‹ Contes de Godard d'AucourChapitre 14 sur 16 · A LA MARQUISE DE CHAMBERTIN · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE CHAMBERTIN

ENFIN, Madame, les vents favorables nous éloignent de l'heureuse France ; Je ne la reverrai peut-être jamais : triste souvenir pour une amc sensible et pénétrée de vos bontés ! Quoi ! je ne vous reverrois plus, divine Marquise ? Vous m'avez, il est vrai, permis de vous écrire; foible consolation. Un François pourroit s'en contenter ; c'est, dit-il, le sentiment qu'il aime : un Turc, plus juste appréciateur du plaisir, ne trouve de vrai bonheur que dans le plaisir lui-même; mais, que dis-je ! je m'égare encore, et mon amour aveugle oublie que vous m'avez défendu de vous parler jamais de mes feux. Ah ! Madame, il falloit donc aussi me défendre de vous écrire : vous avez fait plus, vous avez fixé l'objet de mes lettres ; elles doivent vous parler de tout , excepté de vous-même. Je vais donc vous entretenir de notre voyage : c'est du sein des mers que je vous écris.

Les vents favorables nous portent vers Constantinople, et les eaux me tiennent encore

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suspendu entre Atalide et vous : confidente de mes folies pendant mon séjour à Paris, puissent celles de notre route vous amuser encore un moment !

A peine fûmes-nous embarqués, que Said Effendi, quittant la gravité d''Ambassadeur, nous parla de la France ,en homme qui s^étoit occupé à la connoître. « Les François, nous dit-il, veulent qu^on encense Jusqu'à leurs défauts, et ce n'est qu'en les imitant qu'on peut leur plaire. Si j'ai flatté leurs foiblesses, respecté leurs préjugés, leurs caprices, j'ai aimé leur franchise, leur politesse et leur bonne foi; mais ils ne m'en ont point imposé. »

Tout le monde applaudit à ce discours de Said, et chacun convint que ce portrait des François étoit d'après nature.

Comme il n'est rien de si ennuyeux que de voyager sur mer, où les mêmes objets, la terre et l'eau, frappent sans cesse nos yeux. Son Excellence, pour varier nos amusemens, nous proposa de conter tour à tour les galanteries que nous avions eues en France. La proposition fut généralement acceptée. Comme je me trouvois à côté de Said, il me pria de commencer. Je récitai donc à la compagnie une partie de mes aventures : je ne vous les répéterai point. Madame; vous les avez lues dans les lettres que j'écrivois de France à ma chère Atalide, et dont je vous ai fait lecture pour charmer vos ennuis.

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Le grand Maréchal, impatient de parler, me laissa à peine le tems de finir. Il nous entretint pendant un jour entier de toutes ses galanteries; elles ont trop couru Paris, pour que je vous les rappelle. Il finit par le récit de ses amours avec le jeune objet qui alluma plus d'une fois le flambeau de la discorde entre Said et lui.

Dély nous conta à son tour ses aventures au temple de Jatab et à Paris. Chacun le plaisanta sur ce que, malgré tout Pamour qu'il prétendoit que sa Zulime avoit pour lui, il n'avoit pu obtenir ses bontés que quand elle les avoit prodiguées à tout le monde ; et le grand Maréchal voulut gager, qu'avant son arrivée à Constantinople, il triompheroit de cette Belle. Dély, qui connoissoit l'homme et la simplicité de son Esclave, ne la voulut pas mettre à cette épreuve. Il se contenta de la garder à vue.

Said, fils de Son Excellence, qui rentra avec Zulime sur ses entrefaites, excita les ris de toute rassemblée. Ils redoublèrent à la vue de l'étonnement de Dély, qui crut lire dans les yeux de son Esclave, que le jeune Said ne lui déplaisoit pas. Il fit un effort sur lui-même pour cacher son trouble et affecta une tranquillité dont son cœur étoit loin de jouir.

« C'est à votre tour, aimable Said, dit le grand Maréchal, à conter vos aventures. Il n'est pas que vous n'en ayez eu quelques-

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unes; j'en ai pour garant les larmes que je vous vis répandre en quittant cette Capitale : la jeunesse se laisse aisément surprendre.

— Hélas! reprit Saîd avec une timidité si naturelle à son âge, je n'avois jamais connu de femme que ma mère et mes sœurs, et je croyois les aimer au delà -de tout; mais je sens bien que Ton peut aimer davantage. Ce qui me surprend, c'est qu'une étrangère, en moins d'un jour, m'ait été plus chère que ma mère même. Je ne Paurois jamais cru. Voilà mon histoire.

— Vous n'en serez pas quitte à si bon marché, reprit le Maréchal; imitez-nous, s'il vous plaît, dans le récit exact et circonstancié que nous avons fait de nos folies.

— Puisque vous le voulez, repartit Said, il faut vous satisfaire. Ne vous attendez pas à quelque chose de fort extraordinaire ; rien de si simple que ce que j'ai à vous raconter. Il vous souvient. Maréchal, du jour que vous m'amenâtes, pour la première fois, avec vous, chez Madame de Ta/. .., votre bonne amie. Vous savez que vous demeurâtes seul plus de deux heures avec elle dans son appartement, et que vous me laissâtes avec Mademoiselle de Tal..., âgée d'environ quatorze ans : c'est cette jeune Françoise qui est le sujet des pleurs que vous m'avez vu répandre, et que je ne puis encore retenir en me rappelant ces doux instants ; n'étes-vous pas satisfait ?

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— Pas encore, repartit le Maréchal : ce que vous venez de nous apprendre est bien quelque chose ; mais ce sont les détails qui sont intéressans, poursuivez donc.

— Quand vous nous eûtes laissés seuls, reprit Said, Mademoiselle de Tal... vint s''asseoir sur le sopha où j'étois. Nous y demeurâmes quelque tems sans rien dire. La peine que j'avois de parler une nouvelle langue augmentoit ma timidité. Cette jeune Françoise prit la première la parole et m^avoua ingéhuement qu'elle m'aimoit mieux que tous les autres Turcs, parce que je n'avois point de barbe. Je lui répondis que je l'aimois aussi plus que toutes les autres Françoises, et que je ne savois pourquoi je ressentois en sa présence un trouble, une émotion que je n'éprouvois nulle part.

— C^étoit de Pamour, interrompit le Maréchal; ne vous y trompez pas, Said ; que ne m'en fites-vous alors la confidence? J'aurois été votre conseil. (Un pareil conseil est souvent dangereux. )

— Je vous avois vu, poursuivit Said, baiser la main de Madame de Tal... Je baisai celle de sa fille, qui rougit aussitôt, et moi aussi. Je n"'osai plus la regarder. Peu à peu cependant, en promenant mes yeux de côté et d'autre, ils s'arrêtèrent sur elle, et je trouvai les siens fixés sur moi. Elle se leva, se promena, et après qu'elle m'eut fait examiner les tableaux de

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Tappartement, comme vous ne reveniez point, nous descendîmes machinalement dans le jardin. Je courus à la première fleur que j'apperçus, pour en faire présent à Mademoiselle de Tal. . . qui Faccepta avec reconnoissance. Nous avançâmes, sans nous en appercevoir, sous une charmille épaisse, où je baisai encore la main de cette Belle. Elle rougit, mais bien moins que la première fois, et moi je ne rougis plus. Nous nous reposâmes sur un gazon. Mon cœur s''agita; tous mes sens se troublèrent; ma voix expira sur mes lèvres; puis, revenu à moi, comme d'un profond assoupissement, j'embrassai Mademoiselle de Tal...

avec transport. Elle s'en fâcha ; mais sa colère ne dura pas long-tems. Voyant même que j'étois triste et rêveur, elle me dit plusieurs fois qu'elle me pardonnoit; je la priai d'oublier ma témérité. Elle parut sensible à mon repentir.

a Un voyage que je fis à Versailles, avec mon père, me priva quelque tems du plaisir de voir cette jeune Françoise. La Cour que j'avois vue si brillante, environ un mois auparavant, me parut alors insipide. Les mêmes choses qui m'avoient frappé attiroient à peine mes regards. Je ne voyois que Mademoiselle de Tal. . . Je ne pensois qu'à elle.

« Un jour que je retournai chez cette Dame avec vous, continua Said au Maréchal, j'entrai chez sa fille, selon mon usage, pour vous lais-

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ser seul avec sa mère. Mademoiselle de Tal...., surprise de mon arrivée imprévue, demanda aussitôt un miroir et des rubans. Sa première parole fut qu'elle étoit charmée de me voir. Elle ajouta tout bas que mon absence lui avoit fait de la peine. Je la serrai dans mes bras avec un doux frémissement ; elle me tendit la main, j,e la baisai en tremblant ; au lieu de s'offenser de ma hardiesse, elle en parut charmée et porta elle-même une seconde fois sa main contre mes lèvres. Elle fit même un mouve--. ment, comme pour approcher la mienne de sa bouche; mais, par un mouvement contraire, elle la repoussa doucement. La réflexion la retint sans doute. Je demeurai à ses genoux, dans la situation la plus embarrassante de ma vie. Je ne pouvois démêler ce qui se passoit dans mon cœur. La seule présence de Mademoiselle de Tal... ne suffit donc pas pour me rendre heureux, me disois-jeen moi-même, puisque je suis à ses pieds et que je ne suis pas content.

— Quoi, interrompit le Maréchal, vous ignoriez le rôle qui vous restoit à jouer, et la nature ne parloit pas encore ? Le charme a-t-il fini? L'énigme s'est-elle enfin éclaircie? Voici le plus intéressant de l'histoire; songez, mon cher Said, à n'en pas omettre une seule circonstance. »

Ce seroit, belle Marquise, quelque chose de fort amusant à vous marquer, que les degrés

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par lesquels ces deux amans en vinrent à se donner des preuves mutuelles de leur tendresse ; mais soit modestie, soit discrétion, le jeune Said s'obstina à n'en pas vouloir dire davantage; sans doute qu'il y eut bien des petits combats de part et d'autre : la jeune Françoise ignoroit-elle où son amant en vouloit venir? Qui des deux le soupçonna le premier? Comment Said fut-il reçu ? Que lui dit-on après sa conquête ?

En vain le Maréchal voulut-il savoir tous ces détails intéressans ; il fallut deviner le reste et les Dardanelles que nous découvrîmes heureusement mirent fin à tous nos récits.

Je commence, Madame, à découvrir les tours de Constantinople. La plume me tombe des mains, mon cœur palpite, pardonnez-le-moi ; je vais revoir ma chère Atalide ; je touche au moment tant souhaité de mourir d''amour à ses pieds. Je ne finirai cette lettre qu'après avoir comblé ses vœux et les miens, et ce sera pour moi une nouvelle jouissance, que le plaisir de vous conter dans peu l'excès du bonheur où je vole sur l'aile de l'amour.

Je remets, belle Marquise, la main à la plume pour finir ma lettre; mais qu'en peu de jours les temps sont changés ! non, il n'est point de

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bonheur constant ! il ne me reste que des larmes à répandre. J'ai plus besoin de vous que jamais : voici le tems de Pamitié.

Enfin, après bien des inquiétudes, nous revîmes avec joie le port de Constantinople. Je conduisis d'abord Thé?'ese à Atalide : Tentrevue de ces deux aimables filles fut des plus tendres. Elles s'embrassèrent et se comblèrent de caresses; j'en fus attendri ; j'étois enchanté d'avoir en ma puissance deux Françoises d'un caractère si compatible.

Parmi les femmes de cette Nation, ce n'est pas quelque chose de fort commun. La jalousie et l'envie sont leurs défauts favoris; mais quelle fut ma surprise lorsque j'aperçus Atalide fondant en larmes ! à quoi pouvois-je attribuer sa douleur? Etoit-elle devenue jalouse? Comment me le persuader? Je l'avois vue vingt fois me conduire elle-même de jeunes Esclaves et revenir après dans mes bras avec toute la tendresse dont elle est capable.

Je voulus essuyer ses pleurs : « Laissez-les couler, Achmet, me dit-elle en me repoussant doucement : hélas ! jamais je n'eus tant sujet d'en répandre. » Comme la tristesse augmentoit et que les larmes redoubloient, je la conjurai de me dire ce qui pouvoit l'affliger dans le temps que, de retour à Constantinople, ma présence devoit lui rendre toute sa gaieté.

« N'êtes-vous pas charmée de me revoir? lui dis-je. » Un regard languissant qu'elle laissa

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tomber sur moi, en levant ensuite les yeux au Ciel, fut toute sa réponse.

Je m'approchai pour lui prendre la main et la porter à ma bouche ; mais Ciel, que vis-je? Atalide recula, comme saisie d'horreur, et retira cette main adorable sur laquelle mes lèvres avoient volé cent fois. « Vous ne m'aimez donc plus? lui dis-je avec douceur. Que vous a fait le tendre Achmet? Je prends le Ciel à témoin que vous n'êtes jamais sortie de mon cœur. Interrogez cette jeune Françoise, que je vous amené pour compagne. Elle peut vous dire si j'ai passé un seul jour sans lui parler de ma chère Atalide. »

Thérèse lui confirma ce que j'avançois, la félicita sur le bonheur qu'elle avoit de régner sur mon cœur avec tant d'empire, et finit par lui dire qu'elle s'estimeroit la plus heureuse des femmes, si son sort étoit égal au sien. « Hélas! mon triste sort n'est pas à envier », reprit Atalide en embrassant Thérèse ; elle n'eut pas la force d'en dire davantage et laissa échapper un profond soupir; puis, baissant son voile pour cacher les pleurs qui couloient de ses yeux, elle rentra dans son appartement avec le sentiment de la douleur.

Je conduisis Thérèse dans celui qui lui étoit destiné et revins ensuite auprès dCAtalide. Je la trouvai négligemment jetée sur un lit, sa tête appuyée sur une de ses mains, en tenant un mouchoir de l'autre. J e me mis auprès d'elle.

Elle se leva, et se jettant à mes pieds, qu'elle tint embrassés pendant quelque temps, elle me conjura de Pabandonner pour toujours.

Je ne pus entendre cette proposition sans frémir. Tous mes sens se glacèrent; mes jambes tremblèrent, et ma voix ne put se faire entendre. Je demeurai immobile, les yeux attachés sur Atalide, qui avoit les siens fixés en terre. Je la relevai de mes pieds et la portai dans mes bras sur le lit qu'elle venoit de quitter ; elle n'eut pas la force de s'y opposer ; mais elle y fut à peine, qu'elle me pria de ne point user de violence : esclave de ma parole, ne voulant rien tenir, je ne promis rien. Emporté par la vivacité de mon amour, impatient de satisfaire mes désirs, je lui représentai le pouvoir que j'avois sur elle, et l'obéissance qu'elle me devoit. « Si je n'ai point encore fait usage de mon autorité, ajoutai-je, ne m'obligez pas à commencer à dire, pour la première fois, un je le veux. Faites cesser des pleurs qui m'offensent, ou dites-moi ce qui les fait couler. Devriez-vous manquer de confiance pour un homme qui n'en a jamais manqué à votre égard? Je le vois, c'est que vous ne m'aimez plus.

c( Arrêtez, Achmet, me dit-elle, vous allez trop loin. Mon cœur est coupable; mais l'amour fait tout son crime. J'en aime un autre, il est vrai, et je n'ose encore décider entre vous deux; mais n'en soyez pas jaloux. C'est un Dieu que vous avez pour rival, un Dieu plein de bonté,

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que j'ai outragé un million de fois, et qui daigne encore se faire entendre au fond de mon cœur. Il me dit sans cesse de le suivre, qu'il oublie le passé; je l'écoute avec joie, je suis prête à voler sur ses pas; mais quand je vois qu'il faut vous abandonner et vous laisser derrière moi, je ne sais plus qui suivre, ou de l'homme, ou de Dieu. Vous triomphez chacun à votre tour : pourquoi ne puis-je avoir le mien et imiter Emilie? Seriez-vous moins généreux pour moi, que vous le fûtes pour elle? Grand Dieu, achevez votre ouvrage ! »

Pressé d'achever le mien et de regagner le cœur dCAtalide, je reconnus le tort que j'avois eu de lui parler de sa sœur et du bonheur dont elle jouissoit en France dans un Monastère. Pour l'en distraire, je fis à ma chère Esclave une peinture si vive des doux momens que nous avions passés ensemble, qu'elle me parut s'en souvenir avec plaisir. Je me mis en devoir de les lui peindre d'une manière encore plus touchante : elle s'attendrissoit ; je n'oubliai rien pour en triompher. J'embrassai ses genouXj ma bouche se colla sur la sienne. Elle soupira en pleurant. J'essuyai ses larmes, et, charmé de n'en pas voir paroître de nouvelles, j'augurai bien de ce premier succès. Mes yeux rencontrèrent enfin les siens. Nous nous regardâmes quelque temps en silence. Je saisis ses mains, c[ue je trouvai sans force. La nature parla, et l'amour fut vainqueur.

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Je vis renaître ces momens délicieux connus des seuls amans, et cette douce ivresse que Mahomet compare au bonheur qu'il nous promet dans le Ciel. Je prodiguai mille baisers à Atalide. Elle me les rendit avec usure. Nos transports redoublèrent. Tout fut oublié et sacrifié à Tamour. Qu'on est foible près de ce qu'on aime! Le cœur détruit souvent les projets de la raison. Mon bonheur fut complet, mais de peu de durée. Je fus un vainqueur malheureux, accablé sous le propre poids de mes lauriers. Que ma victoire me coûta cher ! A peine je sortois victorieux du champ de bataille, les armes basses cependant, et tremblant devant l'ennemi que j'avois renversé, qu'il fallut livrer de nouveaux combats.

Atalide, rendue à elle-même et à ses réflexions, reprit ses premiers sentiments. Elle eut honte de sa foiblesse. Ses larmes reparurent, ses prières recommencèrent, et je revis à mes pieds cette Belle en suppliante.

« Vous venez de le voir, Achmet, me dit-elle. Quel fond puis-je faire sur mes résolutions ? De grâce, permettez que je me sépare de vous. — Vous séparer de moi, lui dis-je avec attendrissement, etoù voulez-vous aller? — Rejoindre Emilie., poursuivit-elle, et m'ensevelir dans un Couvent avec elle. Je ne puis vivre plus longtems dans un serrail. Mille remords m'agitent sans cesse et font de mon cœur un théâtre affreux, où ma propre conscience vient elle-

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même me livrer des combats terribles. Si vous saviez, cher Achmet, ce qu'il m'en coûte pour m'arracher de vos bras, vous ne m'en feriez pas un crime. Depuis le jour que, dans une de vos lettres, vous me parlâtes du bonheur à''Emilie, j'ai toujours envié son sort. Vous m'aimez, je n'en puis douter, soyez généreux. Vous pouvez me retenir, je le sais, je suis votre Esclave; mais quel triste plaisir d'arracher à une infortunée des caresses qui lui coûteront la vie, et qui n'a plus que des pleurs à vous donner!

— Pourquoi, lui dis-je, me refuser la douceur de les essuyer, puisque c'est la seule consolation qui me reste! »

Je voulus engager Atalide à rester, en lui promettant de ne jamais rien exiger d'elle contre sa volonté.

« Je vous aime trop, reprit-elle. Peut-être serois-je plus foible que vous. C'est moi-même que je redoute. Ne viens-je pas de violer mes sermens et d'oublier dans vos bras jusqu'au Dieu que je sers? j'avois juré de ne vous rien accorder, et je comptois assez sur votre bonté pour espérer que vous ne me rendriez pas parjure; mais à peine avez-vous paru, que vous avez triomphé; et je me fierois encore à moi? '^on^ Achmet, ce seroit manquer de prudence. Je méritois de succomber, si je m'exposois au danger. »

Pendant tout ce discours, j'étois demeuré

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immobile, la tête appuyée sur mes mains, incertain du parti que je devois prendre. DMn côté, Je considérois la perte que je ferois, si je laissois partir Atalide; d^un autre, je voyois le peu de satisfaction que j'aurois de régner sur un cœur en proie à la douleur. Je n'étois pas accoutumé à voir couler des larmes si chères. Je me mis en devoir de les essuyer. « Vous prenez un soin inutile, me dit Atalide. Que vous sert d^effacer les traces de quelques pleurs, si vous n^en tarissez pas la source? d^un mot vous le pouvez. — Mais ce mot, lui dis-je, me coûtera la vie. — Mourons donc tous les deux, reprit-elle, puisque sans ce mot je ne puis vivre. Vous n'êtes pas assez généreux pour abandonner une malheureuse Esclave, et vous voulez que je vous sacrifie un Dieu qui m'appelle. «

A ces mots, je me laissai tomber sur le lit contre lequel j'étois appuyé, et levant les yeux vers le Ciel, je demandai au Dieu à'' Atalide ce que je lui avois fait, pour m'enlever ce que j'avois de plus cher au monde. « Dieu jaloux et cruel, m'écriai-je, pourquoi ne te pas contenter de vœux des mortels, sans exiger encore le sacrifice de leurs plus doux penchants ? Rival redoutable que je ne puis combattre, je vois bien qu'il te faudra céder la victoire. «

Revenu comme d'un profond assoupissement : « Vous pouvez partir, dis-je à Atalide. Rien ne vous retient plus. Je vous rends votre

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liberté, et vous ne me rendez pas la mienne. N'est-ce point être trop généreux ? C'est du moins m'être bien cruel à moi-même.

— Le Dieu que j'adore, reprit-elle, Souverain de l'univers, peut à son gré calmer ou dissiper les orages; je l'invoquerai pour vous; il donnera la tranquillité à votre cœur. Offrez-lui le sacrifice de votre Esclave; il lui est trop agréable, pour qu'il n'en soit pas reconnoissant.

— Fidèle a Mahomet, répondis-je à cette Françoise, le Dieu qui l'inspira me sera toujours sacré : ce n'est point à ton Dieu que j'offre un semblable sacrifice; c'est au mien, c'est à toi; sois la victime et l'idole. Si ton bonheur dépend de vivre loin de moi, sois heureuse, j'y consens. J'oublie que le mien dépend de vivre avec toi. Puisque je t'aime plus que moimême, je dois préférer ta félicité à la mienne.

— Ah ! reprit Atalide fondant en larmes, pourquoi me parler de votre amour, quand il faut que je renonce à votre cœur? Haïssez-moi plutôt, s'il est possible. Efforcez-vous de paroître moins aimable que jamais à mes yeux. La peine que j'ai de vous quitter n'est-elle pas assez sensible? Que n'êtes-vous ingrat, parjure, inconstant, cruel, barbare ! Faut-il que vous ne soyez que tendre et généreux?

— Oui, je le suis, lui dis-je, et je t'aime assez pour renoncer à toi, quand tu veux t'arracher à mon amour. Que l'heureuse France te revoie,

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j'y consens. Pendant le séjour que j'y ai fait, elle n'a possédé que mon corps; maintenant, mon cœur, inséparable du tien, y vole avec toi pour toujours. »

Un vaisseau François, qui devoit mettre à la voile dans deux jours, me fit prendre le parti d'y faire embarquer Atalide. Puisqu'il falloit m'en séparer, le plus tôt étoit le plus propre à soulager mes maux. Jouir de la présence de l'objet aimé est sans doute le plus grand des plaisirs; mais le voir au moment de le perdre pour toujours est la plus sensible des peines. Je n'eus pas plus tôt dit à Atalide qu'un vaisseau de sa Nation devoit partir pour Toulon^ qu'elle me conjura d'en profiter pour la renvoyer en sa Patrie. Je le lui promis, en commençant à préparer ce qu'il falloit pour ce voyage et les présens que je comptois lui faire ; triste ministère pour un amant ! Je donnai à cette infortunée ce que j'avois de plus précieux en pierreries, et une somme d'argent assez considérable, tant pour elle que pour secourir sa déplorable famille.

Quel jour que celui qui précède le moment d'une séparation si cruelle! Mes yeux voyoient Atalide pour ne la plus revoir. Cette seule idée me faisoit frémir ; tous mes sens se glaçoient, et je tombois sans force aux genoux de mon Esclave. Vingt fois je fus tenté de rétracter la parole que je lui avois donnée; mais la crainte de lui déplaire et le plaisir de faire son bon-

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heur me rendoient bientôt ma première générosité. Quoique transportée dans des climats éloignés, me disois-je, je régnerai toujours sur son cœur. Après ce que je fais pour elle, pourroit-elle ne pas m^aimer? Si je la retiens, elle me haïra ; quoi qu'il m'en puisse coûter, dois-je balancer entre son amour et sa haine? Puisse-t-elle me regretter quelque jour, je serois trop heureux!

Que les heures s'écoulent rapidement dans ces sortes de situation ! Il me sembloit que la nuit, plus prompte qu'à son ordinaire, se hâtoit de répandre ses voiles. A peine le soleil fut-il couché, que je retournai vers Atalide, que j'avois quittée pour quelque tems. Quelle entrevue ! c'étoit le lendemain que je devois la quitter pour toujours. J'entrai dans son appartement, en gémissant, et pénétré de la douleur la plus vive. Mes yeux fixés en terre n'osoient la regarder. Enfin, un de mes regards échappés tomba sur elle. Cette aimable fille, couchée négligemment sur des carreaux, soutenant sa tête d'une main, fondoit en larmes et prononçoit quelques mots.

Je m'approchai, sans être apperçu, pour écouter ce qu'elle disoit. Elle s'entretenoit seule du bonheur de sa sœur Emilie, demandoit à son Dieu de nouvelles forces pour me quitter sans regret. « Grand Dieu, lui disoitelle , vous seul connoissez l'amour que j'ai pour Achmet et la grandeur du sacrifice que

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je vous fais; achevez votre ouvrage. Dieu di Emilie, et qui fûtes le mien, daignez le devenir encore! Enlevez-moi promptement d'un lieu où tout me parle d'un maître chéri et d'un amant trop aimé. Ne l'offrez plus à mes yeux. Je sens trop ma foiblesse.

— Quoi ! lui dis-je avec vivacité, en me jettant à son col, quoi! chère Atalide, vous ne voulez plus me voir ? Est-ce donc là le prix de tant d'amour que vous a marqué le tendre Achmet? Je ne m'oppose point à votre départ; partez, vous le voulez, cela me suffit ; mais il me semble que je puis exiger de vous un peu de reconnoissance. Quoi ! vous vouliez m'abandonner sans me dire un éternel adieu! Hé bien ! fuyez, cruelle, fuyez un malheureux, qui voit naître votre bonheur des larmes que vous allez lui coûter; cette Emilie, dont Pexemple vous séduit, est moins ingrate que vous. Ce fut elle qui m'envoya prier de ne pas partir sans la voir. Les adieux qu'elle me fit, quoique dictés par la seule reconnoissance, furent des plus tendres. Il m'en souvient encore, et vous voulez me quitter sans me voir ! Comment Atalide a-t-elle pu former un semblable projet !

— Quevous ètesinjuste, Seigneur, interrompitelle. Quoi ! vous doutez de mon amour, après en avoir eu des preuves si sensibles? J'aurois moins à pleurer, si je vous aimois moins; réduite par le sort à vivre dans un serrai], si mon

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cœur se fût maintenu libre, forcée de vous obéir, je ne me croirois pas coupable; mais hélas! quand j'aurois été autant et plus libre que vous, mon cœur auroit toujours été votre esclave. J'ai trop chéri des fers que vous me rendiez aimables, pour les voir briser sans regret. Dans la douleur qui m'accable, jHgnore encore si ce ne sont point eux que mes larmes regrettent. Et vous me faites un crime des pleurs que vous faites couler; vous me citez Texemple d'Emilie, qui demanda, dites-vous, à vous voir avant votre départ : quelle différence, grand Dieu ! avoit-elle, comme moi, votre présence à redouter? ne dois-je pas me défier d'une foiblesse que n'éprouva point ma vertueuse sœur, et dont j'ai plus de peine à me défendre que jamais? «

En finissant ces motSj Atalide voulut baisser son voile; mais je l'en empêchai, en la conjurant de ne pas me cacher des charmes que bientôt je ne pourrois plus contempler. Il fallut livrer un petit combat, dont je sortis heureusement vainqueur.

Je soupai avec cette Belle. C'étoit la dernière fois que je devois y manger. Quel triste repas ! il commença par un morne silence, qui n'étoit interrompu que par des soupirs et des larmes, qui se mêloient aux liqueurs que nous buvions. Nos yeux, au défaut de nos voix, étoient chargés de la conversation. Que ne se dirent-ils pas? Ils se fuyoient et se recher-

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choient ensuite; s'étoient-ils retrouvés, ils en venoient à de tendres reproches, que Pamour et les pleurs accompagnoient toujours.

Enfin, le repas fini, Atalide voulut demeurer seule. Je fis de vains efforts pour rengager à me laisser passer la nuit dans son appartement; mes prières furent inutiles. Je ne pus résister à ses larmes. Il fallut la quitter et me contenter de baiser sa main, qu'elle retiroit encore. A quelle extrémité me trouvai-Je réduit! moi qui Pavois vue mille fois prévenir mes desirs et me combler de ses caresses. Je commençois à en connoître le prix plus qiie jamais. Quelle cruelle nuit ne passai-Je pas! malgré tout ce que je souffrois, j'aurois voulu qu'elle eût duré toujours.

A peine le jour commença, que je maudis sa lumière. L'arrivée du soleil fut le signal du départ dCAtalide. Accablé de tristesse, je me rendis dans son appartement. Elle n'étoit point encore levée. Ma vue l'effraya. Elle sauta hors du lit, où elle s'étoit jettée toute habillée. « Allons, Achmet, me dit-elle, voici le moment redoutable. Armez-vous de courage. Le Dieu que j'adore m'a donné des forces. Je ne suis plus cette foible Atalide qui vous quittoit en pleurant; mais, que dis-je? je sens que mes yeux me trahissent; quoi, je pleure encore! adieu, Achmet, s'écria-t-elle avec fermeté. Qu'on me conduise au port, »

Elle finissoit ces mots, quand on vint avertir

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que le vaisseau partiroit dans une heure. J^ avois envoyé dès la veille mes présens. Il ne me restoit plus qu'à y conduire Atalide. Elle fut faire ses adieux à toutes ses compagnes. Quel spectacle attendrissant pour moi! Taimable Thérèse parut la moins affectée; soit que nouvellement arrivée, elle ne se fût pas encore liée avec Atalide d'une amitié assez forte, ou qu'un peu jalouse, elle vît avec une joie secrette partir celle qui auroit pu lui disputer mon cœur.

Atalide l'embrassa, en lui faisant de moi le portrait le plus avantageux, et finit par lui vanter toutes les bontés que'j'avois eues pour elle. « Achmet, lui dit-elle, est le plus tendre des hommes. La vertu la plus farouche s'adoucitaveclui. Il m'avoit achetée comme Esclave; mais il a vécu avec moi comme avec une tendre épouse. J'entrai dans son serrail en pleurant, vous voyez que je le quitte de même. Adieu, aimable compatriote; puisse le Ciel parler à votre cœur comme au mien ! »

Thérèse répondit ingenuement qu'elle ne connoissoit pas de plus grand bonheur que celui de faire le mien; qu'elle en feroit toute son étude, trop charmée de pouvoir me rendre heureux; qu'elle souhaitoit cependant pouvoir quelques jours imiter ce généreux exemple. Ces deux charmantes filles s'embrassèrent tendrement et se séparèrent.

L'heure fatale approchoit : tremblant et ac-

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câblé de douleur, j^avois à peine la force de conduire Atalide par la main à la porte duserrail. En traversant son appartement, tant de fois témoin de nos plaisirs, mes forces m'abandonnèrent, et je tombai évanoui à ses pieds. Mes yeux mourans lui disoient que j'expirois d"'amour pour elle. Par un mouvement involontaire, elle se précipita dans mes bras, et collant sa bouche sur la mienne, elle rappelloit mon ame fugitive. A sa voix, mes esprits se réveillèrent. J'appellai Atalide à haute voix, ignorant que j'étois dans ses bras ; je Papperçus la tête renversée sur ma poitrine, et les yeux levés vers le Ciel, Revenu comme d'un profond assoupissement, je ne pus me résoudre à abandonner tant de charmes. Je me sentis tout à coup agité de la passion la plus violente. Je ne fus pas maître de modérer mes transports, d'autant plus vifs que mon cœur me disoit que dans un moment je ne pourrois plus les satisfaire. Aveuglé par l'amour, je n'écoutai rien ; ma passion devint fureur. En vain Atalide eut recours aux larmes et aux promesses que je lui avois faites la veille. Aveuglé par l'amour, je fus insensible à tout. J'en vins jusqu'à lui reprocher son ingratitude. De quoi un amant furieux n'est-il pas capable?

La tendre' Atalide, interdite et confuse, baissoit les yeux. Je me saisis de ses mains tremblantes, sans oser la regarder. Mes reproches la déconcertèrent si fort, qu'elle ne me répondit

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que par des larmes. Je la relevai ; mais à peine eut-elle fait quatre pas, qu'elle tomba prête à expirer de foiblesse, et moi d'amour. Nos regards seconfondirem, nos lèvres se collèrent les unes contre les autres, nos bras s'entrelacèrent ; j'oubliai mes sermens : Atalide ne m'en fit pas ressouvenir. Peut-être en ce moment oubliât-elle elle-même ce qu'elle avoit exigé de moi, pour se livrer à mes transports avec plus d'ardeur que jamais : quoi qu'il en soit,, je fus heureux, ou du moins je crus l'être. Bientôt les pleurs à' Atalide recommencèrent, et se réveillant comme d'un profond sommeil, elle éclata en reproches contre moi.

Je me jettai à ses pieds, en la conjurant de me pardonner. Qu'un coupable a-t-il à craindre , quand l'amour le fait régner sur le cœur de son Juge? En vain je voulus me livrer à de nouveaux transports ; je fus repoussé si vivement, que j'en fis le sacrifice à Mahomet.

Atalide ne voulut pas demeurer plus longtemps seule avec moi ; elle appella les Esclaves que je lui avois donnés pour l'accompagner, et pleine de fermeté, elle marcha avec eux droit au port. Je la suivis jusqu'au vaisseau qui devoit la porter ; elle y monta généreusement, en s'appuyant sur mon bras, et disparut à mes yeux, en me jettant un tendre regard qui fut le dernier. On n'attendoit qu'elle pour partir. A peine eut-elle mis le pied dans le vaisseau, qu'on mit à la voile. Je demeurai immobile sur

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le rivage, les yeux fixés sur le bâtiment qui m'enlevoit ce que J'avois de plus cher au inonde. « C'en est donc fait, m"'écriai-je dans le désespoir qui m^animoit; c''en est donc fait, je ne la reverrai plus, cette Esclave adorable, qui faisoit depuis tant d'années la douceur de ma vie! Un Dieu jaloux me Tenleve. Que ma générosité me coûte cher ! »

De retour chez moi, je m'enfermai dans mon serrail, où je -demeurai deux jours entiers sans voir personne : insensible à tous les plaisirs et en proie à la douleur la plus amere, je me rendis enfin auprès de Thérèse, qui, par ses soins généreux, essaya de calmer mes peines. Cette tendre fille pourra seule remplacer Atalide dans mon cœur. J'ai commencé par lui donner l'appartement le plus commode, celui destiné à l'Esclave qui m'est la plus chère. Flattée de cette préférence, elle m'entretient sans cesse du bonheur qu'elle a eu de me plaire à Paris et de me suivre à Constantinople. Nous parlons souvent de la France, qui m'est toujours chère, puisqu'elle vous possède, belle Marquise, et qu'elle va encore posséder ma chère Atalide; elle doit vous visiter à son passage à Lyon. Daignez, Madame, lui servir de protectrice dans un pays où elle n'auroit besoin que d'elle-même, si la vertu suffisoit pour s'y faire estimer. Votre naissance vous y donne un rang que tout votre mérite n'auroit pu vous y procurer; vous le savez, et vous me l'avez dit

zjz Contes de Godart d'cAucour.

cent fois, que le crime s^y trouve plus protégé que rinnocence.

Quoique Atalide sorte d^un serrail , je ne crains pas de la comparer à ce que la France a de plus estimable. Son cœur fut, à mon égard, plus tendre que criminel. J'ose, Madame, vous Toffrir pour amie ; la distance de vos conditions ne doit pas y porter d'obstacles. Elle s''approche autant de vous, par ses sentimens nobles et généreux, qu'elle s'en éloigne par sa naissance. Qu'importe en quel rang le sort la fit naître ; elle pouvoit les honorer tous.

J'espère, Madame, que vous me saurez gré de la confiance que je vous marque à son égard ; aimez-la, et l'empêchez, s'il est possible, d'aller se renfermer dans un cloître pour le reste de ses jours. Elle a de quoi ne pas vous être à charge. Mes présens l'ont mise en état de se passer de tout le monde, et je suis prêt de lui en faire de nouveaux, encore plus considérables, sans rien exiger d'elle, qu'un peu de part dans son cher souvenir. Je vous demande la même grâce. Madame; pourriez-vous la refuser k Achmet? Noms êtes trop généreuse et trop tendre; vous n'avez à me reprocher qu'un excès d'amour, faute bien pardonnable. Que n'ai-je le cœur moins sensible ! je ne vous aurois peut-être pas déplu, et je regretterois moins Atalide. Puisse-t-elle être heureuse! pour moi, je ne le serai jamais, puisque je ne suis plus l'objet de sa félicité. Le plus

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grand plaisir d'un véritable amant est de faire le plaisir de celle qu'il aime. Je n'en connois pas au-dessus.

Ce que Dely vient de faire pour sa Ziilime prouve, Madame, que je ne suis pas le seul Turc généreux : comme vous connoissez ces amans, dont je vous ai parlé tant de fois, peutêtre ne serez-vous pas fâchée de savoir leur sort. L'amoureux Dely ne s'est point laissé éblouir par les emplois brillans dont il a trouvé son père revêtu. Toujours constant pour sa Zulime, il l'a tirée du rang de ses Esclaves pour en faire son épouse. Ils vivent ensemble dans l'union la plus parfaite.

Sans vouloir diminuer le prix de la générosité de mon ami, elle lui coûte moins que la mienne. Le cœur peut former aisément le projet de s'unir à ce qu'il aime. Pour l'exécuter, il ne se fait point de violence ; mais qu'il est difficile de déterminer ce même cœur à s'arracher pour toujours à l'objet qui l'a sçu charmer! Je le sens mieux qu'un autre. J'en ai fait la fatale expérience. J'adore et j'abandonne Atalide. Quel sacrifice! j'en frémis encore. Quoi ! je ne la reverrai plus, j'ai pu y consentir?... Soit vertu, soit foiblesse, c'en est fait; il n'y faut plus penser. Atalide ne vit plus pour moi. Puisse quelque vent favorable à mes vœux la ramener dans le port de Constantinople ! Dieu jaloux, qui me l'as ravie, ne l'offre jamais à mes yeux ; je ne làcherois plus

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ma proie. Tout mortel que je suis, je te serois un rival redoutable ; mais, hélas ! tu triomphes. Que ne me ravissois-tu la vie, en m^enlevant ce qui en faisoit le bonheur ! Je te donne Emilie, et tu m'enlèves Atalide. Est-ce ainsi que tu récompenses la vertu?

Marquise aussi vertueuse qu'aimable, vous la verrez, cette chère Atalide. Peut-être même Pavez-vous déjà vue au moment que vous recevez ma lettre. Que vous a-t-elle dit à''Ach77iet? A-t-elle prononcé son nom avec joie? L'a-t-elle oublié pour toujours? Non^ son cœur est trop tendre. Puisse-t-elle me regretter et revenir!... Vain espoir, qui ne fait qu'accroître mes peines, faut-il que le seul remède que j'y sache soit de n'en plus parler ? Il faudroit aussi n'y plus penser; mais il faudroit n'avoir jamais vu Atalide.

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