‹ Contes de J. CazotteChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Qui ennuiera comme font tous les exordes.

''^ E royaume de Zinzim est un de ceux que les géographes ont perdus de vue ; je crois même qu^il a changé de continent pour leur faire pièce.

Sans doute que quelque antiquaire , à force de sueur, pourroit en découvrir des traces; mais ces savants partagent leur atten-

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tion entre les épitaphes et la mitraille, et c'est dommage qu'une aussi belle science se borne d'elle-même.

Tâtonnet régna quelque temps dans ces contrées : c'étoit une de ces têtes qui ne sont pas faites pour porter la couronne, et que le destin, qui se joue de tout, y avoit appelée. Les fastes du pays qui sont assez mal en ordre, et peutêtre pour ne pas se charger de noms inutiles, ne disent rien de ses prédécesseurs. Pour lui, c'étoit un bon homme , imbécile, soupçonneux , babillard , doux par tempérament , brusque par occasion, mais essentiellement faible.

La reine Filigranne étoit un petit composé de caprices assez bien assortis; en fait de babil, elle ne le cédoit point à son mari, mais le sien étoit plus précieux; car le bel esprit étoit sa marotte : elle avoit de l'humeur autant que femme qu'il y eût alors, et qu'il y aura depuis (quoi qu'on puisse se promettre des dames de ce siècle), une vivacité qui tenoit de l'emportement, mais surtout un air d'empire qu'elle empruntoit de son sexe, et qu'elle outroit avec tout le monde.

S'il falloit toujours juger des causes par les effets, on n'imagineroit jamais qu'un couple de cette espèce eût pu produire un chef-d'œuvre; néanmoins Amandine, leur fille, surpassoit ce qu'on avoit vu de plus beau jusqu'alors.

Les pinceaux les plus délicats, les plumes les

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plus légères et les plus flatteuses essayèrent vainement de faire son portrait : elle effaçoit Féclat des couleurs les plus vives et le brillant même des phrases orientales; mais on trouvoit son éloge au fond de tous les cœurs.

Les amours venoient en foule se ranger sous ses lois ; quelque entreprenants quUls soient, ils oublioient et les privilèges de leur naissance, et leur libertinage : comme ils n'avoient rien vu d'aussi parfait, ils demeuroient dans une admiration respectueuse.

Enfin, pressés par des désirs tumultueux et invincibles, ils se déclarèrent en foule et furent très mal reçus; ils faisoient trop de fracas.

D'ailleurs une beauté rare doit débuter par quelque trait d'inhumanité, et parce qu'il est un temps où on n'y revient pas aisément, et parce qu'il est bon d'occasionner d'abord quelque petit désespoir pour faire un nom à sa vertu.

Quoiqu'une réception pareille dût faire mourir Tespérance dans tous les cœurs amoureux, le prince Amadil, dont Tamour avoit gardé jusque-là le silence, ne cessa pas néanmoins d'espérer : c'est le naturel d'un amant; peut-être étoit-il persuadé qu'un premier refus n'étoit pas un préjugé pour un second; il avoit de grands avantages sur ses rivaux : un esprit délicat, une physionomie fine, une taille accomplie; enfin on ne trouvoit à la rigueur qu'un seul défaut, c'étoit un nez beaucoup trop long.

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Un long nez n'effarouche pas la sympathie, s'il ne l'occasionne. Quand le prince eût été convaincu qu'il avoit ce défaut, il ne s'en fût que médiocrement alarmé; mais il l'ignoroit absolument : il prit donc le parti d'offrir un nouveau cœur aux dédains de la princesse, qui paraissoient inévitables, et sur lesquels néanmoins il ne comptoit pas.

Le dessein qu'il avoit formé de déclarer son amour n'avoit rien, au fond, de trop hardi. Amandine étoit charmante; pour le sentir, pour l'aimer, pour le lui dire, il sufïisoit de l'instinct : chaque jour on lui en parloit par manière de conversation, et elle ne paroissoit Jamais en public sans recevoir, au milieu des acclamations du peuple, des milliers d'aveux semblables.

L'important, c'est qu'elle n'avoit jusque-là fait attention à rien, et c'étoit de cette distraction qu'il falloit la tirer. Le prince étoit instruit que tout dépendoit de se déclarer à propos, et d'avoir su intéresser un peu en sa faveur des regards tendres.

Le langage des yeux, tout muet qu'il est, a une espèce d'énergie douce dont le cœur ne se défie point : il est plus respectueux pour l'objet aimé, et prépare, en cas de refus, des ressources à la vanité d'un amant.

Tandis que le prince épioit le moment de se déclarer, une fantaisie de la reine vint à son secours.

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Filigranne assembloit souvent dans son palais les beaux esprits de sa capitale; ils y venoient régulièrement, deux fois par lune, admirer en chœur ses longs monologues; car, quelque flattée qu'elle fût par les applaudissements, elle ne pouvoit souffrir qu^un compliment vînt après l'autre, tant elle étoit pressée d'en recevoir de nouveaux. Il lui vint dans l'esprit de faire assister Amandine à ces sortes de conférences; elle trouvoit les lumières de cette princesse trop bornées, sa façon de s'exprimer trop naturelle; enfin elle vouloit qu'elle y prît ce qu'on appelle parmi nous le ton de la bonne compagnie. Amadil tenoit son rang parmi les beaux esprits, et parce qu'il étoit de qualité, et parce qu'il passoit pour un chansonnier médiocre; ce qui n' étoit pas un beau mérite dans une cour où on estimoit beaucoup certains vaudevilles doucereux et une espèce d'ode tirée à quatre épingles, où l'esprit étoit compté.

Dès que ce prince sut qu'Amandine devoit être de l'assemblée, il s'y rendit de meilleure heure qu'à l'ordinaire; ce jour-là, la reine y parloit de ses prouesses d'état. Elle avoit été au conseil; car elle tenoit son coin partout. Elle avoit dévisagé le chancelier, qui s'étoit avisé de la contredire pour le bien du peuple; enfin elle avoit fait sonner bien haut qu'elle prétendoit gouverner le royaume comme l'intérieur de son palais, c'est-à-dire tout faire enrager.

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A ce beau récit qu'elle mêloit de pathétique, toute Tassistance témoignoit son admiration par ses attitudes, tandis que Doucinet, poète lyrique, traçoit sur ses tablettes une ode à la reine, dont il n'eut garde de faire honneur à son travail ni à sa mémoire.

L'impromptu parut bientôt, et Tauteur en entonna la lecture d'un ton emphatique et satisfait. L'auditoire lui prêtoit une oreille attentive. Alors l'amour d'Amadil, voyant la circonstance favorable , crut devoir faire le premier pas,

Amandine étoit rêveuse; l'ouvrage de Doucinet n'avoit rien qui piquât son goût ni sa jalousie, aussi n'y donnoit-elle pas la moindre attention; elle promenoit tour à tour, sur les objets qui l'environnoient, des yeux ennuyés qui cherchoient à se distraire; elle rencontra par hasard un œil d'Amadil, qui disoit les choses du monde les plus tendres; elle fut fixée dans le moment : qu'eût-ce donc été si elle les eût vus tous deux? Mais le prince étoit de profil, et la longueur de son nez cachoit l'autre œil.

Poussée par un goût involontaire, elle ne pouvoit détourner les yeux de l'objet qui les avoit attachés; le reste de la nature lui paroissoit muet auprès de cet œil-là; il parloit à son cœur un langage aussi touchant qu'inconnu.

Un plaisir qu'on goûte mène à un autre. Amandine, pressée d'un mouvement de curio'

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site, et sans presque s'apercevoir de ce qu'elle faisoit, voulut s'assurer si l'autre œil du prince étoit d'intelligence avec celui qu'elle avoit vu. Il falloit faire un mouvement considérable; elle se penchoit trop ; son siège glissa sur le parquet ; enfin elle tomba. Sa chute ne fut pas dangereuse : le prince, qui sembloit l'avoir prévue, s'approcha à temps pour la recevoir dans ses bras; mais, dans le mouvement précipité que cela lui fit faire, il marcha sur la patte du chat de la reine qui étoit auprès de lui. Grognon poussa un miaulement épouvantable, et tout s'en émut.

Le malheur n'étoit pas petit, car on auroit peine à croire en quelle considération Grognon étoit à la cour. La reine l'aimoit uniquement et ne prenoit conseil que de lui : elle le menoit partout avec elle, et le proposoit sans cesse à l'idolâtrie des courtisans : tous le flattoient, tous s'efforçoient de mériter sa bienveillance : heureux celui à qui il faisoit patte de velours! Aux clameurs de Grognon, Filigranne entra dans une convulsion étrange ; elle dit à Amadil tout ce que sa colère put lui dicter; et ce que ce prince allégua pour sa défense ne fit que l'aigrir davantage : elle lui défendit de paroître désormais devant elle, et courut s'enfermer pour huit jours.

Amadil n'étoit pas le plus désolé de tous les témoins de cette lamentable histoire; un pressentiment secret le remplissoit de joie. Il avoit

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surpris des regards d^Amandine qui n'annonçoient que de faibles rigueurs. Il avoit reçu cette aimable princesse dans ses bras; elle sY étoit vue sans colère ; enfin, quand la reine l'accabloit d'injures, elle avoit paru partager la difficulté de sa situation.

Mais le désastreux Doucinet étoit au désespoir : à peine se vit-il en liberté, qu'il cria plus fort que Grognon ; et qui n'eût pas crié à sa place? Son ode devoit lui valoir une pension de la cour : on ne Tavoit lue qu'à moitié, et justement le sel étoit à la fin

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