CHAPITRE V Qui ne contient rien de nouveau
A PEINE le traité de paix fut-il signé, qu'on songea aux noces de la princesse, et qu'on en pressa les préparatifs.
Il y avoit à Zinzim des femmes privilégiées qui avoient le droit d'inventer des modes avec
La Patte du Chat. 95
le titre d^ingénieuses. Longtemps les dames et les petits maîtres s'étoient ingérés à faire euxmêmes ces fonctions ; mais comme cela avoit introduit, dans la façon de se mettre, autant de variété qu'il y avoit de caprices différents, et que, pour Tintérêt des jolis visages, il importoit que la mode fût une, les rois, prédécesseurs de Tâtonnet, avoient créé des ingénieuses, qui seules avoient le droit d'inventer. Elles composoient une espèce d'académie où rien ne passoit qu'à la pluralité des voix.
On se formoit dans des écoles pour se perfectionner à ce manège intéressant. C'est là qu'on combinoit les rubans, les falbalas, les corsets de toutes les manières imaginables, qu'on cherchoit à suppléer au désagrément des tailles, et qu'on étudioit à fond les airs de visage, et la façon de faire valoir tour à tour la brune et la blonde pour maintenir l'équilibre.
La reine fit venir quatre des plus fameuses entre les femmes qui professoient cet art : c'étoit de celles dont les caprices durables plaisoient encore aux yeux après deux mois d'usage. Elles s'enfermèrent dans le palais, jalouses d'ajouter encore, s'il se pouvoit, quelques agréments à Amandine qui les possédoit tous.
Cette princesse étoit agitée de soins bien différents : elle eût voulu paroître horrible aux yeux de l'époux qu'on lui préparoit, au hasard de l'être en effet. Ce n'est pas que l'intérêt de sa beauté ne lui fût cher; mais elle eût saisi
p6 Contes de Calotte.
avec empressement tous les moyens de se débarrasser d'un homme qu'elle détestoit.
Dans la circonstance présente, Colifichet ne devoit guère s'attendre à faire naître des sentiments d'une autre espèce : un époux que l'on tient des mains de là nécessité, n'a pas coutume de paroître aimable; et si, par malheur encore, il est né sans mérite, et qu'il se trouve en concurrence avec un rival aimé et fait pour l'être, il ne peut inspirer que le dégoût. Or, c'étoit là précisément le cas où se trouvoit le petit prince qui avoit trop de présomption pour s'en apercevoir. Il prenoit les froideurs marquées de la princesse pour le manège de la modestie; il espéroit en triompher avec facilité. Dans cette idée, il redoubloit ses empressements, et par conséquent le chagrin d'Amandine qui se retraçoit sans cesse qu'elle alloit y être livrée, et qu'un devoir impérieux et sot la contraindroit d'y répondre. Elle éprouvoit déjà par avancetous les dégoûts d'un hymen contrarié par l'amour.
Le jour qui devoit mettre le comble à son malheur la trouva encore plongée dans ces tristes réflexions, sans que rien en eût pu adoucir l'amertume. Tout étoit prêt pour la fête; déjà son ajustement étoit complet, la noblesse du pays s'étoit rendue à Zinzim pour orner la fête, et le temple étoit paré.
L'hymen se célébroit dans ce pays avec des coutumes différentes des nôtres. Il étoit toujours précédé d'une cérémonie qu'on traiteroit de bi-
La Patte du Chat. p^
zarre parmi nous si elle étoit de nécessité, et qui s'usite néanmoins très souvent en fraude, mais que Pusage a consacrée chez eux, que la raison ne rejette pas.
De tous les engagements, celui qu'on prend avec le moins de précaution, c'est le mariage. Il saisit en aveugle le premier objet qui se présente, quelque défectueux qu'il soit, pourvu que Pintérêt Texcuse : c'est lui seul qui fait la convenance; aussi, comme on ne consulte que lui, il est le seul qui se marie, et rarement le cœur et l'esprit sont-ils du contrat.
Les Zinzimois, sans remédier absolument à cet abus, y ont apporté quelque tempérament, et le tout ne consiste chez eux que dans le bouleversement de nos usages. La dernière de nos cérémonies est la première des leurs; elle précède d'un jour les vœux solennels, et tient lieu de fiançailles; de cette façon, l'amour semble toujours faire l'hymen, mais fort souvent il ne fait qu'un larcin. L'idée des Zinzimois n'est pas précisément un entêtement de chasteté ridicule; c'est une vertu qui fait une assez bonne figure parmi eux; mais, en général, on la respecte plus qu'on ne l'aime, et elle n'a que des honneurs ridicules. Ils croient que, dans un commerce intime, les convenances et les défauts qui échappent aux autres examens paroissent dans tout leur jour. Alors deux époux, contents ou mécontents l'un de l'autre, ou s'en tiennent à l'ébauche, ou se hâtent de terminer.
pS Contes de Ca:{otte.
Il sembleroit que les désirs libertins seroient favorisés par cette coutume; mais en même temps que de pareils essais sont soumis à de grands impôts, la loi fulmine contre ceux qui en abusent.
Le moment des fiançailles approchoit; Colifichet vint Tannoncer à la princesse d'un ton qui témoignoitsa joie : pour elle, quelque familière qu'elle dût être avec cette idée, elle en pensa mourir de déplaisir. Néanmoins elle sut se contraindre pour un instant, et courut se réfugier dans l'endroit le plus secret de son palais pour s'y livrer tout entière à ses larmes.
Colifichet ne la suivit pas ; il avoit d'autres affaires en tête ; il falloit qu'il songeât à son ajustement, et c'étoit déjà beaucoup pour un petit cerveau. D'ailleurs il devoit bientôt danser en présence de la cour; il falloit qu'il répétât ses pas; enfin il avoit trop de vanité pour être amant importun.
La nuit avoit à peine répandu ses ombres, que le palais de Tâtonnet brilloit d'illuminations. Le bruit des concerts, les clameurs du peuple, tout annonçoit l'alliance qui alloit se faire; la seule Amandine n'en entendoit rien; elle se perdoit dans le désordre de son cœur : quelquefois son malheur lui paroissoit un songe. Un moment après, trop sûre de sa réalité, elle cherchoit un moyen de s'en garantir. Elle eût souhaité qu'Amadil eût pu la délivrer par une généreuse délivrance; mais ce prince
La Patte du Chat. on
étoit éloigné : peut-être même, quand il ne Peut pas été, n'eût-il fait que des efforts inutiles.
Ses femmes qui la cherchoient partout la trouvèrent dans cet état. Son embarras n^avoit rien que de naturel, et la circonstance Texcusoit. On n'y fit que peu d'attention, et on la conduisit dans la salle du festin, où Theureux époux qu'on lui destinoit Tattendoit dans tout l'ajustement d'un amour.
La douleur de la princesse la rendoit plus touchante, et elle en parut plus aimable aux yeux de Colifichet ; il ne pouvoit réfléchir sans transport au bonheur dont il alloit jouir, et dont il n'avoit pas jusque-là senti la valeur : on distinguoit en bloc dans ses regards l'amour, les désirs et l'impatience. Bientôt, à ses sollicitations, Amandine fut entraînée dans son appartement; ses femmes, cruellement officieuses, la déshabillèrent, et laissèrent au pouvoir de ce prince l'assemblage des perfections de la nature qui n'avoit pas été fait pour lui.
ÔlBLiOTHcCA ) V OttaviensîS y
loo Contes de Calotte.