CHAPITRE III
Ce que Riante vit à son réveil, et comme elle apprit à rêver.
LA fée étoit sous ce charmant attirail, lorsque la belle ouvrit les yeux. Vous comprenez facilement la surprise de Riante à la vue d'un objet si nouveau. Son premier mouvement fut de se croire encore endormie ; elle porta la main à ses yeux pour les aider à s'ouvrir. Alors la fée prit la parole : « Vous êtes éveillée, belle Riante ; vous êtes surprise de me voir ?. . . — Eh ! qui êtes-vous? dit innocemment la belle. — Je suis l'Amour... répondit la fée. — L'Amour, reprit Riante; vous avez là un Joli nom. Ah! vous avez des ailes; d'où cela vous vient-il?... Que cela est charmant, des ailes couleur de rose! il faut que maman m'en donne : mais vous êtes nu, cela n'est pas bien. Eh! qui vous a conduit ici?... — Le plaisir de vous voir, répondit la fée. Je traversois les airs (car ces ailes que vous me voyez me servent à voler); je vous ai vue en passant, je vous ai trouvée si
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charmante, que je n'ai pu me refuser au plaisir de m'arrêter auprès de vous : mais est-il bien vrai qu'on ne vous ait Jamais parlé de moi, que vous ne me connoissiez point?... — Point du tout, reprit Riante. — On vous laisse là dans une ignorance bien cruelle, poursuivit la fée; imaginez-vous que Ton n'est heureux que quand on me connoît : je gagerois que vous vous ennuyez quelquefois... — Cela est vrai, répondit Riante. — Eh bien, laissez faire, lui dit la fée, écoutez-moi, et vous ne vous ennuierez jamais. Votre mère, vos gouvernantes ne vous ont-elles jamais parlé des hommes?... — Qui? reprit vivement Riante; ces vilains hommes?... — Qu'appelez-vous vilains hommes? interrompit la fée ; on vous a donc inspiré un furieux dégoût pour eux? Quelle imbécillité! Apprenez, ma belle, qu'on vous trompe cruellement. Je le vois, votre mère, nourrie et élevée dans les principes d'une vertu sauvage qui ne se plaît qu'à contrarier la nature, vous a fait sucer avec le lait une haine injuste pour tout le genre humain: mais savez-vousquecesmêmeshommes, dont elle vous a fait des portraits si odieux, s'empresseroient à faire le bonheur de votre vie, si vous ne les fuyiez pas comme vous le faites? Ce seroient des esclaves soumis, qui n'auroient d'autres volontés que les vôtres, qui ne verroient que vous, qui ne respireroient que par vous, qui mourroient où vous ne seriez pas. Eh ! n'allez pas les croire indignes de votre
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attachement. Vous êtes belle, Riante, il est presque impossible de ne pas convenir que vous ne soyez pour l'esprit, pour le cœur, la plus parfaite des créatures; il est néanmoins un homme au monde qui ne vous est inférieur en rien qui vous aime, c'est peu dire, qui vous adore. — Eh! qu'est-ce que cela fait? répondit Riante. — Ce que cela fait, répondit la fée, c'est que si vous vouliez souffrir qu'il vînt vous dire combien il vous aime... — Est-ce que cela me fera du mal? reprit Riante. — Tant s'en faut, répliqua la fée; il naîtra entre vous une sympathie douce, qui vous fera goûter des plaisirs inexprimables. Tenez, je vois que vous êtes émue, je gagerois que vous sentez au dedans de vous un mouvement extraordinaire qui vous fait plaisir; ah! ma chère Riante, que vous en éprouveriez bien d'autres! Pour commencer à vous rendre heureuse, je vais vous montrer le portrait de votre amant... — Qu'estce que c'est que mon amant? demanda Riante.
— Rien n'est si naturel, répondit la fée; c'est celui qui vous aimera et que vous aimerez...
— N'aurons-nous, dit la belle, que le plaisir de nous aimer? C'est que je vous avouerai que mes gouvernantes me disent qu'elles m'aiment, je leur dis que je les aime aussi; mais cela ne m'amuse pas beaucoup... — Eh bien, ceci vous amusera-t-il ? dit la fée, en lui montrant un portrait; dites-moi votre sentiment. » (Ce portrait, mesdames, étoit celui d'un jeune cheva-
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lier extrêmement aimable, que la fée avoit choisi pour son dessein.)
Il fit son effet, ou plutôt cette sympathie qui dispose des cœurs en un moment agit sur celui de la jeune Riante. « Ah ! que cela est charmant, s'écria-t-elle. — Eh bien, répondit la fée, si vous voulez ne rien dire à votre mère, demain venez dormir iciTaprès-dînée, j'y transporterai Poriginal de ce portrait... —Vous êtes bien obligeante, dit Riante, — Je ne fais que suivre mon inclination, reprit le faux Amour; je suis le dieu des amants, je ne cherche qu'à assortir les cœurs... — Comment! dit Riante, vous êtes un dieu, et vous vous donnez tant de peine pour moi?... — L'emploi le plus noble des dieux, reprit Troisbosses, c'est de se mêler du bonheur des mortelles comme vous. Songez seulement à ne rien dire de tout ce que vous venez d'entendre, et à me tenir parole. » A ce mot, la fée s'envola; la belle la suivit longtemps des yeux, puis retourna à son petit palais, bien plus rêveuse qu'elle n'en étoit sortie. Les gouvernantes voulurent pénétrer son secret; mais elles s'employèrent vainement, rien ne donne tant de discrétion qu'un peu d'amour. La belle s'obstina et se tut. On voulut la distraire, on fit des jeux, on en inventa; c'est même sur ces entrefaites que le jeu de l'oie fut renouvelé des Grecs. Je ne puis m'empêcher de rapporter cette époque; on n'y avoit pas joué depuis le siège de Troie : jugez, mesdames, si cela devoit
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être amusant! Néanmoins Riante n^ fit aucune attention; il falloit que Tamour eût déjà gagné bien du terrain.
Il me semble qu'il ne seroit pas hors de propos de répandre quelque lumière sur Thistoire du portrait. C'étoit, je Tai déjà dit, le portrait d'*un chevalier fort aimable; n'importe de quelle contrée. Quand Troisbosses avoit montré ce portrait à Riante, elle en avoit avec elle trois douzaines, résolue d'en montrer jusqu'à ce qu'il y en eût un qui fît son effet. Elle n'eut pas la peine de faire un plus long étalage ; dès que Riante eut vu Gracieux (c'étoit le nom du chevalier), elle ne fut plus en état d'en voir d'autres. La fée, contente de son essai, se transporta auprès du chevalier pour l'engager à être de moitié d'une intrigue dont elle faisoit dépendre la réussite de ses projets. Il étoit à la chasse : c'étoit son occupation favorite. La fée épia le moment où il venoit de blesser un oiseau d'un coup de flèche; elle ramassa l'oiseau, à la place duquel elle mit le portrait de Riante.
A cette trouvaille imprévue, la surprise du beau chasseur alla où elle put aller; il avoit les passions vives, il en conçut une extraordinaire pour l'original d'un si beau portrait; il s'assit pour le regarder à son aise; il étoit pénétré; il tressailloit d'étonnement et de plaisir. Tandis qu'il étoit dans le fort de son admiration, Troisbosses lui apparut, non sous la
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forme ordinaire, car, amour-propre à part, depuis qu^elle en pouvoit changer, la sienne étoit de toutes les figures celle qu'elle portoit le plus rarement et avec le moins de complaisance. (Vous voyez quUl est quelque modestie dans le monde.) Elle se présenta donc au chasseur sous une forme majestueuse.