‹ Contes de J. CazotteChapitre 18 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Où l'on verra bien des choses^ tant utiles qu'inutiles à l'intelligence du conte.

DEPUIS le départ d' Amadil , Amandine n'étoit pas dans une situation bien tranquille ; lasse enfin de lutter contre un penchant qui lui paroissoit raisonnable, elle s'y étoit (comme il étoit assez d'usage) entièrement livrée, résolue, dès que le prince seroit de retour, de lui sacrifier jusqu'à ces grimaces de bienséance que toute femme bien née doit faire dans l'occasion, et qu'une princesse doit encore affecter plus qu'une autre par rapport à l'orgueil de sa naissance.

Mais une foule d'inquiétudes qui passent

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pour des délicatesses vinrent prendre la place de celles dont elle s'étoit délivrée. Quelque expressifs qu'eussent été et les regards du prince et la hardiesse de sa démarche , elle doutoit ou de la vérité ou de la force de ses sentiments : un simple goût, même la vanité, pouvoit être le mobile de ce qu'il avoit fait, tandis qu'elle payoit une façon dépenser, peutêtre aussi peu délicate, du retour le plus tendre.

Un moment après, elle rendoit à son amant plus de justice en convenant de sa sincérité; mais il suffisoit qu'il fût absent pour qu'elle crût avoir des raisons de s'alarmer. L'absence, par elle-même, est un mal pour un cœur véritablement touché ; mais, pour une âme un peu jalouse, c'est le sujet d'un tourment réel. Elle supposoit qu'Amadil alloit passer dans des cours étrangères ; il y trouveroit des princesses aimables ; elles auroient des yeux pour lui ; il en auroit sans doute pour elles, et ne se souviendroit que médiocrement d'une intrigue qu'il avoit à peine ébauchée, et qui lui avoit presque été funeste.

Quand même il eût pu résister à des amorces aussi gracieuses, elle ne se flattoit pas davantage, et c'est alors que la difficulté d'être à lui l'inquiétoit à son tour. Les princesses de Zinzim étoient des victimes dévouées à l'Etat; on les sacrifioit toujours sans les consulter, et leurs goûts, que Ton ne satisfaisoit jamais, ne servoient qu'à les rendre malheureuses.

po Contes de Calotte.

Plusieurs des princes dont les Etats étoient voisins de ceux de Tâtonnet brûloient d'envie d'épouser la princesse sa fille et par amour et par ambition. Amadil étoit prince, mais il n'étoit pas couronné. Amandine ne se flattoit pas qu'il pût obtenir la préférence sur des rivaux puissants. Le seul dépit de la reine suffisoit même pour lui donner Texclusion. Une réflexion aussi triste bannissoit de son cœur jusqu'au plus léger rayon d'espoir; ainsi cette princesse, qui connoissoit à peine l'amour, en épuisoit les rigueurs sans avoir goûté un seul de ces charmes touchants qui sembloient n'être faits que pour elle.

Cependant, quelque triste que fût son état, le sort la réservoit à des épreuves encore plus cruelles. 11 sembloit que cette divinité bizarre, après l'avoir enrichie de ses dons les plus précieux, voulût contrarier son propre ouvrage. L'administration de Tâtonnet et de la reine avoit aliéné tous les esprits; le dedans, le dehors de l'Etat n'étoient qu'un gros de mécontents qui se réunissoient pour se plaindre.

Mazette régnoit sur un peuple d'amazones dont le pays étoit limitrophe de celui de Zinzim. Elle prétendoit avoir reçu un affront de la reine, et cela étoit fort possible. Je crois que Grognon étoit la seule créature vivante qui n'eût pas à se plaindre de quelque chose de pareil.

Elle ajoutoit encore au ressentiment de l'in-

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jure une grande envie d^envahir des Etats qui étoient à sa bienséance.

L^entreprise n'offroit pas de grandes difficultés. Tous les princes de qui Tâtonnet pouvoit attendre du secours étoient embarrassés dans des guerres étrangères, et il étoit incapable de se défendre par ses propres forces. Ses troupes, indisciplinées, étoient composées de soldats levés à la hâte et mal armés, qui n'avoient pas même assez de férocité pour qu'elle pût leur tenir lieu de courage : encore manquoientils de chef pour les conduire.

Mazette força sa marche pour redoubler, par la vitesse de sa course, Teffroi de ses armes. Cette reine gouvernoit despotiquement un petit Etat de femmes mutines, qui s'étoient séparées du commerce des hommes par un dépit auquel ceux-ci avoient donné lieu, et dont nous n'expliquerons pas la cause.

Elles avoient bâti des villes; elles s'étoient aguerries, et s'étoient facilement maintenues contre leurs voisins, qui ne ressembloient que trop à des femmes ordinaires : ils en avoient, pour le moins, les airs, le vermillon, les mouches et les manchettes. L'indépendance qu'elles affectoient leur attiroit chaque jour de nouvelles sectatrices; mais, outre cela, l'Etat avoit ses ressources; car, quoique le commerce des hommes fût défendu parmi elles, et même ignominieux, il n'y en avoit pas une qui, en le blâmant en général, pût, en particulier, se re-

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fuser à ses douceurs. Elles s'égaroient dans des parties de chasse : rien ne ressemble tant à des rendez-vous. Enfin on croit que, quand toutes les femmes s'entêteroient d'une fantaisie semblable, le monde n^ perdroit rien; car tout ce qui sent un peu le larcin est bien attrayant pour ce sexe.

Mazette elle-même n'avoit pu s'en défendre; elle avoit, d'une pareille aventure, un prince nommé Colifichet, à qui la chronique donnoit un père assez bizarre. Cétoit un petit bûcheron d'une figure hideuse, qui n'avoit pu conserver l'anonyme, soit que les actions des rois soient trop éclairées, soit que l'excès de bonheur eût tourné la tête au petit bonhomme, et l'eût rendu indiscret. Quoi qu'il en soit, l'anecdote n'étoit pas sans vraisemblance. Colifichet tenoit beaucoup de son père pour la taille; et, quoiqu'il ne fût pas aussi laid que lui, on lui trouvoit, en gros, beaucoup de sa physionomie,

La reine sa mère la faisoit élever sous ses yeux ; et, comme la constitution du royaume l'excluoit du trône, elle brûloit de lui en conquérir un, et c'est ce dessein qui l'avoit armée contre Tatonnet.

Aux premières nouvelles que ce roi en eut, tout bon prince qu'il étoit, il en écumoit de colère. « Qu'on aille, dit-il, chercher le connétable de ma couronne. » Or, ce connétable, c'étoit Amadil. « Sire, lui répondit-on, il a

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déplu à la reine en blessant son chat : il est banni, »

Tàtonnet, à ce discours, entra dans une nouvelle fureur , et courut à Tappartement de la reine pour lui laver la tête; car, sans doute, il s'en croyoit capable.

Dès que la reine le vit entrer : « Eh! qu'a donc Votre Majesté pour être dans cet état? lui dit-elle. — J'ai, madame, répliqua-t-il, que si vous continuez à vous démener comme vous faites, tout est perdu. Nous avons les ennemis sur les bras; un seul homme de ma cour est capable de conduire mes armées, et vous le bannissez pour un chat que Jupiter confonde! » Ce roi neraisonnoit pas mal pour un imbécile; mais à tout cela il y avoit bien du hasard.

Quand la reine vit qu'il le prenoit sur ce ton, elle le prit sur un cinq fois plus aigre : il n'y eut oreilles de courtisans qui y tinssent. Elle vomit un torrent d'injures indignes de sa majesté, traita Tàtonnet de roi de carreau; qu'il falloit régner pour lui, et qu'il croyoit que sa fantaisie lui donnoit droit de faire l'important; que ce n'étoit pas sans raison qu'elle avoit banni le prince ; et que, s'il falloit commander l'armée, elle commanderoit comme une autre.

Le pauvre Tàtonnet se retira confus dans ses appartements, et très piqué d'avoir manqué de poumons dans une affaire de conséquence qu'il avoit entamée avec vigueur.

Cependant Mazette étoit aux portes de la

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capitale : elle avoit déjà soumis tout le royaume. La faiblesse des Zinzimois lui avoit tenu lieu d'habileté.

La consternation étoit si grande à la cour de Tâtonnet, qu'on n'y avoit pas même encore songé à se défendre. On s'épuisoit en délibérations et en projets inutiles. Enfin on commença à voir clairement qu'on n'avoit de ressources que dans une paix honteuse, et on l'envoya demander à Mazette : elle l'accorda à la seule condition que Colifichet épouseroit Amandine, et régneroit sur les Zinzimois après la mort du roi et de la reine, qui crurent en être quittes à bon marché; en effet, ils ne vouloient que régner, et peu leur importoit à tous deux qui partageât, après leur mort, le trône avec leur fille.

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