‹ Contes de J. CazotteChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment le Chevalier acquit de la gloire à grand marché^ et du profit qui lui en vint.

LE commencement de la route de notre voyageur n'eut rien que de commun ; il suivoit un chemin fort fréquenté, mais la nuit venant à tomber, il commença à s'apercevoir que sa façon de voyager n'étoit pas des plus commodes. Il étoit en effet une manière de chevalier errant d'une espèce assez singulière; encore les autres pouvoient-ils entrer d ans quelque château, dormir à l'ombre des forêts; lui ne pouvoit s'arrêter nulle part : tellement que sur le soir la faim venant à le presser, il ne laissa pas de regretter certains fruits sauvages qu'il avoit trouvés sur sa route, et dédaignés, par délicatesse apparemment : il resta donc sur son appétit jusqu'au lendemain, qu'il fut moins

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difficile. Je crois qu'il seroit aussi inutile qu'ennuyeux de vous détailler les petites incommodités qu'il essuya, d'abord la rosée du matin, le chaud de l'après-midi, le serein, et quelquefois la pluie de la nuit. Il n'eût pas aimé fortement si ces sortes de choses eussent fait impression sur lui; mais voici des disgrâces de plus de conséquence.

Infatigable, c'étoit le nom de son cheval, étoit un animal qui marchoit par routine, et qui alloit toujours son droit chemin ; il n'est roc escarpé qui pût l'arrêter : s'il eût trouvé une maison sur sa route, il se fût guindé sur les toits, plutôt que de se détourner ; c'étoit son allure; il sautoit les fossés, franchissoit les haies, traversoit les fleuves; il eût passé des bras de mer ; vous jugez bien que quand il trouvoit des bois il se jetoit dans le fort; c'est justement ce qui lui arriva le second jour de sa route; comme il étoit fée, les ronces ne trouvèrent pas à mordre sur lui ; mais Gracieux ne l'étoit pas; il fat inhumainement déchiré, et le sort, pour le régaler encore de quelque chose de pis, le conduisit dans une plaine sablonneuse, où tout ce qui se trouva dans l'air de cousins, frelons, maringouins et autres insectes de cette espèce s'acharnèrent impitoyablement sur sa peau.

Le lendemain notre chevalier en eut une bien plus terrible; mais il en fut consolé par la gloire, qui en a consolé bien d'autres. Je pense

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ici, pour vous mettre plus au fait, devoir le prendre d'un peu haut.

Deux rois de je ne sais quelle contrée^ dont je ne dirai pas le nom (car je hais les anachronismes, et j'en ferois sûrement; je me connois), deux rois, dis-je, se faisoient la guerre, sur je ne sais quel motif : il falloit bien qu'il y en eût un, car on ne se fait pas la guerre pour rien : je ne vois pas où seroit le mot pour rire : ces rois avoient assemblé de puissantes armées; on y voyoit ceux qui cultivent les bords de la Garonne, du Tage, de Tibère; ceux qui se baignent dans le Pactole, ceux qui boivent les Gobelins, et ceux chez qui se couche le soleil, et ceux qui le voient toujours en son midi, et l'Américain farouche, et le Normand... — Monsieur l'abbé, dit la marquise en l'interrompant, ne pourriez-vous pas nous faire des descriptions moins savantes?... — Sans contredit, mesdames, reprit l'abbé, cela veut dire qu'il y avoit bien du monde dans ces armées-là, qui se trouvèrent sur le chemin que faisoit Gracieux. La mêlée étoit alors dans tout son feu. Le voyageur voulut se détourner, non qu'il craignît les occasions de se signaler, c'est qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire; il essaya défaire prendre une autre route à Infatigable; mais ce bon coursier, qui, quand il vouloit, n'avoit ni bouche ni éperons, continua sa route à travers les lances, aussi légèrement que s'il n'eût traversé que des guérets. Il

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s'enfonce dans les escadrons; renverse de son poitrail, à droite, à gauche, tout ce qu'il rencontre. Gracieux, de son côté, qui n'avoit point d'armes, mais qui savoit se comporter dans les occasions, faisoit des merveilles à coups de poing : il ne rencontra point de nez dont il ne fit ruisseler le sang. On lui portoit des coups; il eut même quelques blessures assez légères; mais sa bonne fortune le tira de tout. Il traversa heureusement l'armée, que son passage mit si fort en déroute, qu'elle fut taillée en pièces un moment après : ainsi le sort d'une bataille fameuse fut décidé par quelques coups de poing donnés à ton et à travers, dont le parti vainqueur s'appliqua tout le mérite.

L'action de Gracieux le fit remarquer. Un des chevaliers de l'armée en déroute, de ces gens qui s'éprennent volontiers de la belle gloire, fut tenté de.suivre notre héros pour faire connoissance avec lui. Il laissa fuir les siens, à qui apparemment il ne prenoit pas grand intérêt, et suivit Gracieux au petit galop de son cheval. « Généreux chevalier, lui dit-il , je suis du parti vaincu; mais je ne saurois me refuser aux belles actions ; vous venez d'en faire une qui mérite un laurier immortel : quoi ! si jeune, et sans armes! Ah! permettez que je me joigne à vous pour ne m'en séparer jamais. J'ai quelque vertu, j'ai du zèle; si mon amitié ne peut vous être agréable, je tâcherai de vous la rendre utile... — Chevalier, lui répondit Gra-

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deux, la franchise de votre procédé me touche sensiblement ; mais quand vous me demandez mon amitié, savez-vous quel souhait vous faites? Vous voulez partager ma fortune? Hélas ! je n^ai que des malheurs à vous offrir... — Eh! qui serois-Je, reprit vivement Tinconnu, si, m'ofifrant pour votre ami, je refusois de m'associer à vos malheurs ? Non, seigneur, si vous me permettez de vous suivre, peu m'importe de quel œil la fortune me regarde ; je ne sentirai jamais que les revers qui tomberont sur vous : mais j'entrevois un bocage frais, j'entends un ruisseau qui murmure, descendons sous ces ombrages : avant de faire l'office d'ami, souffrez que je fasse celui de confident : d'ailleurs vous devez avoir besoin de repos. Ah ! vous avez donné les plus horribles coups ! Enfin on ne vous connoit dans l'armée que sous le nom du chevalier des coups de poing. — Seigneur, reprit modestement Gracieux, vous faites trop valoir une action très médiocre ; elle m'a fatigué, il est vrai, mais telle est ma destinée, que, contre l'ordinaire de tous les hommes, ce n'est que par des fatigues nouvelles que je me délasse des fatigues que j'ai souffertes. Je ne puis prendre aucun repos ; je ne m'en plaindrai pas ; le prix qui m'est proposé est bien au-dessus de tous mes travaux. Je vais vous faire le récit de mes infortunes. Je sais qu'il n'est ni convenable ni usité (c'est-à-dire c[u'il n'est pas d'usage) de conter chemin fai-

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sant ses malheurs; mais, par ce que je vous dirai par la suite, vous verrez que je suis dans l'impuissance de faire autrement. » Alors Gracieux, non sans laisser échapper quelques soupirs, fit un détail circonstancié de toute son histoire, que l'inconnu interrompit par quelques exclamations qu'il varia du mieux qu'il put. « Eh bien! seigneur, lui dit Gracieux^ dès qu'il eut fini, êtes-vous maintenant curieux de me suivre? Vous sembleroit-il doux de passer les jours, les nuits à c 'cval, de vivre de fruits sauvages, enfin de mener la vie que je mène, vous qui n'y seriez engagé que par le motif de l'estime, ou tout au plus d'une amitié naissante?... — Quoi! seigneur, repartit l'inconnu, douteriez-vous de ma sincérité? L'attachement que je vous voue est dans toute sa force. Je ne sais pas aimer à demi. Mais il est nécessaire, pour vous inspirer la confiance que je mérite, que je vous dise à mon tour qui je suis. Je ne vous demande qu'une grâce ; mon cheval se fatigue, souffrez que je partage le vôtre, il est d'une nature à ne pas plier sous un fardeau de plus. Je serai plus près de votre oreille; je parlerai plus commodément, et vous m'en entendrez mieux. » L'inconnu exécuta son projet dans le moment, et commença ainsi son histoire.

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