PREMIERE LETTRE
D'Achmet Dely-Aiet. Bâcha à trois Queues ^ à Atalide^ son esclave favorite.
ous sommes enfin arrivés à Paris, chère Atalide : quel pays !
quelles mœurs ! on nous regarde ici comme des hommes extraordinaires, d'un caractère singulier , d'une humeur mélancolique. Les François, élevés dans des idées qui leur sont particulières, nous blâment de n'avoir pas ces façons vives.
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ces légèretés, ces caprices, qui nous paroissent ridicules en eux, et quMls érigent en vertus.
Que je trouve la France différente du portrait enchanteur que je m'en étois formé, sur le récit charmant que tu m'en fis cent fois ! la terre, à t'entendre, n'a pas d'habitans plus accomplis. Non, belle Françoise, dans toute ta Nation, je ne trouve rien que tu ne surpasses à mes yeux. Te possédant dans mon serrail, je possède ce que la France a de plus aimable. J'en puis parler mieux qu'un autre; je mets toute mon étude à la connoître. De quel secours ne m'est pas à présent la langue de ta patrie, qui m'est devenue assez familière, par l'habitude que j'ai eue si long-tems de te l'entendre parler et de te la parler moimémel?
Content du rôle sans conséquenceque je joue dans ce pays, de tous mes titres, je n'ai gardé que celui d'ami de Said Effendi. Sous Vincognito le plus sévère, je puis me dérober, quand je veux, au faste et à l'éclat qui l'environnent. Moins honoré, mais plus libre que lui, je suis maître de mes démarches et de mon tems. La bienséance et sa qualité d'Ambassadeur de la Porte le retiennent sans cesse avec ce qu'on nomme ici les gens de condition. Je puis les voir avec lui, et la gravité de son ministère l'empêche de descendre avec moi parmi le peuple et de jouir du plaisir d'en connoître les ridicules: amusemens plus agréables à mes yeux
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que tous ces honneurs importuns qui le tiennent enchaîné dans une perpétuelle contrainte.
Je t'ai promis, belle Esclave, Thistoire fidelle de mon séjour en France et de toutes mes folies; il est juste de remplir mes engagemens, puisque ton cœur, au-dessus de la jalousie, ne connoît que le bonheur de me rendre heureux.
Rien de plus brillant que notre réception dans les villes quUl nous a fallu traverser pour arriver à Paris. Je passe sous silence tous ces honneurs flatteurs, charmans à la vue et fort ennuyeux à lire, pour m'arrêter à une petite aventure assez plaisante, qui m'est arrivée sur la route.
Comme j'avois toujours coutume de précéder la marche de l'Ambassadeur, suivi de quelques-uns de mes esclaves, j'apperçus un jour, à rapproche d'un hameau, des hommes et des femmes en grand nombre, qui s'avançoient au-devant de moi sur deux colonnes assez mal rangées; celui qui marchoit à leur tête portoit un morceau d'étoffe blanche, suspendue à un bois assez long, en forme de drapeau; c'étoit, me dit-on, une Bannière; un autre le suivoit avec une croix. Je ne sçais ce que ces bonnes gens chantoient tous ensemble; cette espèce de cérémonie étoit nouvelle à mes yeux. Je m'arrêtai un moment pour examiner si c'étoit à nous qu'on en vouloit, et je vis bientôt qu'on me prenoit pour l'Ambassadeur. Cette multitude d'hommes grossiers se mit à genoux.
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Le plus respectable, sans doute, revêtu d'une espèce de tunique blanche et portant un bonnet noir, s'approcha de moi: c'étoit ce qu'on appelle en France le Curé de la paroisse. Il me salua avec respect et me dit, en me donnant à baiser je ne sais quoi, qu'il portoit très précieusement :
a Le grand Prophète que je viens vous annoncer est autant au-dessus de Mahomet, que les cèdres du Liban sont au-dessus de l'Alcoran : votre Mahomet, j'ose le dire devant le soleil qui nous éclaire, oui, votre Mahomet, tout grand que vous le croyez, n'est qu'un nain auprès de nos Prophètes. Depuis huit jours entiers tous mes paroissiens, que vous voyez prosternés devant vous, font des vœux au Ciel pour obtenir le salut de votre ame. »
En finissant ces mots, il prit un petit bâton environné de crins par un bout, qu'il trempa dans de l'eau, et nous en jetta à travers le visage , en disant : Kyrie Eleison. Si ce bon vieillard n'eût pas fait cette auguste cérémonie avec autant de gravité, j'aurois cru qu'il vouloit se moquer de nous. Je me contentai d'essuyer ma barbe qu'il avoit mouillée et de me mettre en devoir de suivre mon chemin ; mais il ne me fut pas possible, les K}^rie Eleison continuèrent, et on recommença à nous laver le visage tout de nouveau : c'étoit apparemment pour nous purifier. Après un bon quart d'heure, le Chef de cette troupe rustique reprit sa harangue, qu'il continua ainsi :
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« Nous venons de prier tous les Anges du Paradis de vous prendre sous leur protection, de vous porter sur leurs ailes dans la Jérusalem céleste. Je Tespere de la bonté du Tout- Puissant ; s^il daigne vous convertir, gardezvous de devenir Janséniste. Jansénitis étoit un vrai Mahométan, et peut-être encore pis. Que sait-on? Ce n'est pas sans sujet qu'il a été excommunié par notre très saint Père le Pape, qui a succédé à saint Pierre et aux Empereurs Romains. ;>
A ces mots, la mémoire manqua heureusement à notre harangueur. Il voulut recourir à son papier (car ce ne sont pas là de ces discours qui se font sur-le-champ) ; mais je le priai de me le donner en l'assurant bien que nous lirions à loisir ce qui lui restoit à nous dire. Il me le remit très dévotement, après l'avoir arrosé de cette eau qui étoit de toutes les cérémonies. Le reste de ce discours contenoit mille extravagances plus ridicules les unes que les autres. Je te l'envoie pour tes menus plaisirs: c'est une pièce curieuse à garder.
Je crus en être quitte ; mais point du tout. Comme nous approchions du hameau, le bon Pasteur me pria de mettre pied à terre et de marcher à côté de lui, sous une espèce de dais; ce que je refusai. Un homme en chemise et vêtu à peu près comme le vieillard qui nous rendoit ces ridicules honneurs, si ce n'est qu'il avoit la tête nue, faisoit de tems en tems
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arrêter mon cheval pour me Jetter, non plus de Teau, mais du feu avec de l'encens au visage. Ce mal-adroit faillit vingt fois me brûler la barbe. Jusques-là cette marche m^avoit amusé; mais elle commença par m'incommoder , et comme ces honneurs étoient naturellement destinés à notre Chef, Je déclarai à ces bonnes gens que je n^étois point TAmbassadeur. Said Effendi, qui parut tout à coup avec une suite beaucoup plus nombreuse et plus brillante que la mienne, me délivra de ces importuns. Son Excellence ne voulut- pas s'arrêter; ce qui désespéra le bon vieillard, qui alloit sans doute recommencer ses Kyrie Eleison.
Un dîné nous attendoit chez le plus opulent de cette bourgade. Said Effendi voulut faire mettre à sa table le respectable vieillard qui étoit venu lui rendre les mêmes honneurs qu'il m'avoit prodigués; mais il répondit très gravement qu'il seroit damné s'il mangeoit avec des Turcs.
« Je vous donnerois bien quelque argent, lui dit Said en plaisantant, pour soulager votre paroisse, que vous dites être très pauvre; mais je craindrois que l'argent d'un Turc ne vous damnât. — Oh ! ne craignez rien, interrompit le Curé avec zèle, je le tremperai dans de l'eau bénite, et je défie le Diable de s'en servir après pour nous nuire. »
Il présenta en même temps un plat à l'Ambassadeur, qui y mit quelques pièces d'or dans
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un turban, que le bon Prêtre promit de faire servir de bonnet au Patron du village le jour de sa fête, après Tavoir purifié, bien entendu.
Nous continuâmes notre route. A peine fûmes-nous arrivés à la Capitale, belle Atalide, que mes premiers soins furent de chercher ta famille pour lui remettre les secours dont tu m'as chargé pour elle. Qu'elle en avoit besoin! que tu trouverois ton sort heureux, si tu pouvois le comparer avec celui de tes soeurs ! elles ne sont pas toutes également à plaindre ; mais le plus beau de leurs jours ne vaut pas le plus triste des tiens.
■ Ce ne fut pas sans peine que je découvris ta pauvre mère : reléguée dans le haut d'une maison presque inhabitable, où régnent la pauvreté et la misère, elle y traîne une vie languissante. A la vue de ces tristes lieux, mes entrailles s'émurent: tu m'as communiqué, chère Atalide, tes généreux sentiments. Mon cœur, formé par le tien, en a pris la douceur. Les Turcs ne sont pas toujours ce qu'ils paroissent. Tu peux leur rendre pluâ de justice qu'on ne leur en rend dans ta patrie. C'est dans le serrail qu'il faut nous voir pour nous connoître.
Ta mère frémit à ma vue ; toi-même ne frémis-tu pas la première fois que tu me vis?
« N'avez-vous pas, lui dis-je, une fille nommée ^^a//^e? »
A ce tendre nom, elle soupira et me demanda
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en pleurant, si j'en savois quelques nouvelles ! « Hélas ! me dit-elle, il y a près de cinq ans que je n'en ai oui parler ! Un jeune François qui l'avoit enlevée périt, dit-on, en traversant la mer pour se rendre en Italie. Je n'en sais pas davantage. D'où connoissez-vous Atalide ? vivroit-elle encore? qui vous a dit que j'étois sa miere ? comment avez-vous pu me trouver , et que venez-vous m'apprendre de son sort ? »
— Qyi'Atalide n'est point morte, lui répondis-je, et qu'elle vous envoie des secours que vous n'attendez pas ».
En même temps je lui remis une bourse de ta part et lui promis de ne la laisser manquer de rien. Elle l'accepta avec une joie proportionnée au besoin qu'elle en avoit. Que ne lit pas cette respectable mère pour me remercier! Plus curieuse qu'auparavant de savoir de tes nouvelles, elle me pria de lui en apprendre. Je lui dis que je t'avois mise auprès de mes filles et lui sauvai ainsi le désagrément de te savoir dans un serrail. Je lui en ai fait un mystère, parce que les François s'imaginent que nous régnons en tyrans sur les belles que nous y tenons captives. Tu le sais, chère Atalide, qui de nous deux donne des Loix à
La lettre que je remis à ta mère de ta part acheva de la convaincre que tu n'es point malheureuse. Elle en baisa mille fois les caractères et voulut savoir par quelle étrange aventure tu
étois tombée entre mes mains. Je n'eus garde de lui dire que je t^avois achetée d'un Marchand d'esclaves, qui t'avoit fait prisonnière sur nos côtes, où une horrible tempête t'avoit Jettée: je lui contai, ainsi que nous en étions convenus, que ton ravisseur ayant changé de dessein, t'avoit conduite à Constantinople, etque tu t'étois délivrée de ses mains pour t'engager de toi-même, et non comme esclave, au service de mes enfans; elle parut satisfaite de ma réponse.
Une Jeune fille des plus aimables, que je vis entrer, me frappa par la simplicité de ses habits, qui sembloient donner un nouveau lustre à ses charmes. La beauté, comme la vertu, n'a pas besoin d'ornemens pourparoître avec avantage. Nous croyons aussi bien que les Chrétiens, dont tu m'as vanté si souvent la morale, qu'on cesse d'être vertueux dès qu'on veut le paroître. J'ose dire qu'il en est de même de la beauté : veut-on la surcharger d'ornemens, elle s'évanouit. Les hommes, avec tout leur art, peuvent-ils prétendre de perfectionner ce que le Créateur a pris soin d'embellir ?
Je reconnus bientôt que la jeune beauté que je voyois étoit ta sœur: séduit par sa ressemblance avec toi, je ne fus pas maître de modérer mes transports. Elle recula au mouvement que je fis pour baiser une de ses mains: « Remettezvous, lui dis-je, de votre frayeur ; ne craignez point de violence. Jugez mieux du motif qui me conduit ici. »
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Ta mère lui dit que je venois de ta part leur faire du bien. Cette tendre fille se jetta à mes genoux en me demandant, les larmes aux yeux, si elle ne te reverroit plus. « Il ne tiendra qu'à vous, lui dis-je: voulez-vous venir avec moi? Je vous ferai un sort heureux.
— Non, me dit-elle, le Dieu que j^adore m'appelle ailleurs. Je brûle de me consacrer à lui pour toujours. J'en ai la volonté : pourquoi faut-il que je n'en aie pas la puissance?
— Quoi! ma fille, lui dit ta mère; cet Abbé respectable à qui je viens de t'envoyer, et qui m/avoit promis de t'aider de ses secours, après avoir éprouvé ta vocation, n'a donc rien fait pour toi ?
— Ah ! ne m'en parlez pas, reprit Emilie, c'est un monstre digne du courroux céleste. Qui l'eût cru ? » — Elle n'en dit pas davantage. Ses yeux mouillés de larmes excitèrent ma curiosité et celle de ta mère. Nous pressâmes ta sœur de nous raconter ce qui lui étoit arrivé.
ce Un Laquais ne m'eut pas plus tôt annoncée, nous dit-elle, que je fus introduite dans l'appartement de M. l'Abbé. Je traversai d'abord une antichambre, dont le luxe m'annonçoit que le Maître étoit bien en état de me faire du bien. J'entrai, pleine d'espérance, dans un cabinet superbe : l'Abbé de L*** se chauffoit, couché négligemment sur un sopha, environné d'un double paravent. « Approchez, belle enfant.
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me dit-il. » J'avançai en tremblant et me tins un moment debout devant lui, les yeux baissés et les bras croisés, avec cette timidité, compagne des malheureux. M. l'Abbé, sans lever sa tête de dessus le triple carreau qui la soutenoit, me regardoit fixement. J'ignorois ses indignes desseins. Que Ton juge mal du monde ! me disois-je en moi-même! A voir cet extérieur, qui semble ne respirer que la mollesse, qui diroit que cet Abbé ait tant de charité, et que c'est pour mon bonheur éternel qu'il me fait venir ici? Que je me trompois ! « Appro- « chez, ma chère, me dit ce monstre, avec une « bonté apparente, après m'avoir bien exami- « née. Vous voulez donc vous faire Religieuse? « Quel dommage ! Dieu n'exige pas de si grands « sacrifices. On peut se sauver sans courir « s'ensevelir toute vivante ! Vous me paroissez « si délicate, si aimable; que ne vous mariez- « vous plutôt. Vous savez ce que saint Paul dit « du mariage. Vous êtes bien capable de faire « le bonheur d'un tendre amant. Se peut-il que « vous cherchiez à fuir les hommes dans l'âge « des plaisirs? asseyez-vous sur ce sopha, petite, « ajouta-t-il en me serrant la main. Que crai- M gnez-vous? il faut bien que j'éprouve si votre « vocation vient d'en haut. »
« A ces mots, il me saisit d'une main, et de l'autre.... Je reculai d'indignation. Il me retint de force, et me tirant sur ses genoux : « Ne craignez rien, charmante Emilie, me dit-il; je
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suis honnête homme. — Faites-le donc voir, lui répondis-je avec fierté. » En même tems il me présenta, pour me calmer, l'argent qu'il me falloit pour entrer dans un Couvent. « Je « verrai, poursuivit-il, si vous êtes reconnois- « santé et si vous refuserez de rendre heureux « un moment celui qui vous donne généreusece ment de quoi Têtre toute votre vie, et pendant « une éternité. Ce n'est pas un crime si grand « que vous vous l'imaginez peut-être, que ce « que j'exige de votre bon cœur. Un peu de « foiblesse sera assez bien réparée par la vie « austère et retirée que vous mènerez le reste « de vos jours. On ne peut que gémir foible- « ment sur des fautes que l'on n'a pas faites. » En finissant ce discours, il voulut me tirer sur ses genoux ; mais je m'arrachai de ses bras, et sortis en pleurant. »
J'ai appris depuis que les Abbés composoient une sorte de république d'hommes inutiles à l'Etat, sans talens pour la plupart, dont tout l'emploi est de ne point en avoir, et qui, sous l'habit sacré des Ministres de votre Religion, déshonorent les Autels qui les font vivre, en prêchant la pauvreté et la chasteté dans le sein de l'opulence et du libertinage.
Je frémis d'horreur au récit d^Etnilie, en levant les yeux au Ciel, et rendant grâces au grand Mahomet de m'avoir fait naître dans le sein des Musulmans. « Désabusez-vous , Aclimet, me dit ta mère, nous avons, et en
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grand nombre, des Ministres saints, dignes de votre vénération, de tous nos hommages et du Dieu qui les inspire. Pour un qui désiionore l'habit qu'il porte, j'en connois mille dignes de le porter : je ne me plains que du malheur d'avoir mal rencontré; mais il faut espérer que le Ciel me sera plus favorable. Il en est qui, pleins de zèle et de charité, pourront...
— Arrêtez, lui dis-je, c'est moi qui ferai le bonheur de la vertueuse Emilie. Je veux lui donner de quoi se consacrer à son Dieu ; ses projets sont trop nobles, trop beaux, pour n'être pas couronnés de succès; la seule humanité sulht pour y contribuer; la vertu, l'honneur et la générosité sont de toutes les religions de l'univers. Non, Mahomet ne me fera point un crime d'avoir procuré un asyle à l'innocence. Il est de certaines vertus morales qui doivent s'exercer envers tous les hommes, en quelque religion et en quelque climat que le Ciel les ait fait naître. »
On nous traite ici de barbares, chère Atalide : qui des François ou de nous méritent mieux ce titre? que devenoit sans moi ta jeune sœur? que ne fit-elle point pour me témoigner sa reconnoissance? Faut-il que chez une Nation avide de gloire et qui se vante d'être policée, la vertu indigente et malheureuse ne puisse trouver un asyle qu'en payant? mais parmi des Peuples, chez qui l'on vend le droit de sépul-
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ture au mort, on peut bien vendre une prison aux vivans.
Emilie, par mes soins, va être renfermée avec des vierges. Elle me vante sa félicité prochaine; mais je suis plus heureux qu^elle, puisque j'en suis Pauteur, et que j'ai le plaisir de Rapprendre une nouvelle qui ne peut manquer de f être agréable.
Je voulus savoir de ta mère combien elle avoit d'enfans. « Il me reste encore deux autres filles, me dit-elle; mais que leur sort est à plaindre ! et que je le suis moi-même de ne pouvoir faire cesser leur infamie ! -> Elle ne prononça ces dernières paroles qu'en pleurant. Je fis ce que je pus pour arrêter ses larmes, en lui promettant de donner aussi des secours à tes autres sœurs. « Hélas! me ditelle, avec le malheur de se perdre, elles ont encore celui de ne manquer de rien ; de jeunes Seigneurs fournissent à leurs dépenses et sont les compagnons de leurs débauches. Pour achever de me désespérer et de se perdre, la cadette, Lucile, brigue une place à rOpéra. »
Comme je ne faisois qu'arriver à Paris, je demandai ce que c'étoit que l'Opéra?
« L'Opéra est un de nos Spectacles, me dit ta tendre mère, où de jeunes filles voluptueusement parées s'assemblent sur les cinq heures du soir, pour étaler sur un théâtre tout ce qui est capable d'exciter des désirs violens et des
passions criminelles. Là, elles dansent avec indécence, chantent d^une voix luxurieuse et déclament d'un ton passionné, employant tous les arts séducteurs à allumer des feux, sur lesquels sont fondés les plus sûrs de leurs revenus. Enfin, c'est en public qu'elles commencent ces scènes licencieuses qu'elles achèvent dans leurs boudoirs, avec ceux des spectateurs qui sont curieux d'en voir le dénouement. Plusieurs femmes servent à vos plaisirs; plusieurs hommes servent aux leurs. »
Le sort de ces esclaves de tout un Peuple, chère Atalide, te flatteroit-il plus que le tien? Elles ont le public pour maître, et tu n'as que moi. Ce qu'elles font sur un théâtre, aux yeux du public, vous le faites en secret dans nos serrails. N'est-ce pas par vos chants, par vos danses que vous allumez nos désirs? maîtres que nous sommes de les éteindre avec celles d'entre vous qui nous a plu davantage, notre Loi nous le permet, et ce n'est que dans le secret que nous vous donnons la liberté d'exciter nos passions. La Loi des Chrétiens défend ces sortes de plaisirs, et c'est en public que des filles à leurs gages s'étudient à verser dans leur cœur des feux qu'ils appellent criminels. Peut-on raisonnablement penser qu'ils sont fermes dans leur croyance ? Ton esclavage n'est-il pas plus heureux que la honteuse liberté de ces esclaves publiques ? leur sort est envié : elles jouissent ici de quelque considéra-
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tion ; elles y donnent même un certain ton à Taveugle vulgaire : quel pays !
« Et vous avez une fille, dis-je à ta mère, qui veut entrer à POpéra?
— Je suis assez malheureuse, me dit-elle, pour ne pouvoir Tempêcher. Les reproches que je lui en ai faits cent fois Pont éloignée de moi. J'ignore jusqu'à sa demeure. Je languis en ce galetas. Elle le sait et ne daigne pas penser à moi. Une jeune personne veut-elle se perdre, tout lui. rit; mille protecteurs intéressés s'offrent à Penvi ; elle se trouve bientôt en état de se passer de ses parens. Est-elle vertueuse, chacun l'abandonne. Que devenoit Emilie sans vos généreux secours? puisqu'un Ministre sacré de notre Religion accorde au crime ce qu'il refuse à la vertu, où trouverat-elle des protecteurs?
« Eloïse, Paînée de toutes mes filles, ajouta ta mère en fondant en larmes, est entretenue par je ne sais quel Duc, qui lui fait un sort brillant : elle a changé jusqu'au nom de sa famille, elle le croit sans doute indigne d'elle. Mais elle se rend justice; elle est indigne de le porter. »
Ta sœur, belle Atalide, jouissoit avec ce Seigneur d'un sort à peu près semblable au tien. Elle eût été heureuse, si les François pouvoient être constans. Une foule de Domestiques, ardens à la servir, prévenoient jusqu'à ses moindres désirs. Les habits les plus superbes.
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les équipages les plus lestes étoient pour elle. Il sembloit qu'elle dédaignoit la terre; à peine vouloit-elle la toucher du bout du pied. On ne la voyoit que dans des chars dorés; ses regards portés de côté et d'autre, avec fierté, ne daignoient s'arrêter sur rien? Etoit-elle en compagnie, elle commençoit à parler à plusieurs et sortoit sans prendre la peine d'achever avec aucun. Venoit-elle au Spectacle, elle avoit les premières loges et se plaignoit quelquefois de ce qu'on ne commençoit pas quand elle arrivoit. Dans un après-midi, elle paroissoit successivement dans toutes les promenades. Appercevoit-elle une robe d'un nouveau goût, il lui en falloit une semblable; plus riche encore, si cela se pouvoit.
Tes souhaits, charrhante Atalide, sont plus bornés. Je t'en souliaiterois de plus grands encore, pour avoir le plaisir de te prouver que je ne cède en rien au généreux François qui adoroit ta sœur. Paris retentissoit du bonheur àiEloïse. Toutes les femmes ambitionnoient son sort. A qui son amant n'avoit-il pas conté les faveurs qu'il en avoit reçues? Les François sont naturellement indiscrets. Un bonheur qu'on ignore cesse de l'être pour eux. Délicats en apparence, ils savent rarement Jouir. Ils paroissent plus heureux que nous ; mais nous le sommes plus qu'eux. Le principe de notre félicité, indépendant du public, se trouve au fond de notre cœur. Ont-ils fait une nouvelle
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conquête, ils la produisent. On la voit aux Spectacles avec eux. Ils lui parlent confidemment aux yeux de tout le monde. Combien cet amour si vif en apparence et qui fait tant de bruit dure-t-il ? un printems ; quelquefois moins encore. En voici la preuve.
Le Duc de B***, dégoûté âi'Êlo'ise, chercha bientôt à s''en défaire et trouva des prétextes pour servir de voile à son inconstance. En manque-t-on quand on cesse d'aimer? Une femme commence-t-elle à plaire à un François, c'est un prodige à ses yeux ; veut-il la quitter, elle a mille défauts.
Eloïse, abandonnée, tomba du faîte des grandeurs; son orgueil s'évanouit. En vain eutelle recours aux larmes, on ne daigna pas les essuyer. Contrainte de quitter son appartement, il fut occupé par une nouvelle conquête : sa vanité mal entendue fut quelque tems à se défaire de la douce habitude d'avoir tout en abondance. Elle continua ses folles dépenses, dans l'espérance de pouvoir encore plaire. Ici les femmes se croient jeunes à tout âge. Mais son tems étoit passé. Les grâces fugitives avoient fait place à la misère, lorsqu'un petit-maître suranné daigna encore jeter les yeux sur elle. Il vient de la mettre dans ses meubles; on dit qu'il change tous les mois, ta sœur vieillit tous les jours. Bientôt elle deviendra la proie des Laquais qui l'ont servie.
Tel est, dit-on, en France le sort de celles
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qui sont consacrées à Tamour; et Paris est plein de ces vieilles coquettes, qui, manquant de tout, ne conservent que le triste souvenir d'avoir été heureuses , et Tidée d'un homme qui les dédaigne après les avoir adorées. Voit-on parmi nous, chère Atalide, quelque chose de semblable? Nous jouissons, il est vrai, de plusieurs Esclaves, que nous tenons renfermées; mais nous passons de Tune à l'autre, sans abandonner celles que nous quittons.
Que Mahomet connoissoit bien le cœur de l'homme, quand il ne voulut point le borner dans ses plaisirs! Ce grand Législateur ne pouvoit s'imaginer que le Souverain de l'univers n'eût mis tant de désirs impérieux dans notre cœur que pour l'unique plaisir de nous les faire combattre. Que nous jouissions d'une femme de plus ou de moins, dit ce Prophète dans un chapitre de l'Alcoran, qu'en revient-il de plus à la gloire du Créateur, pourvu que son nom soit sacré parmi nous, que nous célébrions sa puissance et que nous chantions ses louanges? Pourquoi supposer un Dieu jaloux qui s'offense de notre félicité, après nous avoir créés pour être heureux? N'en doute pas, belle Esclave, c'est le caprice des hommes qui a produit cette vertu bizarre, qui condamne l'homme à la jouissanee d'une seule femme. Que m'importe que la Religion des Chrétiens soit plus parfaite que la nôtre, si nous sommes
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plus parfaits qu'eux? Nous manquons à moins de devoirs, puisqu'ils ont de plus que nous la plus séduisante des passions à combattre, et qu'ils la combattent si peu.
Oii m'emporte mon zèle, aimable Atalide ! ce discours te déplaira sans doute; je sais que les préjugés de ton enfance ne sont pas encore bien effacés de ton cœur, que ta Religion lui parle encore ; je me dis tout ce que tu me dirois si tu pouvois me répondre. Peut-être que le sort de ta sœur Eviilie te paroît préférable au tien. Ne regretterois-tu pas ta patrie ? Si tu connoissois les hommes qui l'habitent, tu oublierois bientôt une terre qui ne mérite pas de te posséder. Vois le sort d'Eloïse ! n'es-tu pas ce qu'elle fut dans le tems le plus brillant de sa vie? Sans rien craindre de mon inconstance, quand mon goût pour toi deviendra moins vif, les douceurs de l'amitié succéderont aux transports de l'amour, et l'amour renaîtra de l'amitié. Si tu me conduis toi-même quelquefois de jeunes Esclaves pour rallumer mon amour éteint dans tes bras, avec quelle ardeur ne retourné-je pas à tes pieds, quand mes feux rallumés me font espérer d'être encore heureux avec toi !
Adieu, belle Atalide; repose-toi sur ton cher Achmet du soin de ta famille. Je la visite souvent : elle t'est chère ; pourroit-elle ne me l'être pas? Toujours occupé de bonheur de te plaire, je ne pourrois vivre éloigné de toi, si je ne te
rendois mon absence précieuse, en te donnant en ces climats éloignés des preuves de mon amour.
Vivez toujours toutes en bonne intelligence. Amusez-vous à la peinture, à la broderie, à la danse et à la musique. Parlez souvent de moi dans vos entretiens. Desirez ma présence. Préparez de nouveaux jeux. Inventez de nouvelles façons de combler mes désirs. Faites-en votre étude principale. Que de jours heureux vont suivre mon retour! C'est à toi, belle Atalide, que je brûle de consacrer le premier. — Adieu.