‹ Contes de Godard d'AucourChapitre 8 sur 16 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

D' Atalide à Achinet^ son Seigneur .

•^ uoi! Seigneur, vous daignez penser à votre v^ Esclave et vous abaisser jusqu'à lui rendre compte de votre séjour [en France]? quel excès de bonté! il semble que vous n'ayez entrepris ce long voyage, que pour m'attacher à vous par de nouveaux bienfaits. Hélas! comment voulez-vous que je les reconnoisse jamais? je ne possède rien que je ne tienne de votre générosité : triste état pour une ame reconnaissante. Tombée dans l'esclavage, devois-je m'attendre à un sort si heureux? Soit que je me rappelle le passé, ou que je jette les yeux sur le présent,

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tout me dit que je n^ suis point confondue parmi cette foule de femmes de toutes les Nations qui peuplent votre serrail. Qu'ai-je fait qui ait pu me mériter cette faveur insigne ?

A peine fus-je en votre puissance, que vous me distinguâtes de mes compagnes. Permettezmoi, Seigneur, de me rappeler ces temps heureux : c'est adoucir la peine que me cause votre absence. Je ne vous reçus point dans mes bras comme un maître impérieux; mes larmes vous touchèrent. Il étoit nouveau pour vous de trouver de la résistance dans une Esclave. Mes refus excitèrent vos désirs, et mes prières modérèrent vos transports. « Hébien, me dites-vous, attendri par mes pleurs, Je te jure par Mahomet que je n'obtiendrai jamais tes caresses qu'à titre de faveur: assez d'autres briguent l'honneur de me prodiguer les leurs: puisque je trouve dans ma vie une femme qui me résiste, c'est à force de bienfaits que je veux la vaincre. »

Je ne m'étois pas attendue, je l'avoue, à trouver de si généreux sentimens dans un Turc: je m'en étois fait un portrait redoutable. Mais dès ce jour, Seigneur, je devins votre Esclave à plus d'un titre ; et ces idées barbares que je m'étois formées d'un serrail s'évanouirent en un instant. Vous partîtes pour commander l'armée qui marchoit contre les Perses. La douleur que j'eus de me voir séparée de vous m'apprit combien je vous aimois déjà, et les alarmes où me jetta votre absence me le

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confirmèrent de plus en plus. Vous revîntes couvert de lauriers, vainqueur de vos ennemis et de mon cœur. Vous dûtes vous attendre à plus d'une victoire. La fortune n'abandonne et rie favorise jamais à demi. Ses excès sont connus.

Je fus la première de vos Esclaves que vous daignâtes visiter à votre retour. Vous jurâtes même de n'en voir pas d'autres, que vous ne m'eussiez rendue sensible. Le moment n'étoit pas loin. Les étoffes superbes que vous me rapportâtes de Perse, ne furent point ce qui me fit céder à vos transports. De tous vos dons, celui de votre cœur me fut le plus précieux. Enfin, un jour, je ne me le rappelle. Seigneur, qu'avec un doux frémissement; quel jour! vous entrâtes à votre ordinaire dans l'appartement séparé que j'occupois. J'étois encore couchée. Je ne vous vis pas plus tôt, que je présageai ma défaite. J'avois alors l'imagination échauffée des rêves charmans qui m'avoient occupée toute la nuit. Que ne vous dirent point mes yeux! vous demandâtes ma main ; je vous la donnai en tremblant; vous la baisâtes. Je n'eus pas la force de la retirer. Quel moment! «Je vais donc triompher, chère Atalide, me dites-vous ! » Si je ne vous répondis rien, que mes regards embarrassés furent éloquens et servirent bien d'interprète à mon cœur! j'aurois voulu que les ombres de la nuit m'eussent dérobée à moimême; mais bientôt dans vos bras, occupée de

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vous seul, je ne pensai plus au jour qui nous éclairoit. Vous fûtes heureux. Pourrois-je dire que je ne le fus pas moi-même? Depuis ce jour, que je ne crains pas d^appeler le plus beau de ma vie, eûtes-vous à vous plaindre de moi? Ardente à prévenir jusqu''à vos moindres désirs, à les exciter même, n'ai-je pas mis toute ma gloire à vous en procurer ?

Ce sont là. Seigneur, les idées délicieuses qui m^occupent pendant votre absence. Pensezvous quelquefois à la plus tendre de vos Esclaves? Mais, que dis-je?ma mère à qui vous avez rendu la vie, la plus jeune de mes sœurs mise, par vos libéralités, dans un asyle sacré ; tous ces bienfaits versés sur ma famille me permettent-ils d'en douter? Oui, vous pensez à moi, Seigneur; vous m'aimez, je ne puis en douter ; et cette douce idée met le comble à mes vœux.

Le tems que je dérobe à mon cœur sans cesse occupé de vous, je le donne à la peinture; et pour vous retrouver, je m'amuse à tracer sur une toile ces traits aimables qui m'ont charmée en vous ; c'est au fond de mon cœur que je vais les chercher ; ils y sont si fortement gravés, qu'il n'en échappe pas un seul à mon pinceau. Je défie le Peintre le plus habile de mieux réussir que moi. L'amour me répond du succès : ce Dieu est un bon guide.

La jeune Géorgienne, si adroite en ouvrages de tapisserie, travaille aussi à vous retracer à

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ses yeux par le secours de ses laines artistement nuancées. Elle se flatte que son aiguille remportera sur mon pinceau. Je la crois plus habile que moi : mais Je vous aime plus qu^elle. LUtalienne vous compose des chansons, qu'elle mettra, dit-elle, en musique. L'Espagnole , rêveuse et mélancolique, cache ce qu'elle fait et dit seulement qu'elle pense à vous. Toutes les autres s'occupent, chacune selon son talent, à faire quelque ouvrage digne de vous être présenté à votre retour.

Envoyez-nous quelques livres François. Pour nous amuser, sur-tout des Pièces de théâtre. Nous vous les jouerons, cher Achmet : puissent-elles vous faire oublier les délices de Paris ! Engagez, s'il se peut, quelques jeunes Comédiennes à vous suivre, pour multiplier vos plaisirs, de concert avec nous.

Vous ne me parlez point, Seigneur, de vos amours en France : Paris est le centre des plaisirs. Craindriez -vous de me rendre jalouse? mais non, vous savez que depuis près de cinq ans, accoutumée à vous voir passer de mes bras dans ceux d'une autre, et revenir ensuite dans les miens, vous savoir heureux m'a toujours tenu lieu de tout : de tous les plaisirs, c'est le plus grand dont puisse jouir une âme généreuse.

Que la force de l'habitude ne peut-elle point sur notre cœur et sur notre esprit ! elle nous conduit par des chemins inconnus, qui, d'abord

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révoltans, finissent par nous accoutumer insensiblement à tout voir d'un œil égal : avec le tems, les préjugés disparoissent. Quand j'étois en France, qui m'eût proposé de vivre dans un serrail m'eût fait frémir. La seule idée de me livrer à un Turc eût été capable de me faire mourir d'effroi. Quelle prévention! aujourd'hui à Constantinople, dans un esclavage que vous avez su me rendre aimable, le serrail, vu de plus près, meparoît un séjour délicieux. L'habitude d'y jouir d'une vie exempte de soins et toute consacrée à l'amour a totalement changé mon cœur. La liberté n'a plus de charmes pour moi : oui, qui m'offriroit de me conduire à Paris dans le sein de ma famille, je refuserois d'y suivre un autre que vous, Seigneur.

Si quelque jeune Françoise avoit les mêmes préjugés que je me reproche sans cesse d'avoir eus , daignez lui communiquer ma lettre. Puisse-t-elle la rendre plus sensible à vos desirs, et jalouse du bonheur dont je jouis, il lui paroîtra sans doute bien surprenant de me voir souhaiter une rivale de plus. Dites-lui, pour l'étonner encore davantage , que j'en ferois mon amie. Adieu, Seigneur; vous pouvez sans craindre m'apprendre le bonheur dont vous jouissez. Je ne suis jalouse que de votre cœur.

Ne me parlez plus de ma sœur Emilie, la vie retirée qu'elle mène dans un cloître me reproche trop la mienne. Je ne suis pas mai-

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tresse de certaines idées qui naissent malgré moi dans mon esprit à ce sujet. Oui, j'ai envié son sort, tout heureux que soit le mien. Telle est la force d^un préjugé né avec nous, et fortifié par réducation : le pourrez-vous croire. Seigneur? j'ai eu besoin de tout mon amour pour.... je finis. Le bonheur de ma sœur se peint à mes yeux avec trop de charmes. Je cours, pour le bannir de mon esprit, donner quelques coups de pinceau à votre portrait. C'est le remède à tous mes maux. Adieu.

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