‹ Contes de J. CazotteChapitre 2 sur 28 · I. L'amour des Livres, Paris, Miard, 1Q · texte numérisé non relu

I. L'amour des Livres, Paris, Miard, 1Q

IV Notice sur la Vie

croyons l' avoir fait dans ces contes divers de Jacques Caiotte.

Dans son remarquable livre les Illuminés', le doux Gérard de Nerval écrivait à propos de l'auteur du Diable amoureux : « L'esprit net et sensé du lecteur se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et convenues des contes de fées et des pantomimes d" opéras. IS allégorie nous plaît , la fable nous amuse ; nos bibliothèques sont pleines de ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir; — ceux du dix-huitième siècle en avaient beaucoup et jamais les fictions et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves écrivains. Alontesquieu, Diderot . Voltaire berçaient et endormaient par des contes charmants cette société que leurs principes allaient détruire de fond en comble. L'auteur de l'Esprit des lois écrivait le Temple de Gnidej le fondateur de l'Encyclopédie charmait les ruelles avec l'Oiseau blanc et les Bijoux indiscrets ; l'auteur du Dictionnaire philosophique brodait la Princesse de Babylone et Zadig^ ces merveilleuses fantaisie de l'Orient. Tout cela c'était de l'invention,

I. Les Illuminés, récits et portraits, par G. de Nerval. Paris, Lecou, 1853, p. 24J.

et les Œuvres de Cazotte. v

de l'esprit et rien de plus ^ sinon du plus fin et du plus charmant. » '

Dans les innombrables fantaisies de Cajotte nous avons choisi de préférence celles qui, sous forme de satire^ tiennent le plus au caractère du siècle et sont conçues dans le goût du jour ; bagatelles morales, comme les intitulait l'abbé Coyer. coquettes bagatelles qui papillottent dans un monde vaporeux où fées et génies luttent de métamorphoses et de maléfices ; pays de convention s\)ii Watteau habille les sultanes et Baudouin ajuste les fi.ancées. Orient de rocaille divaguant et plein de minauderies ^ résumé de folies et de billevesées si l'on veut; littérature maniérée et pervertie, mais littérature que nous aimons et que nous n'imposons qu'à ceux qui nous suivent, c'est-à-dire à ceux qui nous aiment. Il n'est point de temple, pour petit qu'il soit, qui ne compte ses dévots.

La biographie de Caiotte est peu compliquée. Son existence paisible, presque entièrement enclose dans une douce intimité de famille ^, ne nous offrirait aucun

I. Voyez : La. famille Calotte, Paris, Waille, 184(5, in-12 et 1847 in-8°. Ce volume très intéressant fut compose par la comtesse d'Hautefeuille, sous le pseudonyme d'Anna-Marie; sur les indications de Scévole, fils de Cazotte.

VI Notice sur la Vie

intérèc sans la mort tragique qui lui servit de dénouement place de la Révolution. Existence fortunée ! telles ces demeures rustiques et solitaires qu'on entrevoit à peine à mi-côte, enfouies sous le feuillage^ et dont onne comprend le charme poétique que lejouroii la tourmente en passant détruit tout, ne laissant que la place où. le bonheur s'était caché. Le bonheur se goûte à huis clos, dans une discrétion à la fois mystérieuse et égoiste ; il ne se révèle que lorsqu'il est brisé. Sur la fin de sa vie, l'auteur du Diable amoureux, ce grand vieillard robuste, aux longs cheveux blancs, fidèle à Dieu et à son roi, d une beauté sereine comme un patriarche de Creuse, n' apparaît dans l'histoire et ne s'y encadre que comme Vune des plus héroïques victimes de la Révolution française.

Jacques Caiotte naquit à Dijon, dans la patrie de Crébillon, du président de Brosses et de Piron. au cours de l'année lyzo. Son père était greffier des Etats de Bourgogne et l'un de ses frères aînés était entré dans les ordres et devint plus tard grand vicaire de M. de Choiseul, évéque de Châlons. Ses premières études se firent chei les Jésuites qui lui inculquèrent dès le premier âge ces grandes lois du devoir, et cette foi ardente dont il ne devait point se départir. Des mille petites anecdotes qui montrent souvent avant la vingtième année la précocité de l'intelligence ou les

et les Œuvres de Cazotte, vu

traits dun caractère accusé, nous ne connaissons rien. En 1741 } M. de Maure-pas, auquel il était recommandé, l'agréa dans la marine, dans le but d'en faire un excellent officier déplume ; à cet effet, il lui fit apprendre le droit che^ un procureur et l'entretint pendant deux ans, aux appointements de i.zoo livres. En 17^3- il put entrer dans le corps des écrivains, être nommé quatre ans plus tard écrivain principal, enfin arriver contrôleur en i7^(), commissaire en 17^0 et commissaire général en 1760. Telles sont, en quelques lignes, les étapes de sa vie administrative. Dès son arrivée à Paris le Jeune Cajotte avait senti se développer en lui son goût inné pour les belleslettres et principalement la poésie. Son compatriote Raucourt tenait assemblée littéraire dans ses salons ; on y faisait quelque musique, on récitait des pièces inédites et le talent de tous les artistes qui venaient là était mis à contribution : Caiotte voulut payer son écot à la bonne hospitalité de cet amphitryon ; il composa des fables gracieuses et des chansons naïves, dans l'esprit des trouvères, qui eurent grand succès. L'une d'elles est restée célèbre dans les rondes grivoises et nous ne pouvons manquer d en donner quelques couplets :

Toc, toc, ouvrez, s'il vous plait, Manon, ma bien-aimée;

VIII Notice sur la Vie

Pour le premier jour de mai Soyez bien éveillée.

O mai ! 6 mai ! 6 le joli mois de mai !

Appuyez sur le loquet,

La clef n'est point tournée, J'entrai, je vis, j'embrassai Tout d'une volée.

O mai ! ô mai ! etc.

Je vous apporte un bouquet

Fait de giroflée.

Un bouquet cueilli tout frais,

Tout plein de rosée.

O mai! 6 mai ! etc.

Manon sentit le bouquet,

Et la v'ià pâmée; La fontaine était là près.

J'eus bonne avisée.

O mai! ô mai! etc.

Colin, mon cœur, qu'as-tu tait ?

Tu m'as toute mouillée.

Hélas ! si maman venait.

Je serais grondée.

O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!

Caiotte. à l'exemple de La Alonnoye^ s'était épris de Desportes et de Marot. et selon le goût de Aloncrifj qui fut un instant seulement le goût du jour ^ il

et les Œuvres de Cazotce. ix

se plut à rajeunir l'ancienne romance, les vieux vaux de Vire et la ballade française. Il y réussit pleinement, comme nous le verrons plus loin. Ce fut également à cette première étape de sa vie qu'il écrivit la Patte du Chat et les Mille et une Fadaises, ces curieuses fantaisies qui font partie de notre recueil.

Mais les succès du débutant ne furent point de longue durée; nommé au poste de contrôleur des Ilessous-le-Vent. il dut partir à la Martinique et dans son exil il oublia quelque peu les Muses dont la délicatesse de teint raccommode mal avec les morsures du Phébus colonial. Captte ne rêva donc pas sous les bananiers et cocotiers ; il travailla avec fêle, se fit remarquer et estimer de tous et ne tarda pas à épouser une charmante et riche demoiselle. Elisabeth Roignan, sœur d'un premier juge à la Martinique *.

Dans un des congés qu'il obtint vers 175^; l'heureux époux revint à Paris; ce fut alors qufil composa^ à la demande de M"^^ Poissonnier, une ancienne amie d'enfance, Dijonnaise, devenue nourrice du duc de Bourgogne, quelques chansons d'une délicieuse naïveté, qui n'ont point peu contribué à sa réputation et sont restées comme de véritables petits chefs-d'œuvre

1. Gérard de Nerval et la majorité des biographes se sont trompés dans la parente d'Elisabeth Roignanenen faisant la fille et non la sœur de M"' Roignan, juge a la Martinique.

X Notice s urlaVie

d'un art inimitable. Nous citerons : la Chanson de la bonne femme et celle intitulée : Commère, il faut chauffer le lit 5 ne donnant de chacune d'elles que les extraits nécessaires pour en faire saisir tout le charme archaïque. Voici le début de la première :

Tout au beau milieu des Ardennes, Est un château sur le haut d'un rocher,

Où fantômes sont par centaines.

Les voyageurs n'osent en approcher.

Dessus ses tours Sont nichés les vautours, Ces oiseaux de malheur.

Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!

Gérard de Nerval, ce grand amoureux délicat des anciennes rondes et villanelles populaires, prenait un plaisir énorme à réciter cette poétique légende, ainsi que cette imitation des anciens fabliaux chevaleresques que toutes les grand mères de la seconde moitié du xviii^ siècle chantonnèrent et que Caiotte intitula : Prouesses inimitables d'Ollivier, marquis d'Edesse :

La fille du comte de Tours, Hélas ! des maux d'enfant l'ont pris ; Le comte, qui sait ses amours.

Sa fureur ne peut retenir :

et les Œuvres de Cazotte. xi

Qu'on cherche mon page Ollivier, Qu'on le mette en quatre quartiers...

Commère, il faut chauffer le lit, N'entends-tu pas sonner minuit ?

C'est de cette même chanson^ sur le conseil qu'on lui donna, que Caiotte tira le sujet de sa fable héroïcomique, ainsi qu'il désignait son poème d Ollivier. — On peut rapporter vers le même temps la composition du Lord impromptu.

De retour dans les colonies, l'auteur de ces jolis récits cultiva la plantation que sa femme lui avait apportée en dot, sans négliger ses devoirs de commissaire de marine. Les rapports, par lui adressés à M. de Choiseul sur les améliorations à apporter dans le service administratif de la Martinique, témoignent de sa vive intelligence ; bien plus, lorsqu'en i769 ^^ colonie fut attaquée par les Anglais le jeune officier montra une énergie surprenante et manifesta des connaissances stratégiques de premier ordre dans l'armement du fort Saint-Pierre, qui tint bon contre les efforts réunis des troupes anglaises.

Caiotte revint en France à la mort de son frère, dont il était l'unique héritier. Tous les biographes (ou tout au moins la majorité) affirment qu'il sollicita sa retraite à cette époque, par la nécessité où il était de vaquer à ses affaires, et que cette retrait:

XII Notice sur la Vie

lui fut accordée ; ceci est une erreur. Comme le remarque AI. A. Jal ^ il ne put obtenir la pension de j;Ooo livres qu'il sollicitait, « Je trouve dans les cartons du personnel du ministère de la marine, dit le savant auteur du Dictionnaire critique de biographie, des pièces authentiques qui me permettent de rétablir la vérité sur ce fait, u — Le 5 août lyC t^, Calotte demandait seulement 2.000 livres de pension et joignait à sa lettre au duc de Choiseul un billet du cardinal de Choiseul. son protecteur, qui insistait pour que le ministre rendit justice au pauvre commissaire général ruiné par les jésuites et presque aveugle en ce moment. Le duc de Choiseul écrivit au bas de la note que lui présentaient ses bureaux : « Quand M. Caiot (sic) est revenu de la Alartinique comme contrôleur, le ministre de la marine lui offrit j ou une retraite en argent, ou le brevet de commissaire général^ le sieur Caiot choisit le dernier; il a opté, il n'y a plus rien à demander pour lui. » Ça^otie ne se tint pas pour battu, poursuit Al. Jal, il recommença ses instances en lyGG ; Al. de Choiseul ne put se décider à revenir sur une première fin de non-recevoir, et, le premier août, il écrivit en marge du placet de Calotte : « Suspendre » . En 1774, le commissaire général, sans traitement et sans retraite, reprit l'affaire perdue, chercha des protecteurs et trouva pour le recommander

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le comte Du Barry et aussi la comtesse, dont l'appui semblait devoir être meilleur. Malgré toutes ces interventions, Calotte resta, comme devant, commissaire général à brevet, et sans état ni pension.

Avant de s'embarquer pour la France, le contrôleur général de la marine à Saint-Pierre avait remis la presque totalité de sa fortune — cent trente mille livres environ, en nègres, bêtes à cornes et argent — au Père La T^alette, missionnaire apostolique de la Compagnie de Jésus et préfet apostolique des missions dans les îles françaises du y ent de V Amérique. Celui-ci avait remis à Caiotte des lettres de change sur la compagnie des jésuites de Paris ; mais ces lettres furent protestées et notre infortuné poète, ruiné en partie, plaida contre ses anciens professeurs et voulut saisir l'opinion publique de son débat par le mémoire contre les jésuites qu'il fit imprimer et qui ne servit pas peu à la ruine de cette célèbre compagnie quelques années plus tard.

a Pourquoi faut-il que les jésuites nous forcent à déchirer le voile ? dit-il au début de cet opuscule, ils comprennent bien, sans doute^ que le débat qui s'' engage est plus sérieux et plus décisif que tous ceux quils ont soutenus jusqu'à présent. Si le public, soulevé, s'indigne de rencontrer à chaque pas un régime de politique plutôt qu'une règle religieuse ', s'il découvre, sous les

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prétextes de la piété les inotijs toujours vivants de l ambition ; si, dans le contraste perpétuel de leurs loisp dans l'inconstance et la mobilité de leurs constitutionSy il croit voir le jeu puéril d'une conscience qui s'abuse ou qui cherche à tromper les autres , si la cour^ elle-même, frappée des objets qui l'occupent sans cesse , et pesant les plus grands intérêts , compare la police de leur société avec la police de l'Etat, et pénètre même ce que nous ne montrerons pas ; si tous ces maux leur arrivent , qu'ils nous le disent : à qui faudra-t-il qu'ils V imputent ? » Calotte cependant, dans toute cette affaire, montra des sentiments de modération qu'il devait à sa reconnaissance pour ceux qui avaient instruit sa Jeunesse. On trouvera Toutes les pièces justificatives de ce procès dans V excellente Notice dont A.-M.-J. Pons a accompagné une très récente édition du Diable amoureux *,

Parmi les biens que lui laissait son frère, était une charmante propriété à Pierry, près d'Epernay. Calotte résolut de s'y établir et ne tarda pas à y être nommé aux fonctions de maire. Ce fut dans cette douce solitude qu'il composa le Diable amoureux, cette charmante improvisation des Sabots, sa suite aux Mille et une Nuits et la plupart de ses ouvrages.

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