'ai mis tout en usage pour défendre mon cœur des charmes de ses yeux. Ils sont plus forts que moi.

— Ne puis-je connoître cette heureuse Françoise? reprit Madame de Chambertin. Au lieu de languir ici depuis quelques jours, pourquoi n'êtes-vous pas à ses genoux?

— M'y voilà, lui dis-je en embrassant les siens. »

La Marquise ne me souffrit pas longtems dans cette attitude charmante. Elle me releva en colère, poussa un cri aigu, et je fus quelque temps sans oser la regarder. Je levai enfin les yeux, mais je ne pus soutenir ses regards. Confus d'un aveu si mal reçu, je voulus sortir. « Rien ne vous retient, me dit- elle d'un air fier; il est des Françoises différentes de celles que vous avez connues jusqu'à présent. C'est la facilité que vous avez eue d'en triompher, qui vous a fait espérer, sans doute, que je ne pourrois vous résister. Adieu, perfide ami ! je vous eusse regretté, et vous me forcez de vous haïr. ),

Je n'eus pas la force de répondre. Je sortis, sans oser même jetter un regard sur cette Dame. Manon, que je trouvai dans l'antichambre, me

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demanda ce que j'avois. Je lui dis, en me laissant tomber de foiblesse dans un fauteuil, ce qui venoit de m'arriver. Elle me consola de son mieux, en me promettant de faire ce qu^elle pourroit auprès de sa maîtresse. Je lui défendis de parler de moi ; mais elle passa mes ordres .

A peine fus-je sorti, que Manon, qui crut que j'allois abandonner la Marquise, entra dans son appartement et lui reprocha mal-adroitement le peu de reconnoissance qu'elle avoit pour un homme qui lui faisoit tant de bien et depuis si longtemps. « Oui, Madame, poursuivit-elle avec aigreur; sans ses secours, je ne sais ce que nous serions devenues toutes les deux. Cet argent que vous attendiez vous a manqué, et c'est ce Turc généreux qui me Va remis pour vous le donner. C'est encore lui qui paye chaque jour la dépense que vous croyez faire à crédit, en attendant de la Cour une pension imaginaire que vous n'aurez jamais. »

Pendant ce discours accablant, l'infortunée Marquise fondoit en larmes et ne trouvoit pas de voix pour répondre. « Faut-il, s'écria-t-elle enfin, qu'il soit si généreux et si cruel tout ensemble? Que ne me laissoit-il sortir de cet Hôtel? où prendre de quoi lui rendre tout ce que j'en ai reçu? — Aimez-le, Madame, reprit Manon, et le tendre^c/z;?ze^ se croira trop payé. — Quel amour crois-tu, reprit-elle, qu'il exige de moi? Il n'est pas homme à se contenter d'un simple aveu ? Hélas! le Ciel m'est témoin que,

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touchée de ces vertus que tu lui connois, je n'userois pas de feinte en lui disant que je Taime; mais que n'aurois-je pas à craindre s'il en étoit instruit? Il deviendroit téméraire, et peut-être aurois-je la foiblesse de Técouter, Il vaut mieux, crois-moi, ne le plus revoir; c'est le plus sûr parti. Je vais écrire à Achmet, pour le remercier et lui promettre de lui rendre, le plus tôt qu'il me sera possible, l'argent qu'il m'a prêté si généreusement. — Où le prendrezvous, Madame? interrompit Manon. — La Providence y pourvoira, ajouta la Marquise en se renfermant dans son cabinet. » Voici la lettre que Manon m'apporta le lendemain de sa part.

La marquise de Chambertin A Achmet.

Tignorois, généreux Achmet, les obligations que je vous ai. Manon vient de m'en instruire. On ne peut être plus reconnoissante que je le suis. Je vais faire un dernier effoj't pour trouver de quoi m' acquitter envers vous, et me dérober pour toujours à vosj^eux. Ne m'appele^pas cruelle : il m'en coûtera autant qu'à vous. Adieu. N'en ai-je point trop dit?

Manon, qui me conta tout, acheva de me convaincre que j'étois aimé. Je lui reprochai

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son imprudence; mais la joie que me procura une nouvelle si consolante m'empêcha quelque tems de penser à d'autres intérêts qu'à ceux de mon cœur. « Quoi ! la Marquise m'aime, me disois-je en moi-même, et je l'ai offensée ! Courons à ses genoux lui demander ma grâce. «

Je retournai chez Madame de Chambertin, que je trouvai fondant en larmes. Elle me répéta de vive voix ce qu'elle venoit de m'écrirc et me pria, en gémissant, d'oublier une infortunée, accablée de trop de chagrins, pour être sensible aux douceurs de l'amour. Je lui jurai un respect éternel; mais quels sermens que ceux des amans! Je fus bien environ une semaine entière à voir cette Dame tous les jours, sans être parjure. L'amour n'avoit pas ratifié le serment téméraire que j'avois fait à cette Belle.

Un soir que je trouvai la Marquise moins triste et moins rêveuse qu'à l'ordinaire, elle me fit la lecture d'une lettre que lui écrivoit un de ses parens, qui lui apprenoit que le Roi lui faisoit la pension qu'elle sollicitoit, en considération des services de son époux. Je lui en fis mon compliment et lui en témoignai ma joie. « Je pourrai donc, me dit-elle, m'acquitter envers vous ? » Je la priai de ne pas y penser et l'assurai que le bonheur de l'avoir obligée me dédommageoit au delà du petit service que je lui avois rendu. Ses yeux, que je n'avois ja-

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mais vus que couverts d'ennuis, s^animerent; cette tendre langueur qui ne la quittoit jamais, mêlée d'un peu de vivacité et d'enjouement, en ajoutant à ses charmes, rallumèrent en moi des feux mal éteints. En vain je voulus en triompher; ils s'augmentoient malgré moi; et bientôt ma bouche, fidèle interprête de mon cœur, exprima ce qu'il sentoit. J'oubliai mes sermens, et j'en vins aux prières.

Que ne me dit pas cette Dame pour modérer mes transports! Mais s'opposer à une passion violente, c'est vouloir arrêter un torrent dans sa course. L'aimable de Chambertin, déconcertée et surprise tout ensemble d'une attaque si soudaine et si vive, eut à peine le tems de la réflexion, et mon bonheur suivit ma témérité; je tombai aux genoux de cette charmante Françoise. Je voulus la regarder; mais couvrant ses yeux d'une main et me repoussant sans aigreur de l'autre, en détournant la vue : « Allez, me dit-elle, allez, cruel ami, vous vanter d'un si généreux procédé. Est-ce là ce que vous m'aviez juré? Pourquoi vous ai-je cru ?» — A ces mots, tremblante entre mes bras, elle ^voulut faire un effort pour s'en arracher. Je la retins par mille caresses, dont elle n'eut pas la force de se dégager. Nos yeux, après s'être fuis longtems, se rencontrèrent. Les siens me reprochoient ma témérité; mais leur douceur, en m'assurant de ma grâce, me disoit assez que j'avois sçu profiter d'un moment de foiblesse,

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et que j''étois encore plus heureux que téméraire.

Quelques moyens que j'aie pu employer par la suite, il me fut impossible de retrouver une seconde fois la Marquise assez foible pour en triompher. Il fallut me contenter du nom d'ami, qu'elle me donna jusqu'à son départ pour Lyon, où elle vient de se rendre, après avoir été remercier le Roi, qui lui procure de quoi y vivre honorablement dans le sein de sa famille. Je crois que le désir de m'éviter a précipité son départ.

Enfin, belle Atalide, dans huit jours nous quittons Paris. J'en ai connu tous les plaisirs. Rien ne me retient plus en France. Zulime est la seule dont je n'ai pu triompher ; mais Dély n'en est pas plus heureux. Privé aussi des caresses de sa chère Esclave, elle nous a tous remis à notre retour à Constantinople. Cette Persane, qui nous a tant amusé par la singularité de ses sentimens, en a encore adopté ici de nouveaux. Elle n'ose à présent regarder aucun homme, pas même son cher Dély.QnoX étrange caprice!

Je consacre à ta famille le peu de tems qui me reste à demeurer ici. Ta mère et tes sœurs jouissent d'une santé parfaite. Elles me quittent à regret; et si tu ne me rappelois à Constantinople, je les quitterons de même.

L'aimable Emilie, constante dans sa vocation, ne paroît pas regretter le monde qu'elle a

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quitté. Je la fus voir liier. Elle te fait mille amitiés. Pour Eloïse, Paînée de tes soeurs, cette dédaigneuse, dont la fortune a duré si peu, a bien diminué de sa fierté. Ne trouvant plus personne qui veuille en prendre soin, elle vient de se résoudre, avec bien de la peine, à demeurer avec ta mère. Lucile, qui briguoit une place à l'Opéra, est encore dans tout son lustre. Elle commence à jouir de la fortune qui vient d'abandonner Eloïse, sans que le sort de sa sœur lui ait ouvert les yeux. Ta tendre mère espère que dans quelques années Liicile viendra rejoindre Eloïse. Elle attend ce moment avec impatience.

Avant de partir, je leur ferai de ta part tout le bien qu'il me sera possible, et compte que, de retour à Constantinople, je ne les oublierai pas. Tu me les rends chères.

L'aimable Thérèse veut bien se donner à moi et m'accompagner. C'est une amie que je vais te donner, chère Atalide : que de momens heureux vont suivre mon retour! Puissé-je te retrouver aussi tendre que je t'ai quittée! Adieu. Que cet Adieu est différent de celui que nous nous fîmes, les larmes aux yeux, en nous séparant! Celui-ci, belle Esclave, m'annonce que je te reverrai bientôt; aussi est-ce avec joie que je le prononce. Adieu.

Mémoires Turcs. 247

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