‹ Contes de J. CazotteChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu'on trouvera trop long de moitié.

PEUT-ÊTRE sera-t-on fâché de perdre de vue un moment le plus intéressant du livre; mais il est temps de revenir au prince Amadil que la sirène avoit entraîné au fond du bassin. Si la promptitude de sa chute lui eût laissé le temps de la réflexion, il n'eût pas manqué de se reprocher son imprudence; en effet, ne devoit-il pas s'attendre à une trahison de la part d'une sirène? Mais, avant que d'avoir pu penser s'il étoit trahi ou non, il se trouva dans une salle de cristal sans avoir essuyé d'autres disgrâces que celle d'avoir le nez un peu meurtri; car la fraîcheur de l'eau et la frayeur avoient déjà arrêté le sang.

Dès qu'il se fut considéré un moment, et qu'il se fut prouvé par une recherche exacte qu'il existoit encore, il regarda la sirène, qui attendoit patiemment que ses idées se fussent développées. « De grâce, madame, lui dit-il car je suis embarrassé sur les titres que je dois vous donner; je vous prendrois, aux merveilles que je vous ai vu faire, pour une de ces fées puissantes qui se jouent de la nature à leur gré, daignez m'apprendre quelle raison vous engage

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à me conduire dans ces lieux, et si je trouverai en vous une protectrice ou une ennemie. Si vous savez mes mallieurs, vous ne pouvez me haïr; car à qui Finnocence peut-elle être odieuse lorsqu'elle est persécutée? D'ailleurs les charmes de votre figure n'annoncent point un cœur sauvage et insensible à la pitié Oui, sans doute, votre bonté a des desseins sur moi, et c'est pour me préparer des consolations, des avis et des ressources que vous m'avez entraîné au fond de ce palais humide. — Prince, répondit la sirène, la nature, en m'obéissant, exécute des ordres supérieurs aux miens, et auxquels je suis moi-même subordonnée. C'est ici l'entrée des Etats de la fée Bleuâtre, reine des Camaïeuls, qui honora toujours votre famille d'une protection particulière. C'est elle qui, touchée des maux qui vous menaçoient, et pour en détourner l'influence, a construit ce superbe jardin où vous êtes arrêté, presque malgré vous, pressé par l'amorce du plaisir. J'ai achevé, par une ruse innocente, de vous attirer dans ces lieux. Je vais maintenant vous introduire vers la fée ; c'est d'elle que vous devez attendre et des éclaircissements sur vos destins et des moyens de les rendre heureux. » Dans le désordre de toilette où étoit Amadil, il n'eût pas voulu s'offrir à la fée : l'eau qui avoit détrempé ses habits en découloit de toutes parts; ses cheveux étoient dans un état qu'on peut aisément comprendre; enfin tout son ajus-

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tement n^étoit nullement propre à une visite de cérémonie. Il témoigna là-dessus ses inquiétudes à la sirène. « — Ne pourrois-je, dit-il, belle sirène, trouver ici, par votre moyen, un habit décent ? Quelque empressé que je sois de voir une fée aussi bienfaisante que Bleuâtre, je me garderai bien de me présenter à elle dans l'état où je suis. — Calmez vos inquiétudes làdessus, dit la sirène; la fée vous aime véritablement ; et, dans Faudience secrète qu'elle veut vous donner, elle ne chicanera pas sur votre parure. D'ailleurs, que pourrois-je vous offrir qui fût à votre usage? Ma nudité fait tout mon ajustement, et vous ne trouveriez sur ma toilette que ciiîq ou six queues de poisson qui ne sont point à votre bienséance. »

Pour être au fait de ce discours, il est bon de savoir que les sirènes ne portent pas toujours la même queue. Coquettes, et conséquemment changeantes, elles en prenoient chaque jour d'une nouvelle façon, comme on voit nos dames varier dans leurs chevelures et dans leurs teints.

La sirène ouvrit une porte de cristal, et introduisit le prince dans l'appartement de la fée. Il fut surpris, en y entrant, de voir que tout y étoit bleu depuis le parquet jusqu'au plafond. Sa surprise augmenta encore lorsqu'il vit la sirène devenir, à la manière des caméléons, du plus beau bleu céleste qu'on pût voir. « — Mon changement vous étonne? Sachez, dit-elle au

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prince, que la fée est de la couleur dont je parois être, et que vous ne verrez rien ici qui n'en soit : c'est une teinture universelle.

« Un enchanteur, ennemi de Bleuâtre et plus puissant qu elle, après avoir épuisé, pour la rendre malheureuse, toutes les inventions de son art, n'a pu rien imaginer de plus cruel que de la métamorphoser ainsi ; mais tout se réunit pour Ten consoler. Dans ces lieux où Ton ne connoît jamais les rigueurs de l'hiver, la terre, au lieu de verdure, se couvre d'un gazon bleu aussi éternel que le printemps. On ne voit point ici la rose, l'amarante, la violette ou la jonquille se disputer l'éclat des couleurs ; les prés et les parterres ne sont émaillés que de bluets; le ciel est en tout temps d'un bleu d'azur magnifique; les fontaines roulent avec leurs flots l'indigo détrempé; le cygne renonce à sa blancheur, le paon à la dorure de son plumage : on n'y voit que des oiseaux bleus; enhn tout y est bleu jusqu'aux pensées, jusqu'à Pair même qu'on y respire; mais rien n'est plus bleu encore que les courtisans de la fée.

— Mais, reprit le prince, je ne ferai donc pas bien ma cour à Bleuâtre en m'offrant comme je suis. Apprenez-moi, de grâce, comment on devient bleu. — C'est, reprit la sirène, le triomphe d'un courtisan consommé; son teint reçoit toutes les couleurs qui peuvent le rendre agréable; le blanc ou le bleu, le bienséant ou le ridicule, tout lui est égal, à la différence près

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quMl ne peut jamais qu'afifecter le premier, tandis qu'il possède presque toujours essentiellement le second. Peut-être me demanderez-vous par quel art j'ai changé moi-même de couleur. Mais, libre par ma nature de prendre la forme que je veux, je me transforme comme il me plaît; et mon pouvoir, qui ne s'étend que sur moi seule, fait toute ma science. D'ailleurs Bleuâtre sait très bien de quelle couleur vous êtes ; elle ne manqueroit pas de s'apercevoir de l'effort que vous auriez fait pour lui plaire, et la flatterie ne seroit pas délicate. — Ah! dit le prince, j'aime mieux ne pas flatter que de le faire grossièrement, » Amadil eut à peine fini ces mots, que la fée Bleuâtre parut. Son port étoit majestueux; et, malgré la singularité de ses couleurs, on démêloit aisément qu'elles cachoient des traits d'une grande beauté. Elle avoit l'air mélancolique; mais, dès qu'elle aperçut le prince, son visage s'anima; elle se précipita vers lui, et le serra tendrement dans ses bras pendant un temps considérable; ses yeux se baignèrent de pleurs. « Ah! mon fils, mon cher fils ! » s'écrioit-elle d'une voix tremblante qu'interrompoient ses sanglots.

Amadil, attendri, étonné, répondit à ses caresses emportées par des mouvements vifs dont il ignoroit la cause. Enfin cette espèce d'enthousiasme qui les transportoit tous les deux fit place à des mouvements plus modérés. Bleuâtre fit asseoir Amadil sur un sopha ;

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puis, après s'être remise de son trouble, elle prit ainsi la parole : « Amadil , vous êtes sans doute étonné du nom de fils que je vous donne ; vous devez m'avoir reconnue aux mouvements de la nature, et vous me reconnoîtrez encore mieux lorsque je vous aurai dévoilé le mystère de votre naissance.

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