‹ Contes de J. CazotteChapitre 11 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Histoire de Brillandor, interrompue tout naturellement.

JE m'appelle Brillandor; si vous me voyez le teint un peu roussâtre (et il l'avoit en effet), c'est que je suis originaire de la lune. Vous me paroissez surpris. Il ne faut pas me regarder pour cela comme un homme tombé des nues. Je ne suis pas le premier à qui il soit arrivé de passer d'une planète à l'autre... — Mais comment cela se fait-il? demanda Gracieux. — Tout naturellement, reprit Brillandor. Savezvous ce que c'est que la gravitation?... — Non, répondit Gracieux, je n'en sais pas un mot... — C'est quelque chose de fort joli, dit Brillandor, mais il faut trop de temps pour l'expliquer ; qu'il vous suffise de savoir que par le moyen de cette vertu toutes les têtes pleines de cervelle gravitent vers la terre, et toutes celles qui n'en ont point vers la lune. Vous devez juger par là que ma planète n'est peuplée que de têtes à l'évent; aussi les habitants sont si légers que leurs pieds ne touchent pas à la lune.

« Comme ils sont prévenus du danger qu'ils courent s'ils ne se maintiennent pas le cerveau libre, ils pratiquent dès la jeunesse quantité de

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secrets pour cet effet. Ils ont des livres faits exprès pour cela ; on n'en fait même plus d'autres. De la lecture de ces livres ils passent à des conversations de même espèce; aussi faut-il convenir qu'il ne leur reste pas l'ombre du sens commun.

« Dégoûté de tout temps de leur façon de faire et de penser, bien loin de m'appliquer dans ma jeunesse à me vider le cerveau, je mis toute mon attention aie remplir. Je n'étois pas fâché de quitter ma patrie que je n'aimois point, et de graviter vers celle-ci, où mon goût m'inclinoit déjà; pour cela j'évitai la compagnie des gens de mon âge, et fis mes lectures ordinaires des ouvrages d'un homme qui avoit gravité un siècle auparavant.

« Ma tête, en suivant ce régime, s'emplit bientôt de quantité d'humeurs étrangères, de façon que, devenant plus lourde de jour en jour, je fus entraîné vers la terre avec une violence à laquelle il me fut impossible de résister; je n'eus que le temps de m'envelopper dans mon manteau, par un trait de prudence dont je me sus bon gré par la suite, car j'évitai par ce moyen quantité d'influences catarrheuses qui m'assaillirent sur le chemin. La lune étoit à son premier quartier quand je la quittai, elle peut bien s'être renouvelée trente-six fois depuis... — Ah ! que vous vous ennuyâtes! dit Gracieux. — Pourquoi? reprit Brillandor; le ciel n'est-il pas un pays curieux? D'ailleurs les profondes

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études que j'ai faites m'ont rendu sujet à des distractions qui m'épargnent l'ennui de la solitude, et même celui des mauvaises compagnies. Ce qui doit vous surprendre, c'est que j'ai passé tout ce temps sans manger ; mais on n'en a aucun besoin dans la moyenne région, soit que l'air y soit peu propre à la digestion , ou nourrissant^ par lui-même... — S'il avoit plu à la fée, interrompit de nouveau Gracieux, j'aurois voyagé par ce pays-là; au moins n'aurois-je fait ni bonne ni mauvaise chère, et je n'aurois pas tant trouvé de ronces sur le chemin. » Brillandor reprit la parole. « — J'arrivai à la terre en glissant le long d'un arc-en-ciel couleur de rose, aurore et bleu. Je vous avouerai que ce monde-ci me charma au premier coup d'œil ; ce n'est pas que la lune diffère essentiellement de la terre; on y voit des plaines, des fleuves, des forêts ; mais tout y est défiguré. Ici on se plaît à conserver les beautés de la nature; on se plaît là-haut à les détruire ; en un mot, mes compatriotes ont fait de leur lune un théâtre digne d'eux.

« Le Lunatique a le dehors aimable, une vivacité qui plaît et qui prévient; mais pour vivre avec lui il faut être aussi frivole qu'il l'est luimême; s'occuper de bagatelles; changer, à propos de rien, de goût, de façon de penser, de sentiment, de caractère, enfin vivre en girouette.

« Jamais il ne parle deux jours de suite le

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même langage; aujourd'hui c'est un jargon, demain il se servira d'un autre : en deux minutes, il change d'ajustement, de maintien, pour ainsi dire de figure; vous sorte^ de le voir, vous le revoye:{ dans le moment, et il est étranger pour vous; mais il ne l'est jamais pour luimême : aucune métamorphose ne le gêne; il se prête à toutes ces révolutions avec une docilité charmante : il est dans son élément : il est inconstant; mais il est fait pour l'être.

« Les femmes y sont maintenant les seules divinités du pays; chaque mari dans sa maison est un prêtre qui travaille à rendre la déesse favorable aux vœux des étrangers qui l'implorent, en l'irritant contre lui-même, mais un prêtre désintéressé, qui ne demande jamais rien pour lui. Au demeurant, il est chargé de l'entretien de l'idole ; car il faut la parer, le peuple se prend par les yeux.

« Il seroit assez difficile de se faire une idée d'une femme lunatique ; elle ne ressemble en rien aux femmes de ce pays. Ici, quand on a quelques traits, du naturel, de la pudeur, on a tout; làhaut tout cela ne mène à rien; elles se donnent des agréments qu'elles inventent, et qu'elles ne doivent qu'à elles-mêmes, et la nature n'est qu'une sotte.

« Elles sont vives, enjouées, hardies, même un peu folles, et surtout coquettes; mais si amusantes qu'elles font excuser tous leurs travers. Je les idolâtre encore ; non que les femmes

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de ce monde ci me soient indifférentes; mais si je me trouvois jamais entre les unes et les autres, je les aimerois toutes pour m'épargner rembarras du choix... — Le tour ne seroit pas maladroit, interrompit Gracieux. — Avec tant d'agréments, reprit Brillandor, ces dames n''inspirent point d'amour, elles ne font naître que du goût, et ce sentiment les contente : elles évitent tout ce qui contraindroit leur humeur volage; il leur faut des amusements, et non des passions.

« Le caprice fait chez elles ce que le destin fait ailleurs, ce qu'il prononce est irrévocable. Mais j'aurois beau parler sur leur compte, je n'épuiserois pas la matière. Je crains même qu'en en parlant trop je ne me fasse soupçonner d'en avoir été mal reçu : il est vrai que le caprice ne leur a pas parlé pour moi ; mais comme on ne m'a pas fait des traitements plus doux sur la terre, j'ai toujours pensé que cela venoit plus de ma faute que de la leur... — Ah! dit Gracieux, en l'interrompant, seigneur, vous cherchez... — Non, je ne cherche pas de compliment, reprit le chevalier lunatique; je vous avouerai même que je me suis étonné vingt fois de ce qu'étant fait sur un certain modèle, ne manquant ni d'esprit ni de courage, j'aie toujours été le plus malheureux de tous les galants du monde; vous vous en étonnerez vous-même en entendant mon histoire.

« Mon premier soin dès que je me vis habi-

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tant de ce monde fut de choisir ma profession. Comme je ne hais point la gloire, et que je crains peu la fatigue, j'embrassai la chevalerie errante, qui me convenoit à merveille. Le goût des aventures me détermina encore; car qu'estce qu'une vie sans aventures? c'est un tissu d'ennuis; d'ailleurs j'avois trop bien débuté pour rester en si beau chemin. Je passe sous silence ces combats journaliers, ces succès malheureux ou favorables auxquels un homme de notre état est sujet : je viens tout de suite à des faits de plus d'importance.

a Comme je traversois le royaume de Congo, je fus tenté de voir la princesse Houhoukéké qui en étoit souveraine. J'arrivai dans la capitale le jour d'un tournois. J'entrai en lice, et j'en eus tout l'honneur. C'étoit m'annoncer par un début brillant. Je fus recevoir à l'amphithéâtre le prix, des mains de la princesse. Je la vis, je l'aimai; il étoit impossible de faire autrement, car elle étoit charmante. Je ne pourrois en faire que de faibles portraits.

a L'avantage que j'avois remporté me donna lieu de m'introduire à sa cour. Je crus d'abord apercevoir dans ses regards quelque chose de favorable pour moi ; mais je ne conservai pas longtemps ce faible avantage.

« Houhoukéké (d'ailleurs toute charmante) avoit les plus vilaines mains du monde et la fureur de les montrer; mais l'empressement de la cour à les louer sans cesse étoit ce qui m'é-

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tonnoit le plus. Moi, je gardois là-dessus un silence froid. J'eusse cru insulter la princesse en louant quelque chose d'aussi laid, lorsqu'il y avoit d'ailleurs un si beau champ pour admirer. Mon silence fut remarqué par mes rivaux; ils rinterprétèrent, et Je perdis la faveur : mais le mal n'eût pas été sans remède, si mes concurrents n'eussent pris le parti d'aller jusqu'à la Chine soutenir dans un tournois, sous le nom de chevaliers des Belles-Mains, qu'Houhoukéké avoit les plus belles mains du monde. A ce trait, ne pouvant rester à la cour, ni me mêler parmi ces insensés, je tournai mes vues d'un autre côté... — Oh! pour le coup, dit Gracieux, je ne vous comprends pas; que vous eût-il coûté d'aller jouter à la Chine? Vous avez tant de fois jouté à propos de rien ! Il s'agissoit pour vous d'un bonheur... — Bonheur ou non, reprit Brillandor, cela m'importe peu. On m'offriroit toutes les princesses de la terre, l'univers s'armeroit contre moi, que je dirois toujours qu'Houhoukéké a de vilaines mains; à plus forte raison ne jouteraije pas pour soutenir le contraire. Je ne puis pas prendre sur moi de défendre les mauvaises causes. Après cette aventure, poursuivit Brillandor, croyant être devenu sage à mes dépens, je résolus, puisqu'enfin il falloit flatter le faible des dames pour leur plaire, de donner dans ce travers. Comme je voyageois lentement, j'arrivai à la Chine lorsqu'il y avoit déjà long-

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temps que les amants d'Houhoukéké en étoient partis,

« Skobelousku, fille du roi de la Chine, n'étoit pas à beaucoup près si belle qu'Houhoukéké, mais elle étoit plus piquante... — Il me semble, néanmoins, dit Gracieux (dont le fort étoit de faire des remarques) que l'héritière de Congo devoit être plus brune... — Eh bien, reprit Brillandor, l'autre étoit plus piquante; je vous le dis, je m'y connois.

« J'avois oui dire qu'entre autres fantaisies (car Skobelousku en avoit quelques-unes) elle avoit le faible d'aimer les jambes bien faites. Je l'ai naturellement très fine; mais, pour flatter la princesse dans son goût, je crus devoir y ajouter quelques agréments d'emprunt. D'abord ma ruse eut tout l'effet possible, Skobelousku trouva ma jambe faite à ravir, et sur ce passeport me permit de lui faire assidûment ma cour.

« Je ne sais si la jalousie éclaira mes rivaux, ou si maladroitement je m'avisai de placer un jour le gras de ma jambe de travers; mais le bruit de ma supercherie se répandit, et l'on forma le dessein de me convaincre. On indiqua des joutes pour amuser la princesse; j'y vins paré, à mon avantage, et me plaçai à côté de mes concurrents. Au signal je voulus partir avec les autres; mais au premier effort que je fis je m'aperçus que ma jambe étoit accrochée à la barrière par un petit crampon de fer ; j'eus

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beau caracoler, il fallut y laisser mes dépouilles. Quelque page m'avoit Joué ce tour.

a Bientôt on abandonna les joutes pour venir rire de mon aventure; mais le plaisir coûta cher aux rieurs; car à peine fus-je en liberté que, saisissant ma lance à deux mains, ma bride entre mes dents, je gagnai la plaine en frappant à droite et à gauche. Je ne sais où je pris tant de forces; c'est la fureur qui m^'animoit; mais il faut que dans cette aventure j "aie meurtri plus de deux mille Chinois. »

Comme Brillandor en étoit à cet endriot de ses aventures, il s'aperçut que Gracieux dormoit : il attendit quelque temps. Enjfin, voyant qu'il ne s'éveilloit pas, n'osant par politesse le tirer de son sommeil, ne voulant pas conter à vide, il prit le parti de chercher à s'endormir de son côté. »

L'abbé en parlant ainsi s'aperçut que les dames étoient un peu plus qu'assoupies, et, regardant la résolution de Brillandor comme un conseil pour lui, il sortit. 11 ne tiendra qu'au lecteur de s'endormir aussi, si l'avis lui semble bon.

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