A EUPHÉMIE
M' aime:{-vous encore, tendre Euphémie ?
n'avei-vous pas eu l'injustice de me croire inconstant? Privé de tous mes biens et des emplois brillants que je possédois, le ciel m'est témoin que dans l'horreur de ma prison je ne regrettois que vous et notre cher Dely: il est en France; c'est un secret que je lui ai celé : il doit vous remettre cette lettre. Si vous vive\ encore, entretene:{-vous ensemble du plus tendre des amans et du plus fortuné des pères. Je jouis de tout V éclat de ma première fortune . Le tems a découvert mon innocence : mes ennemis sont confondus- Il ne manque à mon bonheur
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que d'être sorti plus tôt de ma prison, pour accompagner en France Said Effendi et mon Jils. Je vous aurois revue, ma chère Euphémie ; nous aurions rappelé ces tems Jieureux oii l'amour nous procuroit les douceurs qu'ail nous a depuis fait payer si cher, en fwus séparant fun de Vautre. Puisse mon Jils me retracer à vos yeux ! Il vous aimoit sans vous connoUre ; nous lisions vos lettres ensemble. Lise-{ les miennes de même. Parlez-lui de moi, comme je lui parlois de vous. Adieu, chère Euphémie ; je ne fais qu'arriver à Constantinople ; je me dérobe aux affaires les plus pressantes pour vous écrire. Cette lettre sera dans peu suivie dhcne plus étendue. Adieu; embrasse-{ Dely pour moi.
Madame de Corcelange n'y manqua pas.
« Puisque je vous tiens lieu d''Euphémie, mon cher Dely, me dit-elle, Je dois faire ce qu'elle feroit si elle étoit ici. »
A ces mots, elle me prodigua mille baisers.
« Je vais donc mander à Muley, lui répondis-Je, que ma mère n'est plus; vousconnoissez son amour pour elle, il en mourra de douleur. »
En prononçant ces derniers mots le plus tendrement qu'il me fut possible, j'examinai ma mère. Elle me parut un moment balancer si elle me dévoileroit son secret : ne pouvant plus y tenir, je la tirai d'embarras en me jettant à ses genoux, que je tins embrassés jusqu'à ce qu'elle m'eût fait un aveu si doux.
128 Contes de Godart d'oAiicoiir.
« Pourquoi, tendre Eiiphémie, lui dis-je, refuser de me reconnoître pour votre fils ? m''en suis-je montré indigne? je sais quec^està vous et à Muley que je dois ma naissance. Ah ! ma mère, ma tendre mère, vous pleurez !
— Ah ! mon fils, me dit-elle enfin, en me serrant dans ses bras, quand le Ciel vous rend un père, quoi qu^il m'en puisse coûter, je serois cruelle et barbare de ne pas vous rendre une mère; oui, ce sont les genoux d'Eiiphe'mie que vous tenez embrassés. Votre grande jeunesse nVempêchoit de vous confier un secret dont dépend mon honneur ; mais la nature, plus foi te que toutes les bienséances, remporte dans mon cœur ; venez, rnon fils, mon cher fils, venez, que nous écrivions de concert à Muley : apprenons-lui que le sort nous a heureusement réunis. »
Au comble de la joie, que me restoit-il à désirer ? Zulime fut bientôt du secret. Madame de Corcelange lui a donné un appartement chez elle : elle la regarde comme sa propre fille.
Tous ces plaisirs tant vantés de la Capitale, et qu*'on s''efforce de nous procurer, me sont insipides, au prix de ceux dont je jouis dans les bras de ma tendre mère. Mon bonheur seroit parfait, s'il pouvoit durer toujours , et si Zulime ne s'obstinoit pas à s'opposer à mes vœux. J'en suis réduit à soupirer à ses pieds, comme bien d'autres François, qui n'obtiennent
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heureusement pas plus que moi, ce qui me console, préférant d^étre privé de ses caresses au malheur de les partager avec des rivaux.
En vain Achmet a voulu faire de nouvelles tentatives auprès d'elle, Zulime Va. remis à son retour à Constantinople. J'aurai soin qu'il s'y contente de son Atalide, sa belle passion. J'espère qu'on ne sera pas fâché de voir à la suite de ces Mémoires les lettres qu'il écrit de Paris à cette Françoise : elles suppléeront au silence que je garde sur cette Capitale et serviront à détromper les François, qui s'imaginent que les Turcs sont peu propres à la galanterie.