‹ Contes de J. CazotteChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Où l'on verra donc encore un Canapé, et quelques parenthèses. Galerie. Combat.

GRACIEUX, du vestibule pénétra dans la cour, de là dans différents appartements, sans trouver, à sa grande surprise, personne à qui il pût demander pourquoi il y étoit venu, n'en sachant rien lui-même. Las enfin de parcourir inutilement, il s'arrêta dans une chambre dont l'ameublement lui plut, parce qu'il étoit couleur de rose, et que c'étoit sa couleur favorite. Il s'assit sur un Canapé, l'esprit et le cœur toujours occupés du même

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objet, c'est-à-dire de Riante, puisqu'il n'avoit pas cessé de penser à cette belle depuis qu'il Tavoit vue. Peut-être ai-je failli de le dire jusqu'ici : un conteur peut bien s'égarer; mais le cœur d'un amant ne s'égare pas.

Tandis que Gracieux s'occupoit du projet de la délivrance de Riante, de craintes de ne pas arriver assez tôt, de défiances de lui-même, le Canapé sur lequel il étoit fit un mouvement; cela lui parutextraordinairedansunmeubleassez neuf; mais le mouvement augmentant toujours, cela lui sembla bien plus singulier, jusqu'à ce qu'enfin le Canapé, prenant la parole, acheva de l'interdire absolument. « Bonjour, beau chevalier, lui dit le meuble doué d'intelligence. — Eh ! qui es-tu, toi qui me salues? reprit Gracieux. — Je suis, reprit le meuble, une pauvre femme changée en Canapé, pour m'être attiré le courroux d'une fée. Il ne faut pas que cela te surprenne, rien de si familier maintenant, rien de si fort à la mode que ces sortes de métamorphoses... — C'est encore, dit Gracieux, un avantage pour une femme, d'être métamorphosée à la dernière mode... — Cette mode-là n'a pas réussi, reprit le Canapé; aussi est-il vrai que mes compagnons de fortune ont été sujets à grand nombre d'inconvénients fâcheux. N'allez pas en croire autant de moi : il y a canapés et canapés. Je suis un honnête meuble, dont les aventures ne scandaliseront jamais personne. C'est ici le palais où les fées s'assemblent à cer-

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tains temps de Tannée. Elles ont (par esprit de ménage) meublé tous leurs appartements des objets de leur colère, et Je leur en sais bon gré. N'aimai-je pas mieux, dans le fond, être Canapé, que belette, citrouille, ou cornichon? Pourvu qu'on ne soit pas de ces Canapés... vous m'entendez, seigneur? Il faut toujours faire son métier honnêtement, s'il se peut; ce n'est pas l'esprit, ce n'est pas la broderie, c'est l'honnêteté qui pare les gens ; encore avec cela faut-il avoir l'attention de ne pas ennuyer son monde. Chacun sait que je suis ici pour avoir été trop bonne : je ne m'en plaindrois pas si l'on ne m'eût mise en mauvaise compagnie; mais c'est pitié que tous ces gens-ci. Cette Sonnette qui est sur la cheminée, le mauvais petit caractère ! Elle voit la fée Belle en rendez-vous avec un berger (c'étoit un berger fils de roi, qui gardoit les moutons pour son plaisir, et s'il vous plaît, il n'y avoit qu'honneur dans leur fait; elle va le dire à toute la contrée. Moi je fis le contraire; je donnai asile à deux amants qu'on poursuivoit ; tout mon crime est d'avoir eu trop de compassion : c'est la fantaisie des bons cœurs. Mais considérez ce gros Fauteuil, c'est un bonze : ah! que cela faisoit un vilain homme ! menteur, avare, hypocrite, il avoit autant de défauts pour lui seul qu'il en faudroit pour en faire mépriser trois autres. Il en imposoit avec un crâne pelé, quelques cheveux blancs tout autour, une marche composée, des

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yeux mourants; mais il aimoit la bonne chère et tous les plaisirs : il eût plutôt vendu la pagode que de se les refuser.

« Là-bas, dans l'encoignure, c'estun mandarin. Ah! quel fainéant! Nous avons Tusage de la voix une fois tous les ans, il ne s'en sert jamais, cela le fatigueroit trop : il a passé la moitié de sa vie à manger, à dormir, il passera le reste à rester là, et à se taire. — Je vois, dit Gracieux (en interrompant le Canapé), que vous possédez à fond rhistoire médisante de votre voisinage; ce n'est pas ce qui m'inquiète : n'auriez-vous aucune connoissance de mon sort?... — J'en sais bien quelque chose, reprit le Canapé; écoutez encore quelques portraits, je veux vous mettre en pays de connoissance... — Mais vous feriez aussi bien d'en rester là, répliqua Gracieux. — Oh ! répondit le Canapé, je ne veux pas qu'on me reproche... — Ah! continuez donc, dit tristement le chevalier, puisque votre parti est pris, mais je vous avoue que je ne goûte point les portraits... — Ce joli petit colifichet qui est sur la cheminée, en forme de bougeoir, reprit le Canapé, c'étoit ce qu'on appelle un bel esprit, ainsi métamorphosé pour avoir tourné une fée en ridicule. Savez-vous ce que c'est qu'un bel esprit? — Non, reprit Gracieux, je n'en sais rien ; mais pour peu que cela vous ressemble, cela doit être fort ennuyeux... — Qu'appelez-vous ennuyeux? Il n'est rien de si charmant dans le monde. Ah ! vous parlez de por-

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traits; c^étoit un homme pour faire des portraits, que celui qui est sur cette cheminée-là : c**étoit dommage qu^il eût trop d'esprit; mais Je lui ai vu reprocher ce défaut par ceux mêmes qui n^ comprennent rien. Ah! je voudrois que vous Tentendissiez quand ce sera son tour à parler. Enjoué, sublime, naturel, délicat et familier tout ensemble : s'il se livre à sa verve, ce sont des traits saillants, du feu, des éclairs, de la tempête; Pimagination brille, Tesprit la seconde, ils renaissent où Ton croiroit qu'ils s'épuisent; ils augmentent, ils étonnent, et la raison... — La raison? reprit Gracieux, je ne vois pas qu'elle ait rien à faire dans tout ce pot pourri : en vérité, Canapé, mon ami, vous et votre bel esprit, vous extravaguez tous deux : ah! la maussade chose qu'un bel esprit! si je le deviens jamais... Mais, continua-t-il, ne pourriez-vous pas me retrancher quelque chose de ce sot entretien?... — Vous me le répéteriez cent mille fois, reprit le Canapé, que je n'en dirois ni plus ni moins. Il y a un an que je me tais, pour laisser dire des sottises aux autres ; c'est à mon tour de parler; je parle, je parlerai, et vous m'entendrez : un moment de patience, et vous saurez tout; qu'est-ce que vingt ou trente portraits que j'ai à vous faire ? L'Ecran garni de découpures, c'est un jeune homme dont l'aventure est plaisante. C'étoit une de ces têtes à l'évent, qui croient ne rien devoir aux femmes, parce qu'ils leur ressemblent. Un jour.

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dans un cercle où il se trouva, il soutint à une fée, qu'elle étoit vieille, quoiqu'elle ne parût pas avoir plus de quarante-cinq ans. On fut surpris, un moment après qu'il eut lâché la sottise, de ne voir qu'un Écran où il y avoit un fat, La dame s'étoit vengée sur-le-champ, sans lui faire changer ni de place ni de fonction; car avant la métamorphose, il avoit le dos contre la cheminée, et servoit déjà d'écran à toute la compagnie.

« Cette Table entre deux Fauteuils, c'étoit une femme d'un certain rang, qui se mêloit hautement de dévotion, sourdement de galanterie, et même de plus d'une : d'abord avec un vieil enchanteur pour le secret ; ensuite, pour le ragoût, avec un apprenti bonze. L'enchanteur découvre son rival, l'envoie à sa dame changé en Cassolette. La belle reconnoît son amant rien qu'aux odeurs ; le froid la saisit, elle devient marbre, et la voilà placée entre deux filles de vertu commode, qui la remercient du soin qu'elle prit toujours de censurer leur mauvaise vie.

a Ah! j'oubliois mon ami le Tabouret, autrefois le doyen des Adonis; toujours tiré, toujours musqué, toujours fade; il n'est pas là pour avoir porté la perruque blonde, les dents postiches, pour s'être vanté mal à propos de bonne fortune, mais pour avoir demandé certain rendez-vous dont il se tira cahin-caha. On dit que beaucoup de nos jeunes gens ne s'en tire-

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roient pas mieux; mais ils savent se faire excuser.

« La Pincette est une femme réduite là pour un trait de satire : c'étoit cependant un de ces sujets minces, qui ne semblent pas faits pour parler des autres. La Pendule est une babillarde ; les Girandoles, des coquettes; le Pliant, un flatteur; le Miroir, un médisant; les Chenets, des importuns; la Pelle, une tracassière; les Rideaux, des menteurs... » Tandis que le Canapé étoit dans ce torrent d^invectives, tout à coup les meubles de la chambre firent de grands mouvements. La sonnette commença la sédition : elle n'eut pas sitôt donné le signal, que Chaises, Fauteuils, Tables, tout l'ameublement, enfin, accourut sur le Canapé. Gracieux, surpris, comme il devoit l'être, d'un tel incident, se leva et voulut gagner la porte, pour éviter le choc, lorsque ses pieds rencontrèrent un Pot de chambre d'argent, qui rouloit de toutes ses forces de dessous le lit, pour se trouver dans la mêlée. Notre chevalier trébucha; alors il devint malgré lui témoin de la bataille la plus singulière qui se soit jamais donnée; mais témoin intéressé, car le fort des coups lui tomba sur le dos.

Le Canapé ne vit pas plus tôt fondre l'orage, qu'il se prépara à le soutenir. Le Tabouret fut sa première victime, il le rejeta loin de lui les quatre pieds en l'air, et cet infortuné entraîna en tombant la Pincette et la Pelle, que

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le désir de la vengeance amenoit au combat, sans autre ressource qu'un peu de courage et beaucoup de colère ; mais la chute de trois ennemis si peu redoutables ne fit que rassembler autour du Canapé de nouveaux périls. Un adversaire digne de lui se présente : c'est le Fauteuil ; ils se mesurent quelque temps, prêts à s'élancer l'un sur l'autre; bientôt ils se serrent; chaque coup qu'ils se portent réduiroit en cannelle tout le magasin d'un fripier. Le Fauteuil répare en adresse, en légèreté, ce qui lui manque en force; il semble même, pendant quelque temps, avoir l'avantage de la lutte ; mais enfin le Canapé, par un dernier effort, rébranle, le soulève, et le renverse sur le parquet : il tombe comme un cèdre du Liban frappé de la cognée. A ce coup, la colère des autres meubles, que la curiosité de voir une si belle paire d'athlètes avoit suspendue, renaît; ils s'élancent de concert sur leur ennemi commun ; ceux qui ne peuvent se mêler parmi les combattants respirent leur fureur et leur inspirent celle qu'ils ressentent. Le bruit de la Sonnette augmente, le mouvement de la Pendule redouble, le Parquet se soulève, les Rideaux courent le long des tringles; ils reviennent, ils recourent encore; ils frémissent de voir leur rage enfermée dans un espace si court. Le Miroir se ternit pour ne pas retracer et les horreurs de cette mêlée et le malheur des siens. Car enfin le Canapé, toujours heureux, toujours

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vainqueur, dispersa ses ennemis, et les força à lui donner la paix, après s^être acquis dans cette journée un honneur immortel. Si quelque chose pouvoit diminuer sa gloire, c'étoit que s'étant toujours tenu sur le dos de Gracieux, cela lui donna Tavantage du terrain. Il falloit que ce Canapé eût été dans son temps une vigoureuse femelle.

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