‹ Contes de J. CazotteChapitre 24 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Où l'on apprendra j entre autres choses^ comment il faut s'y prendre pour étrangler net un conte.

LE cheval d^Amadil secondoit Pimpatience de son maître. Si quelqu'un par hasard sMnquiétoit comment ce cheval s'étoit retrouvé, quMl sache que les chevaux des princes sont toujours sains et saufs, sellés, bridés à la porte du palais des fées.

Sans doute que le cœur du prince fit sur la route plus de deux pages de métaphysique. Le héros d'un roman moderne en eût fait plus de quatorze à sa place : pour lui, il revoit sobrement; et, content de ce qu'il apercevoit en gros des sentiments de son cœur, il ne s'amusoit pas à en considérer scrupuleusement toutes les facettes, simplement pour l'ennui du détail.

Sa course fut si précipitée, que le jour naissant le trouva déjà dehors des Etats de la fée aux Glaçons. Aux premiers rayons du soleil, la nature lui parut sortir encore une fois du chaos, tant la variété des couleurs lui fit plaisir. Depuis qu'il avoit quitté la cour de Zinzim, il n'avoit vu que du bleu et des glaçons plus tristes encore que le bleu. D'ailleurs sa surprise étoit naturelle et excusable. Il se trou-

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voit dans les avenues du palais de la fée Vengeante; l'art y avoit épuisé sa science et son goût, la nature y avoit rassemblé ce qu'elle avoit de plus rare, et tout y étoit fait pour enchanter les regards.

Vengeante étoit reine des fées et des enchanteurs; son nom et sa puissance étoient formidables, mais ce n'étoit qu'aux méchants. Elle soutenoit les foibles contre la tyrannie des puissants; c'est elle qui punissoit de châtiments terribles les enchanteurs qui abusoient de la force de leurs secrets pour plier tout au ton de leurs caprices et pour faire des malheureux; c'est elle qui confondoit dans le tas des femmes vulgaires ces fées fantasques qui dérangent les astres sur un simple mouvement de curiosité.

Les fées n'étoient pas, comme on voit, purement républicaines et indépendantes; la terre auroit eu trop de tyrans. Cette sublime catégorie se rapprochoit autant de la nature humaine par ses foiblesses qu'elle s'en éloignoit par ses connoissances, et c'eût été confier un pouvoir sans bornes à des mains trop fragiles.Aussi l'intelligence éclairée qui gouverne l'univers les avoit -elle immédiatement soumises à une fée plus parfaite, plus puissante qu'elles, et qui n'obéissoit qu'à la loi.

C'est chez cette auguste fée qu'Amadil arriva bientôt. Les livres du destin s'ouvroient pour elle, elle étoit prévenue sur toutes les aven-

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tures de ce prince; et, dès qu'il parut aux portes du palais, elle donna ordre qu'on Tintroduisît,

Amadil avoit lu tous les contes des fées, depuis V Oiseau £/eu jusqu'à Tanguy; mais il fut forcé de convenir que les palais brillants qu'on y vante n'étoient point comparables à celui qu'il vit pour lors.

Un globe de feu détaché du firmament servoit de trône à la fée; des colonnes de lumière soutenoient des cintres faits du plus pur arcen-ciel, et formoient une architecture si brillante, que les regards n'en pouvoient soutenir l'aspect.

Toutes les intelligences qui conduisent les différentes évolutions de la nature étoient, au pied du trône, rangées par degrés, selon la noblesse de leur origine et la dignité de leurs fonctions. Leurs corps diaphanes recevoient toutes les impressions de la lumière qui les pénétroit; ils étoient comme une vapeur légère teinte de couleurs fraîches, brillantes et variables; mais rien n'égaloit la majestueuse beauté de la fée. Amadil n'osoit lever les yeux sur elle; vingt fois il ouvrit la bouche pour parler, et vingt fois le respect la lui fit fermer. Alors la fée prit la parole, et lui tint, au sujet de ses malheurs, un discours si sublime que, pour le répéter dignement, il faudroit être inspiré. Tout ce que l'auteur peut en rapporter, c'est que Vengeante, après avoir rassuré

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Amadil sur le sort d'Amandine, lui permit de se livrer à Fespérance de la posséder.

Le prince seroit mort de plaisir pour un moindre sujet; mais la fée ajouta que son bonheur étoit retardé nécessairement par une difficulté légère en apparence, mais en effet très difficile à lever, et de la nature de laquelle il devoit seul s'instruire; qu'en attendant il pourroit jouir du plaisir de voir la princesse.

Dès qu'Amadil sut qu'il alloit voir la princesse, il crut qu'il seroit en état, avec une consolation aussi douce, d'attendre longtemps un plus grand bonheur sans s'impatienter; on lui indiqua l'appartement où étoit la princesse; il y courut avec précipitation; cependant on ne lui avoit rien permis qui ne fût tacitement conditionnel, et il se promettoit un plaisir qu'il devoit encore acheter,

On ne pouvoit entrer d'aucun côté dans l'appartement où étoit Amandine ; il recevoit du jour d'une croisée qui donnoit sur la terrasse du jardin ; une fée de la suite de Vengeante, qui accompagnoit Amadil, lui annonça que ce n'étoit encore qu'à travers le talc des fenêtres qu'il pouvoit voir la princesse; ce talc étoit trouble et épais; il falloit avoir les yeux collés dessus pour apercevoir quelque chose; le prince essaya de s'en approcher, mais son nez s'opposoit à ses desseins : en vain mit-il en œuvre toutes les postures qu'il put imaginer; la nuit le trouva plongé dans le

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chagrin d'être si près d'un bonheur dont il ne pouvoit Jouir; il passa sur la terrasse, et attendit patiemment que le soleil vînt éclairer de nouveaux efforts. Il prononçoit sans cesse le nom d'Amandine, mais cette princesse, que les charmes de Vengeante entretenoient dans une douce léthargie, n'étoit pas en état de lui répondre.

Ce n'étoit qu'après une petite suite d'aventures qu'Amandine se trouvoit dans le palais delà reine des fées; nous l'avons laissée dans son appartement , livrée aux fantaisies du prince Colifichet. Ce prince avoit naturellement plus de désirs que d'éloquence; dès qu'il se vit seul avec elle, il crut pouvoir jouir des privilèges du pays, sans se donner la peine d'en détailler l'agrément. Amandine, qui avoit conçu le dessein de batailler sur tout, fut très surprise de voir qu'il retranchoit jusqu'aux moindres préliminaires, et qu'elle s'étoit en vain promis de gagner du temps. Sa robe, qui étoit d'étoffe légère, ne devoit pas faire une longue résistance; car, tout petit que fût le prince, il ne manquoit ni de forces ni d'adresse pour s'en débarrasser; ainsi elle sentoit qu'elle touchoit presque à ce moment redouté, dont elle n'avoit pas même pu jusque-là supporter l'idée.

Le désespoir lui donna des forces, elle s'échappa des bras du prince, qui la resserroient fortement, et se jeta dans son cabinet

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de toilette, qui se trouva ouvert comme par hasard.

Le cabinet de toilette avoit une issue qui donnoit dans le jardin, et qui se trouva encore ouverte pour favoriser la fuite de la princesse. Colifichet voulut la suivre, mais il s'étoit, par malheur, trop paré pour la cérémonie; ses cheveux cadenatés s'embarrassèrent dans le premier espalier qu'il trouva sur son chemin, et il ne fit, pour se tirer de là, que des efforts inutiles; quelque incommode que fût sa situation, il fut contraint d'y demeurer jusqu'au jour.

Il réclamoit la princesse Amandine , qui seule pouvoit l'entendre, car il étoit trop éloigné de toute autre assistance; mais cette princesse n'étoit occupée que de sa fuite, et n'étoit pas tentée de remédier à un accident qui lui étoit favorable. Colifichet étoit désolé; il ne croyoit pas qu'un prince destiné à être mari dût s'attendre à tant de rigueurs; il ne savoit pas encore que, quand on n'a pour plaire que ce titre, on n'est pas trop avancé, et que ce n'est pas même un préjugé heureux.

Il ignoroit qu'il étoit en concurrence avec un rival d'un mérite décidé, et qui avoit su plaire; et par qui ce mystère lui eût-il pu être révélé? Amandine et Amadil s'aimoient, il est vrai, mais c'étoit là le premier commerce de galanterie où l'on se fût passé de confidents, comme de serments et de déclarations, et les

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deux amants s'étoient entendus sur de simples regards équivoques pour tout autre; qui donc eût pu les trahir?

Cependant rien ne s^étoit opposé à la fuite d'Amandine ; le jardin même s'étoit ouvert; elle se jeta dans une forêt qui n'en étoit pas éloignée; tant que ses forces le lui permirent, elle marcha toujours; enfin, accablée de lassitude, elle se coucha au pied d'un arbre, et s'endormit, sans considérer ni l'horreur ni le danger du lieu. Tandis qu'elle se livroit au sommeil, elle fit, sans s'en apercevoir, un chemin considérable. C'étoit Vengeante qui avoit tout combiné pour sa fuite; des génies, ministres de la fée, transportèrent la princesse endormie dans le même appartement où son sommeil magique duroit encore lorsqu'Amadil essayoit inutilement de la voir; cet amant malheureux avoit déjà vu trois fois mourir le Jour, trois fois il l'avoit vu renaître, sans avoir pu satisfaire son amoureuse curiosité. On lui a reproché quelque part de n'avoir pas cassé les vitres ; sans doute que cet expédient merveilleux ne lui vint pas à l'esprit.

Sans cesse il mettoit en usage tout ce qu'il avoit d'adresse pour s'approcher de ces fenêtres qui recéloient ce qu'il avoit de plus cher; son nez traversoit tous les desseins de son cœur; enfin l'amour qu'il avoit pour Amandine dessilla les yeux de l'amour-propre ; il commença à s'apercevoir que, sans la longueur de son

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nez, il verroit facilement. Dès qu'il eut fait le premier pas, le reste fut bien aisé à faire; tout ce qu'on lui avoit dit sur son ridicule lui revint à l'esprit. « Peste soit du nez ! » s'écria-t-il ; il n'eut pas le temps de prolonger l'imprécation; le ridicule dont il se plaignoit étoit déjà tombé, parce qu'il étoit reconnu, et son nez étoit devenu tout à coup beaucoup mieux fait qu'un nez ordinaire; mais ce ne fut pas la seule merveille qui dût l'étonner. Dans le moment même qu'il s'aperçut du changement qui s'étoit fait chez lui, le salon s'entr'ouvrit, Amandine s'éveilla, le prince alla se jeter à ses genoux; il alloit sans doute lui dire bien des choses qu'elle eût écoutées avec plaisir, quand tout à coup Bleuâtre, à qui son ancienne forme étoit rendue, parut dans le fond du jardin. Andremire sortit tout à coup d'une couche de melons, où Tortillon l'avoit semé; il reconnut Bleuâtre et son fils, il les embrassa tendrement, il admira la beauté d'Amandine et sa modestie, et loua Amadil de son choix.

Amandine ne comprenoit rien à tout ce qui se passoit sous ses yeux, mais elle voyoit bien qu'il y avoit dans son histoire du surnaturel qui ne lui déplaisoit pas. Ces deux couples d'amants heureux partirent bientôt pour Zinzim après avoir remercié Vengeante.

La cour de Zinzim étoit pour lors en confusion. Colifichet, qu'on avoit décroché, avoit inutilement fait chercher Amandine. Mazette

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accasoit tout le monde de mauvaise foi, et ne parloit que de vengeance : mais, dès que le char de Bleuâtre parut dans le palais, Mazette reprit, avec son fils, le chemin de ses Etats, sans s'en faire prier; Tâtonnet et Filigranne, qui ne pouvoient mieux faire, accordèrent sans peine leur fille à Amadil; les noces de ces heureux amants suivirent de près. Bleuâtre y joignit les siennes : alors Tortillon, autrement Grognon, voyant tout le monde heureux, se sauva de rage sur les tuiles, et les cheminées d'alentour retentissent encore de son désespoir.

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