CHAPITRE III
Qui n'est pas plus divertissant que les deux autres.
UN homme aimé ignore rarement le bien qu'on lui veut; et, s'il se trompe, ce n'est guère que du plus au moins; ce n'est pas que
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l'amour soit bien clairvoyant, c'est que la vanité Taide. Amadil ne se croyoit pas aussi heureux qu'il Tétoit, mais il se doutoit qu'on n'étoit pas haï.
Tout ce qu'avoit fait la princesse se retraçoit à son idée; il en pesoit les circonstances pour en tirer des conjectures favorables. Le moindre regard qu'elle avoit lancé, la moindre attitude où il l'avoit vue, tout lui paroissoit significatif. Tout sembloit lui annoncer que ses vœux seroient satisfaits. Enfin il ne cessoit de repasser dans sa mémoire un million de petits riens qui ne touchent pas le vulgaire, mais qui font la fortune d'un amant délicat qui commence.
Au milieu de ces heureuses découvertes, le chagrin que la reine avoit contre lui n'auroit pas fait la moindre impression sur son âme s'il eût pu voir Amandine; mais il falloit qu'il s'éloignât de la cour; c'étoit une suite nécessaire de sa disgrâce. Il falloit donc se priver de la vue de la princesse dans un temps où il eût renoncé plus volontiers à la vie.
Encore s'il n'eût eu à essuyer qu'un exil de quelques jours, peut-être se fût-il tranquillisé davantage; mais qui pouvoit l'assurer que le caprice de la reine ne seroit qu'un caprice de peu de temps? Elle en avoit quelquefois de très longs.
C'est au milieu de ces idées que ce prince arriva à son palais : elles le suivirent en foule, lorsqu'il prit le chemin de la frontière
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sur un des chevaux de son écurie (qui n'étoit pas un des meilleurs, comme on le vena par la suite).
Sa marche fut d'abord précipitée; peu à peu elle se ralentit, enfin il abandonna la bride de son cheval pour se donner tout entier à ses rêveries.
Il comptoit tous les moments où il avoit vu la princesse : ce temps lui paroissoit bien court; un instant après, il vouloit calculer combien de temps il seroit sans la voir; mais les heures lui paroissoient des années, et les jours ne finissoient plus ; bientôt il passoit à d'autres projets, rebuté de la difficulté du calcul.
Dans le doute où il étoit si la princesse étoit persuadée de la vivacité de son amour, il s'inquiétoit déjà de la façon dont il devoit en faire Taveu dès qu'il seroit de retour dans la capitale. Cela pouvoit se glisser dans la conversation, mais il avoit trop de choses à dire, il étoit trop épris pour ne pas se défier de son éloquence dans une circonstance de cette nature. Une lettre lui sembloit plus authentique; il en forgeoit tout de suite cent et cent modèles; mais, quelque bien tournés qu'ils fussent, ils n'exprimoient pas la moitié de ce qu'il vouloit dire; il les répudioit tous, et recommençoit sur nouveaux frais.
Il eût probablement recommencé, et avec aussi peu de fruit, tant il s'étoit rendu difficile ; mais un faux pas que fit son cheval
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Tarracha tout à coup, malgré lui, à la composition.
Il ouvrit les yeux comme au sortir d'un profond sommeil; il aperçut des objets si nouveaux qu'ils le jetèrent dans une distraction involontaire.
Il avoit cru prendre le chemin de la frontière, et se trouvoit, comme par enchantement, dans un superbe jardin dont il n'avoit pas ouï parler, quoiqu'il ne fût qu'à une demi-journée de Zinzim. L'espace en étoit magnifique, et la disposition en sembloit parfaitement naturelle; des bosquets inégaux, des boulingrins semés sans ordre et sans forme distincte, mais émaillés des fleurs lés plus belles et les plus odorifé-. rantes, des grottes de rocailles d'une façon aussi heureuse que bizarre, des statues d'une sculpture presque animée; elles sembloient vouloir quitter ces beaux lieux, et y restoient cependant pour les admirer.
Une fontaine, plus claire que le cristal, sortoit d'un rocher d'agate ; il paroissoit vouloir la retenir en étendant au loin deux bras qui lui servoient de bord; enfin elle alloit se perdre dans une nappe d'eau placée presque sans affectation au milieu du jardin. Mille ruisseaux venoient s'y reposer après s'être Jetés quelque temps parmi les fleurs qu'ils faisoient naître : une sirène élevoit au-dessus des petits flots qu'ils formulent sa tête humide; l'eau qui sortoit de sa bouche en jaillissoit jusqu'aux
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deux, et sembloit, aux rayons du soleil, retomber en diamants.
Amadil, surpris, transporté par un spectacle aussi gracieux, dévoroit tout avec des yeux avides; enfin, rendu peu à peu à lui-même, et invité par la beauté du lieu à s^ reposer quelque temps, il descendit de cheval, et s^assit sur un gazon qui bordoit le bassin.
Déjà ses idées amoureuses se pressoient de revenir en foule ; car le silence et la beauté de ces lieux les favorisoient, quand, pour la seconde fois, un spectacle, plus nouveau encore, le força d^ renoncer.
La sirène cessa de jeter l'eau par la bouche; elle sortit du bassin jusqu'à la ceinture; et, après avoir rangé d'un coup de peigne d'ivoire les cheveux blonds qui lui flottoient sur les épaules, elle chanta les paroles suivantes d'un ton mélodieux, quoique un peu baroque:
Amants que soutient l'espérance.
Que votre sort est doux!
Si vous souffrez quelques moments d'absence. Amour vous les adoucit tous.
Amants, etc.
La récompense Q'amour dispense Aux cœurs épris Est d'un grand prix;
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Mais inconstance, Froideur, mépris.
En sont les fruits :
Dans l'espérance Que n'a-t-on mis La récompense Qu'amour dispense Aux cœurs épris?
Amants, etc.
Les accents de la sirène émurent le jardin; les statues s'animèrent; les arbres formoient entre eux des ballets : on distinguoit, parmi les figures qu'ils traçoient, des allées à perte de vue, des berceaux touffus, des étoiles, des quinconces, des labyrinthes; et la vivacité de leurs évolutions et la diversité de leurs combinaisons surprenoient également.
Les ruisseaux, en serpentant, se faisoient de nouvelles routes à travers les fleurs qui s'écartoient pour les laisser passer. Ici, les eaux qui se croisoient formoient une mosaïque; plus loin, c'étoient des compartiments ; enfin ce que Part pourroit inventer de plus gracieux, et ce qu'il n'ébaucheroit qu'à peine, se voyoit là dans sa plus grande perfection.
Tant de prodiges redoublés ravissoient le prince. Il étoit naturaliste de profession, et s'étonnoit par conséquent de tout : on peut donc présumer qu'il admiroit de bonne foi. Tandis qu'il étoit dans cette espèce d'extase,
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un oiseau que la musique avoit attiré vint se percher sur son nez pour prendre plus commodément sa leçon. Ce nez étoit long et mince, et le reposoir tentant pour un oiseau; mais un héros ne devoit pas être sujet à une aventure de cette espèce. Comme il n'entendoit point raillerie à l'endroit de son nez, il alloit la prendre de tout son sérieux, quand, au moindre mouvement qu'il fit, l'oiseau s'envola, et la sirène ayant cessé de chanter, Amadil s'approcha d'elle. La chanson étoit du goût de ce prince ; il falloit qu'il ne fût pas difficile.
Le compliment qu'il lui fit fut assez bien tourné et fort neuf : c'étoit l'homme du monde qui couroit le plus après le nouveau. La sirène rougit de son mieux; car, sous les eaux comme sur la terre, il n'est de la modestie que de contrebande. « Me ferez-vous, belle sirène, ajouta-t-il, le cadeau de me donner les paroles et la musique que je viens d'entendre? — Prince, lui répondit-elle, comme elles sont faites pour vous, il est juste que vous les ayez. — Vous saviez donc, repartit le prince, que je devois venir ici ? car vous n'auriez pas fait cela impromptu (ce qu'il endisoit, c'étoit par jalousie de métier) ; d'ailleurs, où prenez-vous que je sois dans le cas d'espérer? — Je le sais, dit la sirène, et puis encore vous apprendre bien des choses qui ne vous seront pas inutiles. Daignez vous approcher de moi. » Le prince étoit curieux, il obéit. La sirène, dans le moment, le saisissant
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par le bas de sa robe, l'entraîna dans le fond du bassin.
Amadil, saisi de frayeur, et faisant un mouvement pour s'échapper , se retourna mal à propos; et son malheureux nez, contre lequel le ciel sembloit être conjuré, se heurta contre le bord du canal ; le sang en sortit avec abondance et alla effrayer les naïades qui , jusqu'alors, n'avoient jamais vu leurs eaux teintes que du pourpre des œillets.