CHAPITRE V
Où la fée hirette trouva Gracieux, ce qu'elle lui ditj ce qu'il répondit} ce qu'elle reprit ^ ce qu'il répliqua^ ce qu'il fit.
QUAND Rare apprit en quelles mains sa fille étoit tombée, son désespoir n'eut plus de bornes; il s'agissoit pour elle de la perte d'un enfant chéri, objet unique de ses soins, de ses
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complaisances; encore quelle façon de la perdre !
La philosophie n'eut rien à dire à cela ; il faut qu'elle se taise quand le sang parle. « — Ah ! Lirette ! Lirette, disoit Rare à sa protectrice, imaginez, s'il se peut, ce que je sens : pouvezvous m'aider dans mes malheurs? Ne me déguisez rien, n'épargnez rien; est-il des risques à courir? c'est sur moi qu'ils retomberont tous; j'irai partout, j'affronterai tout : hélas! que ne ferai-je pas pour délivrer ma fille ! Mais vous ne me répondez rien; n'ai-je donc plus d'espoir? Ah ! malheursuse mère ! — Calmez- vous, madame, lui répondit Lirette, rien n'est encore désespéré; l'amour qui vous a ravi votre fille ne peut-il pas vous la rendre? Il ne s'agit que de trouver Gracieux, de l'engager à délivrer son amante; reposez-vous de ce soin sur moi, et tranquillisez-vous s'il est possible. » A ces mots. Rare, concevant un léger rayon d'espoir, se remit un peu, et Lirette, montant sur son char, courut chercher le chevalier dans les quatre parties du monde.
Vous croiriez sans doute qu'il étoit bien difficile à rencontrer; pas tant que vous l'imagineriez, mesdames ; il est des règles sûres pour trouver les amants malheureux ; il leur faut toujours des échos à qui parler; les voilà dès lors même nécessairement exilés de tout le plat pays; suivant ce principe, Lirette, en parcourant les montagnes, aperçut enfin le beau chas-
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seur qui revoit profondément au bord d'une fontaine; il tenoit à la main un papier qu'il lisoit avec tant d'attention, qu'il ne voyoit pas encore la fée, quoiqu'elle fût déjà devant lui depuis longtemps ; enfin elle prit le parti de lui parler. « Gracieux, lui dit-elle, je suis une fée de vos amies... — Une fée? reprit-il; eh bien, maudite soyez-vous, vous et toute votre race!... — Gracieux, répliqua la fée, il faut savoir maudire avec discernement, et distinguer les amis des ennemis... — C'est-à-dire, reprit brusquement le chevalier, que vous venez de nouveau vous divertir à mes dépens. Tenez, madame, vous prenez la figure qu'il vous plaît, c'est à vous à qui je dois le malheur de ma vie; je vous reconnois à votre ton doucereux; retirez-vous, ne me forcez pas à vous manquer de respect; je n'ai pour toutes armes ici que des pierres sous mes mains, mais je m'en sers à merveille, et vous pourriez vous en sentir, toute puissante que vous êtes. . . — Gracieux, reprit encore une fois la fée, votre défiance ne m'offense pas, parce que je compte que bientôt vous changerez de langage avec moi. Je sais la manœuvre indigne dont s'est servie une de mes compagnes pour vous plonger dans le malheur oii vous êtes. Je viens vous témoigner la compassion que vous me faites ; mais ce n'est pas une compassion feinte et stérile; je viens vous engager à délivrer Riante et vous en faciliter les moyens. »
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Ce discours de la fée fit sur Gracieux Peffet qu'elle en attendoit; un amant ne sauroit se refuser à Tespérance. «Ah! madame, dit-il en embrassant les genoux de Lirette, que ne vous devrois-je pas?... — Levez-vous, lui dit la fée, ne perdez pas ici votre temps en transports inutiles : mais quel est ce papier que vous lisiez avec tant d'attention? — Je vous avouerai, madame, répliqua-t-il, que depuis le moment où l'on m'a si cruellement séparé de Riante, ne comptant sur aucun secours, je ne me suis occupé que des moyens de la recouvrer. On parle dans ces cantons d'un homme qui rend des oracles, j'ai été à lui...
— Et que vous a-t-il dit? interrompit la fée.
— Il m'a conseillé, poursuivit Gracieux, de me rendre au marché de la ville prochaine, les doigts dans mes oreilles, de les ouvrir et fermer dix fois à temps égaux, en observant les intervalles, et de recueillir ce que j'entendrois ; je l'ai recueilli ; je le lisois, je n'y comprends rien : mais vous, madame, qui savez tout, expliquez-le moi, je vous prie, Thoer. gghi. ffarenum. coc. ter. Que cela veut-il dire?... — Rien du tout, reprit la fée ; et avez- vous payé chèrement cet oracle?... — Trois pièces d'or, répliqua Gracieux: et qu'en concluriez-vous ? — Qu'on vous en a donné pour votre argent..., dit la fée. — Ah! je vous assure, madame, s'écria le chevalier, que le marchand d'oracles n'aura les oreilles coupées que de ma façon... — Voilà,
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reprit la fée, un courroux déplacé ; comme si vous n'aviez rien de mieux à faire!..-. Mais le temps se perd ; vous sentez-vous bien du courage? — Si je m'en sens, madame?... — Oh! je ne doute pas que vous ne soyez content de vous, vous êtes d'âge et de profession à cela : mais il s'agit ici de choses si sérieuses, que c'est à vous de vous examiner. Pour retrouver l'aimable Riante, il ne faut pas vous arrêter un seul moment, quelque danger qui se présente, quelque besoin que vous ayez de repos, quelque faim, quelque soif que vous ressentiez... — N'est-ce que cela, madame, interrompit Gracieux?.., — Ah! reprit la fée, si cela vous semble peu de chose, c'est tant mieux pour nos projets ; vous pouvez partir dans le moment, je vais pourvoir à votre équipage. » En disant cela, la fée frappa la terre de sa baguette, il en sortit un cheval harnaché. « Tenez, lui dit-elle, prenez cette monture de ma main, elle est infatigable. Songez seulement à vous maintenir dans les périls où elle pourroit vous engager, même sans votre aveu. »
A peine le cheval eut-il paru, que Gracieux, sautant légèrement en selle, prit congé de la fée, et partit même sans savoir où il alloit : heureusement pour lui le cheval de la fée savoit sa route. Le chevalier ne fit que plus de trois heures après son départ la réflexion qu'il avoit manqué à demander où il devoit aller; question qui ne laissoit pas d'être essentielle ;
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mais ne s'apercevant de son étourderie que lorsqu^il n^y avoit plus de remède, il prit dans ces circonstances le parti le plus court, ce fut celui de se recommander à l'Amour, qu'il servoit si bien.