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CHAPITRE VII

Qui n'est pas moins considérable que les précédents.

DÈS que le prince se fut retiré dans son appartement, des génies bleus, suivant la fée, vinrent en foule pour le servir. Les uns répandoient sur son visage une vapeur bleue, qui s'imbiboit dans la peau; les autres poudroient ses cheveux d'un azur fin, extrêmement léger; d'autres enfin lui ôtoient sa robe pour lui mettre une simarre d'un satin bleu éblouissant.

Il étoit si bleu au sortir de sa toilette, qu'à peine se reconnut-il lui-même. Ce coloris ne lui plaisoit pas infiniment; mais, dès qu'on paroît à la cour, il faut être bleu comme les autres, ou l'on est extraordinaire, surtout parmi les Camayeuls.

Pour donner une idée du caractère de ces peuples, il est bon de dire que, sur un fond de ridicule invariable, il en naissoit tous les mois chez eux un nouveau qu'ils adoptoient avec fureur, et qu'il falloii que tout le monde eût pour être considéré, et ce nouveau ridicule s'appeloit le vaudeville du jour.

Le vaudeville de ce temps-là étoit la philosophie. On s'étonnera sans doute de voir la

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grave philosophie traduite en ridicule. Ce n'est néanmoins pas la première fois que les divinités aient joué de petits rôles. Un Camayeul d'une grande considération, et qui méritoit d'y être, avoit ainsi mis la philosophie à la mode; c'étoit un homme digne de donner le ton à son siècle, de ces génies rares que la nature n'enfante qu'avec peine, et dont elle est longtemps à se remettre. Il avoit, dès son printemps, donné des fleurs brillantes , il en conservoit encore dans un hiver avancé.

Une carrière aussi heureuse piquoit l'émulation de tout le peuple bleu ; chacun s'efforçoit de lui ressembler; mais de tels copistes n'imitèrent jamais des grands hommes que leurs foiblesses, encore les imitèrent-ils imparfaitement. Le reste fut toujours trop au-dessus de leur portée.

Ce Camayeul avoit en effet quelques idées un peu trop bleues sur la philosophie, il vouloit la faire entrer partout; et partout où il la mettoit, comme il la manioit à son gré, elle y jouoit un rôle intéressant; mais il est difficile d'imaginer combien son exemple fit naître de philosophes bizarres et de livres bleus.

On ne parloit plus que de philosophie; cet esprit s'étoit emparé des dames et des petits maîtres; il étoit de leurs conversations, et même de leurs plaisirs.

Cela alloit si loin, que deux Camayeuls, en se saluant, se souhaitoient réciproquement des

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lumières philosophiques, car quiconque n'en avoit pas passoit pour imbécile; eût-il eu toute la légèreté, tout Tesprit imaginables, il falloit, pour briller, qu'il attendît des temps plus heureux.

Il est des travers qui ne messiéent pas à tout le monde : une beauté tirera avantage de Thabillement le plus grotesque; mais pour le travers d'être philosophe, dès qu'on le prend du mauvais côté, il gâte tout.

Il avoit soufflé avec lui l'esprit de sécheresse et de symétrie; les dames en avoient moins de grâces et plus de suffisance; les petits maîtres étoient moins débraillés, ils en sembloient moins libertins qu'à leur ordinaire, et par conséquent moins aimables. Ce n'est pas que dans le fond la débauche eût diminué : tout ce que peut faire la philosophie en forme , c'est de corriger ceux que le tempérament a déjà fortement disposés ; qu'est-ce donc quand on n'en a que l'écorce, et que les dispositions manquent?

Bleuâtre avoit eu de Tortillon un fils qui ne ressembloit pas à son père. Ce fils se nommoit Azurin; il avoit partagé les infortunes de sa mère, et cette sensibilité lui avoit attiré la même disgrâce qu'à elle. Ilétoitdonc essentiellement bleu, et lui ressembloit encore parfaitement pour la bonté du cœur et l'excellence du caractère.

Le prince des Camayeuls n'étoit point un génie qui se mêlât d'être vif, ni transcendant; il négligeoit même beaucoup les lumières phi-

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losophiques, mais en revanche il en avoit de très raisonnables. Dès qu'il sut Parrivée du prince Amadil son frère, il accourut pour Fembrasser. L^entrevue fut tendre entre deux princes qui se tenoient de si près, et qui étoient faits mutuellement pour se faire du bien.

Comme Amadil étoit, malgré lui, mélancolique, et que le silence que Bleuâtre avoit gardé sur son amour pour Amandine (quoiqu'elle en fût probablement informée) Tattristoit, parce qu'il ignoroit quelle en seroit l'issue, Azurin lui proposa, pour se divertir, de prendre les plaisirs de sa cour.

On est déjà prévenu que tous les plaisirs étoient philosophiques; c'étoit un nouvel optique qui piquoit pour lors la curiosité des Camayeuls, et c'est à ce spectacle que les princes se rendirent; tout y étoit d'un assez beau bleu : néanmoins les nuances n'en étoient pas délicates; on n'aimoit alors que ce qui étoit bien bleu, et le peintre et le machiniste s'étoient conformés au goût du temps.

La scène présentoit successivement différents optiques assez variés; cependant elle ne remuoit en aucune façon, rien n'y intéressoit le cœur; les passions étoient oisives et l'esprit inoccupé; s'il y avoit même quelque chose de flatteur pour les sens, cela n'étoit que semé et fort rare.

On présume aisément que les Camayeuls y couroient bien moins par goût que par con-

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vention; aussi, dès qu'ils étoient arrivés, ils ne donnoient presque aucune attention au spectacle, ils la réservoient tout entière au cercle des spectateurs dont ils faisoient partie.

Leur curiosité industrieuse s'étoit approprié Tusage de la lorgnette; ils s'en servoient pour entrer dans le détail d'une infinité de petites choses qui échappent en gros, ou qui se perdent dans Péloignement. Ces détails ou flattoient leurs désirs, ou irritoient la malignité de leur cœur et leur penchant à la sottise. Le spectacle finissoit, et la toile tombante les retrouvoit toujours abîmés dans la profondeur de leurs spéculations.

Comme l'arrivée du prince étoit la nouvelle du jour, et que chacun étoit curieux de le voir, toutes les lorgnettes se réunirent pour se braquer contre lui, comme contre un phénomène. Quoi qu'Azurin pût lui dire pour excuser une coutume aussi bizarre, il ne pouvoit s'empêcher de rougir, et les lorgnettes n'en étoient pas les seules causes; son nez étoit encore là pour lui causer du chagrin ; et comme il avoit les yeux perçants et l'ouïe délicate, il s'apercevoit que les Camayeuls rioient de sa longueur, et qu'ils en badinoient tout bas.

Il en concevoit secrètement une rage qui lui conseilloit d'anéantir les mauvais plaisants; mais il fut agréablement guéri de son transport par un tout contraire.

Les dames camayeules trouvoient le prince

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fort à leur gré; la longueur de son nez n'avoit rien qui les effrayât, car ceux des naturels du pays leur paroissoient trop colifichets; elles s'en expliquoient à lui assez ouvertement par leurs regards, et ne le cachoient pas à leurs voisins. Amadil , qui y donnoit toute son attention, jouissoit du plaisir de les entendre, et goûtoit enfin des louanges qu'il aimoit, et qui ne lui paroissoient pas suspectes.

a Qu'il est d'un beau bleu! disoient-elles. Qu'il a l'air noble! que sa taille a de grâce, d'aisance et de majesté! qu'il a de feu dans les yeux! Ah! il a l'air de bien résoudre un problème! ))

Le cœur d'Amadil nageoit dans la Joie. Les louanges des dames ont quelque chose d'infiniment flatteur; et, quoique ce prince fût occupé d'une passion qui absorboit presque toutes les facultés de son âme, il l'oublioit, pour ainsi dire, un moment, pour ne se souvenir que de sa vanité.

Ce plaisir secret étoit un piège qui l'éloignoit de son véritable bonheur par une satisfaction passagère.

Il est temps de dissiper l'obscurité des destinées de ce prince. Il ne devoitétre heureux que lorsqu'il seroit convaincu de l'excessive longueur de son nez. Cette conviction n'étoit pas aisée à acquérir; plus un défaut est apparent, plus l'amour-propre subtilise pour le cacher.

Dans l'enfance, quand nos yeux peuvent à

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peine apercevoir un ridicule qui nous singularise, ce trompeur habile commence à répandre sur nos yeux Tillusion qui doit nous abuser toute la vie; nous nous familiarisons avec elle; insensiblement elle devient plus forte, elle croît avec nos lumières, et les offusque toujours.

Il eût été à souhaiter pour Amadil que la nature entière d'intelligence lui eût parlé du ridicule de son nez : peut-être encore Teûtelle aigri sans le persuader. On devine assez ce qu'il eût fait dans ce cas, en voyant de quelle façon il prenoit les petits désagréments que Bleuâtre lui suscitoit pour Tinstruire.

Amadil resta ainsi quelque temps à la cour de Bleuâtre, qu'il consoloit par sa présence; mais il eut lui-même besoin de consolation. Il étoit amant délicat et tendre : il étoit éloigné de Tobjet de sa tendresse, sans savoir quand il lui seroit permis de s'en rapprocher, et c'est tout dire; il prit la résolution de consulter la fée, pour savoir s'il ne devoit pas retourner à la cour de Tâtonnet.

La fée n'ignoroit ni l'état du royaume de Zinzim, ni la situation d'Amandine, mais elle ne voulut pas le faire pressentir à Amadil; c'eût été lui donner des inquiétudes inutiles, puisqu'il ne pouvoit s'opposer à rien. Elle se contenta de lui dire que Tortillon étant toujours auprès de Filigranne ne manqueroit pas de lui nuire; la patte de Grognon n'étoit pas bien guérie; il ressentoit encore son ancienne

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animosité ; enfin il pouvoit avoir des ressources pour se venger, tout impuissant qu^il paroissoit ; il falloit donc attendre que le temps pût fournir des armes contre lui.

Le prince ne goûta que médiocrement ces raisons, et dans le fond elles ne valoient pas grand'chose ; d'ailleurs en écoute-t-on lorsque Ton aime véritablement? Néanmoins, pour ne pas désobliger la fée, il demeura encore quelque temps à sa cour; et, pendant le peu de séjour qu'il y fit, il acheva de se convaincre que les idée des Camayeuls étoient encore beaucoup plus bleues que leurs figures.

Parmi ceux qui y tenoient un certain rang, on ne voyoitque des originaux complets. L'un sembloit avoir hérité de la gravité d'un aréopage, et n'en avoit que le froid et la suffisance; déclamateur ennuyeux, tout retentissoit de ses longs verbiages, où la mémoire travailloit beaucoup plus que l'esprit, mais où on ne vit Jamais le goût. Puriste jusqu'à la pédanterie, il négligeoit toujours le sens pour l'expression, et sacrifioit les grâces d'un discours léger à l'arrondissement de ses phrases nombreuses. Le prince fut forcé de convenir qu'il n'avoit jamais ouï un aussi pompeux diseur de riens; il étoit d'un bleu foncé, tirant sur le violet; son maintien étoit austère, mais le relâchement de sa morale faisoit un contraste bizarre avec la sévérité de ses regards : Amadil s'approcha pour l'écouter.

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Alors, entouré d'un jeune auditoire, le Camayeul s'étendoit voluptueusement sur les particularités tendres des commerces amoureux qui Toccupoient; puis il s'interrompoit pour y mêler tour à tour quelque anecdote scandaleuse, des traits de sa friandise, et ses rêveries philosophiques.

Le prince se retira bientôt très à propos pour lui, car Técole ne valoit rien, et pour l'homme bleu, à qui son nez donnoit des distractions.

Le prince s'approcha d'un autre Camayeul, qui avoit tout ce qu'il falloit pour être raisonnable, mais dont la fantaisie étoit de paroître singulier. Il débitoit incessamment une foule de paradoxes dont il n'étoit pas dupe, et qu'il soutenoit ensuite de toute la force de son esprit; il prodiguoit les saillies, et jouoit un rôle brillant, mais la bonne cause lui manquoit toujours. Amadil, après avoir ainsi promené ses ennuis sur différents sujets, prit congé de Bleuâtre et d'Azurin, bien résolu de voler vers Amandine, quelque risque qu'il y eût pour lui de paroître à la cour de Tâtonnet.

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