‹ Contes de J. CazotteChapitre 25 sur 28 · BELLE PAR ACCIDENT · texte numérisé non relu

BELLE PAR ACCIDENT

N roi d^Astrakhan mourut , laissant pour héritier un prince en bas âge, sous l'autorité de sa mère . Cette reine avoit pour son fils toute la tendresse imaginable, ne le perdoit jamais de vue, le faisoit même coucher à côté de son lit. Etant sujette à des insomnies, elle avoit rassemblé autour d'elle beaucoup d'endormeuses

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de profession , très habiles à provoquer le sommeil par de légères frictions sur toutes les parties connues à disposer Tesprit à Passoupissement, en Tamusant par des contes de toute espèce, et surtout par des contes de fées.

Le petit prince, tapi dans sa couchette, prit tant de goût pour ces histoires pleines de merveilleux, quMl se faisoit raconter de Jour tout ce que le repos pris pendant la nuit Tavoit mis dans le cas d'en perdre. Incessamment il ne donnoit plus de relâche aux endormeuses: il en falloit faire chercher sur tous les marchés de l'Asie, qui pussent arriver avec un nouveau répertoire. 11 en perdoit le boire et le manger. La reine, se défiant d'un goût aussi décidé pour les fables de cette espèce, voyant qu'il avoit besoin de toute autre instruction, voulut en vain réprimer une passion pétrie, pour ainsi dire, avec le sang, ou au moins cesser de la nourrir, en éloignant les endormeuses de la cour.

Les jeunes courtisans les eurent bientôt remplacées. Le gouverneur lui-même devint conteur, pour ne pas compromettre son crédit; et tout concourant à entretenir ce Jeune prince dans ses fausses idées, la nature devint à ses yeux un enchantement.

Une souris qu'il voyoit trotter étoit la bonne petite souris ; un perroquet, même un pivert, l'oiseau bleu ; un serpent, selon la couleur, ou le serpentin vert, ou la fée Manto ; une vieille

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rabougrie, ou un derviche bien crasseux, Urgande la méconnue, ouTenchanteur Pandragon. Enfin, la première fois qu^il put être frappé par la saillie d'un jet d'eau, placé dans un de ses jardins pour en faire l'ornement, il voulut persuader à son gouverneur qu'ils avoient trouvé l'eau qui danse.

Les premières méprises avoient amusé la reine; la persévérance l'alarma sérieusement: elles sembloient prendre le caractère de Tentêtement le plus décidé, et on eut bientôt lieu de s'apercevoir que le mal seroit sans remède.

La reine vouloit établir son fils. De concert avec le conseil d'État, elle avoit arrangé pour lui le mariage le plus avantageux. Il devoit épouser Bellasire, fille unique et seule héritière du roi de Candahar. Cette jeune princesse réunissoit les dons le l'âme, de l'esprit et du cœur aux avantages de la beauté. Les deux familles étoient unies par les liens du sang : les deux empires se touchoient; la nature, la politique et l'amour sembloient présider à cette alliance. Quelle fut la surprise de la reine, lorsque son fils refusa opiniâtrement la main de sa charmante cousine! Il étoit, disoit-il, rempli d'amitié pour elle; mais elle avoit, à ses yeux, un grand défaut : elle n'étoit pas fée, et il avoit fait vœu de n'épouser qu'une fée. « Prince, lui dit la reine, je ne révoque point en doute l'existence des fées; mais je suis convaincue de la fausseté des contes qu'on vous

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en a faits. Surtout je nie qu'aucun souverain connu sur la terre en ait pu faire entrer une dans son lit. Votre arbre généalogique fait remonter votre origine à l'antiquité la plus reculée : et tous vos aïeux ont épousé des femmes. Renoncez à vos rêveries. Tranquillisez vos peuples sur la succession de leurs maîtres et votre famille. Craignez d'attirer dans le voisinage un puissant ennemi, si vous vous refusez aux avances du roi de Candahar. Vous avez des rivaux bien dangereux, je vous en préviens. »

Le prince baissa les yeux. La reine l'abandonna à ses réflexions, et ordonna au gouverneur de son fils d'aller décider son élève à accepter la main qui vouloit bien se donner à lui.

Le gouverneur crut devoir épuiser tous les lieux commtins de la politique; mais il fut bien vite arrêté, a Je n'ai pas besoin, monsieur, d'augmenter mes États, mais de faire fleurir ceux que je possède. Si la stérilité d'une partie de mes terres en éloigne la population, un coup de baguette remédiera à ces désavantages; il fera jaillir des fontaines au milieu des déserts, et couronnera de superbes forêts ces montagnes arides, dont l'affreux aspect désole ajourd'hui la vue. Des palais enchantés, sans avoir épuisé mes trésors, me suivront partout où je voudrai faire ma résidence. Des murs d'acier défendront au besoin mes frontières; et quel ennemi osera m'attaquer, quand je

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pourroi Tenvironner de monstres, et déchaîner contre lui les éléments?

« — Mais, répondoit le gouverneur, quand il seroit possible que vous épousassiez une fée , ne vous exagérez-vous point trop leur pouvoir? L'histoire embellit les événements qu'elle rapporte : les contes méritent encore moins de confiance.

« — Il n'est pas douteux, monsieur, que les fées ne soient très puissantes; que j'en épouseroi une, parce que je le veux absolument, et que vous connoissez ma volonté. Je vous ai d'ailleurs raconté mes rêves à ce sujet, et vous les avez jugés très extraordinaires, très positifs. En un mot, mon parti est pris, que ma belle cousine prenne le sien. J'attendroi dans ce palais l'apparition de la souveraine qui doit partager mon trône; mais si l'on me persécute, je sors de mes États, pour aller la chercher par toute la terre. Vous m'étonnez d'ailleurs en montrant de l'opposition à mes plans, après y avoir tant applaudi. »

La conscience du gouverneur n'étoit pas nette. Ce petit reproche lui fit apercevoir que le métier de flatteur avoit tôt ou tard ses inconvénients. Honteux de l'inutilité de ses remontrances, il alla rendre compte à la reine des dispositions du prince. Combien se reprochat-elle alors l'extravagance de l'éducation qu'elle lui avoit laissé prendre! mais le mal étoit fait.

N'en accusant qu'elle-même, elle conçut un

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violent chagrin, dont la suite abrégea ses jours. Son fils en fut touché, mais point assez pour renoncer à son entêtement. Bientôt après il prit les rênes de son État, sous le nom de Kalilbadkan.

Le nouveau souverain fit part de son avènement au trône à ses alliés et à ses voisins, et surtout au père de Bellasire. Ses dépêches pour le roi d^ Astrakhan et son aimable fille ne faisoient aucune mention du mariage prémédité. Kalilbad y paroissoit tout plein de sa douleur, et elle lui pouvoit servir d^excuse, mais, bien loin de s'occuper de la suite du traité avantageux entamé en son nom, n'appréhendant plus de remontrances, il s'abandonnoit plus que Jamais à Tidée de son établissement fantastique; cependant pour épouser une fée il falloit la trouver, et cette première difficulté n'étoit pas facile à surmonter.

De dessein prémédité, il s'égaroitàla chasse, et cela ne le conduisoit qu'à de la lassitude et de l'incommodité. Il avoit trouvé au fond des cavernes des reptiles dangereux, des animaux féroces; ces différentes rencontres avoient exercé sa patience, et mis, sans qu'il en eût tiré d'autre profit, ses forces et son courage à l'épreuve.

Enfin, las de battre la campagne et de s'exposer sans succès, ayant ouï dire que les objets de ses désirs étoient friands de parfums, il établit dans un appartement reculé de son palais un autel de fleurs, renouvelé par lui tous les

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jours, et sur lequel il fit brûler les plus précieux aromates de TArabie et des Indes.

La vapeur des drogues mises en sacrifice remplissoit seule encore cette espèce de solitude, la force en ébranloit son cerveau sans le faire jouir du moindre petit succès, lorsqu'une scène qui se passoit sous les fenêtres de son laboratoire magique, venant ranimer ses espérances, lui parut mériter la plus sérieuse attention.

Les croisées de Tappartement donnoient sur une rue détournée. Vis-à-vis d'elles, deux vieilles, couvertes de haillons, s'étoient retirées sous un toit avancé, pour trouver un abri pendant la pluie; assises là, sur deux grosses pierres, elles y écossoient leurs fèves. Elles reconnoissent leur souverain à travers les vitres, et remarquent Tattention très réfléchie dont il les honore.

Elles étoient, comme tout le reste du peuple, imbues de sa manie : « Tiens, dit Cancrélade à Mophétuse (c'étoit le nom des écosseuses) vois comme le roi nous regarde! S'il alloit nous prendre pour des fées, cela seroit plaisant. Seconde-moi bien, nous allons faire un haillbrénik, qui lui mettra l'esprit en campagne pour plus d'un jour.

« Plie les deux derniers doigts de ta main gauche sous ton pouce.

« Élève les deux autres, et pose-les sur ta bouche.

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« Ferme les yeux.

« Présente, vis-à-vis des miens, à la distance où tu es, la paume de ta main droite renversée: n^mporte en quel sens.

« Au signe que je ferai, en élevant un doigt, tu te lèveras en pied, les mains pendantes.

« Quand je me lèverai, tu t^accroupiras.

« Tu me tendras les deux mains jointes; je les lierai avec un jonc tiré de notre panier.

« Tu souffleras trois fois sur le lien; je le laisserai tomber.

« Tu jetteras au milieu de la rue trois poignées de cossats, à ta droite, à ta gauche et en avant de toi, et moi, trois poignées de fèves.

« Tu tourneras à droite, à gauche : j^en ferai autant de mon côté.

« Nous nous embrasserons, et nous partirons, en emportant notre panier chacune d'une main.

« Il faut opérer vivement, aisément, sans jeter un seul regard du côté de la fenêtre. Si notre maître a la complaisance de nous regarder faire, qui peut savoir ce que nous en tirerons par la suite? »

Les deux vieilles exécutent leur scène en créatures qui ne sont pas novices dans Tart de faire tourner le sas. Kalilbad y prête une attention si soutenue, quMl est prêt à en perdre la respiration.

Les burlesques opérantes étoient disparues depuis longtemps, et lui, absorbé dans ses

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réflexions, dans ses conjectures, il demeuroit encore les yeux fixés sur Tendroit où il les avoit vues.

'( Heureux Kalil, se disoit-il, enfin les fées ont daigné se montrer à toi! Ne sois dupe ni de la laideur ni du délabrement de leurs habits. Tout ce qu'elles ont fait devant toi sous cette vile écorce enveloppe de profonds mystères. Que ne les as-tu fait suivre! Mais sans doute elles se fussent évanouies, et tu aurois pu trahir ton secret et le leur. Mérite leur entière confiance par ta discrétion, par ta réserve. Elles se laisseront sans doute apercevoir de nouveau. Elles ont fait des signes : étudie-les ; ils doivent renfermer des instructions sur la conduite qui t'est imposée, et présenter un tableau des espérances flatteuses dont on permet à ta passion de se nourrir.

« Rêvons un peu... Deux doigts sur la bouche semblent recommander la discrétion... Une main en avant, de la précaution , de la retenue... Un lien formé d'une branche de roseau sec est un lien léger. Si on souffle trois fois dessus, il se rompt... Ceci apprête beaucoup à penser...

« Quand Tune s'élevoit, l'autre s'abaissoit. Il faut savoir se céder tour à tour : cela s'explique assez naturellement... Mais que veulent dire ces cossats, ces fèves écrasées?... Attendez, je crois le tenir... Abandonnez-moi vos ennemis; je vous livre les miens, ne les ménageons pas...

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Oh! il se pourroit que remblème fût un peu plus noble! Nous T examinerons à loisir.

« Tourner à droite, tourner à gauche, revenir, s^embrasser?... Je crois que j^y suis... Une fée a ses affaires : j'aurai les miennes; chacun va de son côté. On n'est pas toujours sur les épaules Tun de l'autre : ensuite on se retrouve avec plaisir, et cependant on porte à deux mains le panier à deux anses; image d'une société parfaite, dont on partage également le fardeau... Si j'ai bien saisi tous les signes, je crois avoir le mot de l'énigme. »

Kalilbad revoit ainsi depuis trois jours, en s'impatientant de ne rien voir arriver de nouveau, quand les vieilles reparurent sur la scène encore plus déguenillées.

L'une d'elles (c'étoit Cancrélade) s'appuyoit sur un bâton fourchu; l'autre lui faisoit résonner aux oreilles des castagnettes : elles s'assirent sur les mêmes pierres.

Cancrélade fiche en terre son bâton, la fourche en bas. Mophétuse veut l'en arracher. Cancrélade tire un sifflet de sa poche, en fait retentir trois fois le son aigu, et le bâton reste à sa place. Cette farce burlesque se répète trois fois : elle eût été suivie de quelque autre cérémonie bohémienne, caries dames étoientde cette caste honorable, quand la patience échappe à Kalilbad. On l'a fait assez rêver : les mystères le désespèrent; il faut que l'aventure s'éclaircisse et se dénoue.

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Il sort précipitamment du cabinet des parfums, et ordonne à un page de lui aller chercher les vieilles à l'endroit quUl lui désigne. Le page obéit : lui, cependant, prodigue les aromates et met en ordre les fleurs dont il a paré son

autel.

Le page a fait sa commission. Les femmes Font suivi sans hésiter, et sont introduites dans le cabinet mystérieux, dont la porte se ferme sur elles.

«Je sais qui vous êtes, mesdames, dit Kalilbad profondément incliné. Ce déguisement recherché ne peut vous rendre méconnoissables. Pourquoi vous obstiner à cacher vos célestes beautés, votre jeunesse éternelle, sous l'odieuse apparence de la décrépitude et de la difformité? Voyez l'autel paré chaque jour pour vous y rendre hommage, pour vous y offrir avec un cœur entièrement dévoué la puissance et les trésors qu'il plut à la fortune de faire tomber entre mes mains; et, si mes vœux ne sont point téméraires, s'ils n'ont rien d'offensant pour vous, au lieu de m'indiquer obscurément vos volontés par des signes, faites connaître à l'heureux Kalilbad à quel prix vous mettez votre alliance et la faveur signalée qu'il attend de

vous.

Cancrélade prit la parole : « Sire, votre cabinet est fort joli et sent très bon. Vos vues sont honnêtes et nous sont très agréables. Nous voudrions pouvoir nous montrer à vous sur-

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le-champ, telles que nous sommes, et il n'y auroit rien à perdre, ni pour vous ni pour nous : mais nous ne pouvons nous communiquer aux hommes, d'une certaine communication, qu'avec des précautions extraordinaires. Avant qu'ils puissent parvenir à jouir des perfections dont nous sommes l'assemblage, il faut qu'ils aient su surmonter les sujets de dégoût dont il a plu au destin de voiler, pour eux, notre apparence. En un mot, sire, imaginez une rose que vous ne pouvez flairer sans péril de la vie, à moins d'en avoir arraché, une à une, toutes les épines qui la défendent. Prenez garde à ce que je vous dis. Jusqu'ici nous n'avons indisposé que la vue, le moins délicat de tous les sens; que seroit-ce si les autres étoient entièrement révoltés? Et cependant vous serez encore trop heureux que nous ne vous abordions pas en serpent à sonnettes, en crocodile, en dragon, en hydre. Rendez-en grâces à votre zèle, à nos bontés, à la faveur du sort; mais préparez-vous à surmonter tous les dégoûts imaginables, si vous voulez parvenir à des jouissances dont un humain ne sauroit être rassasié.

« — Ah! madame! s'écrie Kalilbad, enchanté d'un propos si parfaitement conforme aux idées --vl

dont il s'étoit laissé remplir la tête, je perce à travers ce nuage dont il vous a plu de vous envelopper à mes yeux : j'entrevois les admirables beautés de votre corps, seules compa-

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râbles à celles de Tesprit qui dicta le discours que je viens d'entendre, et où brille tant de sagesse. Ne craignez rien de la révolte de mes sens contre la force de ma persuasion : elle saura les assujettir.

« — Il faut vous l'avouer, prince, répond Cancrélade; si nous nous écartons des hommes, leur défaut de courage, de persévérance en est la cause. Ils sont arrêtés par le moindre dégoût, par le plus léger obstacle; et, tant ils sont bizarres, quelquefois le défaut d'obstacle leur fait abandonner une belle entreprise qu'ils avoient formée. Vos sentiments, vos dispositions méritent de notre part plus de confiance. Je ne vous cacherai pas cependant que nous risquons beaucoup en vous admettant à l'épreuve. Si vos résolutions manquoient en chemin, vos espérances s'évanouiroient pour toujours; vous vous seriez exposé à un châtiment sévère, et nous à la risée du Ginnistan. Convaincues de nous être témérairement livrées, il nous seroit expressément défendu d'approcher désormais des hommes, et vous savez ce que c'est qu'une défense pour une personne de notre sexe. Mais, sire, nous voulons en courir les risques : notre étoile, peut-être notre inclination nous forcent à donner dans l'aventure. Dans trois jours, à l'entrée de la nuit, le page qui est venu nous chercher nous trouvera toutes deux à celle des portes de votre palais qui donne sur la rue où nous nous sommes laissé apercevoir. Préparez le lit nup-

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tial dans ce cabinet où nous sommes. Nous dédaignons toute espèce de somptuosité. Votre autel paré de fleurs nouvelles, vos parfums, voilà les dons de vous qui nous ont été agréables ; vous pouvez les redoubler sans en craindre la profusion ; nous sommes nées dans les odeurs. Pratiquez dans la porte de votre cabinet, absolument vers le bas, un trou plus gros qu'une aveline tout au plus; chacune de nous y présentera successivement le petit doigt. Examinez bien; et votre choix étant fait, la main et le cœur suivront le doigt que vous aurez préféré. Vous tiendrez Panneau nuptial tout prêt. Un petit coffret d'ébène contiendra les cadeaux, les galanteries que vous destinez h votre épouse, et la couronne. Il faut qu'elle soit petite, toute de diamants; nous n'en pouvons pas porter d'autres. Mettez cela sur l'oreiller. Ne conservez de lumière qu'autant de temps qu'il en sera besoin pour vous déterminer sur le choix; en vous décidant, soufflez, soufflez trois fois pour ne pas manquer votre coup ; car les enchanteurs sont bien malins et bien jaloux : si vous ne nous receviez pas dans la plus exacte obscurité, vous pourriez courir de grands risques. »

Le roi d'Astrakhan donne dans tout ce qu'on lui propose. Les bohémiennes se retirent. Le page demeure à l'entrée du cabinet, s'étonne du ton respectueux dont son souverain leur parle, et les reconduit à la porte du palais, par laquelle il les avoit introduites, en fermant les

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yeux, pliant les épaules et se bouchant le nez.

« Tu lui en as bien dit, dit Mophétuse à Cancrélade, quand elles crurent pouvoir parler sans être entendues.

« — Oh! camarade! Il goboit tout, et je n'en pouvois pas trop dire, pour ine mettre dans le cas de pouvoir accrocher le petit coffre d'ébène; mais nous avons bien des précautions à prendre. Ce qui me rassure, c'est que le roi n'a pas le nez si fin que son page; d'ailleurs il se le farcit de tant d'odeurs, qu'il n'est pas impossible de lui en imposer. Mais comme, au dire de notre quartier, nous ne flairons pas comme baume, il faudra renchérir sur l'art. Nos habits sont de moitié de l'infection dont on se plaint; nous entrerons dans le cabinet, baignées, savonnées et nues, à la réserve de la chemise qui sera nette et parfumée, car j'y emploie un boisseau de genièvre.

« — Et où est cette chemise? dit Mophétuse. A toi et à moi, nous n'en avons que deux, encore; sont-elles déchirées. — Tais-toi, dit Cancrélade; tu es pauvre d'invention. De deux vieilles chemises on en fait une neuve : c'est là le plus petit de nos embarras. Mais où est le doigt qui osera se montrer par le trou? Est-ce le tien, qui est galeux et écaillé comme le reste du bras? Vois le mien; j'en eus toujours soin, parce qu'il me sert à pincer la guitare. Nous rognerons l'ongle : nous l'amincirons; un peu de blanc, un peu de rouge, en feront un petit

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doigt fait pour tenter un empereur. Quand Kalilbad aura vu ce charmant petit bijou, il ne demandera pas à en voir un autre. Au pis aller, d'un coup de langue on y fait un petit changement, et on montre toujours le même. D'ailleurs ne sois pas Jalouse de ma fortune : elle peut avoir des risques; mais, si Je puis mettre la main sur le petit coffre, il est à nous deux, et Je te fais partager la couronne. »

Mophétuse abandonna le premier rôle à sa camarade, en rendant hommage à la supériorité du talent, et toutes deux travaillèrent de concert aux préparatifs.

Trois Jours se sont bien lentement écoulés pour rimpatient roi d'Astrakhan. Ils lui avoient duré trois années. L'heure tant désirée arrive; il a redoublé de fleurs et d'aromates. La nuit a étendu ses voiles les plus sombres, et le page vient l'avertir que les femmes qu'il a mandées, sans doute pour lui dire la bonne aventure, sont arrivées.

« Pour me la dire , Yanqua ! s'écria-t-il ; tu te trompes, c'est pour me la donner. Conduis-les à cette porte-ci, et retire-toi sans regarder. Ta fortune, ta vie répondent de ton obéissance. » Le page exécute, sans répliquer, l'ordre qu'il vient de recevoir.

Les vieilles sont à la porte, et frappent trois petits coups pour avertir de leur présence.

Kalilbad répond par trois petits coups également distants et modérés.

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« Êtes-vous là, sire? dit une voix lente et adoucie.

« — Oui, JY suis, belles fées, répond Kalilbad d^un ton ému, et qui témoigne son ravissement.

u — Regardez bien, prince, lui dit la voix du dehors, car le petit doigt va passer. Allons, passe... passe... passe, petit doigt! » Et le petit doigt, en trois temps, s'est introduit dans Touverture.

Le roi d'Astrakhan se précipite, ventre à terre, pour considérer ce qui vient de se faire jour à travers le petit trou pratiqué dans la porte. Il admire la merveille blanche, couleur de rose au bout, si bien peinte, si bien vernie, qu'on l'eût prise pour de la porcelaine animée. Dans son transport, son ravissement, il Voudroit couvrir de baisers, dévorer ce petit chef-d'œuvre; mais, dans l'endroit où il est placé, il ne peut y toucher que du nez.

« Etes-vous content? dit tendrement la voix du dehors.

« — Enchanté, reprend celle du dedans.

« — Eh bien, sire, si vous voulez être heureux, tuez... tuez... tuez sur-le-champ le lumignon !

« — Meurs... meurs... meurs, lumignon! » cria Kalilbad en soufflant sa bougie , curieux, en faisant preuve d'obéissance, de prouver dès la première conversation qu'il étoit en état de parler le langage des fées.

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« Ouvrez la porte, Kalil, dit affectueusement la voix.

Drogadan chasse :

Prenez sa place, Avant qu'il passe... »

Kalilbad ouvre la porte, se saisit d^une femme en chemise, qu'il trouve sous sa main; et la vieille, transportée comme eût pu Têtre un esprit, tant elle parut légère, acheva de rimer en Tair.

L'excès de la préoccupation peut tenir lieu d'un prestige, la grande Jeunesse se prêter à des illusions de plus d'un genre; mais il faut bien qu'il vienne un moment de calme. Kalil se fut bientôt mis dans le cas de pouvoir faire des réflexions; et, malgré lui, elles sont très désagréables. A quelle main pouvoit être attaché ce doigt charmant dont la vue lui occasionna de si doux transports? Il en saisit une qui s'égaroit sur l'oreiller pour prendre le coffre. « Que faites-vous là? — Je m'occupois, répond une voix troublée, de savoir si nos conditions étoient remplies. — Voilà, disoit Kalil entre ses dents, une occupation qui me déplaît presque autant que tout le reste (observez que la vieille commençoit à craindre le dénouement; il se répandoit une odeur que celle du genièvre ne pouvoit pas vaincre). — « O ciel! quelle abominable infection! s'écria-t-il; il est impossible d'y tenir. Les fées se

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seroient-elles moquées de moi, ou serois-je dupe de moi-même et de ces vieilles créatures? Voyons. »

Il s'élance du lit. Il avoit donné parole de recevoir la dame dans l'obscurité, et il avoit en effet tenu parole; mais, par précaution pour luimême, et sans prétendre à éclairer ses plaisirs, il avoit cache une lampe à trois mèches sous un grand vase de la Chine. Il a soulevé le vase ; il voit le plus odieux spectacle de la nature. C'est la vieille, immobile, presque pâmée, et le petit bout du doigt verni est au bout de ce bras décharné, qui vouloit enlever le coffre. L'infection redoublant de plus en plus autour de cet être effrayant et presque inanimé : — « Abominable monstre! s'écria-t-il, tu n'es pas une fée : tu es une palefrenière du Daggial ! » Il court à la croisée du cabinet, l'ouvre avec précipitation, enlève la vieille, comme il eût fait une plume, et la jette par la fenêtre. Elle eut à peine le temps et la force de jeter deux cris.

Débarrassé de cet objet dégoûtant, il sort de son cabinet que l'odeur et l'idée de son aventure lui rendoient insupportable, et va essayer de prendre du repos sur une ottomane dans une pièce voisine. Heureusement il avoit si peu dormi les nuits précédentes, s'étoit donné de si étranges mouvements, pour des préparatifs dont il n'avoit voulu confier le soin à personne, que la lassitude, l'emportant sur le

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dépit , le plongea sur-le-champ dans le plus profond sommeil.

La vieille méritoit sa mauvaise aventure. Elle devoit être tombée de la hauteur de trente pieds sur un terrain fort dur ; mais il semble que la fortune se plaise à raccrocher en Pair les sujets de cette espèce, pour les empêcher de se rompre le col. Elle n'étoit qu'à seize pieds du sol, sur lequel elle devoit être fracassée, quand une branche d'arbre l'arrête par sa chemise. La voilà suspendue, et dans un tel équilibre, qu'on eût pu croire qu'elle nageoit en l'air. Il faisoit un vent impétueux, dont tout l'arbre étoit ébranlé, et le squelette plaintif, obéissant à toutes les fougues de l'air, figuroit alors le plus effrayant épouvantail, en action, qu'on eût pu placer pour la défense d'un jardin.

Le désordre apparent de la nature a souvent un genre d'utilité qu'il ne nous est pas possible d'apercevoir. Ce vent impétueux, qui faisoit voltiger la vieille, amenoit en grande hâte du fond de la Perse, vers Astrakhan, deux fées qui venoient de dérober le fils unique d'un prince de Géorgie et d'Irimette au glaive des assassins, sous lequel son père et le reste de sa famille avoient malheureusement succombé. Le jeune enfant étoit parti sans avoir déjeuné, et les dames n'avoient pas même une boîte à bonbons.

Chéridiane, la plus considérable des deux, dit à sa sœur : « Arrêtons-nous dans cette

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contrée. Il y a dans le verger qui tient au palais du roi d'Astrakhan un poirier qui porte d'excellents fruits. Ils doivent être mûrs, et rafraîchiront notre enfant. » Elle dit; à son ordre, le nuage s'abaisse et vient raser les murs de Tenclos.

De jour et de nuit, les yeux des fées voient de fort loin et sans lunettes. — « Qu'aperçoisje? dit Chéridiane. Je vois un spectre qui rôde autour du poirier. Est-ce pour le détruire? Est-ce pour le dépouiller? Mais il ne rôde pas, il va, il vient, il ne s'élève ni ne s'abaisse. Il y a ici de l'extraordinaire. Arrêtons-nous et consultons notre livre. »

Les dames se mettent à l'étude, et apprennent toute l'aventure du roi d'Astrakhan. Depuis longtemps, elles avoient ouï parler de sa manie, et elle leur faisoit compassion.

« Faisons, disent-elles, d'une seule pierre deux ou trois bons coups. Ce prince, sans son travers, seroit assez disposé à faire le bonheur de son peuple; donnons-lui une leçon et apprenons-lui à ne pas donner tête baissée dans tous les contes qu'on lui fait. Pour se marier à une de nous qui ne sauroit que faire de lui, il refuse la main d'une charmante princesse dont il est aimé. Faisons d'abord ce mariage, et nous mettrons ensuite, entre les mains de ce nouveau couple bien assorti , notre petit prince de Géorgie; et par là nous lui procurerons de bons guides et un appui. En attendant.

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nous nous amuserons un peu aux dépens du roi, et surtout de la vieille. Nous serons obligées de faire un voyage au Candahar; mais c'est peu de chose. »

Le parti pris, les dames se mettent à Toeuvre, et s'en occupent toute la nuit.

Au lever du jour, le soleil ayant dardé ses rayons en plein sur les yeux de Kalilbadkan, ils Pont réveillé. Les dégoûts de la scène mortifiante de la vieille se retracent à son souvenir, irritent son esprit, lui font soulever le cœur; mais il se rappelle qu'il Ta terminée par un meurtre; il ne doute pas que la vieille ne soit en mille pièces; et, s'il ne peut échapper aux remords de cette action indigne de lui, il doit au moins en effacer les traces : elles pourroient instruire le public d'une aventure dont le dénouement le couvre de confusion.

Il s'approche en tremblant de la croisée, par laquelle il a si brusquement fait voler la vieille, et la cherche des yeux dans le jardin. Qu'on juge de son étonnement lorsque, au lieu d'un cadavre, il aperçoit un superbe pavillon de velours blanc, suspendu aux branches du poirier ; une aigrette en plumes d'autruche surmonte le couronnement de ce pavillon; des glands d'or formés de brillantes cartisanes pendent à toutes les attaches, et ce métal en broderie relevée éclate même sur le dehors de ce somptueux enchantement.

Il se précipite dans le jardin; et derrière des

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rideaux qui surpassoient en richesse et en élégance toute la magnificence extérieure, il voit une beauté endormie dont les attraits sont à comparer à ce qu'il avoit pu voir jusqu'alors de plus parfait. Un mouvement rapide, involontaire, le précipite aux pieds de ce prodige. Il se rappelle alors ce que la vieille lui avoit dit et répété, pour le mettre en garde contre le rapport infidèle de tous ses sens. « Ah ! infortuné Kalil! s'écrie-t-il, on vouloit faire ton bonheur; tu n'en étois pas digne. Tu n'as pas su vaincre un moment de dégoût. S'il étoit atlreux, il étoit passager. Elle laissoit dans ton lit le reste de sa dépouille mortelle pour se régénérer déesse; et dans ta fureur, dans ta folie, tu as jeté par les fenêtres le plus beau chefd'œuvre des cieux, dont la jouissance t'étoit réservée. Ouvrez les yeux, belle offensée, disoit-il en s'adressant à la dormeuse : voyez les pleurs, le désespoir d'un prince malheureux, prêt à répandre tout son sang en expiation de l'injure dont vous avez à vous plaindre. »

A ces cris de Kalilbad, les jardiniers accourent de toutes les parties du jardin, où leurs travaux les avoient appelés. Ils ne conçoivent pas à quel propos et comment leur souverain a pu faire dresser dans l'espace d'une nuit un aussi superbe pavillon; quelles raisons il peut avoir de former des plaintes aussi amères; quelle est et d'où peut venir cette belle dame, à qui elles sont adressées.

I/o Contes de Calotte.

Mais de toutes les confusions, il n'y en a point de semblable à celle de Cancrélade; car c'étoit elle-même que les fées avoient environnée de tout ce faste, et couverte du plus brillant vernis qui fût jamais sorti des trésors de la beauté et des sources de la fontaine de Jouvence.

La vieille regardoit avec surprise ses mains, les promenoit sur sa gorge, y trouvoit des boucles de cheveux d'un blond cendré, dont réclat le disputoit à celui des perles. Tout en faisant cette revue, elle aperçoit à sa ceinture un miroir entouré de saphirs. Elle y jette les yeux, et voit une beauté ravissante.

Dans un premier mouvement, elle le retourne pour chercher l'objet merveilleux représenté dans la glace. Un moment après elle y voit cette même figure, obéissant à tous les mouvements qu'elle-même cherche à faire des yeux et de la bouche. Devenue, par l'excès de sa surprise, aussi stupide que belle, elle n'est encore en état de profiter de rien de ce que lui ditKalilbad, qui s'épuise à ses pieds en protestations et en excuses.

Le palais du souverain s'est rempli de la foule de ses sujets, déjà imbus de la merveille du jour. Le page a conté, à qui a voulu l'entendre, l'histoire des deux vieilles, dont l'une s'est introduite dans le palais, dégoûtante à faire mal au cœur, et s'est réveillée plus belle que l'Amour dans un pavillon de soie et d'or.

Mophétuse avoit rôdé toute la nuit dans les

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environs du palais, non sans inquiétude d'en voir chasser avant le jour sa camarade, et se tenant toujours prête à gagner au pied en cas de quelque mésaventure.

«Oh, oh! disoit cette bohémienne, si le diable a fait cela pour Cancrélade, pourquoi n'en feroit-il pas autant pour moi qui ne vaux ni plus ni moins? Je n'avois jamais pensé à devenir belle dame; il ne faut pas refuser cette fortune. Voyons comme celle-ci aura su user de la sienne, et si elle n'aura pas oublié le coffret pour songer à s'attifer. » Tout en grommelant ainsi, elle s'approchoit du jardin.

Cependant Cancrélade, sans rien comprendre à sa magnifique aventure, commençoit à se familiariser avec elle, et se déterminoit à en jouir. Elle donne la main à Kalilbad qui, de la manière la plus suppliante, la lui offroit pour la conduire à la salle, du festin, d'où elle doit passer à celle du trône. Des grâces qu'elle ne se connoissoit pas accompagnoient ses moindres mouvements, presque tout jusqu'à ellemême lui étoit étranger, quand elle démêla Mophétuse qui faisoit effort pour percer la foule, en indiquant par des signes connus entre elles qu'elle vouloit absolument lui parler. Le page venoit de l'apercevoir, et crioit : « Écartez-vous; faites place; qu'on se range. Vous en voyez une, et voici l'autre. » Il se fait sur-le-champ un écart : le respect y fait plus que la violence. Dans cette matinée, un

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haillon vermoulu en imposoit plus à toute la cour, et à la ville d'Astrakhan, que n'auroit fait Taspect du manteau royal.

Cancrélade, en voyant Mophétuse, s'arrête d'abord, par l'effet d'un mouvement naturel. Une réflexion s'y est jointe. Mophétuse avoit, sans doute à tort, la réputation d'être sorcière. Jamais sa camarade n'a osé lui en parler crainte de l'indisposer, et de s'attirer de sa part un sort; mais si c'est elle qui, trouvant par hasard la lune en belle humeur, lui a procuré la fortune dont elle jouit, en ne lui parlant pas il y a tout à risquer avec elle : en s'expliquant tout en ira mieux. Mais il faut la voir venir; dans le cas où on ne lui auroit point d'obligation, on trouvera bien le moyen de s'en défaire.

Tout en faisant ce calcul, la vieille rajeunie quitte la main du roi, prend celle de sa camarade : « Sire, dit-elle, il faut que je rentre sous le pavillon, pour m'y entretenir seule un moment avec mon amie.

(f Votre amie et vous , madame , dit Kalilbad, êtes souveraines chez moi. » En disant cela, il saisit le bas du haillon qui couvroit Mophétuse, le baise avec respect et s'écarte.

Dès que Cancrélade et Mophétuse furent seules sous le pavillon : « Mais est-ce bien toi ? Comme te voilà belle ! cria celle-ci. — Assez, dit l'autre, est-ce que tu ne le voulois pas comme ça? Dis donc?

— Que veux-tu que je te dise ? reprit Mophé-

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tuse. Si le diable Ta voulu, il faut bien que je le veuille; mais comment cela f est-il arrivé?

— Quoi! dit la rusée Cancrélade, tu n'en as donc rien appris, et je pensois qu'on t'eût pu faire au moins une partie de mon histoire; mais la voici :

« Quand je fus entrée dans la chambre du prince, d'abord il étoit tout feu, et tout alla bien. Je tâtonnai pour trouver le coffre et m'en aller; car, par prudence, je ne voulois pas lui faire une longue visite : il me prit la main dessus. Cela lui donna de l'humeur. La peur me prit. Tu sais que, quand j'ai peur, je suis sujette à un accident. Le prince s'échappe du lit, va chercher une lumière qu'il avoit cachée sous un grand pot; et me voilà dénigrée. Il entre en fureur, me saisit, et me jette par la fenêtre, comme il auroit pu faire un volant : heureusement je tombe dans le jardin sur un gros tas de fumier préparé pour des couches. J'étois nue, le froid étoit vif, je m'y enterre jusqu'au col ; j'en mets un bon pied par-dessus ma tête, et j'appelle Balabacra.

« — Et qu est-ce que ce Balabacra ? dit Mophétuse. — C'est, répond Cancrélade, un bon petit génie que ma mère m'a conseillé d'appeler quand je me trouverois dans l'embarras. J'appelle donc Balabacra : il vient. « Que meveux- « tu? » m'a-t-il dit. J'ai répondu : « Beauté, « Jeunesse, Richesse. » Et lui alors : « Quoi ! tu « ne veux que cela? Parbleu! on t'a campée dans

174 Contes de Calotte.

« le moule où cela se jette; tu vas les avoir; « mais reste bien close en ton fumier; jet'yfe- « rai croître, reverdir, fleurir comme un rosier. « Qu'à ça ne tienne ! » ai-je répondu, et je me suis blottie dans mon tas. Je m'y enfonçois de toutes mes forces. Balabacra tournoit tout autour de moi en disant son grimoire. « Courage ! « courage ! me crioit-il de temps en temps :

Tout ce qui pue Porte salut. »

« Et il travailloit, pour me payer de ma complaisance, à ce beau pavillon qui est la moindre de ses galanteries. De temps en temps il venoit voir si mon rajeunissement avançoit, et il me jetoit par-dessus la tête une pelletée de fumier de plus.

« On se gâte en couchant avec les princes. Voilà que je viens à rêver à toutes ces fleurs, à tous ces baumes dont j'avois respiré l'odeur pendant la nuit. Une impatience me prend, et je sors brusquement du fumier. Balabacra accourt tout en colère : « Oh, la folle, crie-t-il, « qui pouvoit revenir à douze ans ! Va, tu viens « de perdre six bonnes années par défaut de « courage. Il valoit mieux te laisser suffoquer. « Allons, tâche de t'en dédommager sur le reste. <( Les femmes ne savent point endurer le mal. » « Alors il m'a prise par la main, et m'a con- « duite sur l'ottomane où nous sommes assises.

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« Dors, dors, mignonne, m'a-t-il dit, en atten- « dant le réveil de ton galant. »

« — Quoi ! tu n'as plus que vingt ans ? dit Mophétuse; et qu'as-tu fait des soixante autres?

« — Balabacra, reprit Cancrélade, les a pris pour son compte : il en commerce avec ceux qui veulent se dépêcher de vivre.

„ — Quelque dupe lui prendroit de cette marchandise-là ! dit Mophétuse. Mais tout ce que tu me racontes est merveilleux, et il n'a fallu pour cela qu'un tas de fumier : nous en avons un si beau dans notre cour !

«—Hélas! reprend Cancrélade, il falloit qu'on me jetât par les fenêtres pour m'en faire connoître tout le mérite. Dans le fond, ma chère, nous sommes tous ici dupes de notre nez et de nos yeux; sans le fumier, il y a longtemps que la terre seroit aussi décrépite que je l'étois hier. Tout y en dépose journellement, et voilà le mystère qui renouvelle sans cesse les fleurs, les feuilles et les fruits. Va, va, ma chère Mophétuse, va, si tu m'en crois, t'enterrer dans le nôtre, mais si avant qu'il n'y ait que Balabacra qui puisse t'en tirer.

« — Mais, reprit Mophétuse, je ne connois point ton Balabacra.

« — Prends un de mes cheveux, dit Cancrélade; fais-t'en un collier; ils viennent de lui, et l'attireront infailliblement. Quand l'odeur du fumier te portera trop à la tête ou au cœur, tiens bon; appelle, à voix haute, Ba-la-ba-cra.

iy6 Contes de Caiotte.

Tu répéteras trois fois, en laissant écouler un intervalle. S'il ne vient point, après avoir attendu un quart d'heure, tu appelleras de nouveau, et jusqu''à trois fois. Alors il ne sauroit manquer de venir. Quand il sera venu, il te demandera : Que me veux-iu ? Et tu lui répondras, comme j'ai fait : Jeunesse, Beauté, Richesse; à quoi il ne manquera pas de répliquer : Et pour cela qu'est-ce qu'on me laisse? Alors tu arracheras, mais net si tu le peux, la rognure de Tongle du petit doigt de ton pied gauche. Il sera comblé de ce présent, et ton affaire ira de suite ; mais laisse-le te rajeunir à sa fantaisie ; pour devenir enfant entre ses mains, il ne faut pas faire Penfant. Tâche d'en sortir, à peu près, âgée d'entre treize à quatorze ans. Alors je te prends pour ma nièce, et te marie au Grand Kan des Tartares. Mais dépêche-toi : on me couronne aujourd'hui. Demain je veux faire reconnoître à ma cour ma nièce Elmazine. Il ne faut pas donner à ces gens-ci le temps de pénétrer dans nos rubriques. Si nous sommes réconciliés avec le Temps, il faut savoir profiter du temps. Allons, ma chère Mophétuse, prends ta course, et va délibérément te plonger dans le fumier par-dessus ta tête. Ce qui se trouvera fait de jour ne restera pas à faire pour la nuit. » La vieille, entièrement persuadée, s'en retourne sur-le-champ à son taudis.

« Cours, cours, disoit Cancrélade en la sui-

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vant des yeux, je te Tai donnée bonne. Si je t'avois su aussi ignorante que tu l'es, je t'aurois hardiment méconnue et traitée comme tu le mérites : mais ce qui est fait est fait. Va enterrer avec toi dans le fumier ce que tu sais de mes véritables secrets, et surtout celui de notre trop ancienne liaison. Ton asthme ne t^y laissera pas vivre un quart d^heure. »

Mophétuse étant partie^ Gancrélade, un peu rassurée contre ce qu'elle pouvoit appréhender, ou de son imprudence, ou de son indiscrétion, ou de sa malice, reparoît à Tentrée du pavillon, présente majestueusement sa main à Kalilbadkan, et on s'achemine vers la salle du festin.

La musique du roi précédoit sa marche; une nombreuse suite en augmentoit la solennité ; une foule de peuple très curieux, très difficile à contenir, en interrompoit, en troubloit de temps en temps Tordonnance : pendant que cette pompe traversoit les cours et les appartements du palais, on peut donner un peu d'attention à la retraite bien moins embarrassée de la vieille, qui croyoit courir à la fontaine de Jouvence.

L'impatience de se voir aux prises avec Balabacra lui donne des ailes. Elle seroit bonne à entendre, si quelqu'un avoit la patience de la suivre ; elle parle tout haut, et ses phrases sont originalement coupées :

« Cette Gancrélade! c'est pis que le diable pour la malice. Sorcière de mère en fille ;

1/8 Contes de Calotte.

vivre avec les gens depuis tant d'années sans rien dire, et puis, tout d'un coup, Balabacra !... Si elle eût moins pué, elle seroit encore vieille. Voyez le bonheur! On la jette par la fenêtre: elle tombe sur le fumier; et voilà, Balabacra... Balabacra! Je ne veux pas oublier ton nom, mon bon petit génie : mais il ne faudra pas me faire peur. Tu me donneras beauté, jeunesse, richesse; et, s'il ne te faut qu'un bout d'ongle, je t'en ferai bonne mesure. D'abord je ne les rogne jamais; et, si tu prends des années, je t'en donnerai tant que tu en aies assez; tu t'en déferas comme tu le pourras : je n'en reprendrois pas une minute. C'est comme le ventre de ma mère... Allons, Mophétuse, presse-toi: c'est si charmant de se voir jeune et belle ; vite, vite, au fumier, et à Balabacra! »

Cependant l'auguste assemblée étoit parvenue au salon où elle alloit se mettre à table. Une estrade, couverte d'un dais magnifique, y attendoit Cancrélade et le roi. Ils n'y étoient point encore montés, lorsqu'une visite inattendue, annoncée par les huissiers du palais, force Kalilbad à aller au-devant d'elle.

Trois dames voilées se présentent. Deux d'entre elles, superbement vêtues, en conduisent une troisième par la main. La parure de celle-ci est simple : elle est vêtue de blanc. Des fleurs, dont elle est couronnée, retombent en festons sur ses épaules et sur sa gorge. Une des dames tient par la main un enfant de six ans, dont le

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visage découvert est beau comme celui de PAmour. Les poètes de la cour disent que les grâces et le dieu de Cythère viennent embellir la fête. Le roi voit la chose dans le plus beau, à sa manière. Cancrélade , sans bien savoir pourquoi, la regarde de travers. « Mettonsnous vite à table, sire; je meurs de besoin. Ces dames vous y feront connoître ce qui les attire

« — Non, madame, répondit Kalilbad. Je manquerois à ce que je vous dois et à vos sœurs les fées, qui viennent sans doute honorer mes noces. Je vais les recevoir, et elles mangeront sous le dais avec nous. » En disant cela, il s''avance au-devant de ses nouvelles hôtesses, auxquelles il fait un compliment très embarrassé, mais le plus juste qu'il eût peutêtre fait de sa vie.

a Prince, dit la plus apparente des trois, nous venons assister à une fête qui deviendra . bien agréable pour nous, quand elle aura changé d'objet; et, quand nous aurons pu nous faire connoître, vous nous saurez gré de Tàpropos de notre visite.

« — Eh ! qui peut vous en empêcher, mesdames? N'étes-vous pas assurées de triompher ici de tous les cœurs à visage découvert ? Est-il une sorte d'hommage auquel vous n'ayez droit de prétendre ici?

« — Nous n'aimons pas, sire, repartit la dame voilée, à jouer un jeu inégal. Avant de nous

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faire connoître pour ce que nous sommes, s'il est ici quelque personne qui veuille se donner pour ce qu'elle n'est pas, elle fera bien de quitter son masque. C'est le seul parti qu'elle puisse prendre. »

Chacun cherche des yeux le masque indiqué; personne ne le découvre. La seule Cancrélade paroît être un peu plus au fait, et sans y réfléchir, fait un mouvement comme si elle vouloit se retirer.

« Ne vous en allez pas, madame, lui dit la dame voilée, qui avoit déjà porté la parole : votre présence est trop nécessaire. On ne vous connoît pas ici, où vous vous préparez à Jouer le grand rôle. Dites qui vous êtes, sans détour, sans subterfuge; et si, dans votre aventure, il est quelque circonstance qui soit inintelligible pour vous, on pourra vous l'expliquer; mais ne balancez pas... »

Dans une occasion délicate, la finesse et même la ruse ne sauroient remplacer la prudence, qui peut seule conseiller les bons partis. Cancrélade étoit d'ailleurs esclave d'un naturel fortifié par une très vieille habitude; la violence et l'impudence, réunies, formoient son caractère. Il s'échappe avec éclat. Ses regards et son teint s'enflamme, sa bouche se contorsionne; les belles boucles de sa chevelure se soulèvent, s'agitent, et semblent tout à coup des serpents prêts à siffler sur la tête d'une furie.

« Je ne sais, dit-elle à la dame voilée, à

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quel propos vous parlez de masque ici. On n'y en connoît pas d'autre que vous; et comme j'y suis maîtresse, je vous commande d'en sortir sur-le-champ, ou je vous ferai mettre dehors.

« — Voilà, reprend la dame voilée, pour une souveraine qui n'est pas reconnue, un ton bien impératif; un propos bien aigre, bien dur, bien grossier dans la bouche d'une femme qui paroît aussi jeune et aussi jolie. Asseyezvous là, reine de trois quarts d'heure; nous allons voir ce qu'il y a sous le pot aux roses. »

A ce commandement, Cancrélade, comme pétrifiée, s'asseoit, malgré elle, sur une banquette, et semble obéir à un ressort.

La dame voilée tire une baguette de sa manche, en frappe trois fois la terre, en prononçant tout haut :

Une, deux, trois, qu'on aille, on vienne; Le plus malin, qu'on me l'amène.

A l'instant même, une rosace cramoisi et blanc, faite en point, placée au milieu du tapis de Turquie dont le parquet du salon étoit couvert, se détache avec le bruit qu'auroit fait une trappe soulevée avec effort. Un trou qui s'est formé vomit en trois temps un petit nain chassieux, cornu, velu et bancroche : il étoit nu; un torchon sale lui servoit de ceinture.

i82 Contes de Calotte.

«Ah! c'est toi, Roudougou! D'où viens-tu? Réponds : je te l'ordonne.

« — Je viens du lac où tout est noir, Où le matin ressemble au soir,

« — Que fait ton maître?

« — Mon maître tousse, bouffe, souffle : Il a son soulier en pantoufle.

« — Dis, garnement, quel est ton métier?

« — Je fais le mal, jamais le bien 5 Je défais tout et ne fais rien.

« — En ce cas, tu seras aujourd'hui mon ouvrier. Déshabille et rhabille cette princesse, pour qu'elle aille coucher autre part qu'ici. »

Roudougou étale son torchon par terre et se jette à corps perdu sur l'immobile Cancrélade.

« — Allons, princesse du poirier, L'autre t'attend sur le fumier. »

En un moment, on eût vu arracher d'une main, mettre en tas de l'autre, sur le torchon, les cheveux, les dents, la gorge pêle-mêle, avec les hanches. La peau s'enlevoit sous la griffe, comme celle d'un poisson sous le couteau d'un Hollandois, tout d'une pièce, et se rouloit surle-champ comme si elle eût été frite.

Cancrélade, déshabillée et rhabillée en un

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clin d'œil, présente un spectacle aussi révoltant à la vue que celui qu'elle avoit offert sous le pavillon étoit ravissant. Alors son immobilité cesse : la volonté qui Tenchaînoit n'opérant plus pour la retenir, elle se lève avec précipitation, traverse en fuyant les appartements et les cours du palais, poursuivie par les huées et harcelée dans les rues par les chiens, que quelque mauvais génie paroissoit avoir déchaînés contre elle. Voilà son cortège, jusqu'au tas de fumier où sa digne compagne étoit presque au moment d'expirer, par l'effet de la mauvaise odeur.

A son approche, Mophétuse, trompée par le bruit extraordinaire qu'elle entend, croit que le génie qu'elle appelle vient enfin à son secours. Elle élève la tête au-dessus des ordures dont elle étoit entourée. « Arrivez donc, ditelle, Balabacra! J'étouffe. »

Il faut laisser les deux vieilles s'expliquer sur le fumier : elles ne sont pas là en terre étrangère; des objets plus intéressants que ces tristes et fausses créatures nous rappellent au palais du roi d'Astrakan.

Roudougou, chargé de son paquet, est rentré par le trou dont on l'avoit vu sortir. La rosace se rattache comme d'elle-même au tapis, sans qu'on puisse en apercevoir la couture.

La dame voilée adresse la parole à Kalilbad, étourdi par la scène extraordinaire dont il venoit d'être témoin.

184 Contes de Ca:(otte.

« Vous voyez, prince, à quelle abominable créature vous avez pu être lié. Cependant je ne dois point vous laisser ignorer qu'elle n'est pas coupable du dernier prestige dont vous alliez être la dupe. »

Alors elle lui dévoila le secret de cette brillante transformation , opérée pour lui faire mieux sentir l'inconvénient de désirer des prodiges, et en amortir en lui le goût immodéré.

« Il se pouvoit, sire, poursuivit-elle, d'après votre manie si généralement connue de ne vouloir épouser qu'une fée, qu'une femme plus instruite et beaucoup plus dépravée que Cancrélade parvînt à vous tendre un piège aussi brillant et beaucoup mieux concerté. Prévenez cette disgrâce; mariez-vous : l'intérêt de vos États et le vôtre l'exigent; mais cessez d'aspirer à des noces inégales. Je suis fée et viens de vous en donner la preuve. Notre existence n'est pas problématique ; mais comme on n'a écrit et récité que des mensonges à notre sujet, vous n'avez pas pu prendre une juste idée de notre nature. Si une de nous pouvoit se résoudre à vous donner la main, et je vous parle d'un impossible, que feriez-vous d'une épouse qui ne pourroit l'être qu'en apparence, qui n'auroit aucun goût analogue aux vôtres, et dédaigneroit les objets les plus attrayants de vos convoitises? D'ailleurs vous attendriez de sa puissance, et très inutilement, des effets contraires aux lois qui en ont déterminé l'usage.

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Un ordre immuable enchaîne tout ici, et acquiert un ressort continuel par les contrariétés apparentes qu'il éprouve. Nous pouvons y concourir : nous ne pouvons rien déranger; et ne jugez pas de notre pouvoir par les effets extraordinaires dont vous avez été témoin. Il y a bien loin du prestige au prodige. Tout est vrai dans le second : les moyens n'en sont pas ici. Dans le premier, tout n'est qu'apparence. La vieille Cancrélade n'avoit point été rajeunie. Le pavillon magnifique, sous lequel vous avez vu cette prétendue beauté, s'est évanoui avec les charmes dont elle avoit été parée. Tout n'étoit qu'une illusion, et une illusion très limitée : elle ne pouvoit avoir que la durée d'un songe, dont elle étoit Timage. L'architecte de cette brillante imposture ne valoit pas mieux que celui qui Ta détruite. Je pouvois sans tant d'appareil, en soufflant sur cette vapeur coloriée, la dissiper; mais j'ai voulu vous faire connoître les véritables artisans des impostures dangereuses auxquelles vous vous étiez exposé, afin de vous prévenir désormais contre elles, et de vous apprendre ce qui peut arriver à ceux qui s'exposent aux prestiges des illusions. En un mot, prince, rien n'avoit été fait, rien n'a été détruit, mais vos yeux, ceux de votre cour ont été fascinés. Nos occupations ordinaires ne sont point d'un genre aussi bas; un intérêt bien vif et dont, quelque jour, vous connoîtrez la source, nous porte à secourir, à

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consoler les pauvres mortels, qui sont pour nous des objets de compassion, dans quelque rang qu'ils se trouvent placés. Nous les plaignons beaucoup , parce qu'ils sont fort à plaindre. Nous avons donné des larmes à la mort prématurée de votre respectable mère. Votre obstination à courir après des chimères en a précipité Tévénement. Ah! si vous eussiez donné la main à Taimable, à la vertueuse princesse de Candahar!...

« — Ah! madame, dit Kalilbad, les yeux baignés de larmes, Tamertume de ce reproche me pénètre. Il me rappelle ma dureté à l'égard de ma mère, mon injustice à celui de la plus charmante princesse de la terre.

« — La répareriez-vous, prince? dit la fée.

a — Si je la réparerois? Conduisez-moi à ses pieds, et vous serez témoin des transports de ma joie, si votre puissance, ma flamme et mes regrets peuvent m'en obtenir le pardon.

« — Vous n'irez pas loin pour l'obtenir, » dit la fée, en levant de concert avec sa sœur le voile qui couvroit la Jeune princesse de Candahar.

Toute la cour d'Astrakhan fut éblouie, à la vue des charmes de Bellasire. Un sentiment aussi vif que profond, une émotion douce et naïve donnoient à sa ravissante physionomie un jeu, une vie, un éclat qui la rendoient touchante, sans qu'elle perdît rien de ce qu'elle avoit de piquant. Kalilbad est à ses pieds, et ne s'en relève que pour recevoir sa foi et lui

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donner la sienne. Pleins de reconnoissance pour les célestes instruments de son bonheur, il insiste pour qu'elles veuillent bien, levant leurs voiles, se faire connoître particulièrement de lui.

« Vous prenez un mauvais moyen, lui dit Chéridiane, et vous ne nous trouveriez pas aussi belles que vous le supposez. Nous sommes des beautés sérieuses, trop semblables aux vérités dont nous sommes quelquefois les interprètes. Vous êtes trop jeune encore pour que nous nous montrions à vos yeux à visage découvert; mais nous ne faisons pas vœu de vous être toujours aussi étrangères. Pour vous rassurer sur nos intentions à votre égard, nous vous laissons un gage de notre confiance en vous : c'est le légitime souverain de la Géorgie et de ririmette, dont votre épouse connoît l'histoire. Qu'il apprenne ici par votre exemple à mériter de régner sur ses semblables; quand nous vous aurons obligation de ce petit chefd'œuvre, vous nous verrez à visage découvert. Mais, avant de vous quitter, pour vous consoler de ne pas tout connoître, je veux vous dire un secret. Une belle femme, animée d'une passion honnête, est le plus ravissant spectacle qui soit sous les cieux. Nous vous laissons cette merveille; c'est d'elle seule que vous devez vous occuper. »

LE

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