CHAPITRE VIII
Gracieux donne dans le pot au noir. Suite de l'histoire de Brillandor. Ce que devint ce chevalier.
Nos chevaliers dormoient déjà depuis longtemps, lorsque Gracieux fut réveillé par un horrible coup qu'on lui déchargea sur la tête : il Peut rendu, s'il eût trouvé à qui le rendre, car il n'étoit pas endurant; mais n'apercevant rien, parce qu'il faisoit très obscur, et qu'en effet il n'y avoit personne : «Ah! si jamais je te rencontre! s'écria-t-il. — Qui, Seigneur? lui demanda Brillandor... — Celui qui vient de me blesser, répondit Gracieux (en se bandant la tête avec son écharpe). — Etes-vous blessé? répliqua le chevalier lunatique. — Oui, à la tête, repartit Gracieux. — Mais nous sommes dans une caverne, dit Brillandor ; ne seroit-ce pas que vous vous seriez cassé la tête à l'entrée, qui sans doute est trop basse, tandis qu'il ne m'est rien arrivé, à moi qui suis plus petit que vous? » Gracieux vit bien qu'il pouvoit en être quelque chose, il laissa tomber ce propos, et fit des excuses à Brillandor sur ce qu'il s'étoit endormi, le priant de reprendre le fil de son histoire. Le chevalier lunatique, qui ne vouloit qu'être entendu, poursuivit son récit dans ces termes : « Au sortir delà Chine, la cour du Mogol me
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sembla mériter mon attention. J'y fus, et pendant longtemps j'y vécus ignoré, n'ayant pas d'occasions de faire des actions d'éclat. Je crois que je ne fusse jamais parvenu à me faire connoître, sans le prodigieux talent que j'ai pour deviner les énigmes, même les plus obscures. Il est vrai que je n'en manque pas une.
« L'énigme étoit l'amusement favori des trois princesses héritières du trône du Mogol. Elles en faisoient continuellement; elles les proposoient à leur cour, avec un prix pour les heureux. Je me signalai par des succès si suivis dans ce genre, que bientôt je m'attirai quelque distinction.
« Dès que je me vis sur un certain pied à la cour, je cherchai à me faire des intrigues ; je parlai d'amour à Mina, la plus belle des trois princesses, quoique je fusse sûr d'avoir un rival préféré; mais c' étoit un jeune homme médiocre pour l'esprit, pour le courage, et qui n'avoit que de la beauté. Dès que je trouvai occasion d'entretenir la princesse, au détail que je lui fis de mes sentiments, je mêlai quelques discours à mon avantage, quelques épigrammes contre mon rival ( pour avancer plus promptement mes affaires, en le détruisant auprès d'elle). Le premier jour, la princesse me donna des énigmes à expliquer, au lieu de m'entendre ; le second jour, il lui prit des vapeurs, et le troisième on me refusa l'entrée de son appartement.
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« Dans le dépit qui m'animoit, je fus offrir mon cœur à la princesse Belbé sa cadette, qui, sans être aussi touchante, avoit ses charmes. Elle me reçut comme une belle reçoit Tamant d'un autre. (Il y a, il est vrai, des distinctions pour les heureux, et pour ceux qui ne le sont pas.) « Vous m'aimez, seigneur ! me dit-elle ; auriez-vous donc oublié les charmes de Mina? J'entrevois la cause de votre changement; vous m'apportez des hommages qu'on refuse ailleurs. » Je crus devoir, dans cette occasion, lui exagérer la beauté de Mina, afin d'excuser mon penchant pour cette belle. C'étoit même une façon de consoler Belbé d'être mon pis-aller au refus de la plus charmante princesse du monde. Ce que vous auriez peine à croire, seigneur, et ce qui n'arrivera jamais qu'à moi, la princesse me tourna le dos, et ne m'a jamais regardé depuis.
a Cette disgrâce me fît quitter le Mogol plus tôt que je n'eusse voulu. Il ne tenoit qu'à moi de me déclarer amant de la troisième princesse, et de briguer un nouveau refus ; mais, ne trouvant rien d'assez piquant dans cette aventure, je résolus d'aller en Perse.
« Je m'arrêtai en passant à la cour de Candahar. La reine de ces contrées, quoique entre deux âges, conservoit encore des agréments. Je voulus essayer si mon étoile m'épargneroit auprès d'elle ; mes commencements ne furent pas malheureux. Je fus bientôt, entre les
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courtisans, celui qu'elle honora le plus de sa confiance; j'étois de tous ses plaisirs. Un jour je me hasardai à lui parler tendresse; j'essuyai des caprices, des hauteurs, et même des dédains; mais comme il faut que tout finisse, enfin dans un moment où nous étions seuls, et où je la pressai plus qu'à l'ordinaire, elle m'avoua que je ne lui étois pas indifférent. A ce coup, je me crus désenchanté; car j'ai toujours cru rétre sur le chapitre des bonnes fortunes. Je me jetai à ses genoux ; on m'y surprit presque. Elle en rougit. Je me relevai, forcé de contraindre mes transports; mais je fis paroître tant de gaieté le reste de la journée, qu'un mauvais plaisant, qui se douta du fait, fit un conte anonyme : il étoit vif; la reine ne me l'a jamais pardonné. Elle prétendit que j'avois manqué de discrétion, et que qui ne savoit pas taire les petites faveurs n'étoit pas digne des grandes. »
Gracieux s'endormit pour la seconde fois, en cet endroit du récit de Brillandor. Le chevalier lunatique se promit bien de s'adresser mieux à l'avenir, pour conter ses aventures. Je crois que vous n'avez pas lieu d'être sensibles à son dépit. En effet, mesdames, qu'y perdez-vous? c'étoit un fou d'une espèce mélancolique, qui n'a pas dû vous amuser.
Tandis que Gracieux dormoit, la fée Troisbosses se trouva sur son chemin; elle couroit le monde sur certaines inquiétudes, dont par la
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suite Je vous débrouillerai le motif. Si elle avoit reconnu le voyageur, c^étoit fait de lui. Imagineriez-vous quUl dut son salut à cette écharpe dont il s'étoit enveloppé la tête, et qui le rendit méconnoissable aux yeux de son ennemie? Ainsi, pour éviter la mort, il falloit nécessairement qu'on lui fît un conte, qu'il s'endormît, qu'il se cassât la tête, qu'il l'enveloppât, pour ne pas remonter plus haut, car cela nous mèneroit insensiblement jusqu'aux coups de poing. Quel enchaînement !
Mais un autre coup du bonheur; il falloit qu'il se rendormît de nouveau, sans cela il eût reconnu la fée, se fût troublé et son trouble l'auroit trahi : non, il y a là-dedans des arrangements admirables. Je ne sais point, pourcette fois, si Brillandor s'endormit. Il faudroit qu'il eût eu le sommeil à commande. Pour ce qui est de Gracieux, il ne dormit pas longtemps, et ce second réveil fut bien moins disgracieux que le premier. Infatigable s'arrêta, et hennit de toutes ses forces. Le chevalier ouvrit les yeux, et vit qu'il étoit à la porte d'un palais superbe. Il conçut dans le moment que, puisque son cheval s'arrêtoit, il étoit nécessairequ'i 1 entrât dans ce palais. 11 ôta son écharpe de dessus sa tête, pour avoir l'air plus séant, et, descendant du coursier, il se jeta précipitamment dans le vestibule. Le chevalier lunatique voulut le suivre, mais les deux battants de la porte se fermèrent à son nez. Dans cette extrémité, forcé
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de revenir sur ses pas, il chercha le cheval-fée, qui étoit disparu ; enfin il fut contraint de s'en retourner tristement à pied. Il n'y a pas de mal à cela : il seroit à souhaiter qu'il en arrivât autant à ces curieux, ces ennuyeux qu'on porte sur les épaules, qui s'acharnent, qui poursuivroient leur proie Jusqu'au bout du monde; gens qui se livrent à tout, toujours disposés à s'informer, à blâmer à tort et à travers, à parler d'eux continuellement, soit en bien, soit en mal, ce qui est égal; car c'est toujours la vanité qui les fait parler.