LES GÉANTS
CONTE ANTEDILUVIEN
E calife Harouon- Alharaschid aimoit passionnément les contes. Il ne paroissoit pas donner dans tout ce qu'on lui disoit en ce genre; mais il en croyoit assez pour mériter, même à cet égard, le titre de commandeur des croyants. Lui en est-il arrivé quelque chose de
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fâcheux? Au contraire : il s^est amusé toute sa vie. Il a noblement récompensé les conteurs ; et, depuis, par reconnoissance, ceux-ci en ont tant conté à son avantage, que, si Ton pouvoit brûler Phistoire, ce souverain se verroit placé bien au-dessus de son contemporain, Charlemagne, dans la fable, quoique notre empereur ait à celle-ci quelque peu d^obligation.
Le calife Harouon entend dire qu^on retient dans les prisons de Bagdad un fou qui prétend avoir vécu avant le déluge. Il le fait conduire à son palais. « Approche-toi, Amram : tu es un singulier rêveur. Comment as-tu survécu à la catastrophe ? comment f es-tu conservé depuis?
Amram. — Oh! commandeur des fidèles, je n'y étois pas quand il a tant plu. J'y avois été bien avant. Voici mon histoire. En ce temps-là, il y avoit des géants sur la terre.
Le calife. — Arrête-toi, fou ! Vas-tu te donner les airs de parler comme un livre?
Amram. — Non, Votre Hautesse, je n'en sais pas assez pour cela; mais, enfin, il y avoit des géants.
Le calife. — De quelle taille à peu près?
Amram. — Quelque vingtaine de pieds audessus de la mienne, gros et nourris à proportion. S'ils nous trouvoient sur leur chemin, ils pourroient nous écraser sans nous voir.
Le calife. — Le palais de ces gens-là devoit être d'une énorme structure.
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Amram. — Le dôme du ciel le couvroit. Leur peau étoit à l'abri des injures du temps; et si la pluie ou le soleil leur paroissoient incommodes, un grand chêne leur servoit de parasol. Je les voyois un jour, autour d'un vallon, assis qui sur une colline, qui sur Pautre : un fleuve les séparoit; ils se versoient à boire d'un bord à Tautre.
Le calife. — Eh! que mangeoient-ils?
Amram. — Des rhinocéros pris à la chasse, les bœufs et les moutons de nos bergeries.
Le calife. — Vous éleviez donc du bétail?
Amram. — Oui; mais nous avions bien de la peine à nous en réserver un peu de lait.
Le calife. — Quoi ! vous ne saviez pas vous faire votre part?
Amram. — Que pouvions-nous disputer à ces dieux de la terre, qui pensoient que tout leur appartînt? et nous étions surveillés de leur part par quelques-uns des nôtres, chargés de cet office : ceux-là faisoient aussi mal nos affaires que celles de leurs maîtres , nous vexoient en leur nom, et s'engraissoient aux dépens de tous. Nous souffrions beaucoup plus de la part de ceux-ci que de celle de nos chefs.
Le calife. — Et que n'en portiez-vous vos plaintes?
Amram. — Nous étions trop écartés des oreilles qui pouvoient nous entendre; et il ne se trouva pas un de ceux qui auroient dû nous écouter, assez sage pour nous en rapprocher.
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Cela occasionna bien du désordre. Tout à coup l'espèce du bétail vint à manquer pour la nourriture, et les éléphants que nous avions élevés, pour la guerre et la chasse.
Le calife. — Et qu'étoient devenus les éléphants?
Amram. — Les préposés pour les géants les prenoient pour voiturer leurs femmes avec les singes et les guenons de leur équipage ; ils s'en servoient pour leur propre commodité, pour leurs amusements.
Le calife. — Et vos géants ne savoient pas les leur reprendre?
Amram. — Cela passoit pour impossible. Je n'en sais pas la raison ; mais il falloit que cela le fût.
Le calife. — Vous avez parlé de guerre. Vos maîtres se la faisoient donc entre eux ? Et pour quel motif?
Amram. — Pour s'entre-dérober une de nos tribus.
Le calife. — Vous armoit-on ? vous faisoiton battre les uns contre les autres?
Amram. — On s'en seroit bien gardé. On se battoit pour nous, comme on le feroit ici pour se rendre maître d'un troupeau de moutons et de chameaux.
Le calife. — En ce cas-là, vous n'en deviez pas beaucoup souffrir.
Amram. — Un peu de famine; et, parfois, les éléphants nous fouloient aux pieds; mais nous
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avions une consolation : nos tyrans s'entredétruisoient, et nous avions souvent le petit soulagement d^en changer.
Le calife. — Vous les haïssiez donc bien?
Amram. — De tout notre cœur, et nous ne supportions notre état que dans Tespérance de .les voir un Jour tous détruits, comme on sait que cela est arrivé ; et de mon temps cela s'acheminoit : ils étoient en moindre nombre, et commençoient à s^abâtardir.
Le calife, — Et de quelle façon cela a-t-il pu se faire ?
Amram, — Par le goût quMls ont pris pour les femmes de notre taille.
Le calife. — Ce que vous dites est monstrueux.
Amram, — Et tout aussi vrai, quoique moins proportionné que le reste de ce que j^ai dit. Peu à peu, pour des certains motifs, les espèces se sont rapprochées, mêlées, et tout alloit tellement en déclinant, de la grandeur vers la petitesse, que le déluge a bien pu trouver à peu près de la même taille tout ce qu'il mit alors de niveau.
Le calife. — Leurs femmes manquoient peut-être de beauté.
Amram. — Elles étoient monstrueusement belles , superbement parées. Quand elles avoient leur tas de plumes sur la tête, elles donnoient autant d'ombre qu'un sycomore de la grande espèce.
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Le calife. — Je ne saurois me faire Tidée d'une beauté de cette taille-là.
Amram. — Je ferai à Votre Hautesse le portrait de la divine Hourouza, Fépouse de mon maître. Imaginez des yeux du bleu d'azur le plus parfait, bien plus larges que la paume de la main; animés d'une passion violente, ils eussent mis du métal en fusion; mais leur éclat étoit tempéré par des paupières d'un beau brun clair, longues comme les bâtons de votre éventail. Ses cheveux d'une couleur tirant sur l'ébène descendoient sur ses épaules, en cent boucles flottantes, grosses comme le bras; sa voix ressembloit à un de ces harmonieux coups de tonnerre dont le son nourri se prolonge sans éclater. Quand elle marchoit, la terre tressailloit sous ses beaux pieds, et les cèdres de la forêt s'ébranloient au point qu'on eût cru qu'ils alloient la suivre.
Le calife. — Mais vous la peignez avec une chaleur propre à persuader que vous la trouviez trop belle.
Amram. — Ce fut mon malheur, ô très renommé calife! Hélas! elle étoit aussi bonne que belle, et elle m'avoit pardonné; mais elle fut la seule indulgente. Pour éteindre solidement ma passion, on me fit coudre dans un sac de peau et on me jeta à la mer.
Le calife. — Et comment vous retrouvé-je ici, dans l'hôpital des fous?
Amram. — Tout naturellement. On ignoroit
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que Texécuteur de cette justice fût mon meilleur ami. Il étoit magicien. Il me mit dans la bouche une pelote de pâte, dont Teffet devoit être de m^endormir jusqu'à la fin des siècles, si personne ne jugeoit à propos de me réveiller. Il ferma hermétiquement le sac, et je roulerois encore avec les flots, depuis l'isthme de Suez vers les mers glacées, sans le secours d'un autre magicien qui s'avisa, il y a dix ans, de me retirer de mon sac et de me tirer de mon rêve.
Le calife. — Pourriez-vous raconter ce rêve?
Amram. — Il ne m'en reste pas la moindre idée.
Le calife. — Dans ce cas, en voilà assez pour aujourd'hui ; mon tefftédar vous fera délivrer quelques pièces d'or, et j'aurai soin que vous ne manquiez de rien; mais on vous reconduira d'où vous venez : vous méritez bien de rester parmi les fous.
Amram. — Que le ciel répande ses bénédictions sur votre tête, ô le plus puissant, le plus renommé des califes ! Partout, hors auprès de votre personne sacrée, il vous seroit impossible, dans toute l'étendue de votre domination, de m'y trouver une place parmi des sages. Je puis entretenir ceux avec lesquels je vais vivre des charmes de la divine Hourouza, et ce souvenir fera le bonheur du reste de ma vie. »