CHAPITRE VIII
Qui donnera beaucoup à penser.
LE prince retrouva son cheval à la porte du palais de Bleuâtre; il traversa les plaines azurées, et arriva enfinàTentrée d'une caverne, par laquelle il falloit passer pour sortir du pays des Camayeuls.
Il y régnoit une affreuse obscurité, on n'y pouvoit marcher qu'à l'aventure; mais un génie invisible conduisoit le cheval, tandis que le prince intrépide s'abandonnoit à son sort, sans réflexion et sans inquiétude.
Il avoit déjà fait plus de deux lieues dans les ténèbres, lorsqu'il entrevit un foible rayon de lumière qui s'échappoit entre les trous du rocher; il conçut l'espérance de revoir bientôt le jour; et en effet, à mesure qu'il avançoit, l'obscurité diminuoit peu à peu. Enfin il se trouva à l'issue de la caverne.
Le pays qui s'offroit à ses regards lui étoit absolument étranger; il se trouvoit au fond d'un précipice horrible; les rochers qui le bordoient de toutes parts se perdoient dans le ciel, qui sembloit s'appesantir sur eux; et tout ce qui peut augmenter les horreurs d'un désert y étoit rassemblé. Le soleil n'éclairoit qu'à
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regret ces lieux terribles; on n'y entendoit jamais ni le murmure des ruisseaux ni les plaintes des rossignols; des torrents déchaînés entraînoient avec eux des cyprès déracinés, des buissons dépouillés de verdure et des rochers énormes; un vent affreux faisoit mugir les cavernes d'alentour; les monstres épouvantés quittoient des retraites qui n'étoient plus sûres, et les hiboux funèbres augmentoient par leurs cris perçants la terreur que tout y inspiroit.
Cétoit là, sans doute, que ces enchanteurs cruels, dévoués au Styx, venoient former les charmes fatals qui troublent le repos du monde; les démons, dociles à leurs voix, se plaisoient dans des lieux où tout leur retraçoit Tenfer d'où ils étoient sortis.
Bleuâtre, qui aimoit son fils, avoit exprès dirigé sa route de ce côté pour éprouver son courage. Une grande âme ne s'étonne de rien : Amadil étoit aussi paisible que s'il eût traversé les jardins de son palais; il admiroit seulement que le ciel voulût receler un endroit si coupable.
Peu à peu les objets devinrent moins tristes, mais ne cessèrent pas néanmoins absolument de l'être. Le prince sortit des montagnes, et se trouva dans un pays couvert de neiges.
Le ciel y étoit parfaitement serein, mais l'air y étoit froid; et Amadil, qui, n'ayant point prévu cet accident, n'étoit que médiocrement vêtu, souffroit beaucoup; il lutta longtemps
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contre cette incommodité, mais bientôt il succomba malgré lui. Le courage et la force ne sont pas à Tépreuve de tous les maux; ce prince en enduroit de cruels; à peine sentoit-il ses membres, tant ils étoient engourdis, et son nez, à force d'être gelé, étoit devenu comme un corps étranger à son visage.
Dans le temps qu'il étoit dans cette étrange perplexité, il aperçut une petite femme assise sur un tas de neige, qui le regardoit avec attention. Il fit un dernier effort pour aller à elle, lui demanda du recours; elle lui en offrit avec bonté.
« Prince, dit-elle, je sais qui vous êtes; et, quoique vous ne m'ayez Jamais rien fait, je vous veux du bien; on s'attache ainsi aux gens sans savoir pourquoi, mais je ne m'en repens pas, vous le méritez. Venez vous reposer chez moi, je suis la fée aux Glaçons; s'il fait un peu de froid dans mon empire, nous y remédierons de notre mieux. »
Elle assaisonna ce propos flatteur d'un sourire, et dans le même temps elle tendit au prince une main plus froide que tous les glaçons d'un hiver ensemble. Ils s'acheminèrent vers un lac qui n'étoit pas éloigné, ils descendirent sur la glace dont il étoit couvert : la fée frappa du pied; aussitôt la glace se rompit; un glaçon se détacha, et porta sa souveraine jusque dans son palais à travers les autres glaçons, qui se retiroient par respect pour la laisser passer.
Le cliquetis des dents d'Amadil exprimoit
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naïvement sa situation; ni le compliment de la fée aux Glaçons ni Tobligeante main qu'elle lui avoit tendue ne Tavoient réchauffé; en regardant la figure de sa bienfaitrice, il frissonna de tout son corps : elle étoit vieille, et sembloit toujours violette de froid; ses yeux étoient éteints et enfoncés, une roupie de glace lui pendoit du nez, la salive se geloit sur ses lèvres dès qu'elle les ouvroit pour parler; et la fraîcheur excessive de son haleine eût fait mourir les fleurs, quand Tintempérie du climat ne les eût pas empêchées de naître. Ses cheveux, déjà blanchis par Teffort des ans, étoient encore surchargés d'une neige légère. Une peau d'ours blanc lui servoit d'enveloppe, mais la chaleur d'un vêtement semblable ne faisoit que concentrer davantage chez elle Phumeur froide dont elle étoit pétrie; elle avoit néanmoins un babil qui ne finissoit pas ; mais y a-t-il encore rien d'aussi froid que le babil?
La nouveauté de son palais étonna le prince; c'étoient divers petits appartements creusés dans un immense tas de neige; toutes les fenêtres en étoient tournées au nord pour recevoir son haleine rafraîchissante, et l'art industrieux y avoit encore, par intervalles, ménagé des passages aux vents coulis.
Le prince, en voyant ce palais, sentit encore le froid redoubler chez lui ; et pour le coup il ressembla mieux à une cristallisation qu'à une figure vivante.
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La fée, qui ne vouloit rien négliger pour rendre à son hôte le séjour de chez elle gracieux, le fit envelopper de peaux d^ours, et lui fit servir un ambigu de ce qu''il y avoit de moins froid dans son empire.
En un moment une table de glace se couvrit de soupes froides, de tartes à la neige, de giboulées â la fleur d'orange et de toutes espèces de fruits gelés.
Dans Tétat de néant où Amadil étoit réduit, deux degrés de froid de plus ou de moins n'étoient pas une affaire; et, comme Tappétit le pressoit , il crut devoir manger , au hasard d'avoir une colique; cependant la reine des Glaçons s'efforçoit de l'entretenir de son mieux; elle n'avoit pas besoin, pour parler, d'y être engagée par un motif de politesse.
« Mais vous ne mangez pas, prince? lui disoit-elle, quoiqu'il mangeât toujours; je ne vous fais pas, il est vrai, trop bonne chère aujourd'hui, mais demain nous saurons vos goûts, et tout en ira mieux.
« On dit que vous avez écrasé la patte d'un chat, et que c'est votre nez qui cause toutes vos disgrâces ; cependant votre nez est un nez tout comme un autre; il est beaucoup trop long, mais pourquoi veut-on qu'il soit plus court? les uns les aiment d'une façon, d'autres d'une autre, et tout est de fantaisie dans le monde : mais, à propos, tirez-moi d'inquiétude; voyezvous jusqu'au bout de votre nez?
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a — Eh! mon nez par ci, mon nez par là! s^écria le prince à qui la patience échappoit enfin. De grâce, madame, que vous a fait mon nez pour Taccabler ainsi de mauvaises plaisanteries?
« — Ah! répondit la fée, ce que je vous en dis n'est pas que je veuille vous fâcher; je vous estime trop pour cela. J'ai connu le prince votre père, c'étoit un galant prince ; il seroit bien aise s'il savoit que vous avez écrasé la patte du chat; mais parlons d'autre chose.
« On dit que vous n'êtes malheureux que parce que vous avez le nez trop long; cependant il n'est que de quatre doigts plus long que le mien; il est vrai que le roi mon mari, quand il étoit de mauvaise humeur, me reprochoit que j'avois le nez long comme une antiquaille. Vous paroissez surpris? Vous ne saviez pas que j'avois été mariée? Comment donc? J'avois épousé le roi Petaut, et je suis même un peu votre tante, mais ce n'est pas à la mode de ce pays-ci. Bleuâtre votre mère et moi avons fait les filles ensemble; elle se piquoit d'être belle parleuse, et on ne l'aimoit pas; pour moi, j'étois bienvenue de tout le monde à cause de mon style naturel.
« D'ailleurs, je suis forcée d'en convenir, j'étois jeune, et je n'étois pas laide. Un freluquet vint un jour m'en conter; je veux, pour vous amuser seulement , vous faire cette histoire-là. On donnoit volontiers des bals de
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mon temps ; il y a bien cinq cents ans; attendez : non, il n'y a pas cinq cents ans. J'ai passé depuis cinquante ans dans la Laponie, soixante ans dans Zemble; il m'arriva même une mauvaise aventure : en traversant un jour d'un pôle à l'autre, ma pantoufle tomba dans le Nil; je descendis pour la reprendre, et peu s'en fallut qu'un crocodile ne me surprît : heureusement un aventurier, qui se trouva par hasard dans cet endroit, vint à mon secours. Sa physionomie m'est toujours restée présente à l'idée : une figure avantageuse, un œil noir, un nez aquilin, pas à beaucoup près si long que le vôtre, quoique le ridicule du vôtre ne vienne pas tant encore de sa longueur que de ce qu'il fait un peu le dos d'âne. »
Pendant tout ce discours, qu'Amadil trouvoit insultant, et qu'un autre ne trouveroit qu'ennuyeux, ce prince n'étoit pas à son aise ; mais les petits mouvements de colère qui s'élevoient chez lui préservoient son sang d'un refroidissement total.
La fée néanmoins ne cessoit pas de lui tenir des propos amusants. « Enfin , lui disoitelle, vous avez donc vu le prince votre frère? Oh! de grâce, que vous êtes-vous dit ? répétez-lemoi, je vous prie; vous ne vous étiez jamais vus, vous ne vous étiez pas même devinés : ah! Bleuâtre n'avoit garde de vous parler de lui; elle est prudente, la bonne dame; néanmoins elle pouvoit l'être encore davantage;
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que ne Téloignoit-elle sur quelque prétexte pendant votre séjour? qu'étoit-il besoin qu^elle ménageât entre vous cette fade entrevue? Au fond, vous n'aviez rien à vous dire, et il y a bien paru; vous vous êtes attendris comme des sots sans savoir pourquoi : cela vous a embarrassés tous deux et ennuyé tout le monde ; car je le sais, votre mère pouvoit bien vous laisser ignorer les suites d'une intrigue qui ne lui fait pas honneur; ce n'est pas que je veuille la blâmer. Je veux bien croire qu'il n'y a eu qu'innocence dans sa conduite : mais entre nous, si les destins, comme on le croit, justifient un jour votre naissance, que deviendra le prince Azurin? C'est dommage assurément : ce jeune prince donne de grandes espérances; il est un peu trop doucereux, il a la jambe trop mince et il danse mal; au reste, ces défauts ne sont pas essentiels. Quel âge a-t-il? il doit être fort jeune; vous a-t-il conté quelquesunes de ses histoires, la petite aventure qui lui est arrivée avec la fée Kaiquette ? Vous avez sans doute ouï parler de la fée Kaiquette ; c'est une étourdie des siècles passés, qui voudroit bien l'être encore des siècles à venir ; mais elle me ressemble, elle est âgée, il est temps qu'elle soit raisonnable; pour moi, je l'ai toujours été, je n'ai jamais donné dans les colifichets; mes compagnes ne savoient parler qu'ajustements, je voulois parler de tout. Ne semble-t-il pas qu'il n'y ait que les fontanges qui soient de
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notre district? Mais j^oubliois de vous conter un songe que j^ai fait cette nuit. Il me sembloit que ma baguette se changeoit en vipère, et vouloit me piquer; j'ai voulu crier, et n'ai pu trouver ma voix. Je suis toujours comme cela quand je dors; si je veux marcher, les jambes me manquent. L'autre jour je m'étois fatiguée à conduire différents nuages chargés de neiges qui partoient pour le nord. Vous savez que c'est ici que les vents, les nuages froids et tout l'attirail de l'hiver se forment. J'ai là une furieuse intendance; c'est par moi que le froid se fait sentir dans le monde; c'est moi qui introduis les vents coulis chez les sensuels, malgré la triple doublure des appartements; c'est moi qui refroidis toujours les ragoûts, en dépit de l'invention des réchauds. En hiver, je couvre la terre de neiges; en été, je sème la grêle à pleines mains; je ne suis jamais désœuvrée, et je me mêle encore de bien d'autres choses. Dès que deux époux s'unissent, je fais les frais du lendemain. Je préside aux compliments étudiés, aux fleurettes des doucereux, aux visites des précieuses et des prudes, aux intrigues de cour, et avec tout cela je donne encore dans le bel esprit; j'ai toujours eu du goût pour ce métier, il fait mon plus doux passe-temps, et beaucoup de vos auteurs de Zinzim sont de mes amis; volontiers je lis leurs pièces, j'y mets du mien. Avezvous vu deux ou trois petites comédies nou-
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velles où il entre beaucoup de ma façon? J'y ai fourré tant d'esprit qu'on s'y passe de vraisemblance, d'intrigue, d'intérêt, et même fort souvent d'acteurs; mais rien n'est comparable aux belles petites pièces d'éloquence que fait un bramine de mes amis; toutes les phrases en sont neuves et singulièrement tournées. Quand on sort de lire, on a la tête pleine de sens, et ce n'est pas du commun. Ce qui vous surprendra, c'est que bien des gens viennent à moi, qui comptoient n'y venir jamais, et cela par des retours sur eux-mêmes. De là ces ■épîtres nouvelles où l'auteur ne dit que ce qu'il a déjà dit, mais où tout est marqué pour le coup à mon coin; de là ces brochures qui ne finissent plus. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, pour nous délasser, nous faisons parfois des tragédies. Oh! pour des tragédies, cela est fort joli, et pas difficile. J'en ai une en tête ; il faut que vous m'aidiez; et, pour vous encourager, je vais vous réciter quelques vers frappés de ma façon... Mais vous bâillez, prince?»
Effectivement le prince bâilloit. La fée lui alloit parler de ses opéras; mais elle crut devoir réserver sa prose et ses vers pour le lendemain, et se retira par bienséance pour le laisser dormir.
Dès que la fée eut quitté Amadil, il s'enveloppa de son mieux dans ses peaux d'ours et se livra au sommeil. Peut-être étoit-il dans les règles qu'il songeât quelque temps à Aman-
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dine; mais il avoit rimagination aussi froide que le corps, et néanmoins, en dépit de tant de froid, il s'endormit.
Il eut à peine fermé les yeux, que des songes propres à glacer d'effroi vinrent s'essayer autour de lui. Tout étoit assorti dans le palais de la fée.
Il vit des monstres bien plus laids que la chimère, mais il n'en fut que médiocrement étonné; l'image de Grognon vint ensuite, cela ne lui fit pas plaisir, car il n'aimoit pas rêver de chats, encore moins de chats fâchés, et Grognon le paroissoit étonnamment; il secouoit sa patte sanglante; ses yeux étoient ardents, son poil hérissé, ses oreilles basses, et il menaçoit des griffes et des dents la princesse Amandine.
Amadil ne put tenir contre cette peinture effrayante, il s'éveilla tremblant et couvert de sueur; il crut qu'Amandine étoit en danger, et que son songe étoit mystérieux. Alors, sans songer qu'il ignoroit les chemins, qu'il étoit nuit, qu'il faisoit froid, et qu'on ne quittoit pas un hôte sans le remercier du gîte, il partit comme un éclair.
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