‹ Contes de J. CazotteChapitre 21 sur 28 · HISTOIRE DE BLEUATRE D'ANDREMIRE ET DE TORTILLON · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE BLEUATRE D'ANDREMIRE ET DE TORTILLON

« Dans la jeunesse, le choix qu'on fait d'un amant n'est presque jamais éclairé ; ce n'est ni le plus tendre ni le plus estimable qui obtient la préférence, parce que l'on ne connoît point le prix des vertus. Le clinquant séduit alors plus que l'or même : un étourdi se présente avec le brillant de la vivacité, et on se livre à lui sans examen.

« Voilà précisément ce qui occasionna mes malheurs et les vôtres. Je connoissois à peine les hommes lorsque je commençai à jouir de la liberté : ce que ma mère m'avoit pu dire de leur méchanceté ne m'avoit rien appris, parce que je ne l'écoutois pas. Enfin je la perdis dans un âge tendre ; elle alla prendre place dans le firmament et présider au cours des astres; ainsi je me vis abandonnée à moi-même, sans autre guide qu'un goût pour le plaisir, vif et indéterminé.

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« J'avois quelques attraits; leur foible renommée attira à ma cour une foule de soupirants empressés, et, entre eux, tous mes yeux distinguèrent l'enchanteur Tortillon. Il avoit de ces qualités frappantes, de l'impression desquelles on ne se défend pas aisément; sa taille étoit noble et aisée; sa physionomie fine, sa conversation délicate; quoique Jeune^ il avoit pénétré très avant dans Part de la féerie, et l'on parloit partout avec distinction de ses découvertes.

« Malheureusement ses heureux talents portoient avec eux leur correctif secret. Jamais cœur n'eut plus de malignité que le sien : il n'employoit la finesse de son esprit qu'à trouver des ridicules aux autres, et sa science qu'à nuire; enfin il faisoit servir le don qu'il avoit de plaire au triomphe de son indiscrétion et de sa perfidie.

« Je ne distinguoi point en lui la réalité de l'apparence, et je fus la dupe d'un dehors imposant; enfin je l'aimai de l'amour le plus vif. Sa passion égala la mienne pendant quelque temps, et je me flattois qu'elle l'égaleroit toujours; mais il me força bientôt de renoncer à cette illusion agréable.

« Il n'étoit pas né pour une passion durable, et l'habitude de l'infidélité avoit achevé d'en éteindre chez lui le goût. Bientôt il brisa la chaîne à laquelle il s'étoit offert pour chercher des plaisirs piquants dans un nouveau commerce.

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« J'étois heureuse si le même instant m'eût rendu volage; mais, hélas! j'avois engagé ma liberté de bonne foi, et je ne fus pas maîtresse de la reprendre. Je donnai des larmes sincères à ringrat que je perdois, et je mis en usage, pour le rappeler, tout ce que mon esprit et ma foible expérience purent me fournir.

« Je fis des reproches que la tendresse et la vivacité caractérisoient tour à tour. Je versai des larmes; un moment après, j'affectai de le fuir et de ressentir pour lui une haine mortelle; mais, trop instruit au manège d'une amante abusée, il ne fut la dupe de rien.

« Enfin, quand je désespérois d'être jamais susceptible d'aucunes consolations. Amour vint m^en offrir, et je me hâtai de les prendre. Andremire, votre père, pressé de la curiosité de me voir, vint alors à ma cour; il m'aima, il me le dit, il étoit aimable, et je l'écoutai.

Il étoit alors à l'âge où vous êtes; votre taille est précisément la sienne, le même feu qui anime vos yeux brilloit dans les siens, et l'on voyoit sur sa bouche les mêmes agréments qui parent la vôtre; mais il avoitle nez moins long que vous, et parfaitement proportionné au reste de son visage.

— « 11 est vrai, dit le prince, en interrompant la fée, qu'on dit que mon nez est assez long; mais il ne manque ni de proportion ni de majesté. »

La fée avoit touché la corde sensible; en

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femme habile, elle reprit sans répondre le fil de son histoire.

— « Dès qu'Andremire m'eut fait Taveu de son amour, il se hâta de m'en donner des preuves décisives. Le respect le plus marqué, les attentions les plus flatteuses, tout m'en garantissoit la sincérité; et, quelque mécontente que je fusse d'un premier attachement, je ne pus me refuser au plaisir que m'offroit le second. En effet, Andremire ne languit pas longtemps : trop ingénue pour lui cacher ce qui se passoit au fond de mon cœur, je ne pus lui en refuser Taveu, et d'abord je le comblai de joie.

« D'abord il m'assura mille fois que cet aveu seul suffisoit pour le rendre heureux; mais bientôt après il me fit sentir qu'il manquoit quelque chose à son bonheur.

« J'avois acquis trop d'expérience dans ma disgrâce pour me rendre tout d'un coup; j'avois même conçu le dessein de ne me rendre jamais, « — Andremire, lui disois-je, que me demandez-vous? hélas ! le bonheur que vous souhaitez nous seroit fatal à l'un et à l'autre. Je cesserois de vous paroître aimable, et vous deviendriez parjure, vous qui n'êtes pas fait pour l'être.

« Il se jeta à mes genoux; il s'épuisa en protestations et en serments; mais j'étois trop forte par mes réflexions pour que le poison pût faire son effet ; ou plutôt l'amour n'avoit point

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encore décidé l'instant de ma défaite, mais il arriva bientôt.

« Un jour que je me promenoisdans mes jardins, séparée de mes femmes et de la cohue des courtisans, je m'enfonçai dans un labyrinthe épais, pour réfléchir avec tranquillité. Mes pas, que conduisoit le hasard, se tournèrent vers un épais berceau de chèvrefeuille qui m'avoit été jusque-là inconnu, tant il étoit reculé. L'ombre et le silence du lieu, tout sembloit m'inviter à prendre le repos qui m'y étoit offert. Je m'assis, et bientôt le sommeil s'empara de mes sens.

« Un songe complaisant m'offrit l'image du prince que j'aimois ; tout me parloit en lui de cet amour qui faisoit depuis quelque temps le bonheur de ma vie.

« Pendant le sommeil, c'est l'imagination seule qui règle nos mouvements; elle ne connoît ni les règles de la vertu ni celles de la raison; alors nos sens, soulevés et abandonnés à euxmêmes, se hâtent de jouir de leur liberté. Que dirois-je enfin? Dans ces moments de désordre et de foiblesse, l'image d'Andremire obtenoit de mon cœur ces mêmes consentements que je m'opiniâtrois à lui refuser à lui-même,

« Tandis que je nageois dans cette douce illusion, un bruit qui se fit à mes oreilles m'éveilla tout d'un coup ; c' étoit Andremire, et sans doute l'amour guidoit ses pas.

« Depuis longtemps il me cherchoit dans les

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jardins : il avoit toujours quelque chose à me dire. Dés qu'il m'eut démêlée à travers les feuilles, son transport éclata par un cri de joie; il vint se précipiter à mes genoux, et sa bouche étoit collée sur ma main, avant que j'eusse eu le temps de la retirer.

« L'émotion que m'avoit causée mon songe étoit encore peinte sur mon visage ; je lui en parus plus aimable qu'à l'ordinaire, il en devint plus amoureux, plus entreprenant, et le songe avoit trop bien préludé pour que je pusse me défendre. Enfin, mon fils, votre mère, qui se croyoit si forte, fut la plus foible de toutes les femmes : j'avois cru jusque-là qu'on pouvoit donner des bornes à l'amour et lui prescrire des devoirs; mais j'appris, encore une fois, à mes dépens, que, dès que nous l'écoutons, tôt ou tard il sait se faire obéir, et que nous ne l'arrêtons jamais, s'il ne s'arrête de lui-même.

« Loin que mes bontés eussent refroidi le cœur d'Andremire, il sembla m'en aimer davantage; enfin ses empressements et ma complaisance à y répondre furent au point que le fantasque Tortillon en conçut de la jalousie; il me fit des reproches, comme si sa fidélité lui eût acquis le droit de m'en faire.

« Je le reçus assez mal : il changea de batteries, il me parla ce même langage, et se servit de ces mêmes pièges qui lui avoient réussi autrefois ; mais l'amour que j'avois pour Andremire me rendoit insensible à tout; je le repoussai avec

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mépris, et il se retira avec la fureur dans Tâme. « Je ne sais si la passion d^Andremire pour moi Tavoit éclairé sur le peu que je valois, ou si, poussé par la malignité de son cœur il vouloit m^engager de nouveau dans ses fers pour me faire la dupe d^une nouvelle mfidelité; ou si, enfin, il avoit assez de vanité pour croire qu^après Tavoir aimé on ne pouvoit cesser de le faire, et qu^il talloit renoncer à tout; mais il ne cessa de me persécuter depuis, et vous et moi sentons encore à Theure qu^il est les effets de sa vengeance. Vous vîntes au monde peu de temps après qu^ennuye de rinutilité de ses tentatives, il m^eut menacée de tout le poids de sa fureur, et vous en portâtes dès lors même des marques; ce nez, mon fils, dont l'excessive longueur efface, en quelque façon, tout Uagrément de votre figure, est un présent que vous tenez de lui. ^.

Pendant que la fée parloit ainsi à Amadil de son nez en termes désobligeants, le prince souffroit, sans oser pour une seconde fois Tinterrompre, mais sa rougeur le trahissoit.

Il avoit toujours lu dans son miroir que son nez n'avoit rien de disgracieux; il trouvoit même qu'il seyoit très fort à Pair de son visage; tant il est vrai que Tamour-propre est bien complaisant!

La fée Tobservoit, et continuoit toujours son discours. « Je consultai le destin pour savoir si le défaut de ce nez étoit absolument incorri-

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gible : les oracles du ciel sont obscurs et captieux; cependant, à travers la nuit qui les environnoit, je vis une lueur d^espérance; et, pour vous dédommager en attendant, et satisfaire mon cœur, je vous douai de toutes les qualités qui font un caractère aimable et un génie heureux.

« Tortillon, en répandant un ridicule marqué sur ce que j'aimois le mieux après Andremire, n^avoit fait encore qu'un léger essai de sa vengeance; il se réservoit de nous en faire sentir par degrés toute la rigueur, et chaque jour nous en offroit de nouvelles marques.

« Tantôt Andremire, retenu par des enchantements, disparoissoit à mes yeux : il falloit, pour le voir, que je bouleversasse la nature, et que j'interrogeasse jusqu'aux enfers. Un charme succédoit à l'autre; à peine l'avois-je retrouvé, qu'il tomboit dans mes bras plus froid que s'il eût été trempé dans les eaux de l'Achéron ; j'errois sur les montagnes pour trouver des simples qui pussent le ranimer; à mon retour, la léthargie se changoit en fureurs, et les simples inutiles me tomboient des mains.

« Tant de persécutions me jetoient dans le dernier désespoir, et j'étois, malheureusement pour moi, condamnée à vivre sans vengeance : j'avois eu autrefois plus de pouvoir que Tortillon; mais mon amour pour lui l'avoit rendu maître de mes secrets, et il étoit devenu trop fort par ma foiblesse.

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« Las enfin de punir le prince de Pamour que i^avois pour lui, il tourna sa rage contre moi. Je fus surprise, un jour, en me mirant dans le cristal d'une fontaine, de voir que mes couleurs s'étoient effacées, et que le bleu que vous voyez en avoit pris la place.

« Je voulus opposer enchantement à enchantement; mais j'éprouvai bientôt Tinsuffisance de mon pouvoir. Je dis un dernier adieu à Andremire : « Cessons, lui dis-je, cher prince, de nous opiniâtrer à faire mutuellement nos malheurs. Quittons-nous : conservez-moi un souvenir tendre ; les dieux prendront soin de notre vengeance. »

« Nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, je vous mis entre ses bras, et il partit. Alors, d'un coup de baguette, j'entr'ouvris la terre, et je vins ensevelir ma honte dans ces demeures souterraines.

« Bientôt Tortillon reçut le prix de ses méchancetés; la fée Vengeante le métamorphosa en chat, animal dont le naturel cadroit si bien avec le sien; c'est lui qui, sous cette figure, fait maintenant les délices de Filigranne.

« — Quoi, Grognon? s'écria vivement le prince. — Oui, lui-même, poursuivit la fée. — Ah ! reprit le prince, je lui ai écrasé la patte, il me prend envie de retourner pour lui tordre le col. — Les destins, poursuivit Bleuâtre, ne permettent pas qu'il périsse, et ils vous vengent mieux que vous ne vous vengeriez vous-même ;

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la mort finiroit ses ennuis, et ils ne finiront jamais.

« Pour nous, mon fils, notre bonheur n'est peut-être pas éloigné , une seule de vos réflexions suffit pour en amener l'instant; mais vous devez la faire de vous-même, et je ne dois point vous aider; peut-être même ne Tai-je que trop fait.

« — Mais, dit le prince, vous ne m'apprenez rien du sort de mon père ; je l'ai perdu si jeune, qu'à peine me ressouviens-je de l'avoir jamais vu, et je n'ai reçu depuis aucun éclaircissement sur son sort. — J'oubliois, répondit la fée, de vous dire que Tortillon le laissa quelque temps tranquille; enfin, pour consommer la vengeance, il le réduisit à languir dans une indigne métamorphose; elle ne m'est pas connue, mais elle doit finir. »

Bleuâtre s'arrêta dans cet endroit. Le prince prit congé d'elle, et se retira dans un appartement indiqué pour se mettre en état de paroître décemment à la cour.

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