‹ Contes de J. CazotteChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qui ne le cède en rien au premier,

CEPENDANT Filigranue étoit dans un chagrin véritable; son cher Grognon étoit blessé : accoutumé qu'il étoit aux caresses, son accident l'avoit rendu farouche; il se refusoit aux empressements de la reine, jetoit les griffes aux yeux de ses gouvernantes, et passoit les jours entiers à grommeler sous les meubles de son appartement.

On tâcha d'exciter son appétit par tout ce qui peut piquer la friandise d'un chat de qualité. On fit choisir, dans les souricières de la

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ville, les souris les plus potelées; la reine ellemême sacrifia un serin qui partageoit ses inclinations. Mais il dévoroit tout en grondant, et poussoit des miaulements affreux dès qu'on vouloit le prendre.

A ce coup, la reine ne put contenir ses inquiétudes; elle manda tous les médecins de la capitale pour apporter , s'il se pouvoit, du remède; et la faculté, ainsi gravement assemblée, se rendit au palais.

Filigranne entama la conversation par le récit du désastre; souvent elle s'interrompoit; quelque chose étoit par là qui lui donnoit des distractions, et c'est sur quoi il importe de donner des éclaircissements.

Que n'ose pas l'amour! Sait-il envisager le péril dès qu'il peut se flatter de la satisfaction la plus légère? Amadil, banni de la cour, ressentoit moins les rigueurs injustes de la reine que l'absence d'Amandine. Il brûloit d'envie de revoir cette princesse, et cette envie redoubloit encore par la difficulté de se satisfaire. Il formoit vingt projets qui se détruisoient tous. Enfin, comptant sur l'impunité de sa tentative, dès qu'il vit que la reine avoit mandé le corps des médecins de son Etat, comme la compagnie étoit nombreuse, il se résolut de se travestir comme eux, et de passer à la faveur du déguisement.

L'intérêt de sa sûreté exigeoit qu'il se cachât pour le mieux. Filigranne étoit sévère autant

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que bizarre; aussi y avoit-il apporté tous ses soins; il étoit même si parfaitemem déguisé que, pour le reconnoître, il falloit être éclairé par Tamour ou par la vengeance.

Le manteau qui Tensevelissoit rendoit sa taille absolument méconnoissable. Une perruque énorme lui escamotoit les deux tiers du visage; mais son nez, malheureusement, avoit trop de relief, et c^en étoit assez pour le trahir.

Ce nez fixoit les regards de la princesse et de la reine par de différents motifs. Amandine y prenoit un intérêt secret dont elle ignoroit la cause. Filigranne, plus clairvoyante, avoit toujours démêlé les traits du prince, en dépit de la bizarrerie de l'ajustement.

Dès qu'elle eut suffisamment vérifié ses conjectures, ses yeux s'enflammèrent de courroux : elle imagina qu'il venoit tendre des embûches à Grognon, car elle rapportoit tout à ses idées. « Amadil, s'écria-t-elle, quel démon vous amène ici contre mes ordres? J'entrevois vos desseins : désespéré de n'avoir pas donné la mort à mon chat que vous haïssez, parce qu'il me plaît, vous venez ici consommer votre crime sous un habit trompeur pour en assurer l'impunité. » Elle eût sans doute poursuivi, mais elle s'arrêta pour s'admirer. Tout son dépit ne put l'empêcher d'être contente d'elle-même après cette harangue, dont elle prenoit l'enflure pour de la majesté. Le prince profita de ce moment de relâche

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pour s'esquiver : sa retraite fut prudente autant que prompte; car, s'il eût attendu plus tard, la reine alloit peut-être se porter à des excès contre lui. La colère commençoit chez elle sur un ton honnête; mais elle s'allumoit par degrés, et alloit même sans contradiction jusqu'au dernier période.

A peine fut-il dehors que le vacarme devint étonnant. Le médecin de la reine voulut lui représenter la délicatesse de son tempérament, et combien la colère ébranloit les fibres; mais, de tous les avis, ce fut le plus mal payé. Elle tourna contre lui sa fureur : « Allez, vieux scélérat, lui dit-elle, éloignez-vous de mes yeux, vous et la troupe qui vous environne; je devrois purger mon Etat de vos pareils; vous cachiez le plus cruel ennemi de mon chat, qui vouloit lui donner la mort : ah ! ce n'est pas là le seul bourreau qui soit parmi vous. »

Peut-être, en parlant ainsi, avoit-elle quelque raison. Les médecins de son pays valoient les nôtres ; quoi qu'il en soit, ils sortirent tous du palais, le deuil sur le front et le chagrin dans le cœur.

Tandis que la reine se livroit à la colère et aux projets de vengeance que son humeur lui suggéroit, Amandine n'étoit pas tranquille; elle ne prenoit pas le change sur la démarche du prince; il étoit incapable de se porter à des extrémités contre un misérable chat, mais il pouvoit sentir de l'amour; ses yeux mêmes.

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depuis quelque temps, en parloient intelligiblement le langage; ce qui l'étonnoit elle-même, c^est qu'elle Teût écouté avec plaisir.

Elle voulut rappeler toute sa fierté pour se défendre contre les nouveaux sentiments dont elle étoit agitée; mais c'est une faible ressource quand le penchant nous trahit. Elle faisoit des réflexions qu'elle n'eiit pas voulu faire. Il n'y avoit qu'un amour violent qui eût pu déterminer Amadil à faire un pas aussi hasardeux. Les qualités de ce prince, ajoutées à tant d'amour, faisoient un total de conséquence; son cœur en sentoit tout le mérite : elle y pensoit une fois ; et, en voulant même n'y plus penser, elle y pensoit toujours; de nouvelles inquiétudes se joignoient encore à celles que lui donnoient le désordre de son cœur et l'impuissance d'y remédier. Elle étoit sans cesse agitée de crainte que la reine, dont elle connoissoit l'humeur violente, ne se portât à des extrémités fâcheuses contre Amadil. Son imagination lui retraçoit vingt tableaux sanglants; vainement s'efforçoit-elle de les bannir, semblables à ces tristes fantômes qui viennent nous effrayer pendant le sommeil. Plus elle vouloit les éviter, plus ils revenoient en foule. De pareilles inquiétudes n'étoient certainement pas du ressort d'une compassion commune; tout y portoit ce caractère d'un amour bien complet, et la princesse fut très surprise d'avoir fait tant de progrès en si peu de temps.

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Si elle eût eu une idée plus favorable de l'amour, peut-être s'y fût-elle livrée avec moins de réflexion; mais le préjugé contre lui étoit terrible, et il y avoit donné lieu par sa mauvaise conduite; son histoire n'étoit remplie que de trahisons, de noirceurs et de débauches, A peine y trouvoit-on (et ce n'étoient que des romans) quelques épisodes délicats dont il étaloit avec soin les agréments dès qu'il vouloit séduire.

Amandine, combattue par ses propres réflexions , voulut encore une fois, avant de se rendre, mettre sa raison aux prises avec son goût, presque sûre de voir triompher le dernier; car, dans le fond, que la raison pouvoitelle dire contre Amadil ? ploser sur son nez ? Encore falloit-il être bien vétilleuse. D'ailleurs, si la raison agit dans ces occasions, c'est toujours foiblement : on la prie tout haut de parler, et on la conjure tout bas de se taire.

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